L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 6

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-- Moi seule connais cette issue secrète: mon frère et les chefs croiront, en ne nous trouvant plus ici, que je t'ai fait descendre chez les dieux infernaux... Ils me craindront davantage... Viens, viens! ...

Pendant qu'Elwig me parlait ainsi, je la suivais à travers un chemin si étroit, que je sentais de chaque côté les parois des roches... Puis ce sentier sembla s'enfoncer dans les entrailles de la terre; ensuite il devint, au contraire, si rude à gravir pour mes jambes encore engourdies par la violente pression de mes liens, que j'avais peine à suivre les pas précipités de la prêtresse. Bientôt un courant d'air frais me frappa au visage: je supposai que nous allons bientôt sortir de ce souterrain.

-- Cette nuit, lorsque j'aurai eu tué mon frère, pour me venger de ses outrages et de ses violences, me dit Elwig d'une voix brève, haletante, je fuirai avec un roi que j'aime... Il nous attend au dehors de cette caverne. Ce chef est robuste, vaillant, bien armé; il nous accompagnera jusqu'à ton bateau... Si tu m'as trompée, Riowag te tuera... entends-tu, Gaulois?...

Cette menace m'effraya peu... j'avais les mains et les jambes libres... Ma seule inquiétude était de ne plus retrouver Douarnek et la barque.

Au bout de quelques instants nous étions sortis de la grotte... Les étoiles brillaient si vivement au ciel, qu'une fois hors du bois où nous nous trouvions encore, l'on devait voir à quelques pas devant soi.

La prêtresse s'arrêta un moment et appela:

-- Riowag!...

-- Riowag est là... répondit une voix si proche, que le roi des guerriers noirs, qui venait de répondre à l'appel de la prêtresse, était sans doute tout près de moi, à me toucher.

Pourtant ce fut en vain que j'essayai de distinguer sa forme noire au milieu de la nuit. Je compris plus que jamais combien ces guerriers, se confondant avec l'ombre, devaient être redoutables pour les embuscades nocturnes.

-- Y a-t-il loin d'ici les bords du Rhin? demandai-je à Riowag. Tu dois connaître l'endroit où j'ai débarqué, puisque tu étais le chef de ceux qui nous ont envoyé une grêle de flèches.

-- Nous n'avons pas longtemps à marcher pour regagner l'endroit où tu as pris terre me répondit Riowag.

-- Nous faudra-t-il traverser le camp? lui dis-je, en voyant à peu de distance la lueur des feux allumés par les Franks.

Mes deux conducteurs ne me répondirent pas, échangèrent à voix basse quelques paroles, me prirent chacun par un bras, et nous suivîmes un chemin qui s'éloignait du camp. Bientôt le bruit des grandes eaux du Rhin arriva jusqu'à moi. Nous approchions de plus en plus du rivage; enfin j'aperçus, du haut de l'escarpement où je me trouvais, une sorte de nappe blanchâtre à travers l'obscurité de la nuit... c'était le fleuve!

-- Nous allons remonter maintenant deux cents pas sur la grève, me dit Riowag; nous atteindrons ainsi l'endroit où tu as débarqué sous nos flèches... Ton bateau doit t'attendre à peu de distance de là... Si tu nous as trompés, ton sang rougira la grève et les eaux du Rhin entraîneront ton cadavre...

-- Peut-on crier du rivage vers le large, demandai-je au Frank, sans être entendu des avant-postes de ton camp?

-- Le vent souffle de la rive vers le Rhin, me dit Riowag avec sa sagacité de sauvage, tu peux crier; l'on ne t'entendra pas du camp et l'on t'entendra jusque vers le milieu du fleuve.

Après avoir encore marché pendant quelque temps, Riowag s'arrêta et me dit:

-- C'est ici que tu as débarqué... ton bateau devrait être ancré non loin d'ici... Moi, guerrier de nuit, j'ai l'habitude de voir à travers les ténèbres, et ce bateau, je ne le vois pas.

-- Oh! tu nous as trompés! tu nous as trompés! murmura Elwig d'une voix sourde, tu mourras...

-- Peut-être, leur dis-je, la barque, après m'avoir vainement attendu, n'a quitté son ancrage que depuis peu de temps... Le vent porte au loin la voix, je vais appeler.

Et je poussai notre cri de ralliement de guerre, bien connu de Douarnek.

Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit seul.

Douarnek avait sans doute suivi mes ordres et regagné notre camp au coucher du soleil.

Je poussai une seconde fois notre cri de guerre.

Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit encore.

Voulant gagner du temps et me mettre en défense, je dis à Elwig:

-- Le vent souffle de la rive; il porte ma voix au large; mais il repousse les voix qui ont peut-être répondu à mon signal... Attendons...

En parlant ainsi, je tâchais de voir à travers les ténèbres de quelle manière Riowag était armé. Il portait à sa ceinture un poignard, et tenait sa courte et large épée, qu'il venait de tirer du fourreau; Elwig avait son couteau à la main... Quoiqu'ils fussent côte à côte et près de moi, je pouvais d'un bond leur échapper... j'attendis encore. Soudain j'entendis nu loin le bruit cadencé des rames... Mon appel était parvenu aux oreilles de Douarnek.

À mesure que l'heure décisive approchait, l'angoisse d'Elwig et de son compagnon devait augmenter... Me tuer, c'était pour eux renoncer aux trésors que mes soldats, leur avais-je dit, n'apporteraient qu'à ma voix; permettre à ceux-ci de débarquer, c'était laisser venir à moi des auxiliaires qui mettaient la force de mon côté. Elwig s'aperçut alors sans doute que sa cupidité sauvage l'avait menée trop loin, car voyant la barque s'approcher de plus en plus, elle me dit d'une voix altérée:

-- On vante la parole gauloise... Tu me dois la vie... M'aurais-tu trompée par une fausse promesse?

Cette prêtresse de l'enfer, incestueuse, féroce, qui avait eu la pensée de me couper la langue pour s'assurer de mon silence, et qui pensait froidement à ajouter le fratricide à ses autres crimes, ne m'avait sauvé la vie que par un sentiment de basse cupidité. Cependant je ne pus rester insensible à son appel à la loyauté gauloise; je regrettai presque mon mensonge, quoiqu'il pût être excusé par la trahison des Franks; mais, en ce moment, je dus songer à mon salut... Je sautai sur Riowag, et je parvins à le désarmer après une lutte violente dans laquelle Elwig n'osa pas intervenir, de peur de blesser son amant en voulant me frapper... Me mettant alors en défense, l'épée à la main, je m'écriai:

-- Non, je n'ai pas de trésors à te livrer, Elwig; mais si tu crains de retourner chez ton frère, suis-moi. Victoria te traitera avec bonté; tu ne seras pas prisonnière... je t'en donne ma parole... fie-toi à la foi gauloise...

La prêtresse et Riowag, sans vouloir m'entendre, éclatèrent en rugissements de rage et se précipitèrent sur moi avec furie. Dans cet engagement, je tuai le chef des guerriers noirs, qui voulut me frapper de son poignard, et je fus blessé au bras par Elwig, en lui arrachant son couteau, que je jetai dans le fleuve au moment où Douarnek et un autre soldat, attirés par le bruit de la lutte, s'élançaient sur le rivage.

-- Scanvoch me dit Douarnek, nous n'avons pas, selon tes ordres, regagné notre camp au soleil couché; nous sommes restés à notre ancrage, décidés à t'attendre jusqu au jour; mais, pensant que peut-être tu viendrais à un autre endroit du rivage, nous l'avons longé, retournant de temps à autre à notre point de départ; c'est à l'un de ces retours que nous avons entendu ton appel, et, il n'y a qu'un instant, le bruit d'une lutte; nous avons débarqué pour venir à ton aide. Ce matin, lorsque nous t'avons vu enveloppé par ces diables noirs, notre premier mouvement a été de ramer droit à terre et d'aller nous faire tuer à tes côtés... mais je me suis rappelé tes ordres, et nous avons réfléchi que, nous faire tuer, c'était t'ôter tout moyen de retraite... Enfin, te voici: crois- moi, regagnons le camp. Mauvais voisinage est celui de ces écorcheurs.

Pendant que Douarnek m'avait ainsi parlé, Elwig s'était jetée sur le corps de Riowag en poussant des rugissements de fureur mêlés de sanglots déchirants. Si détestable que fût cette créature, son accès de douleur me toucha... Je m'apprêtais à lui parler, lorsque Douarnek s'écria.

-- Scanvoch, vois-tu au loin ces torches?

Et il me montra, dans la direction du camp des Franks, plusieurs lueurs rougeâtres qui semblaient approcher avec rapidité.

-- On s'est aperçu de ta fuite, Elwig, lui dis-je en tâchant de l'arracher du corps de son amant qu'elle tenait étroitement embrassé en redoublant ses cris; ton frère est à ta poursuite... il n'y a pas un instant à perdre... viens! viens!...

-- Scanvoch, me dit Douarnek pendant que j'essayais en vain d'entraîner Elwig qui ne me répondait que par des sanglots, ces torches sont portées par des cavaliers... Entends-tu leurs hurlements de guerre? entends-tu le rapide galop de leurs chevaux?... Ils ne sont plus à six portées de flèche de nous... J'ai fait échouer notre barque pour arriver plus vite près de toi; à peine aurons-nous le temps de la remettre à flot... Veux-tu nous faire tuer ici? Soit... faisons-nous bravement tuer; mais si tu veux fuir, fuyons...

-- C'est ton frère, c'est la mort qui vient! criai-je une dernière fois à Elwig, que je ne pouvais abandonner sans regret; car elle m'avait, après tout, sauvé la vie. Dans un instant il sera trop tard...

Et comme la prêtresse ne me répondait pas, je criai à Douarnek:

-- Aide-moi... enlevons-la de force!

Pour arracher Elwig du cadavre de Riowag, qu'elle enlaçait avec une force convulsive, il eût fallu emporter les deux corps: Douarnek et moi, nous y avons renoncé.

Les cavaliers franks s'approchaient si rapidement, que la lueur de leurs torches, faites de brandons résineux, se projetait jusque sur la grève... Il n'était plus temps de sauver Elwig... Notre barque, grâce à nos efforts, fut remise à flot: je saisis le gouvernail; Douarnek et les deux autres soldats ramèrent avec vigueur.

Nous n'étions qu'à une portée de trait du rivage, lorsqu'à la clarté de leurs flambeaux, nous vîmes les cavaliers franks accourir; et, à leur tête, je reconnus Néroweg, l'Aigle terrible, remarquable par sa stature colossale. Suivi de plusieurs cavaliers qui; comme lui, hurlaient de rage, il poussa jusqu'au poitrail son cheval dans le fleuve; ses compagnons l'imitèrent, agitant d'une main leurs longues lances, et de l'autre les torches dont les rouges reflets éclairaient au loin les eaux du fleuve et notre barque qui s'éloignait à force de rames.

Assis au gouvernail, je tournai bientôt le dos au rivage, et je dis tristement à Douarnek:

-- À cette heure, la misérable créature est égorgée par ces barbares!...

Et notre barque continua de voler sur les eaux.

-- Est-ce un homme, une femme, un démon qui nous suit? s'écria Douarnek au bout de quelques instants en abandonnant ses rames et se dressant pour regarder dans le sillage de notre barque, que la lueur lointaine des torches, agitées par les cavaliers qui renonçaient à nous poursuivre, éclairait encore.

Je me levai aussi, regardant du même côté; puis, après un moment d'observation, je m'écriai:

-- Haut les rames, enfants ne ramez plus... c'est elle... c'est Elwig! ... Douarnek, donne-moi un aviron! je vais le lui tendre... ses forces semblent épuisées!...

En parlant ainsi, j'avais agi. La prêtresse, fuyant son frère et une mort certaine, avait dû, pour nous rejoindre, nager avec une énergie extraordinaire. Elle saisit l'extrémité de la rame d'une main crispée: deux coups d'aviron firent reculer le canot jusqu'à elle, et à l'aide d'un soldat je pus recueillir Elwig à bord de notre barque.

-- Bénis soient les dieux! m'écriai-je; je me serais toujours reproché ta mort!

La prêtresse ne me répondit rien, se laissa tomber sur le banc de l'un des rameurs, et, repliée sur elle-même, la figure cachée entre ses genoux, elle garda un silence farouche. Pendant que les soldats ramaient vigoureusement, je regardai au loin derrière moi: les torches des cavaliers franks n'apparaissaient plus que comme des lueurs incertaines à travers la brume de la nuit et l'humide vapeur des eaux du fleuve. Le terme de notre traversée approchait; déjà nous apercevions les feux de notre camp sur l'autre rive. Plusieurs fois j'avais adressé la parole à Elwig, sans qu'elle m'eût répondu... Je jetai sur ses épaules et sur ses habits trempés de l'eau glacée du Rhin l'épaisse casaque de nuit d'un des soldats. En m'occupant de ce soin, je touchai l'un de ses bras, il était brûlant; étrangère à ce qui se passait dans le bateau, elle ne sortait pas de son farouche silence. En abordant au rivage, je dis à la soeur de Néroweg:

-- Demain, je te conduirai près de Victoria; jusque-là, je t'offre l'hospitalité dans ma maison: ma femme et la soeur de ma femme te traiteront en amie.

Elle me fit signe de marcher devant elle et me suivit. Alors Douarnek me dit à demi-voix:

-- Si tu m'en crois, Scanvoch, après que cette diablesse qui t'a suivi à la nage, je ne sais pourquoi, se sera essuyée et réchauffée à ton foyer, enferme-la jusqu'au jour; elle pourrait, cette nuit, étrangler ta femme et ton enfant... Rien n'est plus sournois et plus féroce que les femmes franques.

-- Cette précaution sera bonne à prendre, dis-je à Douarnek.

Et je me dirigeai vers ma demeure, accompagné d'Elwig, qui me suivait comme un spectre.

La nuit était avancée; je n'avais plus que quelques pas à faire pour arriver à la porte de mon logis, lorsqu'à travers l'obscurité je vis un homme monté sur le rebord d'une des fenêtres de ma maison: il semblait examiner les volets. Je tressaillis... cette croisée était celle de la chambre occupée par ma femme Ellèn.

Je dis tout bas à Elwig en lui saisissant le bras:

-- Ne bouge pas... attends...

Elle s'arrêta immobile... Maîtrisant mon émotion, je m'approchai avec précaution, tâchant de ne pas faire crier le sable sous mes pieds... Mon attente fut trompée, mes pas furent entendus; l'homme, averti, sauta du rebord de la fenêtre et prit la fuite. Je m'élançais à sa poursuite, lorsque Elwig, croyant que je voulais l'abandonner, courut après moi, me rejoignit, se cramponna à mon bras, me disant avec terreur:

-- Si l'on me trouve seule dans le camp gaulois, on me tuera.

Malgré mes efforts, je ne pus me débarrasser de l'étreinte d'Elwig que lorsque l'homme eut disparu dans l'obscurité. Il avait trop d'avance sur moi, la nuit était trop sombre, pour qu'il me fût possible de l'atteindre. Surpris et inquiet de cette aventure, je frappai à la porte de ma demeure.

Presque aussitôt j'entendis au dedans du logis les voix de ma femme et de sa soeur, inquiètes sans doute de la durée de mon absence; quoiqu'elles ignorassent que j'étais allé au camp des Franks, elles ne s'étaient pas couchées.

-- C'est moi! leur criai-je, c'est moi Scanvoch!

À peine la porte fut-elle ouverte qu'à la clarté de la lampe que tenait Sampso, ma femme se jeta dans mes bras, en me disant d'un ton doux et de tendre reproche:

-- Enfin, te voilà!... nous commencions à nous alarmer, ne te voyant pas revenir depuis ce matin...

-- Nous qui comptions sur vous pour notre petite fête, ajouta Sampso; mais vous vous êtes trouvé avec d'anciens compagnons de guerre... et les heures ont vite passé.

-- Oui, l'on aura longuement parlé batailles, ajouta Ellèn, toujours suspendue à mon cou, et mon bien-aimé Scanvoch a un peu oublié sa femme...

Ellèn fut interrompue par un cri de Sampso... Elle n'avait pas d'abord aperçu Elwig, restée dans l'ombre à côté de la porte; mais à la vue de cette sauvage créature, pâle, sinistre, immobile, la soeur de ma femme ne put cacher sa surprise et son effroi involontaire. Ellèn se détacha brusquement de moi, remarqua aussi la présence de la prêtresse, et, me regardant non moins étonnée que sa soeur, elle me dit:

-- Scanvoch, cette femme, quelle est-elle?

-- Ma soeur! s'écria Sampso oubliant la présence d'Elwig et me considérant plus attentivement, vois donc, les manches de la saie de Scanvoch sont ensanglantées... il est blessé!...

Ma femme pâlit, se rapprocha vivement de moi, et me regarda avec angoisse.

-- Rassure-toi, lui dis-je, ces blessures sont légères... je vous avais caché, à toi et à ta soeur, le but de mon absence: j'étais allé au camp des Franks, chargé d'un message de Victoria.

-- Aller au camp des Franks! s'écrièrent Ellèn et Sampso avec terreur, c'était la mort!

-- Et voilà celle qui m'a sauvé de la mort, dis-je à ma femme en lui montrant Elwig, toujours immobile. Je vous demande à toutes deux vos soins pour elle jusqu'à demain... Je la conduirai chez Victoria.

En apprenant que je devais la vie à cette étrangère, ma femme et sa soeur allèrent vivement à elle dans l'expansion de leur reconnaissance; mais presque aussitôt elles s'arrêtèrent, intimidées, effrayées par la sinistre et impassible physionomie d'Elwig, qui semblait ne pas les apercevoir et dont l'esprit devait être ailleurs.

-- Donnez-lui seulement quelques vêtements secs, les siens sont trempés d'eau, dis-je à ma femme et à sa soeur. Elle ne comprend pas le gaulois, vos remercîments seraient inutiles.

-- Si elle ne t'avait sauvé la vie, me dit Ellèn, je trouverais à cette femme l'air sombre et menaçant.

-- Elle est sauvage comme ses sauvages compatriotes... Lorsque vous lui aurez donné des vêtements, je la conduirai dans la petite chambre basse, où je l'enfermerai pour plus de prudence.

Sampso étant allée chercher une tunique et une mante pour Elwig, je dis à ma femme:

-- Cette nuit... peu de temps avant mon retour... tu n'as entendu aucun bruit à la fenêtre de ta chambre?

-- Aucun... ni Sampso non plus, car elle ne m'a pas quittée de la soirée, tant nous étions inquiètes de la durée de ton absence... Mais pourquoi me fais-tu cette question?

Je ne répondis pas tout d'abord à ma femme, car, voyant sa soeur revenir avec des vêtements, je dis à Elwig en les lui remettant:

-- Voici des habits que ma femme et sa soeur t'offrent pour remplacer les tiens qui sont mouillés... As-tu besoin d'autre chose? ... As-tu faim?... as-tu soif? Enfin, que veux-tu?

-- Je veux la solitude, me répondit Elwig en repoussant les vêtements du geste, je veux la nuit noire...

-- Suis-moi donc, lui dis-je.

Et marchant devant elle, j'ouvris la porte d'une petite chambre, et j'ajoutai en élevant la lampe, afin de lui montrer l'intérieur de ce réduit:

-- Tu vois cette couche... repose toi... et que les dieux te rendent paisible la nuit que tu vas passer dans ma demeure!

Elwig ne répondit rien, et se jeta sur le lit en se cachant la figure entre les mains.

-- Maintenant, dis-je en fermant la porte, ce devoir hospitalier accompli, je brûle d'aller embrasser mon petit Aëlguen.

Je le trouvai, mon enfant, dans ton berceau, dormant d'un paisible sommeil; je te couvris de mille baisers, dont je sentis d'autant mieux la douceur que j'avais un moment craint de ne te revoir jamais. Ta mère et sa soeur examinèrent et pansèrent mes blessures... elles étaient légères.

Pendant qu'Ellèn et Sampso me donnaient ces soins, je leur parlai de l'homme qui, monté sur le rebord de la fenêtre, m'avait paru examiner sa fermeture. Elles furent très-surprises de mes paroles; elles n'avaient rien entendu, ayant toutes deux passé la soirée auprès du berceau de mon fils.

En causant ainsi, Ellèn me dit:

-- Sais-tu, Scanvoch, la nouvelle d'aujourd'hui?

-- Non.

-- Tétrik, gouverneur d'Aquitaine et parent de Victoria, est arrivé ce soir... La mère des camps est allée à cheval à sa rencontre... nous l'avons vue passer.

-- Et Victorin, dis-je à ma femme, accompagnait-il sa mère?

-- Il était à ses côtés... c'est pour cela sans doute que nous ne l'avons pas vu dans la journée.

L'arrivée de Tétrik me donna beaucoup à réfléchir.

Sampso me laissa seul avec Ellèn... La nuit était avancée... je devais, le lendemain, dès l'aube, aller rendre compte à Victoria et à son fils du résultat de mon message auprès des chefs franks.

CHAPITRE III

Le jour venu, je me suis rendu chez Victoria. On arrivait à cette modeste demeure par une ruelle étroite et assez longue, bordée des deux côtés par de hauts retranchements, dépendant des fortifications d'une des portes de Mayence. J'étais à environ vingt pas du logis de la _mère des camps_, lorsque j'entendis derrière moi ces cris, poussés avec un accent d'effroi:

-- Sauvez-vous! sauvez-vous!...

En me retournant, je vis, non sans crainte, arriver sur moi, avec rapidité, un char à deux roues, attelé de deux chevaux, dont le conducteur n'était plus maître.

Je ne pouvais me jeter ni à droite ni à gauche de cette ruelle étroite, afin de laisser passer ce char, dont les roues touchaient presque de chaque côté les murs; je me trouvais aussi trop loin de l'entrée du logis de Victoria pour espérer de m'y réfugier, si rapide que fût ma course: je devais, avant d'arriver à la porte, être broyé sous les pieds des chevaux... Mon premier mouvement fut donc de leur faire face, d'essayer de les saisir par leur mors et de les arrêter ainsi, malgré ma presque certitude d'être écrasé. Je m'élançai les deux mains en avant; mais, ô prodige! à peine j'eus touché le frein des chevaux, qu'ils s'arrêtèrent subitement sur leurs jarrets, comme si mon geste eût suffi pour mettre un terme à leur course impétueuse... Heureux d'échapper à une mort presque certaine, mais ne me croyant pas magicien et capable de refréner, d'un seul geste, des chevaux emportés, je me demandais, en reculant de quelques pas, la cause de cet arrêt extraordinaire, lorsque bientôt je remarquai que les chevaux, quoique forcés de rester en place, faisaient de violents efforts pour avancer, tantôt se cabrant, tantôt s'élançant en avant et roidissant leurs traits, comme si le chariot eût été tout à coup enrayé ou retenu par une force insurmontable.

Ne pouvant résister à ma curiosité, je me rapprochai; puis, me glissant entre les chevaux et le mur de retranchement, je parvins à monter sur l'avant-train du char, dont le cocher, plus mort que vif, tremblait de tous ses membres; de l'avant-train je courus à l'arrière, et je vis, non sans stupeur, un homme de la plus grande taille et d'une carrure d'Hercule, cramponné à deux espèces d'ornements recourbés qui terminaient le dossier de cette voiture, qu'il venait ainsi d'arrêter dans sa course, grâce à une force surhumaine.

-- Le capitaine Marion! m'écriai-je, j'aurais dû m'en douter: lui seul, dans l'armée gauloise, est capable d'arrêter un char dans sa course rapide.

-- Dis donc à ce cocher du diable de raccourcir ses guides et de contenir ses chevaux... mes poignets commencent à se lasser, me dit le capitaine.

Je transmettais cet ordre au cocher, qui commençait à reprendre ses esprits, lorsque je vis plusieurs soldats, de garde chez Victoria, sortir de la maison, et, accourant au bruit, ouvrir la porte de la cour, et donner ainsi libre entrée au char.

-- Il n'y a plus de danger, dis-je au cocher; conduis maintenant tes chevaux doucement jusqu'au logis. Mais à qui appartient cette voiture?

-- À Tétrik, gouverneur de Gascogne, arrivé d'hier à Mayence; il demeure chez Victoria, me répondit le cocher en calmant de la voix ses chevaux.

Pendant que le char entrait dans la maison de la mère des camps, j'allai vers le capitaine pour le remercier de son secours inattendu.

Marion avait, je l'ai dit, mon enfant, quitté, pour la guerre, son enclume de forgeron; il était connu et aimé dans l'armée autant par son courage héroïque et sa force extraordinaire que par son rare bon sens, sa ferme raison, l'austérité de ses moeurs et son extrême bonhomie.

Il s'était redressé sur ses jambes, et, son casque à la main, il essuyait son front baigné de sueur. Il portait une cuirasse de mailles d'acier par-dessus sa saie gauloise, et une longue épée à son côté; ses bottes poudreuses annonçaient qu'il venait de faire une longue course à cheval. Sa grosse figure hâlée, à demi couverte d'une barbe épaisse et déjà grisonnante, était aussi ouverte qu'avenante et joviale.

-- Capitaine Marion, lui dis-je, je te remercie de m'avoir empêché d'être écrasé sous les roues de ce char.