L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 18

Chapter 182,387 wordsPublic domain

Je voulus cependant remplir ce que je considérais comme un devoir sacré. À force d'interroger ma mémoire au sujet de l'entretien de Tétrik et de Victoria, je parvins à transcrire de nouveau cette conversation presque mot pour mot; je fis une copie de ce récit, et je la portai, la veille de mon départ, au général de l'armée, lui disant:

-- Vous croyez ma raison égarée... conservez cet écrit... puisse l'avenir ne pas vous prouver la réalité de cette accusation, à vos yeux insensée!...

Le général garda le parchemin; mais il m'accueillit et me renvoya avec cette compatissante bonté que l'on accorde à ceux dont le cerveau est dérangé.

Je rentrai dans la maison de ma soeur de lait, où j'avais demeuré depuis sa mort... Je m'occupai, avec Sampso, des préparatifs de notre voyage... Pendant cette dernière nuit que je passai à Trèves, voici ce qui arriva:

Mora, la servante, était aussi restée dans la maison; la douleur de cette femme, après la mort de sa maîtresse, m'avait touché. La nuit dont je te parle, mon enfant, je m'occupais, t'ai-je dit, avec ta seconde mère, des préparatifs de notre voyage; nous avions besoin d'un coffre; j'allai en chercher un dans une salle basse, séparée par une cloison du réduit habité par Mora. Plus de la moitié de la nuit était écoulée; en entrant dans la salle basse, je remarquai, non sans étonnement, à travers les fentes de la cloison qui séparait la chambre de la servante, une vive clarté. Pensant que peut-être le feu avait pris au lit de cette femme pendant son sommeil, je m'empressai de regarder à travers l'écartement des planches; quelle fut ma surprise! je vis Mora se mirant dans un petit miroir d'argent, à la clarté des deux lampes dont la lumière venait d'attirer mon attention!... Mais ce n'était plus Mora la Moresque! ou du moins la couleur bronzée de ses traits avait disparu... je la revoyais pâle et brune, coiffée d'un riche bandeau d'or orné de pierreries, souriant à son image reproduite dans le miroir. Elle attachait à l'une de ses oreilles un long pendant de perles... elle portait enfin un corset de toile d'argent et un jupon écarlate.

Je reconnus Kidda la bohémienne.

Hélas! je ne l'avais vue qu'une fois... à la clarté de la lune; lors de cette nuit fatale où, rappelé en toute hâte à Mayence par un sinistre avertissement de mon mystérieux compagnon de voyage, j'avais tué dans ma maison Victorin et ma bien-aimée femme Ellèn!

À ma stupeur succéda la rage... un horrible soupçon traversa mon esprit; je fermai en dedans la porte de la salle basse; d'un violent coup d'épaule, car la fureur centuplait mes forces, j'enfonçai une des planches de la cloison, et je parus soudain aux yeux de la bohémienne épouvantée. D'une main, je la jetai à genoux; de l'autre, je saisis une des lourdes lampes de fer, et la devant au-dessus de la tête de cette femme, je m'écriai:

-- Je te brise le crâne... si tu n'avoues pas tes crimes.

Kidda crut lire dans mon regard son arrêt de mort... elle devint livide et murmura:

-- Ne me tue pas... je parlerai!

-- Tu es Kidda la bohémienne?...

-- Oui.

-- Autrefois... à Mayence... pour prix de tes honteuses faveurs... tu as exigé de Victorin... le déshonneur de ma femme Ellèn?

-- Oui.

-- Tu obéissais aux ordres de Tétrik?

-- Non... je ne lui ai jamais parlé.

-- À qui donc obéissais-tu?

--À l'écuyer de Tétrik.

-- Cet homme est prudent... Et ce soldat qui, dans cette nuit fatale, m'a averti qu'un grand crime se commettait dans ma maison, le connais-tu?...

-- C'était le compagnon d'armes du capitaine Marion, ancien forgeron comme lui.

-- Ce soldat, Tétrik le connaissait aussi!

-- Son écuyer le voyait secrètement à Mayence.

-- Et ce soldat, où est-il à cette heure?

-- Il est mort.

-- Après s'être servi de lui pour assassiner le capitaine Marion... Tétrik l'a fait tuer? Réponds...

-- Je le crois.

-- C'est encore l'écuyer de Tétrik qui t'a envoyée dans cette maison sous les traits de Mora la Moresque?... Tu as teint ton visage pour te rendre méconnaissable?

-- Oui.

-- Tu devais épier, et un jour empoisonner ta maîtresse?... Tu te tais? Tu veux mourir...

-- Tue-moi!

-- Si tu as un Dieu... si ton âme infernale ose l'implorer en ce moment suprême, implore-le... tu n'as plus qu'un instant à vivre...

-- Aie pitié de moi!

-- Avoue ton crime... tu l'as commis par ordre de Tétrik?

-- Oui.

-- Quand... comment t'a-t-il donné l'ordre d'exécuter ce crime?

-- Lorsque je suis rentrée... après en avoir donné l'ordre, d'aller quérir le capitaine Paul, afin de s'assurer de la personne de Tétrik...

-- Et le poison... tu l'as mis dans le breuvage que tu as présenté à ta maîtresse?

-- Oui.

-- Ce jour-là même, ajoutai-je, car les souvenirs me revenaient en foule, lorsque je t'ai envoyée chercher ma femme, tu as dérobé sur ma table un parchemin écrit par moi?

-- Oui, par ordre de Tétrik... Il avait entendu parler de ce parchemin à Victoria...

-- Pourquoi, le crime commis, es-tu restée dans cette maison jusqu'à ce jour?

-- Afin de ne pas éveiller les soupçons.

-- Qui t'a portée à empoisonner ta maîtresse?

-- Le don de ces pierreries, dont je m'amusais à me parer lorsque tu es entré... Je me croyais seule pour la nuit.

-- Tétrik a failli mourir par le poison... Crois-tu son écuyer coupable de ce crime?

-- Tout poison a son contre-poison, me répondit la bohémienne avec un sourire sinistre. Celui qui en frappant paraît aussi frappé éloigne de lui tout soupçon...

La réponse de cette femme fut pour moi un trait de lumière... Tétrik, par une ruse infernale, et sans doute garanti de la mort grâce à un antidote, avait pris assez de poison pour paraître partager le sort de Victoria, en exagérant d'ailleurs les apparences du mal.

Saisir une écharpe sur le lit, et, malgré la résistance de la bohémienne, lui lier les mains et l'enfermer ensuite dans la salle basse, ce fut pour moi l'affaire d'un moment... Je courus aussitôt chez le général de l'armée... Parvenant à grand peine, je lui racontai les aveux de Kidda. Il haussa les épaules d'un air mécontent, et me dit:

-- Toujours cette idée fixe... Ton cerveau est complètement dérangé... M'éveiller pour me conter de pareilles folies!... Tu choisis d'ailleurs mal ton moment pour accuser le vénérable Tétrik: hier soir il a quitté Trèves pour retourner à Bordeaux.

Le départ de Tétrik était funeste... Cependant j'insistai si vivement auprès du général, je lui parlai avec tant de chaleur et de raison, qu'il consentit à me faire accompagner par un de ses officiers, chargé de recueillir les aveux de la bohémienne. Lui et moi, nous arrivâmes en hâte au logis... J'ouvris la porte de la salle basse, où j'avais laissé Kidda garrottée... Sans doute elle avait rongé l'écharpe avec ses dents et pris la fuite par une fenêtre encore ouverte et donnant sur le jardin... Dans mon trouble et ma précipitation, je n'avais pas songé à cette issue...

-- Pauvre Scanvoch! me dit l'officier avec compassion, le chagrin te rend visionnaire... tu es complètement fou...

Et, sans vouloir m'écouter davantage, il me quitta.

La volonté des dieux s'accomplit... Je renonçai à l'espoir de dévoiler les forfaits de Tétrik... Le lendemain, je quittai avec toi et Sampso, ta seconde mère, mon enfant, la ville de Trèves pour la Bretagne.

Tu liras, hélas! non sans tristesse et crainte pour l'avenir, mon enfant, les quelques lignes qui terminent ce récit; tu y verras comment notre vieille Gaule, redevenue libre après trois siècles de luttes, redevenue grande et puissante sous l'influence de Victoria, devait être de nouveau, non plus soumise, mais du moins inféodée aux empereurs romains par l'infâme trahison de Tétrik!

Voyant ses projets de mariage et d'usurpation, sous les auspices des évêques, repoussés par la mère des camps, ce monstre l'avait fait empoisonner... Seule, elle aurait pu, par son abjuration et par son union avec lui, frayer à son ambition le chemin de l'empire héréditaire des Gaules... Victoria morte, il reconnut l'impuissance de ses projets; bientôt même il sentit que, n'étant plus soutenu par la sagesse et par la souveraine influence de cette femme auguste, il s'amoindrissait dans l'affection du peuple et de l'armée. Perdant chaque jour son ancien prestige, prévoyant sa prochaine déchéance, il songea dès lors à accomplir l'une des deux trahisons dont je l'avais toujours soupçonné. Il travailla, dans l'ombre, à replacer la Gaule, alors complètement indépendante, sous le pouvoir des empereurs de Rome. Longtemps à l'avance, et par mille moyens ténébreux, il sema des germes de discordes civiles dans le pays; en le divisant, il l'affaiblit; il sut réveiller les anciennes jalousies de province à province depuis longtemps apaisées; il suscita, par des préférences et des injustices calculées, d'ardentes rivalités entre les généraux et les différents corps de l'armée; puis, l'heure de la trahison sonnée, il écrivit secrètement à Aurélien, empereur romain:

«Le moment d'attaquer la Gaule est arrivé; vous aurez facilement raison d'un peuple affaibli par les divisions, et d'une armée dont les divers corps se jalousent... Je vous ferai connaître d'avance la disposition des troupes gauloises et de tus les mouvements qu'elles doivent faire, afin d'assurer votre triomphe.»

Les deux armées se rencontrèrent sur les bords de la Marne, dans la vaste plaine de Châlons. Au plus fort de l'action, Tétrik, selon sa promesse, se portant en avant avec le principal corps d'armée, se fit couper et envelopper par les Romains, tandis que les légions du Rhin combattaient avec leur valeur accoutumée; mais, prévenues dans leurs manoeuvres, écrasées par le nombre, elles furent anéanties... Tétrik et son fils se réfugièrent dans le camp ennemi. Notre armée détruite, notre pays divisé, ainsi qu'aux plus tristes jours de notre histoire, rendirent aux Romains la victoire facile... La Gaule, complètement libre depuis tant d'années, redevint une province romaine. L'empereur _Aurélien_, comme autrefois _César_, pour glorifier ce grand événement, fit une entrée solennelle au Capitole... Tous les captifs, ramenés par cet empereur de ses longues guerres d'Asie, défilèrent devant son char. Parmi eux, on vit la reine d'Orient, l'héroïque émule de Victoria... _Zénobie_, chargée de chaînes d'or rivées au carcan d'or qu'elle portait au cou. Après Zénobie venait Tétrik, le dernier chef de la Gaule avant qu'elle fût redevenue province romaine; lui et son fils marchaient libres, le front haut, malgré leur trahison infâme; ils portaient de longs manteaux de pourpre, une tunique et des braies de soie. Ils représentaient, dans ce cortège, la récente soumission des Gaulois à Aurélien, empereur.

Hélas! mon enfant, les récits de nos pères t'apprendront qu'autrefois, il y a trois siècles, un Gaulois marchait aussi devant le char triomphal de César... Ce Gaulois ne s'avançait pas splendidement vêtu, l'air audacieux et souriant à son vainqueur; non, ce captif chargé de chaînes, couvert de haillons, se soutenant à peine, sortait de son cachot; il y avait langui pendant quatre ans, après avoir défendu pied à pied la liberté de la Gaule contre les armes victorieuses du grand César... Ce captif, l'un des plus héroïques martyrs de la patrie, de notre indépendance, se nommait VERCINGÉTORIX, _le chef des cent vallées_...

Après le triomphe de César, le vaillant défenseur de la Gaule eut la tête tranchée...

Après le triomphe d'Aurélien, Tétrik, ce renégat qui avait livré son pays à l'étranger, fut conduit avec pompe dans un palais splendide, prix de sa trahison sacrilège...

Que ce rapprochement ne te fasse pas douter de la vertu, mon enfant; la justice d'Hésus est éternelle, et les traîtres, pour leur punition, iront revivre ailleurs qu'ici...

* * *

Tels sont les événements qui se sont passés en Gaule après la mort de Victoria la Grande, pendant que, retirés ici, au fond de la Bretagne, dans les champs de nos pères, rachetés par moi aux descendants d'un colon romain, nous vivions paisibles avec ta seconde mère, mon enfant; la Gaule est, il est vrai, redevenue province romaine; mais toutes nos libertés, si chèrement reconquises par nos insurrections sans nombre et payées du sang de nos pères, nous sont conservées: nul n'aurait osé, nul n'oserait maintenant nous les ravir... Nous gardons nos lois, nos coutumes; nous jouissons de tous nos droits de citoyens; notre incorporation à l'empire, l'impôt que nous payons au fisc et notre nom de _Gaule romaine_, tels sont les seuls signes de notre dépendance. Cette chaîne, si légère qu'elle soit, est cependant une chaîne; nous ou nos fils nous la briseront facilement un jour, je le crois... là n'est pas le péril que je redoute pour notre pays... non, ce péril, si j'en crois les dernières et effrayantes prédictions de Victoria... ce péril qui m'épouvante pour l'avenir, je le vois dans cet amas de hordes frankes, toujours, toujours grossissant de l'autre côté du Rhin...

* * *

Or donc, moi, Scanvoch, pour obéir aux volontés de notre aïeul Joël, _le brenn de la tribu de Karnak_, j'ai écrit ce récit pour toi, mon fils Aëlguen, dans notre maison, située près des pierres sacrées de la forêt de Karnak.

Ce récit, tracé à plusieurs reprises, je l'ai terminé pendant la vingtième année de ton âge, environ deux cent quatre-vingts ans après que notre aïeule Geneviève a vu mourir sur la croix _le jeune homme de Nazareth_...

Si quelques événements venaient troubler la vie laborieuse et paisible dont nous jouissons, grâce à la sollicitude de Victoria la Grande, j'écrirais plus tard, sur ce parchemin, d'autres événements.

La mort est souvent soudaine et proche; demain appartient à Hésus; je te lègue donc, dès aujourd'hui, à toi, mon fils Aëlguen, ces récits et les reliques de notre famille:

La Faucille d'or _de notre aïeule Hèna;_

La Clochette d'airain _de Guilhern;_

Le Morceau de collier de fer _de notre aïeul Sylvest;_

La Croix d'argent de _notre aïeule Geneviève;_

Et enfin l'Alouette du casque _de ma soeur de lait, Victoria la Grande._

Tu lègueras ceci à ta descendance, pour obéir aux dernières volontés de notre aïeul Joël.

Fin de l'Alouette du Casque.

[1] Voir _le Collier de fer_. [2] « Victoria, encore jeune, se faisait remarquer par une beauté mâle; ses médailles la représentent armée et coiffée d'un casque, avec des traits grands et réguliers, et sur la physionomie, idéalisée sans doute, on trouve ce mélange de force calme et de majesté qui fait dans les statues antiques l'attribut de Minerve. » (A. Thierry, _Histoire de la Gaule_, v. II, p. 377.) « Victoria joignait à l'autorité d'une âme ferme et virile un esprit étendu capable des résolutions les plus élevées, et dont les inspirations furent bientôt écoutées comme des oracles. Son ascendant sur l'armée se montra parfois si grand, si absolu, qu'on ne saurait s'en rendre compte sans la supposition de quelque chose d'extraordinaire, de merveilleux... Les soldats avaient proclamé solennellement Victoria LA MÈRE DES CAMPS, _postea mater castrorum appellata est. » (Trebellius Pollion, Trig. Tyr. _apud_ A. Thierry, p. 375, v. II.) [3] Tacite, _de Mor. German., _43