L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 4

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En traversant une partie de ces campements, porté sur les épaules des quatre guerriers noirs, je fus poursuivi d'injures, de menaces et de cris de mort par les Franks qui me voyaient passer; plusieurs fois l'escorte dont j'étais accompagné fut obligée, d'après l'ordre de Riowag, de faire usage de ses armes pour m'empêcher d'être massacré. Nous sommes ainsi arrivés à peu de distance d'un bois épais. Je remarquai, en passant, une hutte plus grande et plus soigneusement construite que les autres, devant laquelle était plantée une bannière jaune et rouge. Un grand nombre de cavaliers vêtus de peaux d'ours, les uns en selle, les autres à pied à côté de leurs chevaux, et appuyés sur leurs longues lances, postés autour de cette habitation, annonçaient qu'un des chefs importants de leurs hordes l'occupait. J'essayai encore de persuader à Riowag, qui marchait à mes côtés, toujours grave et silencieux, de me conduire d'abord auprès de celui des chefs dont j'apercevais la bannière, après quoi l'on pourrait ensuite me tuer; mes instances ont été vaines, et nous sommes entrés dans un bois touffu, puis arrivés au milieu d'une grande clairière. J'ai vu à quelque distance de moi l'entrée d'une grotte naturelle, formée de gros blocs de roche grise, entre lesquels avaient poussé, çà et là, des sapins et des châtaigniers gigantesques; une source d'eau vive, filtrant parmi les pierres, tombait dans une sorte de bassin naturel. Non loin de cette caverne se trouvait une cuve d'airain étroite, et de la longueur d'un homme; un réseau de chaînes de fer garnissait l'orifice de cette infernale chaudière; elles servaient sans doute à y maintenir la victime que l'on y mettait bouillir vivante. Quatre grosses pierres supportaient cette cuve, au-dessous de laquelle on avait préparé un amas de broussailles et de gros bois; des os humains blanchis, et dispersés sur le sol, donnaient à ce lieu l'aspect d'un charnier. Enfin, au milieu de la clairière, s'élevait une statue colossale à trois têtes, presque informe, taillée grossièrement à coups de hache dans un tronc d'arbre énorme et d'un aspect repoussant.

Riowag fit signe aux quatre guerriers noirs qui me portaient sur leurs épaules de s'arrêter au pied de la statue, et il entra seul dans la grotte, pendant que les hommes de mon escorte criaient:

-- Elwig! Elwig!

-- Elwig! prêtresse des dieux infernaux!

-- Réjouis-toi, Elwig, nous t'apportons de quoi remplir ta chaudière!

-- Tu nous diras tes augures!

-- Et tu nous apprendras si la terre des Gaules ne sera pas bientôt la nôtre!

Après une assez longue attente, la prêtresse, suivie de Riowag, apparut au dehors de la caverne.

Je m'attendais à voir quelque hideuse vieille; je me trompais: Elwig était jeune, grande et d'une sorte de beauté sauvage; ses yeux gris, surmontés d'épais sourcils naturellement roux, de même nuance que ses cheveux, étincelaient comme l'acier du long couteau dont elle était armée; son nez en bec d'aigle, son front élevé, lui donnaient une physionomie imposante et farouche. Elle était vêtue d'une longue tunique de couleur sombre; son cou et ses bras nus étaient surchargés de grossiers colliers et de bracelets de cuivre, qui, dans sa marche, bruissaient, choqués les uns contre les autres, et sur lesquels, en s'approchant de moi, elle jeta plusieurs fois un regard de coquetterie sauvage. Sur son épaisse et longue chevelure rousse, éparse autour de ses épaules, elle portait une espèce de chaperon écarlate, ridiculement imité de la charmante coiffure que les femmes gauloises avaient adoptée. Enfin, je crus remarquer (je ne me trompais pas) chez cette étrange créature ce mélange de hauteur et de vanité puérile particulier aux peuples barbares.

Riowag, debout à quelques pas d'elle, semblait la contempler avec admiration; malgré sa couleur noire et les tatouages rouges sous lesquels son visage disparaissait, ses traits me parurent exprimer un violent amour, et ses yeux brillèrent de joie lorsque, par deux fois, Elwig, me désignant du geste, se retourna vers son amant, le sourire aux lèvres, pour le remercier sans doute de sa sanglante offrande. Je remarquai aussi sur les bras nus de cette infernale prêtresse deux tatouages; ils me rappelèrent un souvenir de guerre.

L'un de ces tatouages représentait _deux serres d'oiseau de proie_; l'autre, _un serpent rouge_.

Elwig, tournant et retournant son couteau dans sa main, attachait sur moi ses grands yeux gris avec une satisfaction féroce, tandis que les guerriers noirs la contemplaient d'un air de crainte superstitieuse.

-- Femme, dis-je à la prêtresse, je suis venu ici sans armes, le rameau de paix à la main, apportant un message aux grands chefs de vos hordes... On m'a saisi et garrotté... Je suis en ton pouvoir... tue-moi, si tu le veux... mais auparavant, fais que je parle à l'un de vos chefs... Cet entretien importe autant aux Franks qu'aux Gaulois, car c'est Victorin et sa mère Victoria la Grande qui m'ont envoyé ici.

-- Tu es envoyé ici par Victoria? s'écria la prêtresse d'un air singulier, Victoria que l'on dit si belle?

-- Oui.

Elwig réfléchit, et après un assez long silence, elle leva les bras au-dessus de sa tête, brandit son couteau en prononçant je ne sais quelles mystérieuses paroles d'un ton à la fois menaçant et inspiré; puis elle fit signe à ceux qui m'avaient amené de s'éloigner.

Tous obéirent et se dirigèrent lentement vers la lisière du bois dont était entourée la clairière.

Riowag resta seul, à quelques pas de la prêtresse. Se tournant alors vers lui, elle désigna d'un geste impérieux le bois où avaient disparu les autres guerriers noirs. Le chef n'obéissant pas à cet ordre, elle éleva la voix et redoubla son geste en disant:

-- Riowag!

Il insistait encore, tendant vers elle ses mains suppliantes; Elwig répéta d'une voix presque menaçante:

-- Riowag! Riowag!

Le chef n'insista plus et disparut aussi dans le bois, sans pouvoir contenir un mouvement de colère.

Je restai seul avec la prêtresse, toujours garrottée, et couché au pied de la statue des divinités infernales. Elwig s'accroupit alors sur ses talons près de moi, et reprit:

-- Tu es envoyé par Victoria pour parler aux chefs des Franks?

-- Je te l'ai déjà dit.

-- Tu es l'un des officiers de Victoria?

-- Je suis l'un de ses soldats.

--Elle t'affectionne?

-- C'est ma soeur de lait, je suis pour elle un frère.

Ces mots parurent faire de nouveau réfléchir Elwig; elle garda encore le silence, puis continua:

-- Victoria regrettera ta mort?

-- Comme on regrette la mort d'un serviteur fidèle.

-- Elle donnerait beaucoup pour te sauver la vie?

-- Est-ce une rançon que tu veux?

Elwig se tut encore, et me dit avec un mélange d'embarras et d'astuce dont je fus frappé:

-- Que Victoria vienne demander ta vie à mon frère, il la lui accordera; mais, écoute... On dit Victoria très-belle, les belles femmes aiment à se parer de ces magnifiques bijoux gaulois si renommés... Victoria doit avoir de superbes parures, puisqu'elle est la mère du chef des chefs de ton pays... Dis-lui qu'elle se couvre de ses plus riches ornements, cela réjouira les yeux de mon frère... Il en sera plus clément et accordera ta vie à Victoria.

Je crus dès lors deviner le piége que me tendait la prêtresse de l'enfer, avec cette ruse grossière naturelle aux sauvages. Voulant m'en assurer, je lui dis sans répondre à ses dernières paroles:

-- Ton frère est donc un puissant chef?

-- Il est plus que chef! me répondit orgueilleusement Elwig; il est ROI!

-- Nous aussi, autrefois nous avons eu des _rois_; et ton frère, comment s'appelle-t-il?

-- _Néroweg_, surnommé l'_Aigle terrible_.

-- Tu as sur les bras deux figures représentant un serpent rouge et deux serres d'oiseau de proie; pourquoi cela?

-- Les pères de nos pères ont toujours, dans notre famille de rois, porté ces signes des vaillants et des subtils: _les serres de l'aigle_, c'est la vaillance; _le serpent_, c'est la subtilité... Mais assez parlé de mon frère, ajouta Elwig avec une sombre impatience, car cet entretien semblait lui peser; veux-tu, oui ou non, engager Victoria à venir ici?

-- Un mot encore sur ton royal frère... Ne porte-t-il pas au front les deux mêmes signes que tu portes sur les bras?

-- Oui, reprit-elle avec une impatience croissante; oui, mon frère porte une serre d'aigle bleue au-dessus de chaque sourcil, et le serpent rouge en bandeau sur le front, parce que les rois portent un bandeau... Mais assez parlé de Néroweg... assez...

Et je crois voir sur les traits d'Elwig un ressentiment de haine à peine dissimulé en prononçant le nom de son frère; elle continua:

-- Si tu ne veux pas mourir, écris à Victoria de venir dans notre camp parée de ses plus magnifiques bijoux. Elle se rendra seule dans un lieu que je te dirai... un endroit écarté que je connais... et moi-même je la conduirai auprès de mon frère, afin qu'elle obtienne ta grâce...

-- Victoria venir seule dans ce camp?... J'y suis venu, moi, comptant sur la franchise de la trêve... le rameau de paix à la main, et l'on a tué un de mes compagnons; un autre a été blessé, puis l'on m'a livré à toi garrotté, pour être mis à mort...

-- Victoria pourra se faire accompagner d'une petite escorte.

-- Qui serait massacrée par tes gens!... L'embûche est trop grossière.

-- Tu veux donc mourir! s'écria la prêtresse en grinçant les dents de rage et me menaçant de son couteau; on va rallumer le foyer de la chaudière... Je te ferai plonger vivant dans l'eau magique, et tu y bouilliras jusqu'à la mort... Une dernière fois, choisis... Ou tu vas mourir dans les supplices, ou tu vas écrire à Victoria de se rendre au camp parée de ses plus riches ornements... Choisis!... ajouta-t-elle dans un redoublement de rage, en me menaçant encore de son couteau; choisis... ou tu vas mourir.

Je savais qu'il n'était pas de race plus pillarde, plus cupide, plus vaniteuse, que cette maudite race franque; je remarquai que les grands yeux gris d'Elwig étincelaient de convoitise chaque fois qu'elle me parlait des magnifiques parures que, selon elle, devait posséder la _mère des camps_. L'accoutrement ridicule de la prêtresse, la profusion d'ornements sans valeur dont elle se couvrait avec une coquetterie sauvage, pour plaire sans doute à Riowag, le chef des guerriers noirs; et surtout la persistance qu'elle mettait à me demander que Victoria se rendit au camp couverte de riches ornements, tout me donnait à penser qu'Elwig voulait attirer ma soeur de lait dans un piége pour l'égorger et lui voler ses bijoux. Cette embûche grossière ne faisait pas honneur à l'invention de l'infernale prêtresse; mais sa vaniteuse cupidité pouvait me servir; je lui répondis d'un air indifférent:

-- Femme, tu veux me tuer si je n'engage pas Victoria à venir ici? Tue-moi donc... fais bouillir ma chair et mes os... tu y perdras plus que tu ne sais, puisque tu es la soeur de Néroweg, l'Aigle terrible, un des plus grands rois de vos hordes!...

-- Que perdrai-je?

-- De magnifiques parures gauloises!

-- Des parures... Quelles parures? s'écria Elwig d'un air de doute, quoique ses yeux brillassent plus que jamais de convoitise. De quelles parures parles-tu?

-- Crois-tu que Victoria la Grande, en envoyant ici son frère de lait porter un message aux rois des Franks, ne leur ait pas envoyé, en gage de trêve, de riches présents pour leurs femmes et leurs soeurs, qui les ont accompagnés ou qui sont restées en Germanie?...

Elwig bondit sur ses talons, se releva d'un saut, jeta son couteau, frappa dans ses mains, poussa des éclats de rire presque insensés, puis s'accroupit de nouveau près de moi, me disant d'une voix entrecoupée, haletante:

-- Des présents?... Tu apportes des présents?... Quels sont-ils? Où sont-ils?...

-- Oui, j'apporte des présents capables d'éblouir une impératrice: colliers d'or ornés d'escarboucles, pendants d'oreilles de perles et de rubis, bracelets, ceintures et couronnes d'or, si chargés de pierreries, qu'ils resplendissent de tous les feux de l'arc-en- ciel... Ces chefs-d'oeuvre de nos plus habiles orfèvres gaulois... je les apportais en présent... et puisque ton frère Néroweg, l'Aigle terrible, est le plus puissant roi de vos hordes, tu aurais eu la plus grosse part de ces richesses...

Elwig m'avait écouté la bouche béante, les mains jointes, sans chercher à cacher l'admiration et l'effrénée cupidité que luis causait l'énumération de ces trésors... Mais soudain ses traits prirent une expression de doute et de courroux... Elle ramassa son couteau, et le levant sur moi, elle s'écria:

-- Tu mens ou tu railles!... Ces trésors, où sont ils?

-- En sûreté... Sage a été ma précaution; car j'aurais été tué et dépouillé sans avoir accompli les ordres de Victoria et de son fils.

-- Où les as-tu mis en sûreté, ces trésors?

-- Ils sont restés dans la barque qui m'a amené ici... Mes compagnons ont regagné le large et se sont ancrés dans les eaux du Rhin, hors de portée des flèches de tes gens.

-- Il y a les barques du radeau à l'autre extrémité du camp, je vais faire poursuivre tes compagnons... j'aurai tes trésors!

-- Erreur... Mes compagnons, voyant au loin s'avancer vers eux des bateaux ennemis, se défieront, et comme ils ont une longue avance, ils regagneront sans danger l'autre rive du Rhin... Tel sera le fruit de la trahison des tiens envers moi... Allons, femme, fais- moi bouillir pour tes augures infernaux!... Mes os, blanchis dans ta chaudière, se changeront peut-être par ta magie en parures magnifiques!...

-- Mais ces trésors, reprit Elwig luttant contre ses dernières défiances, ces trésors, puisque tu ne les avais pas apportés avec toi, quand les aurais-tu donnés aux rois de nos hordes?

-- En les quittant; je croyais être accueilli et reconduit par eux en envoyé de paix... Alors mes compagnons auraient abordé au rivage pour venir me chercher; j'aurais pris dans la barque les présents pour les distribuer aux rois au nom de Victoria et de son fils.

La prêtresse me regarda encore pendant quelques instants d'un air sombre, paraissant céder tour à tour à la méfiance et à la cupidité. Enfin, vaincue sans doute par ce dernier sentiment, elle se leva et appela d'une voix forte, et par un nom bizarre, une personne jusqu'alors invisible.

Presque aussitôt sortit de la caverne une hideuse vieille à cheveux gris, vêtue d'une robe souillée de sang, car elle aidait sans doute la prêtresse dans ses horribles sacrifices. Elle échangea quelques mots à voix basse avec Elwig, et disparut dans le bois où s'étaient retirés les guerriers noirs.

La prêtresse, s'accroupissant de nouveau près de moi, me dit d'une voix basse et sourde:

-- Tu veux entretenir mon frère le roi Néroweg, l'Aigle terrible... Je l'envoie chercher... il va venir; mais tu ne lui parleras pas de ces trésors.

-- Pourquoi?

-- Il les garderait...

-- Quoi... lui, ton frère, ne partagerait pas les richesses avec toi, sa soeur?...

Un sourire amer contracta les lèvres d'Elwig; elle reprit:

-- Mon frère a failli m'abattre le bras d'un coup de hache parce que j'ai voulu toucher à une part de son butin.

-- Est-ce ainsi que frères et soeurs se traitent parmi les Franks?

-- Chez les Franks, répondit Elwig d'un air de plus en plus sinistre, le guerrier a pour premières esclaves sa mère, sa soeur et ses femmes...

-- Ses femmes?... En ont-ils donc plusieurs?...

-- Toutes celles qu'ils peuvent enlever et nourrir... de même qu'ils ont autant de chevaux qu'ils en peuvent nourrir...

-- Quoi! une sainte et éternelle union n'attache pas, comme chez nous, l'époux à la mère de ses enfants?... Quoi! soeurs, femmes, sont esclaves?... Bénie des dieux est la Gaule! mon pays, où nos mères et nos épouses, vénérées de tous, siégent fièrement dans les conseils de la nation, et font prévaloir leurs avis, souvent plus sages que celui de leurs maris et de leurs fils...

Elwig, palpitante de cupidité, ne répondit pas à mes paroles, et reprit:

-- De ces trésors tu ne parleras donc pas à Néroweg; il les garderait pour lui... Tu attendras la nuit pour quitter le camp... Je te dirai la route; je t'accompagnerai, tu me donneras tous les présents, à moi seule... à moi seule!...

Et, poussant de nouveau des éclats de rire d'une joie presque insensée, elle ajouta:

-- Bracelets d'or! colliers de perles! boucles d'oreilles de rubis! diadèmes de pierreries!... Je serai belle comme une impératrice!... oh! je serai très-belle aux yeux de Riowag!...

Puis, jetant un regard de mépris sur ses grossiers bracelets de cuivre, qu'elle fit bruire en secouant ses bras, elle répéta:

-- Je serai très-belle aux yeux de Riowag!...

-- Femme, lui dis-je, ton avis est prudent; il faudra attendre la nuit pour quitter tous deux le camp et regagner le rivage!...

Puis, voulant mettre davantage Elwig en confiance avec moi en paraissant m'intéresser à sa vaniteuse cupidité, j'ajoutai:

-- Mais si ton frère te voit parée de ces magnifiques bijoux, il te les prendra... peut-être?...

-- Non, me répondit-elle d'un air étrange et sinistre, non, il ne me les prendra pas...

-- Si Néroweg, l'Aigle terrible, est aussi violent que tu le dis, s'il a failli une fois t'abattre le bras pour avoir voulu toucher à sa part du butin, lui dis-je surpris de sa réponse, et voulant pénétrer le fond de sa pensée, qui empêchera ton frère de s'emparer de ces parures?

Elle me montra son large couteau avec une expression de férocité froide qui me fit tressaillir, et me dit:

-- Quand j'aurai le trésor... cette nuit, j'entrerai dans la hutte de mon frère... je partagerai son lit, comme d'habitude... et pendant qu'il dormira, moi, vois-tu, je le tuerai.

-- Ton frère? m'écriai-je en frémissant, et croyant à peine à ce que j'entendais, quoique le récit de l'épouvantable dissolution des moeurs des Franks ne fût pas nouveau pour moi; ton frère?... tu partages son lit?...

La prêtresse ne parut pas surprise de mon étonnement, et me répondit d'un air sombre:

-- Je partage le lit de mon frère depuis qu'il m'a fait violence... C'est le sort de presque toutes les soeurs des rois franks qui les suivent à la guerre... Ne t'ai-je pas dit que leurs soeurs, leurs mères et leurs filles étaient les premières esclaves de nos maîtres? Et quelle est l'esclave qui, de gré ou de force, ne partage pas le coucher de son maître?[3]

-- Tais-toi, femme!... m'écriai-je en l'interrompant, tais-toi! tes monstrueuses paroles attireraient sur nous la foudre des cieux!...

Et, sans pouvoir ajouter un mot, je contemplai cette créature avec horreur... Ce mélange de débauche, de cupidité, de barbarie et de confiance stupide, puisque Elwig s'ouvrait à moi, qu'elle voyait pour la première fois, à moi, un ennemi, sur le fratricide, précédé de l'inceste, subi par cette prêtresse d'un culte sanglant, qui partageait le lit de son frère et se donnait à un autre homme... tout cela m'épouvantait, quoique j'eusse entendu, je le répète, souvent parler des abominables moeurs de ces barbares dissolus et féroces.

Elwig ne semblait pas se douter de la cause de mon silence et du dégoût qu'elle m'inspirait; elle murmurait quelques paroles inintelligibles en comptant les bracelets de cuivre dont ses bras étaient chargés; après quoi elle me dit d'un air pensif:

-- Aurai-je bien neuf beaux bracelets de pierreries pour remplacer ceux-ci?... Tous tiendront-ils dans un petit sac que je cacherai sous ma robe en revenant à la hutte du roi mon frère pour le tuer pendant son sommeil?

Cette férocité froide, et pour ainsi dire naïve, redoubla l'aversion que m'inspirait cette créature. Je gardai le silence.

Alors elle s'écria:

-- Tu ne me réponds pas au sujet de ces bijoux? Fais-tu le muet?

Puis, paraissant frappée d'une idée subite, elle ajouta:

-- Et j'ai parlé!... S'il allait tout dire à Néroweg?... Il me tuerait, moi et Riowag... La pensée de ces trésors m'a rendue folle!

Et elle se mit à appeler de nouveau, en se tournant vers la caverne.

Une seconde vieille, non moins hideuse que la première, accourut tenant en main un os de boeuf où pendait un lambeau de chair à demi cuite qu'elle rongeait.

-- Accours ici, lui dit la prêtresse, et laisse là ton os.

La vieille obéit à regret et en grondant, ainsi qu'un chien à qui l'on ôte sa proie, déposa l'os sur l'une des pierres saillantes de l'entrée de la grotte, et s'approcha en s'essuyant les lèvres.

-- Fais du feu sous la cuve d'airain, dit la prêtresse à la vieille.

Celle-ci retourna dans la caverne, en rapporta d'une main quelques brandons enflammés. Bientôt un ardent brasier brûla sous la chaudière.

-- Maintenant, dit Elwig à la vieille en me montrant, étendu que j'étais toujours à terre, aux pieds de la divinité infernale, les mains liées derrière le dos et les jambes attachées, agenouille- toi sur lui.

Je ne pouvais faire un mouvement; la hideuse vieille se mit à genoux sur la cuirasse dont ma poitrine était couverte, et dit à la prêtresse:

-- Que faut-il faire?

-- Tiens-lui la langue... je la lui couperai.

Je compris alors qu'Elwig, d'abord entraînée à de dangereuse confidences par sa sauvage convoitise, se reprochant d'avoir inconsidérément parlé de ses horribles amours et de ses projets fratricides, ne trouvait pas de meilleur moyen de me forcer au silence envers son frère qu'en me coupant la langue. Je crus ce projet facile à concevoir, mais difficile à exécuter, car je serrai les dents de toutes mes forces.

-- Serre lui le cou, dit Elwig à la vieille: il ouvrira la bouche, tirera la langue, et je la couperai.

La vieille, toujours agenouillée sur ma cuirasse, se pencha si près de moi, que son hideux visage touchait presque le mien. De dégoût je fermai les yeux; bientôt je sentis les doigts crochus et nerveux de la suivante de la prêtresse me serrer la gorge. Pendant quelques instants, je luttai contre la suffocation et ne desserrai pas les dents; mais enfin, selon qu'Elwig l'avait prévu, je me sentis prêt à étouffer et j'ouvris malgré moi la bouche. Elwig y plongea aussitôt ses doigts pour saisir ma langue. Je les mordis si cruellement, qu'elle les retira en poussant un cri de douleur. À ce cri, je vis sortir du bois, où ils s'étaient retirés par ordre de la prêtresse, les guerriers noirs et Riowag. Celui-ci accourait; mais il s'arrêta indécis à la vue d'une troupe de Franks arrivant du côté opposé et entrant dans la clairière; l'un de ces derniers venus criait d'une voix rauque et impérieuse:

-- Elwig!

-- Le roi mon frère! murmura la prêtresse, toujours agenouillée près de moi.

Et elle me parut chercher son couteau, tombé à terre pendant notre lutte d'un moment.

-- Ne crains rien... je serai muet... Tu auras le trésor pour toi seule, dis-je tout bas à Elwig, de crainte que dans sa terreur elle ne me tuât.

J'espérais, à tout hasard, m'assurer son appui et me ménager les moyens de fuir en flattant sa cupidité.

Soit qu'Elwig crût à ma parole, soit que la présence de son frère l'empêchât de m'égorger, elle me jeta un regard significatif, et resta agenouillée à mes côtés, la tête penchée sur sa poitrine d'un air méditatif. La vieille, s'étant relevée, ne pesait plus sur ma cuirasse; je pus respirer librement, et je vis l'Aigle terrible debout, à deux pas de moi, escorté de quelques autres ROIS franks, comme s'appellent ces chefs de pillards.