L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps
Chapter 3
-- Écoute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat, car ta moustache, plus jeune que la mienne, commence à grisonner. Tu veux la vérité? La voici. Nous savons tous que la vie des camps ne rend pas les gens de guerre chastes et réservés comme des jeunes filles élevées chez nos druidesses vénérées; nous savons encore, parce que nous en avons bu souvent, oh! très-souvent, que notre vin des Gaules nous met en humeur joyeuse ou tapageuse... Nous savons enfin qu'en garnison le jeune et fringant soldat, qui porte fièrement sur l'oreille une aigrette à son casque, en caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas longtemps pour chers amis les pères qui ont de jolies filles ou les maris qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait lâchement violence aux femmes, mérite d'être régalé d'une centaine de coups de ceinturon bien appliqués sur l'échine, et d'être ensuite chassé honteusement du camp: est-ce vrai?
-- C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci à propos de Victorin?
-- Écoute encore, ami Scanvoch, et réponds-moi. Si un obscur soldat mérite ce châtiment pour sa honteuse conduite, que mériterait un chef d'armée qui se dégraderait ainsi?...
-- Oserais-tu prétendre que Victorin ait jamais fait violence à une femme et qu'il s'enivre chaque jour? m'écriai-je indigné. Je dis que tu mens, ou que ceux qui t'ont rapporté cela ont menti... Voilà donc ces bruits indignes qui circulent dans le camp sur Victorin! Et vous êtes assez simples ou assez enclins à la calomnie pour les croire?...
-- Le soldat n'est déjà pas si simple, ami Scanvoch; seulement il n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: _On n'attribue les brebis perdues qu'aux possesseurs de troupeaux... _Ainsi, par exemple, tu connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier forgeron?...
-- Oui, l'un des meilleurs officiers de l'armée...
-- Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses épaules, ajouta un des soldats, et qui peut abattre ce boeuf d'un seul coup de poing, aussi pesant que la niasse de fer d'un boucher.
-- Et le capitaine Marion, ajouta un autre rameur, n'en est pas moins bon compagnon, malgré sa force et sa gloire; car il a pour ami de guerre, pour _saldune_, comme on disait au temps jadis, un soldat, son ancien camarade de forge.
-- Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et l'austérité du capitaine Marion, leur dis-je; mais à quel propos le comparer à Victorin?...
-- Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer dans Mayence ces deux bohémiennes traînées dans leur chariot par des mules couvertes de grelots, et conduites par un négrillon?
-- Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles. Mais, encore une fois, à quoi bon tout ceci à propos de Victorin?
-- Je t'ai rappelé le proverbe: _On n'attribue les brebis perdues qu'aux possesseurs de troupeaux..._ parce que l'on aurait beau attribuer au capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de violence envers les femmes, que, malgré sa simplesse, le soldat ne croirait pas un mot de ces mensonges, n'est-ce pas? De même que, si l'on attribuait quelque débauche à ces coureuses bohémiennes, le soldat croirait à ces bruits?
-- Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincère... Oui, Victorin aime la gaieté du vin, en compagnie de quelques camarades de guerre... Oui, Victorin, resté veuf à vingt ans, après quelques mois de mariage, a parfois cédé aux entraînements de la jeunesse; sa mère a souvent regretté, ainsi que moi, qu'il ne fût pas d'une sévérité de moeurs, d'ailleurs assez rare à son âge... Mais, par le courroux des dieux! moi, qui n'ai pas quitté Victorin depuis son enfance, je nie que l'ivresse soit chez lui une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais été assez lâche pour violenter une femme!...
-- Ton bon coeur te fait défendre le fils de ta soeur de lait, Scanvoch, quoique tu le saches coupable, à moins que tu nies ce que tu ignores...
-- Qu'est-ce que j'ignore?
-- Une aventure que chacun sait dans le camp.
-- Quelle aventure? Dis-la...
-- Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de l'armée ont été boire et se divertir dans une des îles des bords du Rhin où se trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre comme d'habitude, a fait violence à l'hôtesse; celle-ci, dans son désespoir, s'est jetée dans le fleuve... où elle s'est noyée...
-- Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef sévère, dit un des rameurs, porterait sa tête sur le billot...
-- Et ce supplice, il l'aurait mérité, ajouta un autre rameur; j'aimerais, comme un autre, à rire avec mon hôtesse; mais lui faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces écorcheurs franks dont les prêtresses, cuisinières du diable, font bouillir nos prisonniers dans leur chaudière.
J'étais resté si stupéfait de l'accusation portée contre Victorin, que, pendant un moment, j'avais gardé le silence; mais je m'écriai:
-- Mensonge!... mensonge aussi infâme que l'eût été une pareille conduite! Qui ose accuser le fils de Victorin d'un tel crime?
-- Un homme bien informé, me répondit Douarnek.
-- Son nom? le nom de ce menteur?
-- Il s'appelle Morix; il était le secrétaire d'un parent de Victoria, venu au camp il y a un mois.
-- Ce parent est Tétrik, gouverneur de Gascogne, dis-je stupéfait; cet homme est la bonté, la loyauté mêmes, un des plus anciens, des plus fidèles amis de Victoria.
-- Alors le témoignage de cet homme n'en est que plus certain.
-- Quoi! lui, Tétrik! il aurait affirmé ce que tu racontes?
-- Il en a fait part et l'a confirmé à son secrétaire, en déplorant l'horrible dissolution des moeurs de Victorin.
-- Mensonge! Tétrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime pour le fils de Victoria.
-- Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'armée depuis vingt-cinq ans: demande à mes officiers si Douarnek est un menteur.
-- Je te crois sincère, mais l'on t'a indignement abusé!
-- Morix, le secrétaire de Tétrik, a raconté l'aventure, non pas seulement à moi, mais à bien d'autres soldats du camp, auxquels il payait à boire... Cet homme a été cru sur parole, parce que plus d'une fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu Victorin et ses amis, échauffés par le vin, se livrer à de folles prouesses.
-- L'ardeur du courage n'échauffe-t-elle pas les jeunes têtes autant que le vin?
-- Écoute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son cheval dans le Rhin, disant qu'il voulait le traverser, et il eût été noyé si moi et un autre soldat, nous jetant dans une barque, n'avions été le repêcher demi-ivre, tandis que le courant entraînait son cheval... un superbe cheval noir, ma foi... Sais-tu ce qu'alors Victorin nous a dit? «Il fallait me laisser boire, puisque ce fleuve coule du vin blanc de Béziers.» Ce que je raconte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu de mes yeux, je l'ai entendu de mes oreilles.
À cela, malgré mon attachement pour Victorin, je ne pus rien répondre: je le savais incapable d'une lâcheté, d'une infamie; mais aussi je le savais capable de dangereuses étourderies.
-- Quant à moi, reprit un autre soldat, j'ai souvent vu, étant de faction près de la demeure de Victorin, séparée de celle de sa mère par un jardin, des femmes voilées sortir à l'aube de son logis; il en sortait de grandes, il en sortait de petites, il en sortait de grosses, il en sortait de maigres, à moins que le crépuscule ne me troublât la vue et que ce fût toujours la même femme.
-- À cela, ta sincérité n'a rien à répondre, ami Scanvoch, me dit Douarnek; -- car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre accusation. -- Ne t'étonne donc plus de notre croyance aux paroles du secrétaire de Tétrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son ivresse, prend le Rhin pour un fleuve de vin de Béziers, celui de chez qui sort à l'aube une pareille procession de femmes, ne peut- il pas, dans son ivresse, vouloir faire violence à son hôtesse?
-- Non m'écriai-je, non! L'on peut avoir les défauts de son âge, sans être pour cela un infâme!
-- Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mère à tous, de Victoria, la belle et l'auguste; tu chéris Victoria comme son fils; dis-lui ceci: Les soldats, même les plus grossiers, les plus dissolus, n'aiment pas à retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont choisis; aussi, de jour en jour, l'affection de l'armée se retire de Victorin pour se reporter tout entière sur Victoria.
-- Oui, lui dis-je en réfléchissant; et cela seulement, n'est-ce pas? depuis que Tétrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami de Victoria, a fait un dernier voyage au camp. Jusqu'alors on avait aimé le jeune général, malgré les faiblesses de son âge.
-- C'est vrai; il était si bon, si brave, si avenant pour chacun! Il était si beau à cheval! il avait une si fière tournure militaire! Nous l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine! Nous l'avions vu naître et fait danser tout petit sur nos genoux aux veillées du camp; plus tard, nous fermions les yeux sur ses faiblesses, car les pères sont toujours indulgents; mais pour des indignités, pas d'indulgence!
-- Et de ces indignités, repris-je de plus en plus frappé de cette circonstance qui, rappelant à mon esprit certains souvenirs, éveillait aussi en moi une vague défiance, et de ces indignités il n'existe pas d'autre preuve que la parole du secrétaire de Tétrik?
-- Ce secrétaire nous a rapporté les paroles de son maître, rien de plus...
Pendant cet entretien, auquel je prêtais une attention de plus en plus vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux rameurs, avait traversé le Rhin dans toute sa largeur; les soldats tournaient le dos à la rive où nous allions aborder; moi, j'étais tellement absorbé par ce que j'apprenais de la désaffection croissante de l'armée à l'égard de Victorin, que je n'avais pas songé à jeter les yeux sur le rivage, dont nous approchions de plus en plus... Soudain j'entendis une foule de sifflements aigus retentir autour de nous et je m'écriai:
-- Jetez-vous à plat sur les bancs!
Il était trop tard.; une volée de longues flèches criblait notre bateau: l'un des rameurs fut tué, tandis que Douarnek, qui pour ramer tournait le dos à l'avant de la barque, reçut un trait dans l'épaule.
-- Voilà comme les Franks accueillent les parlementaires en temps de trêve, dit le vétéran sans discontinuer de ramer et même sans retourner la tète; c'est la première fois que je suis frappé par derrière. Cette flèche dans le dos sied mal à un soldat; arrache- la-moi vite, camarade, ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant lequel il était placé.
Mais Douarnek, malgré ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins de vigueur; et quoique la plaie fût légère, son sang coulait avec abondance.
-- Je te l'avais bien dit, Scanvoch, reprit-il, que tes branches de paix nous seraient de mauvais remparts contre la traîtrise de ces écorcheurs franks... Allons, enfants, ferme à nos rames, puisque nous ne sommes plus que trois; car notre camarade, qui se débat le nez sur son banc, ne peut plus compter pour un rameur!
Douarnek n'avait pas achevé ces paroles, que, m'élançant à l'avant de la barque en passant par-dessus le corps du soldat qui rendait le dernier soupir, je saisis une des branches de chêne et l'agitai au-dessus de ma tête en signal de paix.
Une seconde volée de flèches, partie de derrière un escarpement de la rive, répondit à mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre s'émoussa sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint. Nous étions alors à peu de distance du rivage; je me jetai à l'eau; elle me montait jusqu'aux épaules, et je dis à Douarnek:
-- Fais force de rames pour te mettre hors de portée des flèches, puis tu ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si après le coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au camp, et dis à Victoria que j'ai été fait prisonnier ou massacré par les Franks; elle prendra soin de ma femme Ellèn et de mon fils Aëlguen...
-- Cela me fâche de te laisser aller seul parmi ces écorcheurs, ami Scanvoch, dit Douarnek; mais nous faire tuer avec toi, c'est t'ôter tout moyen de revenir à notre camp, si tu as le bonheur de leur échapper... Bon courage, Scanvoch... À ce soir...
Et la barque s'éloigna rapidement pendant que je gagnais le rivage.
CHAPITRE II
À peine eus-je touché le bord, tenant ma branche d'arbre à la main, que je vis sortir des rochers, où ils étaient embusqués, un grand nombre de Franks, appartenant à ces hordes de leur armée qui portent des boucliers noirs, des casaques de peau de mouton noires, et se teignent les bras, les jambes et la figure, afin de se confondre avec les ténèbres lorsqu'ils sont en embuscade ou qu'ils tentent une attaque nocturne. Leur aspect était d'autant plus étrange et hideux, que les chefs de ces hordes noires avaient sur le front, sur les joues et autour des yeux, des tatouages d'un rouge éclatant... Je parlais assez bien la langue franque, ainsi que plusieurs officiers et soldats de l'armée, depuis longtemps habitués dans ces parages.
Les guerriers noirs, poussant des hurlements sauvages, m'entourèrent de tous côtés, me menaçant de leurs longs couteaux, dont les lames étaient noircies au feu.
-- La trêve est conclue depuis plusieurs jours! leur ai-je crié. Je viens, au nom du chef de l'armée gauloise, porter un message aux chefs de vos hordes... Conduisez-moi vers eux... Vous ne tuerez pas un homme désarmé...
Et en disant cela, convaincu de la vanité d'une lutte, j'ai tiré mon épée et l'ai jetée au loin. Aussitôt ces barbares se précipitèrent sur moi en redoublant leurs cris de mort... Quelques-uns détachèrent les cordes de leurs arcs, et malgré mes efforts me renversèrent et me garrottèrent; il me fut impossible de faire un mouvement.
-- Écorchons-le, dit l'un; nous porterons sa peau sanglante au grand chef _Néroweg_; elle lui servira de bandelettes pour entourer ses jambes.
Je savais qu'en effet les Franks enlevaient souvent, avec beaucoup de dextérité, la peau de leurs prisonniers, et que les chefs de hordes se paraient triomphalement de ces dépouilles humaines. La proposition de l'écorcheur fut accueillie par des cris de joie; ceux qui me tenaient garrotté cherchèrent un endroit convenable pour mon supplice, tandis que d'autres aiguisaient leurs couteaux sur les cailloux du rivage...
Soudain le chef de ces écorcheurs s'approcha lentement de moi; il était horrible à voir: un cercle tatoué d'un rouge vif entourait ses yeux et rayait ses joues; on aurait dit des découpures sanglantes sur ce visage noirci. Ses cheveux, relevés à la mode franque autour de son front, et noués au sommet de sa tête, retombaient derrière ses épaules comme la crinière d'un casque, et étaient devenus d'un fauve cuivré, grâce à l'usage de l'eau de chaux dont se servent ces barbares pour donner une couleur ardente à leurs cheveux et à leur barbe. Il portait au cou et au poignet un collier et des bracelets d'étain grossièrement travaillés; il avait pour vêtement une casque de peau de mouton noire; ses jambes et ses cuisses étaient aussi enveloppées de peaux de mouton, assujetties avec des bandelettes de peau croisées les unes sur les autres. À sa ceinture pendaient une épée et un long couteau. Après m'avoir regardé pendant quelques instants, il leva la main, puis l'abaissa sur mon épaule en disant:
-- Moi, je prends et garde ce Gaulois pour Elwig!
Les sourds murmures de plusieurs guerriers noirs accueillirent ces paroles de leur chef. Celui-ci reprit d'une voix plus éclatante encore:
-- Riowag prend ce Gaulois pour la prêtresse Elwig; il faut à Elwig un prisonnier pour ses augures.
L'avis du chef parut accepté par la majorité des guerriers noirs, car une foule de voix répétèrent:
-- Oui, oui, il faut garder ce Gaulois pour Elwig...
-- Il faut le conduire à Elwig!...
-- Depuis plusieurs jours elle ne nous a pas fait d'augures...
-- Et nous, nous ne voulons pas livrer ce prisonnier à Elwig; non, nous ne le voulons pas, nous qui les premiers nous sommes emparés de ce Gaulois, s'écria l'un de ceux qui m'avaient garrotté; nous voulons l'écorcher pour faire hommage de sa peau au grand chef Néroweg...
Peu m'importait le choix: être écorché vif ou être mis à bouillir dans une cuve d'airain; je ne sentais pas le besoin de manifester ma préférence, et je ne pris nulle part au débat. Déjà ceux qui me voulaient écorcher regardaient d'un air farouche ceux qui voulaient me faire bouillir, et portaient la main à leurs couteaux, lorsqu'un guerrier noir, homme de conciliation, dit au chef:
-- Riowag, tu veux livrer ce Gaulois à la prêtresse Elwig?
-- Oui, répondit le chef, oui... je le veux.
-- Et vous autres, poursuivit-il, vous voulez offrir la peau de ce Gaulois au grand chef Néroweg?
-- Nous le voulons!...
-- Vous pouvez être tous satisfaits...
Un grand silence se fit à ces mots de conciliation; il continua:
-- Écorchez-le vif d'abord, et vous aurez sa peau... Elwig fera bouillir ensuite le corps dans sa chaudière.
Ce moyen terme sembla d'abord satisfaire les deux partis; mais Riowag, le chef des guerriers noirs, reprit:
-- Ne savez-vous pas qu'il faut à Elwig un prisonnier vivant, pour que ses augures soient certains? Et vous ne lui donnerez qu'un cadavre en écorchant d'abord ce Gaulois...
Puis il ajouta d'une voix éclatante:
-- Voulez-vous vous exposer au courroux des dieux infernaux en leur dérobant une victime?
À cette menace, un sourd frémissement courut dans la foule; le parti des écorcheurs parut lui-même céder à une terreur superstitieuse.
Le même homme de conciliation qui avait proposé de me faire écorcher et ensuite bouillir, reprit:
-- Les uns veulent faire offrande de ce Gaulois au grand chef Néroweg, les autres à la prêtresse Elwig; mais donner à l'une, c'est donner à l'autre: Elwig n'est-elle pas la soeur de Néroweg?...
-- Et il serait le premier à vouer ce Gaulois aux dieux infernaux pour les rendre propices à nos armes, dit Riowag.
Plus, se tournant vers moi, il ajouta d'un ton impérieux:
-- Enlevez ce Gaulois sur vos épaules, et suivez-moi...
-- Nous voulons ses dépouilles, dit un de ceux qui s'étaient des premiers emparés de moi, nous voulons son casque, sa cuirasse, ses braies, sa ceinture, sa chemise; nous voulons tout, jusqu'à sa chaussure.
-- Ce butin vous appartient, répondit Riowag. Vous l'aurez, puisqu'Elwig dépouillera ce Gaulois de tous ses vêtements pour le mettre dans sa chaudière.
-- Nous allons te suivre, Riowag, reprirent-ils; d'autres que nous s'empareraient des dépouilles du Gaulois.
-- Oh! race pillarde! m'écriai-je, il est dommage que ma peau ne soit d'aucune valeur, car au lieu de la vouloir donner à votre chef, vous l'iriez vendre si vous pouviez.
-- Oui, nous te l'arracherions, ta peau, si tu ne devais être mis dans la chaudière d'Elwig.
Mes perplexités cessèrent, je connaissais mon sort, je serais bouilli vif. Je me serais résigné sans mot dire à une mort vaillante ou utile, mais cette mort me semblait si stérile, si absurde, que, voulant tenter un dernier effort, je dis au chef des guerriers noirs:
-- Tu es injuste... plusieurs fois des guerriers franks sont venus dans le camp gaulois demander des échanges de prisonniers; ces Franks ont toujours été respectés; nous sommes en trêve, et, en temps de trêve, on ne met à mort que les espions qui s'introduisent furtivement dans un camp... Moi, je suis venu ici à la face du soleil, une branche d'arbre à la main, au nom de Victorin, fils de Victoria la grande; j'apporte de leur part un message aux chefs de l'armée franque... Prends garde! Si tu agis sans leur ordre, ils regretteront de ne pas m'avoir entendu, et ils pourront te faire payer cher ta trahison envers ce qui est partout respecté: un soldat sans armes qui vient en temps de trêve, en plein jour, le rameau de paix à la main.
À mes paroles, Riowag répondit par un signe, et quatre guerriers noirs, m'enlevant sur leurs épaules, m'emportèrent, suivant les pas de leur chef, qui se dirigea vers le camp des Franks d'un air solennel.
Au moment où ces barbares me soulevaient sur leurs épaules, j'entendis l'un de ceux qui voulaient m'écorcher vif dire à l'un de ses compagnons, en termes grossiers:
-- Riowag est l'amant d'Elwig; il veut lui faire présent de ce prisonnier...
Je compris dès lors que Riowag, le chef des guerriers noirs, étant l'amant de la prêtresse Elwig, lui faisait galamment hommage de ma personne, de même que dans notre pays les fiancés offrent une colombe ou un chevreau à la jeune fille qu'ils aiment.
(Une chose t'étonnera peut-être dans ce récit, mon enfant, c'est que j'y mêle des paroles presque plaisantes, lorsqu'il s'agit de ces événements redoutables pour ma vie... Ne pense pas que ce soit parce qu'à cette heure où j'écris ceci j'aie échappé à tout danger... Non... même au plus fort de ces périls, dont j'ai été délivré comme par prodige, ma liberté d'esprit était entière; la vieille raillerie gauloise, naturelle à notre race, mais longtemps engourdie chez nous par la honte et les douleurs de l'esclavage, m'était, ainsi qu'à d'autres, revenu pour ainsi dire avec notre liberté... Ainsi les réflexions que tu verras parfois se produire au moment où la mort me menaçait étaient sincères, et par suite de ma disposition d'esprit et de ma foi dans cette croyance de nos pères, que l'homme ne meurt jamais... et qu'en quittant ce monde- ci va revivre ailleurs...)
Porté sur les épaules des quatre guerriers noirs, je traversai donc une partie du camp des Franks; ce camp immense, mais établi sans aucun ordre, se composait de tentes pour les chefs et de tentes pour les soldats; c'était une sorte de ville sauvage et gigantesque: çà et là, on voyait leurs innombrables chariots de guerre, abrités derrière des retranchements construits en terre et renforcés de troncs d'arbres; selon l'usage de ces barbares, leurs infatigables petits chevaux maigres, au poil rude, hérissé, ayant un licou de corde pour bride, étaient attachés aux roues des chariots ou arbres dont ils rongeaient l'écorce... Les Franks, à peine vêtus de quelques peaux de bêtes, la barbe et les cheveux graissés de suif, offraient un aspect repoussant, stupide et féroce: les uns s'étendaient aux chauds rayons de ce soleil qu'ils venaient chercher du fond de leurs sombres et froides forêts; d'autres trouvaient un passe-temps à chercher la vermine sur leur corps velu, car ces barbares croupissaient dans une telle fange, que, bien qu'ils fussent campés en plein air, leur rassemblement exhalait une odeur infecte.
À l'aspect de ces hordes indisciplinées, mal armées, mais innombrables, et se recrutant incessamment de nouvelles peuplades émigrant en masse des pays glacés du Nord pour venir fondre sur notre fertile et riante Gaule comme sur une proie, je songeais, malgré moi, à quelques mots de sinistre prédiction échappés à Victoria; mais bientôt je prenais en grand mépris ces barbares qui, trois ou quatre fois supérieurs en nombre à notre armée, n'avaient jamais pu, depuis plusieurs années, et malgré de sanglantes batailles, envahir notre sol, et s'étaient toujours vus repoussés au delà du Rhin, notre frontière naturelle.