L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 8

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-- Que je serve les Romains, passe encore, Scanvoch, répondit Tétrik avec son inaltérable placidité; votre soupçon, si cruel qu'il soit pour moi, peut, à la rigueur, se comprendre; car, enfin, si par la force des armes nous sommes parvenus à reconquérir pas à pas, depuis près de trois siècles, presque toutes les libertés de la vieille Gaule, les empereurs romains ont vu avec douleur notre pays échapper à leur domination; je comprendrais donc, bon Scanvoch, que vous m'accusiez de vouloir arriver au gouvernement de la Gaule, afin de la rendre tôt ou tard aux Romains, en la trahissant, il est vrai, d'une manière infâme... Mais croire que j'agis dans l'intérêt du pape des chrétiens, de ces malheureux partout persécutés, martyrisés... n'est-ce pas insensé?... Que pourrais-je faire pour eux? Que pourraient-ils faire pour moi?...

J'allais répondre; Victoria m'interrompit d'un geste, et dit à Tétrik, en lui montrant la croix de bois noir, symbole de la mort de Jésus, placée à côté de la coupe d'airain, où trempaient sept brins de gui, symbole druidique:

-- Voyez cette croix, Tétrik, elle vous dit que, fidèle à nos dieux, je vénère cependant Celui qui a dit:

«_Que nul homme n'avait le droit d'opprimer son semblable..._

«_Que les coupables méritaient pitié, consolation, et non le mépris et la rigueur..._

«_Que les fers des esclaves devaient être brisés..._

Glorifiées soient donc ces maximes; les plus sages de nos druides les ont acceptées comme saintes, c'est vous dire combien j'aime la tendre et pure morale de ce jeune maître de Nazareth... Mais, voyez-vous, Tétrik, ajouta Victoria d'un air pensif, il y a une chose étrange, mystérieuse, qui m'épouvante... Oui, bien des fois, durant mes longues veilles auprès du berceau de mon petit-fils, songeant au présent et au passé... j'ai été tourmentée d'une vague terreur pour l'avenir. -- Et cette terreur, demanda Tétrik, d'où vient-elle?

-- Quelle a été depuis trois siècles l'implacable ennemie de la Gaule? reprit Victoria; quelle a été l'impitoyable dominatrice du monde?

-- Rome, répondit le gouverneur, Rome païenne!

-- Oui, cette tyrannie qui pesait sur le monde avait son siége à Rome, reprit Victoria. Alors, dites-moi par quelle fatalité les évêques, les papes de cette nouvelle religion qui aspirent, ils ne le cachent pas, à régner sur l'univers en dominant les souverains du monde, non par la force, mais par la croyance... oui, répondez! par quelle fatalité ces papes ont-ils établi à Rome le siége de leur nouveau pouvoir? Quoi! Jésus de Nazareth avait flétri de sa brûlante parole les princes des prêtres comme des hypocrites! Il avait surtout prêché l'humilité, le pardon, l'égalité parmi les hommes, et voilà qu'en son nom divinisé de nouveaux princes des prêtres se donnent pour les futurs dominateurs de l'univers; les voilà déjà, comme le pape Étienne, accusés d'ambition, d'intolérance, même par les autres évêques chrétiens! Oh! s'écria la mère des camps avec exaltation, j'aime... j'admire ces pauvres chrétiens mourant dans d'horribles tortures, en confessant l'égalité des hommes devant Dieu! l'affranchissement des esclaves, l'amour et le pardon des coupables!... Oh! pour ces héroïques martyrs, pitié, vénération!... Mais je redoute, pour l'avenir de la Gaule, ceux-là qui se disent les chefs, les papes de ces chrétiens... Oui, je les redoute, ces princes des prêtres, venant établir à Rome le siége de leur mystérieux empire! à Rome, ce centre de la plus effroyable tyrannie qui ait jamais écrasé le monde... Espèrent-ils donc que l'univers, ayant eu longtemps l'habitude de subir l'oppression de la Rome des Césars..., subira patiemment l'oppression de la Rome des papes?...

-- Victoria, reprit Tétrik vous exagérez la puissance de ces pontifes chrétiens; grand nombre d'entre eux, persécutés par les empereurs romains, n'ont ils pas subi le martyre comme les plus pauvres néophytes?...

-- Je le sais... toute bataille a ses morts, et ces papes luttent contre les empereurs pour leur ravir la domination du monde!... Je sais encore que, parmi ces évêques, il s'en est trouvé de dignes de parler et de mourir au nom de Jésus... Mais s'il se rencontre de dignes pontifes, le gouvernement des prêtres n'en est pas moins à craindre! Est-ce à moi de vous rappeler notre histoire, Tétrik? Dites, n'a-t-il pas été despotique, impitoyable, le gouvernement de nos prêtres à nous? Il y a dix siècles, dans ces temps primitifs où nos druides, laissant, par un calcul odieux, les peuples dans une crasse ignorance, les dominaient par la barbarie, la superstition et la terreur!... Ces temps n'ont-ils pas été les plus détestables de l'histoire de la Gaule?... Ces temps d'oppression et d'abrutissement n'ont-ils pas duré jusqu'à ces siècles glorieux et prospères, où nos druides, fondus dans le corps de la nation, comme citoyens, comme pères, comme soldats, ont participé à la vie commune, aux joies de la famille, aux guerres nationales contre l'étranger... eux, toujours les premiers à soulever les populations asservies?

Tétrik avait silencieusement écouté Victoria; mais, au lieu de lui répondre, il reprit en souriant, comme toujours, avec sérénité:

-- Nous voici loin de l'accusation que notre ami Scanvoch a portée contre moi... et pourtant, Victoria, vos paroles, au sujet des craintes que vous inspirent pour l'avenir les _princes des prêtres chrétiens_, comme vous les appelez, nous ramènent à cette accusation... Ainsi, selon vous, Scanvoch, le but des perfidies que vous me reprochez serait d'arriver au gouvernement de la Gaule, afin de la trahir au profit de Rome païenne ou de Rome catholique?

-- Oui, lui dis-je, je crois cela.

-- En deux mots, Scanvoch, je vais me justifier; Victoria m'aidera plus que personne... L'un de mes secrétaires, dites-vous, a tâché d'exciter l'hostilité de nos soldats contre Victorin; votre révélation me semble tardive; puis...

-- Je n'ai su cela qu'hier soir, dis-je au gouverneur de Gascogne en l'interrompant.

-- Peu importe, reprit-il; ce secrétaire, je l'ai chassé dernièrement de chez moi, apprenant, par hasard, qu'en effet, irrité contre Victorin, qui, plusieurs fois ici l'avait raillé, il s'était vengé en répandant sur lui des calomnies encore plus ridicules qu'odieuses. Mais laissons ces misères... Je suis ambitieux, dites-vous, ami Scanvoch? Je vise au gouvernement de la Gaule, dussé-je y arriver par d'indignes manoeuvres?... Demandez à Victoria quel est le but de mon nouveau voyage à Mayence...

-- Tétrik pense qu'il serait urgent pour la paix et la prospérité de la Gaule de proposer aux soldats d'acclamer le fils de mon fils comme héritier du gouvernement de son père... Tétrik se croit certain du consentement de l'empereur Galien.

-- Tétrik prévoit donc la mort prochaine de Victorin? ai-je répondu regardant fixement le gouverneur.

Mais celui-ci, dont on rencontrait rarement les yeux qu'il tenait ordinairement baissés, répondit:

-- Les Franks sont de l'autre côté du Rhin... et Victorin est d'une bravoure téméraire; mon vif désir est qu'il vive de longues années; mais, selon moi, la Gaule trouverait un gage de sécurité pour l'avenir, si elle savait qu'après Victorin le pouvoir restera au fils de celui que l'armée a acclamé comme chef, surtout lorsque cet enfant aurait eu pour éducatrice Victoria la Grande... Victoria, l'auguste mère des camps!...

-- Oui, ai-je répondu en tâchant de nouveau, mais en vain, de rencontrer le regard du gouverneur; mais dans le cas où Victorin mourrait prochainement, qui me dit que vous, Tétrik, vous n'espérez pas être le tuteur de cet enfant, exercer le pouvoir en son nom, et arriver ainsi, par une autre voie, au gouvernement de la Gaule?

-- Parlez-vous sérieusement, Scanvoch? reprit Tétrik. Demandez à Victoria si elle a besoin de mon aide pour faire de son petit-fils un homme digne d'elle et du pays?... La croyez-vous de ces femmes assez faibles pour partager avec autrui une tâche glorieuse? L'idolâtrie des soldats, pour elle ne vous est-elle pas un sûr garant qu'elle seule, dans le cas où Victorin mourrait prématurément, qu'elle seule pourrait conserver la tutelle de son petit-fils et gouverner pour lui?

Victoria secoua la tète d'un air pensif et reprit:

-- Je n'aime pas votre projet, Tétrik. Quoi! désigner au choix des soldats un enfant encore au berceau! Qui sait ce que sera cet enfant? qui sait ce qu'il vaudra?

-- Ne vous a-t-il pas pour éducatrice? reprit Tétrik.

-- N'ai-je pas aussi été l'éducatrice de Victorin? répondit tristement la mère des camps; cependant, malgré mes soins vigilants, mon fils a des défauts qui autorisent des calomnies redoutables, auxquelles je vous crois étranger, je vous le dis sincèrement, Tétrik; j'espère maintenant que mon frère Scanvoch rendra, comme moi, justice à votre loyauté.

-- Je l'ai dit, et je le répète: je soupçonne cet homme, ai-je répondu à Victoria.

Elle s'écria avec impatience:

-- Et moi, j'ai dit et je répète que tu es une tète de fer, une vraie tête bretonne, rebelle à toute raison, lorsqu'une idée fausse s'est implantée dans ta dure cervelle.

Convaincu par instinct de la perfidie de Tétrik, je n'avais pas de preuves contre lui, je me suis tu.

Tétrik a repris en souriant:

-- Ni vous ni moi, Victoria, nous ne persuaderons le Scanvoch de son erreur; laissons ce soin à une irrésistible séductrice: _la vérité_. Avec le temps, elle prouvera ma loyauté. Nous reparlerons, Victoria, de votre répugnance à faire acclamer par l'armée votre petit-fils comme héritier du pouvoir de son père, j'espère vaincre vos scrupules. Mais, dites-moi, j'ai vu tout à l'heure, en me rendant chez vous, le capitaine Marion, cet ancien ouvrier forgeron, qu'à mon autre voyage au camp vous m'avez présenté comme l'un des plus vaillants hommes de l'armée.

-- Sa vaillance égale son bon sens et sa ferme raison, reprit la mère des camps; c'est aussi un noble coeur, car, malgré son élévation, il a continué d'aimer comme un frère un de ses anciens compagnons de forge, resté simple soldat.

-- Et moi, dis-je à Victoria, dussé-je encore passer pour une tête de fer..., je crois que dans cette affection, le bon coeur et le bon sens du capitaine Marion se trompent. Selon moi, il aime un ennemi... Puissiez-vous, Victoria, n'être pas aussi aveugle que le capitaine Marion!

-- Le fidèle compagnon du capitaine Marion serait son ennemi? reprit Victoria. Tu es dans un jour de méfiance, mon frère...

-- Un envieux est toujours un ennemi. L'homme dont je parle est resté soldat; il porte envie à son ancien camarade, devenu l'un des premiers capitaines de l'armée... De l'envie à la haine, il n'y a qu'un pas.

En disant ceci, j'avais encore, mais en vain, tâché de rencontrer le regard du gouverneur de Gascogne; mais je remarquai chez lui, non sans surprise, une sorte de tressaillement de joie lorsque j'affirmai que le capitaine Marion avait pour ennemi secret son camarade de guerre. Tétrik, toujours maître de lui, craignant sans doute que son tressaillement ne m'eût pas échappé, reprit:

-- L'envie est un sentiment si révoltant, que je ne puis en entendre parler sans émotion. Je suis vraiment chagrin de ce que Scanvoch, qui, je l'espère, se trompe cette fois encore, nous apprend sur le camarade du capitaine Marion... Mais si ma présence vous empêche de recevoir le capitaine, dites-le-moi, Victoria... je me retire.

-- Je désire au contraire que vous assistiez à l'entretien que je dois avoir avec Marion et mon frère Scanvoch; tous deux ont été chargés par mon fils d'importants messages... et pourtant, ajouta- t-elle avec un soupir, la matinée s'avance, et mon fils n'est pas ici...

À ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Victorin parut, accompagné du capitaine Marion.

Victorin était alors âgé de vingt-deux ans. Je t'ai dit, mon enfant, que l'on avait frappé plusieurs médailles où il figurait sous les traits du dieu _Mars_, à côté de sa mère, coiffée d'un casque ainsi que la _Minerve_ antique; Victorin aurait pu en effet servir de modèle à une statue du dieu de la guerre. Grand, svelte, robuste, sa tournure, à la fois élégante et martiale, plaisait à tous les yeux; ses traits, d'une beauté rare comme ceux de sa mère, en différaient par une expression joyeuse et hardie. La franchise, la générosité de son caractère, se lisaient sur son visage; malgré soi, l'on oubliait en le voyant les défauts qui déparaient ce vaillant naturel, trop vivace, trop fougueux pour refréner les entraînements de l'âge. Victorin venait sans doute de passer une nuit de plaisir; pourtant sa figure était aussi reposée que s'il fût sorti de son lit. Un chaperon de feutre, orné d'une aigrette, couvrait à demi ses cheveux noirs, bouclés autour de son mâle et brun visage, à demi ombragé d'une légère barbe brune; sa saie gauloise, d'étoffe de soie rayée de pourpre et de blanc, était serrée à sa taille par un ceinturon de cuir brodé d'argent, où pendait son épée à poignée d'or curieusement ciselée, véritable chef-d'oeuvre de l'orfèvrerie d'Autun. Victorin en entrant chez sa mère, suivi du capitaine Marion, alla droit à Victoria avec un mélange de tendresse et de respect; il mit un genou à terre, prit une de ses mains qu'il baisa, puis, ôtant son chaperon, il tendit son front en disant:

-- Salut, ma mère!

Il y avait un charme si touchant, dans l'attitude, dans l'expression des traits du jeune général, ainsi agenouillé devant sa mère, que je la vis hésiter un instant entre le désir d'embrasser ce fils qu'elle adorait et la volonté de lui témoigner son mécontentement aussi, repoussant légèrement de la main le front de Victorin, elle lui dit d'une voix grave, en lui montrant le berceau placé à côté d'elle:

-- Embrassez votre fils... vous ne l'avez pas vu depuis hier matin...

Le jeune général comprit ce reproche indirect, se releva tristement, s'approcha du berceau, prit l'enfant entre ses bras, et l'embrassa avec effusion en regardant Victoria, semblant ainsi se dédommager de la sévérité maternelle.

Le capitaine Marion s'était approché de moi; il me dit tout bas:

-- C'est pourtant un bon coeur que ce Victorin; combien il aime sa mère... combien il aime son enfant!... Il leur est certes aussi attaché que je le suis, moi, à mon ami Eustache, qui compose à lui seul toute ma famille... Quel dommage que cette _peste de luxure_ (le bon capitaine prononçait peu de paroles sans y joindre cette exclamation), quel dommage que cette peste de luxure tienne si souvent ce jeune homme entre ses griffes!

-- C'est un malheur!... Mais croyez-vous Victorin capable de l'infâme lâcheté dont on l'accuse dans le camp? ai-je répondu au capitaine de manière à être entendu de Tétrik, qui, parlant tout bas à Victoria, semblait lui reprocher sa sévérité à l'égard de son fils.

-- Non, par le diable! reprit Marion, je ne crois pas Victorin capable de ces indignités... surtout quand je le vois ainsi entre son fils et sa mère.

Le jeune général, après avoir soigneusement replacé dans le berceau l'enfant qui lui tendait ses bras, dit affectueusement au gouverneur de Gascogne:

-- Salut, Tétrik!...j'aime toujours a voir ici le sage et fidèle ami de ma mère. -- Puis se tournant vers moi: -- Je savais ton retour, Scanvoch... En l'apprenant, ma joie a été grande, et grande aussi mon inquiétude durant ton absence. Ces bandits franks nous ont souvent prouvé comment ils respectaient les trêves et les parlementaires. Mais, remarquant sans doute la tristesse encore empreinte sur les traits de Victoria, son fils s'approcha d'elle, et lui dit avec autant de franchise que de tendre déférence:

-- Tenez, ma mère... avant de parler ici des messages du capitaine Marion et de Scanvoch... laissez-moi vous dire ce que j'ai sur le coeur... peut-être votre front s'éclaircira-t-il... et je ne verrai plus ce mécontentement dont je m'afflige... Tétrik est notre bon parent, le capitaine Marion notre ami, Scanvoch votre frère... je n'ai rien à cacher ici... Avouez-le, chère mère, vous êtes chagrine parce que j'ai passé cette nuit dehors?

-- Vos désordres m'affligent, Victorin... je m'afflige davantage encore de ce que ma voix n'est plus écoutée par vous.

-- Mère... je veux tout vous avouer; mais, je vous le jure, je me suis plus cruellement reproché ma faiblesse que vous ne me la reprocherez vous-même... Hier soir, fidèle à ma promesse de m'entretenir longuement avec vous pendant une partie de la nuit sur de graves intérêts, je rentrais sagement au logis... j'avais refusé... oh! héroïquement refusé d'aller souper avec trois capitaines des dernières légions de cavalerie arrivées à Mayence et venant de Béziers... Ils avaient eu beau me vanter de grandes vieilles cruches de vin de ce pays du vin par excellence, soigneusement apportées par eux dans leur chariot de guerre pour fêter leur bienvenue... j'étais resté impitoyable... ils crurent alors me gagner en me parlant de deux chanteuses bohémiennes de Hongrie, Kidda et Flory... (Pardon, ma mère, de prononcer de pareils noms devant vous, mais la vérité m'y oblige.) Ces bohémiennes, disaient mes tentateurs, arrivées à Mayence depuis peu de temps, étaient belles comme des astres, lutines comme des démons, et chantaient comme des rossignols!

-- Ah! je la vois... je la vois venir d'ici, cette peste de luxure, marchant sur ses pattes velues, comme une tigresse sournoise et affamée! s'écria Marion. Que je voudrais donc faire danser ces effrontées diablesses de Bohème sur des plaques de fer rougies au feu... c'est alors qu'elles chanteraient d'une manière douce à mes oreilles...

-- J'ai été encore plus sage que toi, brave Marion, reprit Victorin; je n'ai voulu les voir chanter et danser d'aucune façon... j'ai fui à grands pas mes tentateurs pour revenir ici...

-- Tu auras eu beau fuir, cette damnée luxure a les jambes aussi longues que les bras et les dents! dit le capitaine; elle t'aura rattrapé, Victorin!

-- Daignez m'écouter, ma mère, reprit Victorin voyant ma soeur de lait faire un geste de dégoût et d'impatience. Je n'étais plus qu'à deux cents pas du logis... la nuit était noire, une femme enveloppée d'une mante à capuchon m'aborde...

-- Et de trois! s'écria le bon capitaine en joignant les mains. Voici les deux bohémiennes renforcées d'une femme à coqueluchon... Ah! malheureux Victorin! l'on ne sait pas les piéges diaboliques cachés sous ces coqueluchons... mon ami Eustache serait encoqueluchonné...que je le fuirais!...

«-- Mon père est un vieux soldat, me dit cette femme, reprit Victorin; une de ses blessures s'est rouverte, il se meurt. Il vous a vu naître, Victorin... il ne veut pas mourir sans presser une dernière fois la main de son jeune général; refuserez-vous cette grâce à mon père expirant?» Voilà ce que m'a dit cette inconnue d'une voix touchante. Qu'aurais-tu fait, toi, Marion?

-- Malgré mon épouvante des coqueluchons, je serais, ma foi, allé voir ce vieux homme, répondit le capitaine; certes j'y serais allé, puisque ma présence pouvait lui rendre la mort plus agréable...

-- Je fais donc ce que tu aurais fait, Marion, je suis l'inconnue; nous arrivons à une maison obscure, la porte s'ouvre, ma conductrice me prend la main, je marche quelques pas dans les ténèbres; soudain une vive lumière m'éblouit, je me vois entouré par les trois capitaines des légions de Béziers, et par d'autres officiers; la femme voilée laisse tomber sa mante, et je reconnais...

-- Une de ces damnées bohèmes! s'écria le capitaine. Ah! je te disais bien, Victorin, que les coqueluchons cachaient d'horribles choses!

-- Horribles?... Hélas! non, Marion; et je n'ai pas eu le courage de fermer les yeux... Aussitôt je suis cerné de tous côtés; l'autre bohémienne accourt, les officiers m'entourent; les portes sont fermées, on m'entraîne à la place d'honneur. Kidda se met à ma droite, Flory à ma gauche; devant moi se dresse une de ces grosses vieilles cruches, remplie d'un divin nectar, disaient ces maudits, et...

-- Et le jour vous surprend dans cette nouvelle orgie, dit gravement Victoria en interrompant son fils. Vous oubliez ainsi dans la débauche l'heure qui vous rappelait auprès de moi. Est-ce là une excuse?

-- Non, chère mère, c'est un aveu... car j'ai été faible... mais aussi vrai que la Gaule est libre, je revenais sagement près de vous sans la ruse qu'on a employée pour me retenir. Ne me serez- vous pas indulgente, cette fois encore? Je vous en supplie! ajouta Victorin en s'agenouillant de nouveau devant ma soeur de lait. Ne soyez plus ainsi soucieuse et sévère; je sais mes torts! L'âge me guérira... Je suis trop jeune, j'ai le sang trop vif; l'ardeur du plaisir m'emporte souvent malgré moi... Pourtant, vous le savez, ma mère, je donnerais ma vie pour vous...

-- Je le crois; mais vous ne me feriez pas le sacrifice de vos folles et mauvaises passions...

-- À voir Victorin ainsi respectueux et repentant aux genoux de sa mère, ai-je dit tout bas à Marion, penserait-on que c'est là ce général illustre et redouté des ennemis de la Gaule, qui, à vingt- deux ans a déjà gagné cinq grandes batailles?

-- Victoria, reprit Tétrik de sa voix insinuante et douce, je suis père aussi et enclin à l'indulgence... De plus, dans mes délassements, je suis poète et j'ai écrit une _ode à la Jeunesse_. Comment serais-je sévère?... J'aime tant les vaillantes qualités de notre cher Victorin, que le blâme m'est difficile! Serez-vous donc insensible aux tendres paroles de votre fils? Sa jeunesse est son seul crime... Il vous l'a dit, l'âge le guérira... et son affection pour vous, sa déférence à vos volontés, hâteront la guérison...

Au moment où le gouverneur de Gascogne parlait ainsi, un grand tumulte se fit au dehors de la demeure de Victoria, et bientôt on entendit ce cri:

-- _Aux armes! aux armes!_

Victorin et sa mère, près de laquelle il s'était tenu agenouillé, se levèrent brusquement. -- On crie aux armes! dit vivement le capitaine Marion en prêtant l'oreille.

-- Les Franks auront rompu la trêve! m'écriai-je à mon tour; hier un de leurs chefs m'avait menacé d'une prochaine attaque contre le camp; je n'avais pas cru à une si prompte résolution.

-- On ne rompt jamais une trêve avant son terme, sans notifier cette rupture, dit Tétrik.

-- Les Franks sont des barbares capables de toutes les trahisons! s'écria Victorin en courant vers la porte.

Elle s'ouvrit devant un officier couvert de poussière, et haletant qu'il ne put d'abord à peine parler.

-- Vous êtes du poste de l'avant-garde du camp, à quatre lieues d'ici, dit le jeune général au nouveau venu, car Victorin connaissait tout les officiers de l'armée; que se passe-t-il?

-- Une innombrable quantité de radeaux, chargés de troupes et remorqués par des barques, commençaient à paraître vers le milieu du Rhin, lorsque, d'après l'ordre du commandant du poste, je l'ai quitté pour accourir à toute bride vous annoncer cette nouvelle, Victorin... Les hordes franques doivent à cette heure avoir débarqué... -- Le poste que je quitte, trop faible pour résister à une armée, s'est sans doute replié sur le camp; en le traversant j'ai crié aux armes! Les légions et les cohortes se forment à la hâte.

-- C'est la réponse de ces barbares à notre message porté par Scanvoch, dit la mère des camps à Victorin.

-- Que t'ont répondu les Franks? me demanda le jeune général.

-- Néroweg, un des principaux rois de leur armée, a repoussé toute idée de paix, ai-je dit à Victorin; ces barbares veulent envahir la Gaule, s'y établir et nous asservir... J'ai menacé leur chef d'une guerre d'extermination; il m'a répondu que le soleil ne se lèverait pas six fois avant qu'il fût venu ici, dans notre camp, enlever _Victoria la Grande_...

-- S'ils marchent sur nous, il n'y a pas un instant à perdre! s'écria Tétrik effrayé en s'adressant au jeune général qui, calme, pensif, les bras croisés sur la poitrine, réfléchissait en silence; il faut agir, et promptement agir!

-- Avant d'agir, répondit Victoria toujours méditatif, il faut penser.

-- Mais, reprit le gouverneur, si les Franks s'avancent rapidement vers le camp...