L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps
Chapter 9
-- Tant, mieux! dit Victoria avec impatience, tant mieux, laissons-les s'approcher...
La réponse de Victoria surprit Tétrik, et, je l'avoue, j'aurais été moi-même étonné, presque inquiet d'entendre le jeune général parler de temporisation en présence d'une attaque imminente, si je n'avais eu de nombreuses preuves de la sûreté de jugement de Victorin. Sa mère fit signe au gouverneur de le laisser réfléchir à son plan de bataille, qu'il méditait sans doute, et dit à Marion:
-- Vous arrivez ce matin de votre voyage au milieu des peuplades de l'autre côté du Rhin, si souvent pillées par ces barbares. Quelles sont les dispositions de ces tribus?
-- Trop faibles pour agir seules, elles se joindront à nous au premier appel... Des feux allumés par nous, ou le jour ou la nuit, sur la colline de Bérak, leur donneront le signal; des veilleurs l'attendent; aussitôt qu'ils l'apercevront, ils se tiendront prêts à marcher; un de nos meilleurs capitaines, après le signal donné, fera embarquer quelques troupes d'élite, traversera le Rhin et opérera sa jonction avec ces tribus, pendant que le gros de notre armée agira d'un autre côté.
-- Votre projet est excellent, capitaine Marion, dit Victoria; en ce moment surtout une pareille alliance nous est d'un grand secours... Vous avez, comme d'habitude, vu juste et loin...
-- Quand on a de bons yeux, il faut tâcher de s'en servir de son mieux, répondit avec bonhomie le capitaine; aussi ai-je dit à mon ami Eustache...
-- Quel ami? demanda Victoria; de qui parlez-vous, capitaine?
-- D'un soldat... mon ancien camarade d'enclume: je l'avais emmené avec moi dans le voyage d'où j'arrive; or, au lieu de ruminer en moi-même mes petits projets, je les dis tout haut à mon ami Eustache; il est discret, point sot du tout, bourru en diable, et souvent il me grommelle des observations dont je profite.
-- Je sais votre amitié pour ce soldat, reprit Victoria, elle vous honore.
-- C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit «Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces écorcheurs franks tenteront une attaque décisive contre nous; ils laisseront, pour assurer leur retraite, une réserve à la garde de leur camp et de leurs chariots de guerre; cette réserve ne sera pas un bien gros morceau à avaler pour nos tribus alliées, renforcées d'une bonne légion d'élite commandée par un de nos capitaines... de sorte que si ces écorcheurs sont battus de ce côté-ci du Rhin, toute retraite leur sera coupée sur l'autre rive.» Ce que je prévoyais arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent; il faudrait donc, je crois, envoyer sur l'heure aux tribus alliées quelques troupes d'élite, commandées par un capitaine énergique, prudent et avisé.
-- Ce capitaine... ce sera vous, Marion, dit Victoria.
-- Moi, soit... Je connais le pays... mon projet est fort simple... Pendant que les Franks viennent nous attaquer, je traverse le Rhin, afin de brûler leur camp, leurs chariots et d'exterminer leur réserve... Que Victorin les batte sur notre rive, ils voudront repasser le fleuve et me trouveront sur l'autre bord avec mon ami Eustache, prêt à leur tendre autre chose que la main pour les aider à aborder. Grande vanité d'ailleurs pour eux d'aborder en ce lieu, puisqu'ils n'y trouveraient plus ni réserve, ni camp, ni chariots.
-- Marion, reprit ma soeur de lait après avoir attentivement écouté le capitaine, le gain de la bataille est certain, si vous exécutez ce plan avec votre bravoure et votre sang-froid ordinaires.
-- J'ai bon espoir, car mon ami Eustache m'a dit d'un ton encore plus hargneux que d'habitude: «Il n'est point déjà si sot, ton projet, il n'est point déjà si sot.» Or, l'approbation d'Eustache m'a toujours porté bonheur.
-- Victoria, dit à demi-voix Tétrik, ne pouvant contraindre davantage son anxiété, je ne suis pas homme de guerre... j'ai une confiance entière dans le génie militaire de votre fils; mais de moment en moment un ennemi qui nous est deux ou trois fois supérieur en nombre s'avance contre nous... et Victorin ne décide rien, n'ordonne rien!
-- Il vous l'a dit avec raison: «Avant d'agir, il faut penser,» répond Victoria. Ce calme réfléchi... au moment du péril, est d'un homme sage... N'est-il pas insensé de courir en aveugle au-devant du danger?
Soudain Victorin frappa dans ses mains, sauta au cou de sa mère, qu'il embrassa en s'écriant:
-- Ma mère... Hésus m'inspire... Pas un de ces barbares n'échappera, et pour longtemps la paix de la Gaule sera du moins assurée... Ton projet est excellent, Marion... il se lie à mon plan de bataille comme si nous l'avions conçu à nous deux.
-- Quoi! tu m'as entendu? dit le capitaine étonné, moi qui te croyais absorbé dans tes réflexions!
-- Un amant, si absorbé qu'il paraisse, entend toujours ce qu'on dit de sa maîtresse, mon brave Marion, répondit gaiement Victorin; et ma souveraine maîtresse, à moi... c'est la guerre!
-- Encore cette peste de luxure, me dit à demi-voix le capitaine. Hélas! elle le poursuit partout, jusque dans ses idées de bataille!
-- Marion, reprit Victorin, nous avons ici, sur le Rhin, deux cents barques de guerre à six rames?
-- Tout autant et bien équipées.
-- Cinquante de ces barques te suffiront pour transporter le renfort de troupes d'élite que tu vas conduire à nos alliés de l'autre côté du fleuve?
-- Cinquante me suffiront.
-- Les cent cinquante autres, montées chacune par dix rameurs soldats armés de haches, et par vingt archers choisis, se tiendront prêtes à descendre le Rhin jusqu'au promontoire d'Herfeld, où elles attendront de nouvelles instructions; donne cet ordre au capitaine de la flottille en t'embarquant.
-- Ce sera fait...
-- Exécute ton plan de point en point, brave Marion... Extermine la réserve des Franks, incendie leur camp, leurs chariots... La journée est à nous si je force ces écorcheurs à la retraite.
-- Et tu les y forceras, Victorin... c'est chez toi vieille habitude, quoique ta barbe soit naissante. Je cours chercher mon bon ami Eustache et exécuter tes ordres...
Avant de sortir, le capitaine Marion tira son épée, la présenta par la poignée à la mère des camps, et lui dit:
-- Touchez, s'il vous plaît, cette épée de votre main, Victoria... ce sera d'un bon augure pour la journée...
-- Va, brave et bon Marion, répondit la mère des camps en rendant l'arme, après en avoir serré virilement la poignée dans sa belle et blanche main, va, Hésus est pour la Gaule, qui veut vivre libre et prospère.
-- Notre cri de guerre sera: _Victoria la Grande!_ et on l'entendra d'un bord à l'autre du Rhin, dit Marion avec exaltation.
Puis il ajouta en sortant précipitamment:
-- Je cours chercher mon ami Eustache, et à nos barques! à nos barques!
Au moment où Marion sortait, plusieurs chefs de légions et de cohortes, instruits du débarquement des Franks par l'officier qui, porteur de cette nouvelle, avait sur son passage répandu l'alarme dans le camp, accoururent prendre les ordres du jeune général.
-- Mettez-vous à la tête de vos troupes, leur dit-il. Rendez-vous avec elles au champ d'exercice. Là, j'irai vous rejoindre, et je vous assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en conférer avec ma mère.
-- Nous connaissons ta vaillance et ton génie militaire, répondit le plus âgé de ces chefs de cohortes, robuste vieillard à barbe blanche. Ta mère, l'ange de la Gaule veille à tes côtés. Nous attendrons tes ordres avec confiance.
-- Ma mère, dit le jeune général d'une voix touchante, votre pardon, à la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient bon courage pour cette grande journée de bataille!
-- Les égarements de la jeunesse de mon fils ont souvent attristé mon coeur, ainsi que le vôtre, à vous, qui l'avez vu naître, dit Victoria aux chefs de cohortes; pardonnez-lui comme je lui pardonne...
Et elle serra passionnément son fils contre sa poitrine.
-- D'infâmes calomnies ont couru dans l'armée contre Victorin, reprit le vieux capitaine; nous n'y avons pas cru, nous autres; mais, moins éclairé que nous, le soldat est prompt au blâme comme à la louange... Suis donc les conseils de ton auguste mère Victorin, ne donne plus prétexte aux calomnies... Nous te disons ceci comme à notre fils, à toi l'enfant des camps, dont Victoria la Grande est la mère: nous allons attendre tes ordres; compte sur nous, nous comptons sur toi.
-- Vous me parlez en père, répondit Victorin, ému de ces simples et dignes paroles, je vous écouterai en fils; votre vieille expérience m'a guidé tout enfant sur les champs de bataille; votre exemple a fait de moi le soldat que je suis; je tâcherai, aujourd'hui encore, de me montrer digne de vous et de ma mère...
-- C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en elle, -- répondit le vieux capitaine. Puis, s'adressant à Victoria: -- L'armée ne te verra-t-elle pas tout à l'heure avant de marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta présence est toujours un bon présage...
-- J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis bataille et triomphe!... Les aigles romaines planaient sur notre terre asservie! le coq gaulois les en a chassées... et il ne chasserait pas cette nuée d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre sur la Gaule! s'écria la mère des camps avec un élan si fier, si superbe, que je crus voir en elle la déesse de la patrie et de la liberté. Par Hésus! le Frank barbare nous conquérir! Il ne resterait donc en Gaule ni une lance, ni une épée, ni une fourche, ni un bâton, ni une pierre!...
À ces mâles paroles, les chefs des légions, partageant l'exaltation de Victoria, tirèrent spontanément leurs épées, les choquèrent les unes contre les autres, et s'écrièrent à ce bruit guerrier:
-- Par le fer de ces épées, Victoria, nous te le jurons, la Gaule restera libre, ou tu ne nous reverras pas!...
-- Oui... par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons jusqu'à la dernière goutte de sang!...
Et tous sortirent en criant:
-- Aux armes! nos légions!...
-- Aux armes! nos cohortes!...
Durant toute cette scène, où s'étaient si puissamment révélés le génie militaire de Victorin, sa tendre déférence pour sa mère, l'imposante influence qu'elle et lui exerçaient sur les chefs de l'armée, j'avais souvent, à la dérobée, jeté les yeux sur le gouverneur de Gascogne, retiré dans un coin de la chambre; était- ce sa peur de l'approche des Franks? était-ce sa secrète rage de reconnaître en ce moment la vanité de ses calomnies contre Victorin (car malgré la doucereuse habileté de sa défense, je soupçonnais toujours Tétrik)? Je ne sais; mais sa figure livide, altérée, devenait de plus en plus méconnaissable... Sans doute de mauvaises passions, qu'il avait intérêt à cacher, l'animaient alors; car, après le départ des chefs de légions, la mère des camps s'étant retournée vers le gouverneur, celui-ci tâcha de reprendre son masque de douceur habituelle, et dit à Victoria en s'efforçant de sourire:
-- Vous et votre fils, vous êtes doués de magie... Selon ma faible raison, rien n'est plus inquiétant que cette approche de l'armée franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, délibérant aussi paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain... Et pourtant votre tranquillité, en de pareilles circonstances, me donne une aveugle confiance...
-- Rien de plus naturel que notre tranquillité, reprit Victorin; j'ai calculé le temps nécessaire aux Franks pour achever de traverser le Rhin, de débarquer leurs troupes, de former leurs colonnes, et d'arriver à un passage qu'ils doivent forcément traverser... Hâter mes mouvements serait une faute, ma lenteur me sert.
Puis, s'adressant à moi, Victorin me dit:
-- Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres à te donner après avoir conféré avec ma mère.
-- Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le champ d'exercice, me dit à son tour Victoria; j'ai aussi, moi, quelques recommandations à te faire.
-- J'oubliais de te dire une chose importante peut-être en ce moment, ai-je repris. La soeur d'un des _rois_ franks, craignant d'être mise à mort par son frère, est venue hier du camp des barbares avec moi.
-- Cette femme pourra servir d'otage, dit Tétrik, il faut la garder étroitement comme prisonnière.
-- Non, ai-je répondu au gouverneur, j'ai promis à cette femme qu'elle serait libre ici, et je l'ai assurée de la protection de Victoria.
-- Je tiendrai ta promesse, reprit ma soeur de lait. Où est cette femme?
-- Dans ma maison.
-- Fais-la conduire ici après le départ des troupes, je la verrai.
Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser Victorin seul avec sa mère, lorsque j'ai vu entrer chez elle plusieurs bardes et druides qui, selon notre antique usage, marchaient toujours à la tête de l'armée, afin de l'animer encore par leurs chants patriotiques et guerriers.
En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour m'armer et prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les buccins, les clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque j'entrai dans ma maison, ma femme et Sampso, déjà prévenues par la rumeur publique du débarquement des Franks, préparaient mes armes; Ellèn fourbissait de son mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli avait été la veille altéré par le feu du brasier allumé sur mon armure par l'ordre de Néroweg, _l'Aigle terrible_, ce puissant Roi des Franks.
-- Tu es bien la vraie femme d'un soldat, dis-je à Ellèn en souriant de la voir si contrariée de ne pouvoir rendre brillante la place ternie qui contrastait avec les autres parties de ma cuirasse. L'éclat des armes de ton mari est ta plus belle parure.
-- Si nous n'étions pas si pressées par le temps, me dit Ellèn, nous serions parvenues à faire disparaître cette place noire; car, depuis une heure, Sampso et moi, nous cherchons à deviner comment tu as pu noircir et ternir ainsi ta cuirasse.
-- On dirait des traces de feu, reprit Sampso, qui, de son côté, fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau; le feu seul peut ainsi ronger le poli de l'acier.
-- Vous avez deviné, Sampso, ai-je répondu en riant et allant prendre mon épée, ma hache d'armes et mon poignard: il y avait grand feu au camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engagé à m'approcher du brasier; la soirée était fraîche, et je me suis placé un peu trop près du foyer.
-- L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch, reprit ma femme; c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.
-- Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Ellèn, parce que tu as le coeur ferme.
-- Je puise ma fermeté dans la foi de nos pères, mon Scanvoch; elle m'a enseigné que nous allons revivre ailleurs avec ceux-là que nous avons aimés dans ce monde-ci, me répondit doucement Ellèn, en m'aidant, ainsi que Sampso, à boucher ma cuirasse. Voilà pourquoi je pratique cette maxime de nos mères: «La Gauloise ne pâlit jamais lorsque son vaillant époux part pour le combat, et elle rougit de bonheur à son retour.» S'il ne revient plus, elle songe avec fierté qu'il est mort en brave, et chaque soir elle se dit: «Encore un jour d'écoulé, encore un pas de fait vers ces mondes inconnus où l'on va retrouver ceux qui nous ont été chers!»
-- Ne parlons pas d'absence, mais de retour, dit Sampso en me présentant mon casque si soigneusement fourbi de ses mains, qu'elle aurait pu mirer dans l'acier sa douce figure; vous avez été jusqu'ici heureux à la guerre, Scanvoch, le bonheur vous suivra, vous nous le ramènerez avec vous.
-- J'en crois votre assurance, chère Sampso... Je pars, heureux de votre affection de coeur et de l'amour d'Ellèn; heureux je reviendrai surtout si j'ai pu marquer de nouveau à la face certain _roi_ de ces écorcheurs franks, en reconnaissance de sa loyale hospitalité d'hier envers moi; mais me voici armé... Un baiser à mon petit Aëlguen, et à cheval!...
Au moment où je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso m'arrêtant:
-- Mon frère... et cette étrangère?
-- Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais.
J'avais, par prudence, enfermé Elwig; j'allai heurter à sa porte, et je lui dis:
-- Veux-tu que j'entre chez toi?
Elle ne me répondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte: je vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses mains. À mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta muette. Je lui demandai:
-- Le sommeil t'a-t-il calmée?
-- Il n'est plus de sommeil pour moi... m'a-t-elle brusquement répondu. Riowag est mort!...
-- Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront auprès de Victoria la Grande; elle te traitera en amie... Je lui ai annoncé ton arrivée au camp.
La soeur de Néroweg, _l'Aigle terrible_, me répondit par un geste d'insouciance.
-- As-tu besoin de quelque chose? lui ai-je dit. Veux-tu manger? veux-tu boire?...
-- Je veux de l'eau... J'ai soif... je brûle!...
Sampso, malgré le refus de la prêtresse, alla chercher quelques provisions, une cruche d'eau, déposa le tout près d'Elwig toujours sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la clef à ma femme:
-- Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse créature chez Victoria vers le milieu du jour; mais veille à ce qu'elle ne puisse être seule avec notre enfant.
-- Que crains-tu?
-- Il y a tout à craindre de ces femmes barbares, aussi dissimulées que féroces... J'ai tué son amant en me défendant contre lui, elle serait peut-être capable par vengeance d'étrangler notre fils.
À ce moment je te vis accourir à moi, mon cher enfant. Entendant ma voix du fond de la chambre de ta mère, tu avais quitté ton lit, et tu venais demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant à la vue de mon armure, dont l'éclat réjouissait tes yeux. L'heure me pressait, je t'embrassai tendrement, ainsi que ta mère et ta soeur; puis j'allai seller mon cheval. Après un dernier regard jeté sur ta mère, qui te tenait entre ses bras, je partis au galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ d'exercice où l'armée devait être réunie.
Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux auxquels il répondait, animèrent mon cheval; il bondissait avec vigueur... Je le calmai de la voix, je le caressai de la main, afin de l'assagir et de ménager ses forces pour cette rude journée. À peu de distance du camp d'exercice, j'ai vu à cent pas devant moi Victoria, escortée de quelques cavaliers. Je l'eus bientôt rejointe... Tétrik, monté sur une petite haquenée, se tenait à la gauche de la mère des camps, elle avait à sa droite un barde druide, nommé Rolla, qu'elle affectionnait pour sa bravoure, son noble caractère et son talent de poète. Plusieurs autres druides étaient disséminés parmi les différents corps de l'armée, afin de marcher côte à côte des chefs à la tête des troupes.
Victoria, coiffée du léger casque d'airain de la Minerve antique, surmonté du coq gaulois en bronze doré, tenant sous ses pattes une alouette expirante, montait, avec sa fière aisance, son beau cheval blanc, dont la robe satinée brillait de reflets argentés; sa housse, écarlate comme sa bride, traînait presque à terre à demi cachée sous les plis de la longue robe noire de la mère des camps, qui, assise de côté sur sa monture, chevauchait fièrement; son mâle et beau visage semblait animé d'une ardeur guerrière: une légère rougeur colorait ses joues; son sein palpitait, ses grands yeux bleus brillaient d'un incomparable éclat sous leurs sourcils noirs... Je me joignis, sans être aperçu d'elle, aux autres cavaliers de son escorte... Les cohortes, bannières déployées, clairons et buccins en tête, se rendant au champ d'exercice, passaient successivement à nos côtés d'un pas rapide: les officiers saluaient Victoria de l'épée, les bannières s'inclinaient devant elle, et soldats, capitaines, chefs de cohortes, tous enfin criaient d'une même voix avec enthousiasme:
-- Salut à Victoria la Grande!...
-- Salut à la mère des camps!...
Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passèrent ainsi près de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de la veille; malgré sa blessure récente, le courageux Breton marchait à son rang... Je m'approchai de lui au pas de mon cheval, et lui dis:
-- Douarnek, les dieux envoient à Victorin une occasion propice de prouver à l'armée que malgré d'indignes calomnies il est toujours digne de la commander.
-- Tu as raison, Scanvoch, me répondit le Breton. Que Victorin gagne cette bataille, comme il en a gagné d'autres, et le soldat, dans la joie du triomphe de son général, oubliera bien des choses...
Quelques légions romaines, alors nos alliés, partageaient l'enthousiasme de nos troupes: en passant sous les yeux de Victoria, leurs acclamations la saluaient aussi... Toute l'armée, la cavalerie aux ailes, l'infanterie au centre, fut bientôt réunie dans le champ d'exercice, plaine immense, située en dehors du camp; elle avait pour limites, d'un côté, la rive du Rhin, de l'autre, le versant d'une colline élevée; au loin on apercevait un grand chemin tournant et disparaissant derrière plusieurs rampes montueuses... Les casques, les cuirasses, les armes, les bannières, surmontées du coq gaulois en cuivre doré, étincelants aux rayons du soleil, offraient une sorte de fourmillement lumineux, admirable à l'oeil du soldat... Victoria, dès qu'elle entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin d'aller rejoindre son fils, placé au centre de cette plaine immense, et environné d'un groupe de chefs de légions et de cohortes, auxquels il donnait ses ordres. À peine la mère des camps, reconnaissable à tous les regards par son casque d'airain, sa robe noire et le cheval blanc qu'elle montait, eut-elle paru devant le front de l'armée, qu'un seul cri, immense, retentissant, partant de ces cinquante mille poitrines de soldats, salua Victoria la Grande.
-- Que ce cri soit entendu de Hésus, dit au barde druide ma soeur de lait d'une voix émue. Que les dieux donnent à la Gaule une nouvelle victoire! La justice et les droits sont pour nous... Ce n'est pas une conquête que nous cherchons, nous voulons défendre notre sol, notre foyer, nos familles et notre liberté!...
-- Notre cause est sainte entre toutes les causes! répondit Rolla, le barde druide. Hésus rendra nos armes invincibles!...
Nous nous sommes rapprochés de Victorin... Jamais, je crois, je ne l'avais vu plus beau, plus martial, sous sa brillante armure d'acier, et sous son casque, orné, comme celui de sa mère, du coq gaulois et d'une alouette. Victoria elle-même, en s'approchant de son fils, ne put s'empêcher de se tourner vers moi, et de trahir, par un regard compris de moi seul peut-être, son orgueil maternel. Plusieurs officiers, porteurs des ordres du jeune général pour divers corps de l'armée, partirent au galop dans des directions différentes. Alors je m'approchai de ma soeur de lait, et je lui dis à mi-voix:
-- Tu reprochais à ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure qui doit distinguer le chef d'armée; vois, cependant, comme il est calme, pensif... Ne lis-tu pas sur son mâle visage la sage et prudente préoccupation du général qui ne veut pas aventurer follement la vie de ses soldats, la fortune de son pays?
-- Tu dis vrai, Scanvoch; il était ainsi calme et pensif au moment de la grande bataille d'Offenbach... une de ses plus belles... une de ses plus utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre frontière du Rhin en refoulant ces Franks maudits de l'autre côté du fleuve!...
-- Et cette journée complètera la victoire de ton fils, si, comme je l'espère, nous chassons pour toujours ces barbares de nos frontières!
-- Mon frère, me dit ma soeur de lait, selon ton habitude, tu ne quitteras pas Victorin?
-- Je te le promets...