L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 5

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Néroweg était d'une taille colossale; sa barbe, grâce à l'usage de l'eau de chaux, était devenue d'un rouge de cuivre, ainsi que ses cheveux graissés et relevés autour de son front; nouée par une tresse de cuir, au sommet de sa tête, cette chevelure retombait derrière ses épaules, comme la crinière d'un casque; au-dessus de chacun de ses épais sourcils roux, je vis une serre d'aigle tatouée en bleu, tandis qu'un autre tatouage écarlate, représentant les ondulations d'un serpent, ceignait son front; sa joue gauche était aussi recouverte d'un tatouage rouge et bleu, composé de raies transversales; mais sur la joue droite, ce sauvage ornement disparaissait presque entièrement dans la profondeur d'une cicatrice commençant au-dessous de l'oeil et allant se perdre dans sa barbe hérissée. De lourdes plaques d'or grossièrement travaillées, attachées à ses oreilles, les distendaient et tombaient sur ses épaules; un gros collier d'argent faisait deux ou trois fois le tour de son cou et tombait jusque sur sa poitrine demi-nue. Il avait pour vêtement, par- dessus sa tunique de toile, presque noire tant elle était malpropre, un casque de peau de bête. Ses chausses, de même étoffe et de même saleté que sa tunique, la rejoignaient et y étaient assujetties par un large ceinturon de cuir où pendaient, d'un côté, une longue épée, de l'autre une hache de pierre tranchante; de larges bandes de peau tannée (de peau humaine peut-être) se croisaient sur ses chausses, depuis le cou-de-pied jusqu'au-dessus du genou; il s'appuyait sur une demi-pique armée d'un fer aigu. Les autres rois qui accompagnaient Néroweg étaient à peu près tatoués, vêtus et armés comme lui; tous avaient les traits empreints d'une gravité farouche.

Elwig, toujours agenouillée silencieusement près de moi, avait jusqu'alors caché ma figure à Néroweg. Il toucha brutalement, du bout du manche de sa pique, les épaules de sa soeur, et lui dit durement:

-- Pourquoi m'as-tu envoyé quérir avant de faire bouillir pour tes augures ce chien gaulois... dont mes écorcheurs voulaient me donner la peau?

-- L'heure n'est pas propice, reprit la prêtresse d'un ton mystérieux et saccadé; l'heure de la nuit... de la nuit noire, vaut mieux pour sacrifier aux dieux infernaux... Ce Gaulois dit avoir été chargé d'un message pour toi, ô puissant roi! par Victoria et par son fils.

Néroweg s'approcha davantage et me regarda d'abord avec une dédaigneuse indifférence; puis, m'examinant plus attentivement, et se baissant pour mieux m'envisager, ses traits prirent soudain une expression de haine et de rage triomphante, et il s'écria, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux:

-- C'est luit!... c'est le cavalier au cheval gris... c'est lui!...

-- Tu le connais, demanda Elwig à son frère. Tu connais ce prisonnier?...

-- Va-t-en! reprit brusquement Néroweg. Hors d'ici! Puis, me contemplant de nouveau, il répéta: C'est lui... le cavalier au cheval gris!...

-- L'as-tu donc rencontré à la bataille? demanda de nouveau Elwig à son frère. Réponds...

-- T'en iras-tu! reprit Néroweg en levant son bâton sur la prêtresse. J'ai parlé! va-t-en!...

J'avais les yeux, à ce moment, fixés sur le groupe des guerriers noirs; je vis Riowag, le roi des guerriers noirs, à peine contenu par ses compagnons, porter la main à son épée, pour venger sans doute l'insulte faite à Elwig par Néroweg.

Mais la prêtresse, loin d'obéir à son frère, et craignant sans doute qu'en son absence je ne parlasse à l'Aigle terrible des projets fratricides de sa soeur incestueuse, et des riches présent de Victoria, s'écria:

-- Non... non... je reste ici... Ce prisonnier m'appartient pour mes augures... Je ne m'éloigne pas de lui... je le garde...

Néroweg, pour toute réponse, asséna plusieurs coups du manche de sa pique sur le dos d'Elwig; puis il fit un signe, et plusieurs hommes de ceux dont il était accompagné repoussèrent violemment la prêtresse, ainsi que les deux vieilles, dans la caverne, dont ils gardèrent l'issue l'épée à la main.

Il fallut que les guerriers noirs qui entouraient leur roi Riowag fissent de grands efforts pour l'empêcher de se précipiter, l'épée à la main, sur l'Aigle terrible; mais, celui-ci, ne songeant qu'à moi, ne s'aperçut pas de la fureur de son rival, et me dit d'une voix tremblante de colère, en me crossant du pied:

-- Me reconnais-tu, chien?

-- Je te reconnais...

-- Cette blessure, reprit Néroweg en portant son doigt à la profonde cicatrice dont sa joue était sillonnée, cette blessure, la reconnais-tu?

-- Oui, c'est mon oeuvre... Je t'ai combattu en soldat...

-- Tu mens!... tu m'as combattu en lâche... deux contre un...

-- Tu attaquais avec furie le fils de Victoria la Grande; il était déjà blessé... sa main pouvait à peine soutenir son épée... je suis venu à son aide...

-- Et tu m'as marqué à la face de ton sabre gaulois... chien...

En disant cela, Néroweg m'asséna plusieurs coups du manche de sa pique, à la grande risée des autres rois.

Je me rappelai mon aïeul Guilhern, enchaîné comme esclave, et supportant avec dignité les lâches et cruels traitements des Romains, après la bataille de Vannes... Je l'imitai, je dis simplement à Néroweg:

-- Tu frappes un soldat désarmé, garrotté, qui, confiant dans la trêve, est venu pacifiquement vers toi... c'est une grande lâcheté!... Tu n'oserais pas lever ton bâton sur moi, si j'étais debout, une épée à la main...

Le chef Frank, se mettant à rire d'un rire cruel et grossier, me répondit:

-- Fou est celui qui, pouvant tuer son ennemi désarmé, ne le tue pas... Je voudrais pouvoir te tuer deux fois... Tu es doublement mon ennemi... Je te hais parce que tu es Gaulois; je te hais parce que ta race possède la Gaule, le pays du soleil, du bon vin et des belles femmes... je te hais parce que tu m'as marqué à la face, et que cette blessure fait ma honte éternelle... Je veux donc te faire tant souffrir, que tes souffrances vaillent deux morts, mille morts, si je peux... chien gaulois!...

-- Le chien gaulois est un noble animal de chasse et de guerre, lui dis-je; le loup frank est un animal de rapine et de carnage, mais avant peu les braves chiens gaulois auront chassé de leurs frontières cette bande de loups voraces, sortis des forêts du Nord... Prends garde!... Si tu refuses d'écouter le message de Victoria la Grande et de son vaillant fils... prends garde!... Entre le loup frank et le chien gaulois, ce sera une guerre à mort, une guerre d'extermination.

Néroweg, grinçant les dents de rage, saisit à son côté sa hache, et la tenant des deux mains, la leva sur moi pour me briser la tête... Je me crus à mon heure dernière; mais deux des autres rois arrêtèrent le bras du frère d'Elwig, et ils lui dirent quelques mots à voix basse, qui parurent le calmer. Il ce concerta ensuite avec ses compagnons, et me dit:

-- Quel est le message dont tu es chargé par Victoria pour les rois des Franks?

-- Le messager de Victorin et de Victoria la Grande doit parler debout, sans liens, le front haut... et non étendu à terre et garrotté comme le boeuf qui attend le couteau du boucher... Fais- moi délivrer de mes liens, et je parlerai... sinon, non!...

-- Parle à l'instant... sans condition, chien gaulois!...

-- Non!

-- Je saurai te faire parler!

-- Essaye!

Néroweg dit quelques mots à l'un des autres rois. Celui-ci alla prendre sous la cuve d'airain deux tisons enflammés; l'on me saisit par les épaules et par les pieds, afin de m'empêcher de faire un mouvement, tandis que le Frank, plaçant et maintenant les tisons sur le fer de ma cuirasse, y établissait ainsi une sorte de brasier, aux éclats de rire de Néroweg, qui me dit:

-- Tu parleras! ou tu sera grillé comme la tortue dans son écaille.

Le fer de ma cuirasse commençait à s'échauffer sous ce brasier, que deux rois franks attisaient de leur souffle. Je souffrais beaucoup et je m'écriai:

-- Ah! Néroweg... Néroweg!... lâche bourreau! j'endurerais ces tortures avec joie pour me trouver une fois encore face à face avec toi, une bonne épée à la main, et te marquer à l'autre joue!... Oh! tu l'as dit... entre nos deux races... haine à mort!...

-- Quel est le message de Victoria? reprit l'Aigle terrible. Réponds...

Je restai muet, quoique la douleur devint pour moi fort grande... le fer de ma cuirasse s'échauffant de plus en plus, et dans toutes ses parties.

-- Parleras-tu? s'écria de nouveau le chef frank, qui parut étonné de ma constance.

-- Je te l'ai dit: le messager de Victoria parle debout et libre! ai-je répondu, sinon, non!...

Soit que le roi frank crût de son intérêt de connaître le message que j'apportais, soit qu'il se rendit aux observations de ses compagnons, moins féroces que lui, l'un d'eux déboucla la mentonnière de mon casque, me l'ôta de dessus la tête et alla remplir d'eau à la fontaine qui sourdait entre les roches de la caverne, et versa cette eau fraîche sur ma cuirasse brûlante, elle se refroidit ainsi peu à peu.

-- Délivrez-le de ses liens, dit Néroweg, mais entourez-le... et qu'il tombe percé de coups s'il veut tenter de fuir...

Je repris mes forces pendant que l'on ôtait mes liens, car la douleur m'avait fait presque défaillir. Je bus un peu d'eau restant au fond de mon casque; puis je me levai au milieu des rois franks qui m'entouraient afin de me couper toute retraite.

Néroweg me dit:

-- Quel est ton message?

-- Une trêve a été convenue entre nos deux armées... Victoria et son fils m'envoient vous dire ceci: Depuis que vous avez quitté vos forêts du Nord, vous possédez tous le pays d'Allemagne qui s'étend sur la rive gauche du Rhin... Ce sol est aussi fertile que celui de la Gaule. Avant votre invasion, il produisait tout avec abondance; vos violences, vos cruautés ont fait fuir presque tous ses habitants; mais le sol reste un sol fertile... Pourquoi ne le cultivez-vous pas, au lieu de nous guerroyer sans cesse et de vivre de rapines? Est-ce l'amour de batailler qui vous pousse? Nous comprenons mieux que personne, nous autres Gaulois, cette outre-vaillance, et nous y voulons bien satisfaire; envoyez à chaque lune nouvelle, mille, deux mille guerriers d'élite, dans une des grandes îles du Rhin, notre frontière commune; nous enverrons pareil nombre de guerriers; on se battra rudement, et selon le bon plaisir de chacun, mais du moins, vous, Franks, d'un côté du Rhin, nous Gaulois, de l'autre, nous pourrons en paix cultiver nos champs, travailler, fabriquer, enrichir nos pays, sans être obligés, chose mauvaise, d'avoir toujours un oeil sur la frontière et une épée pendue au manche de la charrue. Si vous refusez ceci, nous vous ferons une guerre d'extermination pour vous chasser de nos frontières et vous refouler dans vos forêts. Lorsqu'on est si voisins, et seulement séparés par un fleuve, il faut être amis, ou que l'un des deux peuples détruise l'autre... Choisissez!... J'ai dit, au nom de Victoria la Grande et de son fils Victorin, j'ai dit!

Néroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il était entouré, et me répondit insolemment:

-- Le Frank n'est pas de race vile, comme la race gauloise, qui cultive la terre et travaille: le Frank aime la bataille; mais il aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles étoffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les grandes villes bien bâties, les palais superbes à la mode romaine, les jolies femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au fouet, qui travaillent pour leurs maîtres, tandis que ceux-ci boivent, chantent, dorment, font l'amour ou la guerre... Dans leur pays du Nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni belles femmes, ni belles étoffes, ni coupes d'or et d'argent, ni grandes villes bien bâties, ni palais superbes, ni jolies femmes gauloises... Tout cela se trouve chez vous, chiens gaulois... Nous voulons vous le prendre... oui, nous voulons nous établir dans votre pays fertile... jouir de tout ce qu'il renferme, tandis que vous travaillerez pour nous, courbés sous notre forte épée, et que vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront dans notre lit, fileront la toile de nos chemises et les laveront au lavoir... Entends-tu cela, chien gaulois?

Les autres chefs approuvèrent les paroles de Néroweg par leurs rires et leurs clameurs, et tous répétèrent:

-- Oui... voilà ce que nous voulons... Entends-tu cela, chien gaulois?

-- J'entends..., ai-je répondu ne pouvant m'empêcher de railler cette sauvage insolence. J'entends... vous voulez nous conquérir et nous asservir comme l'ont fait pendants un temps les Romains, après que notre race a eu dominé, vaincu l'univers durant des siècles... Mais, honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le bien, le pays et les femmes d'autrui, vous oubliez que les Romains, malgré leur puissance universelle et leurs innombrables armées, ont été forcés par nos armes de nous rendre une à une toutes nos libertés, de sorte qu'à cette heure les Romains ne sont plus nos conquérants, mais nos alliés... Or, mes honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les femmes d'autrui, écoutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontières, ou nous vous exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez à être de mauvais voisins, et à prétendre nous larronner notre vieille Gaule!...

-- Oui, larrons nous sommes! s'écria Néroweg, et, par les neiges de la Germanie, nous larronnerons la Gaule!... Notre armée est quatre fois plus nombreuse que la vôtre; vous avez à défendre vos palais, vos villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre terre fertile... Nous n'avons, nous, rien à défendre et tout à prendre: nous campons sous nos huttes et nous dormons sur l'épaule de nos chevaux; notre seule richesse est notre épée; nous n'avons rien à perdre, tout à gagner... Nous gagnerons tout, et nous asservirons ta race, chien gaulois!...

-- Va demander aux Romains, dont l'armée était plus nombreuse que la tienne, combien la vieille terre des Gaules a dévoré de cohortes étrangères! Les plus grandes batailles qu'ils aient livrées, ces conquérants du monde, ne leur ont pas coûté le quart de soldats que nos pères, esclaves insurgés, ont exterminés à coups de faux et de fourche... Prends garde! prends garde quand il défend son sol, son foyer, sa famille, sa liberté, bien forte est l'épée du soldat gaulois... bien tranchante est la faux, bien lourde est la fourche du paysan gaulois! Prenez garde! prenez garde! si vous restez mauvais voisins, la faux et la fourche gauloises suffiront pour vous chasser dans vos neiges, gens de paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir du travail, du sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et le massacre!

-- Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi? s'écria Néroweg en grinçant les dents, toi, prisonnier! toi, sous la pointe de nos épées!...

-- Le moment me paraît bon, à moi, pour dire ceci.

-- Et le moment me paraît bon, à moi, pour te faire souffrir mille morts! s'écria le chef frank, non moins furieux que ses compagnons. Oui, tu vas souffrir mille morts... Après quoi, ma seule réponse à l'audacieux messager de ta Victoria sera de lui envoyer ta tête, et de lui faire dire de ma part, à moi Néroweg, l'Aigle terrible, puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la Grande, qu'avant que le soleil se soit levé six fois, j'irai la prendre au milieu de son camp, qu'elle partagera mon lit, et qu'après je la livrerai à mes hommes pour qu'ils s'amusent à leur tour de Victoria, la grande et fière Gauloise.

À cette féroce insolence, dite sur la femme que je vénérais le plus au monde, j'ai perdu, malgré moi, mon sang-froid; j'étais désarmé, mais j'ai ramassé à mes pieds l'un des tisons alors éteints, dont les Franks s'étaient servis pour me torturer. J'ai saisi cette lourde bûche, et j'en ai si rudement frappé Néroweg à la tête, qu'étourdi du coup et faisant deux pas en arrière, il a trébuché et est tombé sans mouvement, sans connaissance.

Aussitôt dix coups d'épée me frappèrent à la fois; mais mon casque et ma cuirasse me préservèrent; car, dans leur aveugle rage, les chefs franks me portèrent au hasard les premières atteintes en criant:

-- À mort!

Riowag, le chef des guerriers noirs, Riowag seul ne chercha pas à venger sur moi le coup que j'avais porté à son rival Néroweg; il profita du tumulte pour entrer dans la caverne où l'on avait repoussé Elwig; car les deux chefs, qui, l'épée à la main, gardaient l'issue de cette grotte, étaient accourus au secours de l'Aigle terrible, renversé à quelques pas de là.

Peu d'instants après que Riowag fut entré dans la grotte, la prêtresse et les deux vieilles se précipitèrent hors de leur repaire, les cheveux en désordre, l'air hagard, les mains levées au ciel en s'écriant:

-- L'heure est venue... le soleil baisse... la nuit approche... À mort à mort, le Gaulois!... Il a frappé l'Aigle terrible... À mort! à mort, le Gaulois!... Garrottez-le!... Nous allons lire les augures dans l'eau magique où il va bouillir.

-- Oui... à mort! crièrent les Franks en se précipitant sur moi, et me chargeant de nouveaux liens. Qu'il périsse dans un long supplice.

-- Les prêtresses du supplice, c'est nous! s'écrièrent à la fois Elwig et les deux vieilles en redoublant de contorsions bizarres qui semblaient peu à peu frapper les chefs franks d'une terreur superstitieuse.

-- Ô toi, qui as frappé mon frère, le sang de mon sang! s'écriait Elwig en se tordant les bras, poussant des hurlements affreux, et se jetant sur moi avec une furie feinte ou réelle, je ne savais encore, les dieux infernaux t'ont livré à moi!... Venez, venez... entraînons-le dans la caverne, ajouta-t-elle en s'adressant aux deux vieilles; il faut le préparer à la mort par les tortures...

Le trouble jeté au milieu des Franks par le coup que j'avais porté à Néroweg les empêcha d'abord de s'opposer au dessein d'Elwig et des deux vieilles; plusieurs chefs même se joignirent à elles pour me pousser dans la caverne, tandis que d'autres s'empressaient autour de l'Aigle terrible, étendu à terre, pâle, inanimé, le front sanglant.

-- Notre grand chef n'est pas mort, disaient les uns; ses mains sont chaudes et son coeur bat.

-- Il faut le transporter dans sa hutte.

-- S'il meurt, nous tirerons au sort ses cinq chevaux noirs et sa belle épée gauloise à poignée d'or.

-- Les chevaux et les armes de Néroweg appartiennent au plus ancien chef après lui! s'écria l'un de ceux qui soutenaient l'Aigle terrible. Et ce chef, c'est moi... À moi donc les chevaux et les armes!

-- Tu mens!... dit celui qui soutenait Néroweg de l'autre côté. Ses chevaux et ses armes m'appartiennent; je suis son plus ancien compagnon de guerre; il m'a dit: «Si je meurs, mes armes et mes chevaux seront à toi.»

-- Non! crièrent les autres chefs, non! tout ce qui vient de Néroweg doit être tiré au sort entre nous.

Du seuil de la caverne, où j'entrais alors, je vis la dispute s'animer; les épées brillèrent et se croisèrent au milieu d'un bruyant tumulte, pendant que Néroweg, toujours inanimé, était abandonné et foulé aux pieds pendant cette lutte; elle allait devenir sanglante, lorsque Elwig, me laissant aux abords de son repaire, s'élança parmi les combattants, qu'elle s'efforça de séparer, en criant d'une voix éclatante:

-- Honte et malheur aux lâches qui se disputent les dépouilles du frère devant sa soeur! ... Honte et malheur aux impies qui troublent le repos des lieux consacrés aux dieux infernaux!

Puis, l'air inspiré, terrible, elle se dressa de toute sa hauteur, leva ses mains fermées au-dessus de sa tête en s'écriant:

-- J'ai les deux mains remplies de malheurs redoutables... Faut-il que je les ouvre sur vous? Tremblez! tremblez!

À cette menace, les barbares effrayés courbèrent involontairement la tête, comme s'ils eussent craint d'être atteints par ces mystérieux malheurs, qui allaient s'échapper des mains de la prêtresse. Ils remirent leurs épées dans le fourreau: un grand silence se fit.

-- Emportez l'Aigle terrible dans sa hutte, dit alors Elwig, la soeur va accompagner son frère blessé... le prisonnier gaulois sera gardé dans cette caverne par _Map_ et _Mob_, qui m'aident aux sacrifices... Deux d'entre vous resteront à l'entrée de la caverne, l'épée à la main... La nuit approche... Quand elle sera venue, Elwig reviendra ici avec Nèroweg... Le supplice du prisonnier commencera, et je lirai les augures dans les eaux magiques où il doit bouillir jusqu'à la mort!...

Mon dernier espoir m'abandonna: Elwig, devant revenir avec son frère, renonçait sans doute au dessein que lui avait inspiré sa cupidité, dessein où je voyais mon salut... J'étais solidement garrotté, les mains fixées derrière le dos; un ceinturon enlaçant mes jambes à peine de marcher à très-petits pas. Je suivis les deux vieilles dans la grotte, dont l'entrée fut gardée par plusieurs chefs armés. Plus j'avançais dans l'intérieur de ce souterrain, plus il devenait obscur. Après avoir ainsi assez longtemps marché sous la conduite des deux vieilles, l'une d'elles me dit:

-- Couche-toi à terre si tu veux; le soleil a disparu; je vais, avec ma compagne, en attendant le retour d'Elwig, entretenir le feu sous la chaudière... tu n'attendras pas beaucoup.

Les vieilles me quittèrent... je restai seul.

Je voyais au loin l'entrée de la caverne devenir de plus en plus sombre, à mesure que le crépuscule faisait place à la nuit. Bientôt, de ce côté, les ténèbres furent complètes; seulement, de temps à autre, le feu avivé par les vieilles sous la cuve d'airain jetait dans la nuit noire des clartés rougeâtres, qui venaient mourir au seuil de la grotte.

J'essayai de rompre mes liens; une fois les jambes et les mains libres, j'aurais tenté de désarmer l'un des Franks, gardiens de l'antre, et l'épée à la main, protégé par l'obscurité, je me serais dirigé vers les bords du Rhin, guidé par le bruit des grandes eaux du fleuve. Peut-être Douarnek, malgré mes ordres, ne se serait-il pas encore éloigné de la rive pour regagner notre camp; mais, malgré mes efforts, je ne pus rompre les cordes d'arc et les ceinturons dont j'étais garrotté. Déjà une sourde et croissante rumeur m'annonçait qu'un grand nombre d'hommes arrivaient et se rassemblaient aux abords de la caverne, sans doute afin d'assister à mon supplice et d'entendre les augures de la prêtresse.

Je crus n'avoir plus qu'à me résigner à mon sort; je donnai une dernière pensée à ma femme et à mon enfant, à Victorin et à Victoria.

Soudain, au milieu des ténèbres dont j'étais entouré, j'entendis, à deux pas derrière moi, la voix d'Elwig. Je tressaillis de surprise; j'étais certain qu'elle n'était point venue par l'entrée de la caverne.

-- Suis-moi, me dit-elle.

Et en même temps sa main brûlante saisit la mienne.

-- Comment es-tu ici? lui dis-je stupéfait, en renaissant à l'espérance et m'efforçant de marcher.

-- La caverne a deux issues, répondit Elwig: l'une d'elles est secrète et connue de moi seule... c'est par là que je viens d'arriver jusqu'à toi, tandis que les rois m'attendent autour de la chaudière... Viens! viens!... conduis-moi à la barque où est le trésor!

-- J'ai les jambes liées, lui dis-je, je peux à peine mettre un pied devant l'autre.

Elwig ne répondit rien; mais je sentis qu'à l'aide de son couteau elle tranchait le cuir des ceinturons et les cordes d'arc qui me garrottaient aux coudes et aux jambes... J'étais libre!...

-- Et ton frère, lui dis-je en marchant sur ses pas, est-il revenu à lui?

-- Néroweg est encore à demi étourdi, comme le boeuf mal atteint par l'assommoir... Il attend dans sa hutte le moment de ton supplice. Je dois aller lui annoncer l'heure des augures; il veut te voir longtemps souffrir... Viens, viens!...

-- L'obscurité est si grande que je ne vois pas devant moi.

-- Donne-moi ta main.

-- Si ton frère, lassé d'attendre, lui dis-je en me laissant conduire, entre avec les chefs dans cette caverne par l'autre issue, et qu'ils ne trouvent ici ni toi ni moi, ne se mettront-ils pas à notre poursuite?