L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps
Chapter 17
-- Tout maintenant se dévoile à mes yeux... Cette bohémienne maudite a été ton instrument; elle est venue à Mayence pour séduire mon fils, pour le pousser, par ses refus, à l'acte infâme aux prix duquel cette créature mettait ses faveurs... Ce crime commis, mon fils devait être tué par Scanvoch, rappelé à Mayence cette nuit-là même, ou massacré par l'armée, prévenue et soulevée à temps par tes émissaires...
-- Des preuves, Victoria! des preuves!...
-- Je n'en ai pas... mais cela est! Dans la même nuit, tu as fait tuer mon petit-fils entre mes bras: ma race a été éteinte... ton premier pas vers l'empire était marqué dans le sang. Tu as ensuite refusé le pouvoir et proposé l'élévation de Marion... Oh! je l'avoue, à ce prodige d'astuce infernale, mes soupçons, un moment éveillés, se sont évanouis... Deux mois après son acclamation comme chef de la Gaule... Marion tombait sous le fer d'un meurtrier, ton instrument.
-- Des preuves..., reprit Tétrik impassible, des preuves!...
-- Je n'en ai pas, mais cela est... Tu restais seul: Victorin, son fils, Marion, tués... Alors, devenue, sans le savoir, ta complice, je t'ai adjuré de prendre le gouvernement du pays... Tu triomphais, mais à demi... tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu n'étais que mon premier sujet, à moi, la mère des camps... Oh! je le vois à cette heure, mon pouvoir te gêne! l'armée, la Gaule, t'ont accepté pour leur chef, présenté par moi; elles ne t'ont pas choisi... D'un mot je peux te briser comme je t'ai élevé... Aveuglé par l'ambition, tu as jugé mon coeur d'après le tien; tu m'as crue capable de vouloir changer mon influence sur l'armée contre la couronne d'impératrice, et d'introniser à ce prix toi et ta race... Tu as conclu avec le pape et les évêques un pacte ténébreux, dans l'espoir d'asservir un jour cet intelligent et fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses chefs, et reste fidèle à la religion de ses pères. Quoi! il a brisé depuis des siècles, par les mains sacrées de Ritha-Gaür, le joug des rois... et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug, en t'alliant avec la nouvelle Église?... Eh bien, moi, Victoria, la mère des camps, je te dis ceci à toi Tétrik, chef de la Gaule: Devant le peuple et l'armée, je t'accuse de vouloir asservir la Gaule! je t'accuse d'avoir renié la foi de tes pères! je t'accuse d'avoir contracté une secrète alliance avec les évêques! je t'accuse de vouloir usurper la couronne impériale pour toi et pour ta race... Oui, de ceci, moi, Victoria, je t'accuse, et je t'accuserai devant le peuple et l'armée, te déclarant traître, renégat, meurtrier, usurpateur... Je vais demander sur l'heure que tu sois jugé par le sénat, et puni de mort pour tes crimes si tu es reconnu coupable!...
Malgré la véhémence des accusations de ma soeur de lait, Tétrik revint à son calme habituel, dont il était un moment sorti pour me menacer, et répondit de sa voix la plus onctueuse:
-- Victoria, j'avais cru profitable à la Gaule le projet que je vous ai soumis... n'y pensons plus... Vous m'accusez, je suis prêt à répondre devant le sénat et l'armée... Si ma mort, prononcée par mes juges, à votre instigation, peut être d'un utile enseignement pour le pays, je ne vous disputerai pas le peu de jours qui me restent à vivre. Je reste à Trèves, où j'attendrai la décision du sénat... Adieu, Victoria... l'avenir prouvera qui de vous ou de moi aimait la Gaule d'un amour éclairé... Encore adieu, Victoria...
Et il fit un pas vers la porte; j'y arrivai avant lui, et, barrant le passage, je m'écriai:
-- Tu ne sortiras pas! tu veux fuir la punition due à tes crimes...
Tétrik me toisa des pieds à la tête avec une hauteur glaciale, et dit en se tournant à demi vers Victoria:
-- Quoi! dans votre maison, de la violence contre un vieillard... contre un parent venu chez vous sans défiance...
-- Je respecterai ce qui est sacré en tout pays, l'hospitalité, répondit la mère des camps. Vous êtes venu ici librement, vous sortirez librement.
-- Ma soeur! m'écriai-je, prenez garde! votre confiance vous a déjà été funeste...
Victoria, d'un geste, m'interrompit, réfléchit, et dit avec amertume:
-- Tu as raison... ma confiance a été funeste au pays; elle me pèse comme un remords... ne crains rien cette fois.
Et elle frappa vivement sur un timbre... Presque aussitôt Mora parut. Après quelques mots que sa maîtresse lui dit à l'oreille, la servante se retira.
-- Tétrik, reprit Victoria, j'ai envoyé quérir le capitaine Paul et plusieurs officiers; ils vont venir vous chercher ici; ils vous accompagneront à votre logis...vous n'en sortirez que pour paraître devant vos juges...
-- Mes juges?
-- L'armée nommera un tribunal... ce tribunal vous jugera, Tétrik...
-- Je suis aussi justiciable du sénat.
-- Si le tribunal militaire vous condamne, vous serez renvoyé devant le sénat... si le tribunal militaire vous absout, vous serez libre; la vengeance divine pourra seule vous atteindre.
Mora rentra pour annoncer à sa maîtresse l'exécution de ses ordres au sujet du capitaine Paul. Je me souvins plus tard, mais, hélas! trop tard, que Mora échangea quelques paroles à voix basse avec Tétrik, assis près de la porte.
-- Scanvoch, met dit Victoria, tu as entendu ma conversation avec Tétrik... tu te la rappelles?
-- Parfaitement...
-- Tu vas aller, sur l'heure, la transcrire fidèlement. -- Puis, se retournant vers le chef de la Gaule, elle ajouta: -- Ce sera votre acte d'accusation; il sera lu devant le tribunal militaire, et ensuite ce tribunal décidera de votre sort.
-- Victoria, reprit froidement Tétrik, écoutez les conseils d'un vieillard, autrefois et encore à cette heure votre meilleur ami. Accuser un homme est facile, prouver son crime est difficile...
-- Tais-toi, détestable hypocrite! s'écria la mère des camps avec emportement; ne me pousse point à bout... Je ne sais ce qui me tient de te livrer sur l'heure à la brutale justice des soldats. - - Puis, joignant les mains: -- Hésus, donne-moi la force d'être équitable, même envers cet homme... Apaise en moi, ô Hésus! ces bouillonnements de colère qui troubleraient mon jugement!
Mora, ayant entendu quelque bruit derrière la porte, l'ouvrit, et revint dire à sa maîtresse:
-- On annonce l'arrivée du capitaine Paul.
Victoria fit signe à Tétrik; il franchit le seuil en poussant un profond soupir, et en disant d'un accent pénétré:
-- Seigneur! Seigneur! dissipez l'aveuglement de mes ennemis... pardonnez-leur comme je leur pardonne...
La mère des camps, s'adressant à sa servante au moment où elle sortait sur les pas du chef de la Gaule:
-- Mora, j'ai la poitrine en feu... apporte-moi une coupe d'eau mélangée d'un peu de miel.
La servante fit un signe de tête empressé, puis elle disparut ainsi que Tétrik, resté pendant un instant au seuil de la porte.
-- Ah! mon frère! murmura Victoria avec accablement lorsque nous fûmes seuls, ma longue lutte avec cet homme m'a épuisée... la vue du mal me cause un abattement douloureux... je suis brisée; tiens, prends ma main, elle brûle!
-- L'insomnie, l'émotion, l'horreur longtemps contrainte que vous inspirait Tétrik, ont causé votre agitation fiévreuse... Prenez un peu de repos, ma soeur; je vais aller transcrire votre entretien avec cet homme... Ce soir, justice sera faite.
-- Tu as raison; il me semble que si je pouvais dormir, cela me soulagerait... Va, mon frère, ne quitte pas la maison...
-- Voulez-vous que j'envoie Sampso veiller près de vous?
-- Non... je préfère être seule: le sommeil me viendra plus facilement...
Mora parut à ce moment, portant une coupe pleine de breuvage, qu'elle offrit à sa maîtresse. Celle-ci prit le vase et en but le contenu avec avidité.
Laissant ma soeur de lait aux soins de sa servante, je remontai chez moi afin de relater fidèlement les paroles de Tétrik. Je terminais ce travail, commencé depuis deux heures, lorsque je vis entrer Mora, pâle, épouvantée.
-- Scanvoch, me dit-elle d'une voix haletante, venez... venez vite!... Laissez là cette écriture...
-- Qu'y a-t-il?
-- Ma maîtresse... malheur! malheur!... Venez vite!...
-- Victoria!... un malheur la menace? m'écriai-je en me dirigeant à la hâte vers l'appartement de ma soeur de lait, tandis que Mora, me suivant, disait:
-- Elle m'avait renvoyée pour être seule... Tout à l'heure je suis allée dans sa chambre... et alors... ô malheur!...
-- Achève...
-- Je l'ai vue sur son lit... les yeux ouverts... mais immobile et livide comme une morte...
Jamais je n'oublierai le spectacle affreux dont je fus frappé en entrant chez Victoria. Couchée tout étendue sur son lit, elle était, ainsi que me l'avait dit Mora, immobile et livide comme une morte. Ses yeux fixes, étincelants, semblaient retirés au fond de leur orbite; ses traits, douloureusement contractés, avaient la froide blancheur du marbre...
Une pensée me traversa l'esprit comme un éclair sinistre... Victoria mourait empoisonnée!...
-- Mora, m'écriai-je en me jetant à genoux auprès du lit de la mère des camps, envoie à l'instant chercher le druide médecin, et cours dire à Sampso de venir ici...
La servante disparut. Je saisis une des mains de Victoria déjà roidies et glacées, je la couvris de larmes en m'écriant:
-- Ma soeur! c'est moi... Scanvoch!...
-- Mon frère!... murmura-t-elle.
Et à entendre sa voix sourde, affaiblie, il me sembla qu'elle me répondait du fond d'un tombeau. Ses yeux, d'abord fixes, se tournèrent lentement vers moi. L'intelligence divine, qui avait jusqu'alors illuminé ce beau regard si auguste et si doux, paraissait éteinte. Cependant, peu à peu, la connaissance lui revint, et elle dit:
-- C'est toi... mon frère?... Je vais mourir...
Tournant alors péniblement la tête de côté et d'autre, comme si elle eût cherché quelque chose, elle reprit en tâchant de lever un de ses bras, qui retomba presque aussitôt pesamment sur sa couche:
-- Là, ce grand coffre, ouvre-le... tu y verras un coffret de bronze; apporte-le...
J'obéis et je déposai sur le lit un petit coffret de bronze assez lourd. Au même instant entrait Sampso, avertie par Mora.
-- Sampso, dit Victoria, prenez ce coffret, emportez-le chez vous... serrez-le soigneusement... Dans trois jours vous l'ouvrirez... la clef est attachée au couvercle...
Puis s'adressant à moi:
-- Tu as transcrit mon entretien avec Tétrik?
-- J'achevais ce travail lorsque Mora est accourue.
-- Sampso, portez ce coffret chez vous, à l'instant, et revenez aussitôt avec les parchemins sur lesquels Scanvoch a tout à l'heure écrit... Allez, il n'y a pas un instant à perdre.
Sampso obéit et sortit éperdue... Je restais seul avec Victoria.
-- Mon frère, me dit-elle, les moments sont précieux, ne m'interromps pas... Je me sens mourir; je crois deviner la main qui me frappe, sans savoir comment elle m'a frappée... Ce crime couronne une longue suite de forfaits ténébreux... Ma mort est à cette heure un grand danger pour la Gaule; il faut le conjurer... Tu es connu dans l'armée... on sait ma confiance en toi... Rassemble les officiers, les soldats... instruis-les des projets de Tétrik... Cet entretien, que tu as transcrit, je vais, si j'en ai la force, le signer, pour donner créance à tes paroles... La vie m'abandonne... Oh! que n'ai-je le temps de réunir ici, à mon lit de mort, les chefs de l'armée, qui, ce soir, entoureront mon bûcher... Sur ce bûcher, tu déposeras les armes de mon père, de mon époux et de Victorin, et aussi le berceau de mon petit- fils!...
-- Scanvoch! s'écria Sampso en entrant précipitamment dans la chambre, les parchemins, tu les avais laissés sur la table... ils n'y sont plus!...
-- C'est impossible! ai-je répondu stupéfait, il n'y a qu'un instant, ils y étaient encore.
-- Oui, je les y ai vus lorsque Mora est venue m'avertir du malheur qui nous menaçait, m'a dit Sampso; ils auront été dérobés en ton absence.
-- Ces parchemins dérobés? Oh! cela est funeste! murmura Victoria. Quelle main mystérieuse s'étend donc sur cette maison? Malheur! malheur à la Gaule!... Hésus! Dieu tout-puissant! tu m'appelles dans ces mondes inconnus d'où l'on plane peut-être sur ce monde que je quitte pour aller revivre ailleurs... Hésus! abandonnerais- je cette terre sans être rassurée sur l'avenir de mon pays tant aimé, avenir qui m'épouvante? Ô Tout-Puissant! que ton divin esprit m'éclaire à cette heure suprême! Hésus! m'as-tu entendue? ajouta Victoria d'une voix plus haute, et se dressant sur son séant, le regard inspiré. Que vois-je? est-ce l'avenir qui se dévoile à mes yeux?... Cette femme, si pâle, quelle est-elle?... Sa robe est ensanglantée... Sa couronne de feuilles de chêne, l'arbre sacré de la Gaule, est sanglante aussi... l'épée que tenait sa main virile est brisée à ses côtés... Un de ces sauvages franks, la tête ornée d'une couronne, tient cette noble femme sous ses genoux... Hésus! cette femme ensanglantée... c'est _la Gaule!_... ce barbare agenouillé sur elle... c'est un _roi frank!_... Encore du sang! un fleuve de sang! il entraîne dans son cours, à la lueur des flammes de l'incendie, des ruines et des milliers de cadavre!... Oh! cette femme... _la Gaule_, la voici encore, hâve, amaigrie, vêtue de haillons, portant au cou le collier de fer de la servitude; elle se traîne à genoux, écrasée sous un pesant fardeau... Le roi frank hâte, à coups de fouet, la marche de la Gaule esclave! Encore un torrent de sang... encore des cadavres... encore des ruines... encore des lueurs d'incendie... Assez! assez de débris! assez de massacres!... Ô Hésus! joies du ciel! s'écria Victoria, dont les traits semblèrent soudain rayonner d'une splendeur divine, la noble femme est debout! la voilà... je la vois, plus belle, plus fière que jamais... le front ceint d'une couronne de feuilles de chêne!... D'une main, elle tient une gerbe d'épis, de raisins et de fleurs... de l'autre, un drapeau surmonté du coq gaulois... elle foule d'un pied superbe les débris de son collier d'esclavage, la couronne des rois franks. Oui, cette femme, enfin libre, fière, glorieuse, féconde... c'est la Gaule!... Hésus! Hésus!... pitié pour elle...
Ces derniers mots épuisèrent les forces de Victoria: elle céda pourtant à un dernier élan d'exaltation, leva les yeux vers le ciel en croisant ses deux bras sur sa mâle poitrine, poussa un long gémissement et retomba sur sa couche funèbre...
La mère des camps, Victoria la Grande, était morte!...
J'avais, pendant qu'elle parlait, fait des efforts surhumains pour contenir mon désespoir; mais lorsque je la vis expirer, le vertige me saisit, mes genoux fléchirent, mes forces, ma pensée m'abonnèrent, et je perdis tout sentiment au moment où j'entendis un grand tumulte dans la pièce voisine, tumulte dominé par ces mots:
-- Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...
* * *
Pendant plusieurs jours, ta seconde mère, Sampso, mon enfant, me vit à l'agonie. Deux semaines environ s'étaient passées depuis la mort de Victoria, lorsque, pour la première fois, rassemblant et raffermissant mes souvenirs, j'ai pu m'entretenir avec Sampso de notre perte irréparable... Les derniers mots qui frappèrent mon oreille, lorsque, brisé de douleur, je perdais connaissance auprès du lit de ma soeur de lait, avaient été ceux-ci: -- Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...
En effet, Tétrik avait été, ou plutôt, parut avoir été empoisonné en même temps que Victoria. À peine arrivé dans la maison du général de l'armée, il sembla en proie à de cruelles souffrances; et lorsque, quinze jours après, je revins à la vie, on craignait encore pour les jours de Tétrik.
Je l'avoue, à cette nouvelle étrange, je restai stupéfait; ma raison se refusait à croire cet homme coupable d'un forfait dont il était lui-même une des victimes.
La mort de Victoria jeta la consternation dans la ville de Trèves, dans l'armée; plus tard, dans toute la nation. Les funérailles de l'auguste mère des camps semblaient être les funérailles de la Gaule; on y voyait le présage de nouveaux malheurs pour le pays... Le sénat gaulois décréta l'apothéose de Victoria; elle fut célébrée à Trèves, au milieu du deuil et des larmes de tous. La pompeuse solennité du culte druidique, le chant des bardes, donnèrent un imposant éclat à cette cérémonie funèbre... Pendant huit jours, Victoria, embaumée et couchée sur un lit d'ivoire, couverte d'un tapis de drap d'or, fut exposée à la vénération de tous les citoyens, qui se pressaient en foule dans la maison mortuaire, sans cesse envahie par cette armée du Rhin, dont Victoria était véritablement la mère. Enfin elle fut portée sur un bûcher, selon l'antique usage de nos pères: les parfums fumèrent dans les rues de Trèves, sur le passage du cortège, suivi de toute l'armée, précédé des bardes chantant sur leurs harpes d'or les louanges de cette femme illustre; puis, le bûcher mis en feu, elle disparut au milieu des flammes étincelantes.
Une médaille, frappée le jour même de la cérémonie funèbre, représente, d'un côté, la tête de l'héroïne gauloise, casquée comme Minerve, et de l'autre, un aigle aux ailes éployées, s'élançant dans l'espace, l'oeil fixé sur le soleil, symbole de la foi druidique... L'âme, abandonnant ce monde-ci, ne va-t-elle pas revêtir un corps nouveau dans les mondes inconnus?... Au revers de cette médaille fut gravée la formule ordinaire: _Consécration_, accompagnée de ces mots:
VICTORIA, EMPEREUR
La Gaule, par cette appellation virile, immortalisait ainsi, dans son enthousiasme, la glorieuse mère des camps, en lui décernant un titre qu'elle avait toujours refusé pendant sa vie, vie aussi modeste que sublime, consacrée tout entière à son père, à son époux, à son fils, à la gloire et au salut de la patrie!...
Ma perplexité était profonde: l'empoisonnement de Tétrik, luttant encore, disait-on, contre la mort; la disparition du parchemin contenant l'entretien de ce traître avec Victoria, parchemin qu'elle n'avait pu d'ailleurs signer avant de mourir, rendait très-difficile, sinon impossible, l'accusation que moi, soldat obscur, je devais porter contre Tétrik, survivant et chef souverain de la Gaule, souveraineté d'autant plus imposante, qu'elle n'était plus balancée par l'immense influence de la mère des camps. J'attendis, pour me déterminer à une résolution dernière, que mon esprit, ébranlé par de terribles secousses, eût repris sa fermeté.
Sampso, trois jours après la mort de Victoria, et selon ses dernières volontés, ouvrit le coffret qu'elle lui avait remis... Ma femme y trouva une touchante et dernière preuve de la sollicitude de ma soeur de lait; un parchemin contenait ces mots, écrits de sa main:
«_Nous ne nous séparerons qu'à la mort_, avons-nous dit souvent, mon bon frère Scanvoch: c'est ton désir, c'est le mien; mais si je dois aller revivre avant toi dans ces mondes inconnus où nous nous retrouverons un jour, heureuse je serais de penser que tu iras attendre en Bretagne, berceau de ta famille, le jour de notre rencontre _ailleurs qu'ici_.
«La conquête romaine avait dépouillé ta race de ses champs paternels. La Gaule, redevenue libre, a dû légitimement revendiquer, au nom du droit ou par la force, l'héritage de ses enfants sur les descendants des Romains. Je ne sais quel sera l'état de notre pays lorsque nous serons séparés; quoi qu'il arrive, tu pourras revendiquer ton légitime héritage par trois moyens: le droit, l'argent ou la force... Tu as le droit, tu as la force, tu as l'argent... car tu trouveras dans ce coffret une somme suffisante pour racheter, au besoin, les champs de ta famille, et vivre désormais heureux et libre près des pierres sacrées de Karnak, témoins de la mort héroïque de ton aïeule Hêna, _la vierge de l'île de Sên_.
«Tu m'as souvent montré les pieuses reliques de ta famille... je veux y ajouter un souvenir... Tu trouveras dans ce coffret une _alouette_ en bronze doré: je portais cet ornement à mon casque le jour de la bataille de Riffenël, où j'ai vu mon fils Victorin faire ses premières armes... Garde, et que ta race conserve aussi ce souvenir de fraternelle amitié; il t'est laissé par ta soeur de lait Victoria; elle est de ta famille... n'a-t-elle pas bu le lait de ta vaillante mère?...
«À l'heure où tu liras ceci, mon bon frère Scanvoch, je revivrai ailleurs, auprès de ceux-là que j'ai aimés...
«Continue d'être fidèle à la Gaule et à la foi de nos pères... Tu t'es montré digne de ta race; puissent ceux de ta descendance être dignes de toi, et écrire sans rougir l'histoire de leur vie, ainsi que l'a voulu ton aïeul _Joël, le brenn de la tribu de Karnak..._
«VICTORIA.»
Ai-je besoin de te dire, mon enfant, combien je fus touché de tant de sollicitude?... J'étais alors plongé dans un morne désespoir et absorbé par la crainte des graves événements qui pouvaient suivre la mort de Victoria. Je restai presque insensible à l'espoir de retourner prochainement en Bretagne pour y finir mes jours dans les mêmes lieux où avaient vécu mes aïeux. Ma santé complètement rétablie, je me rendis chez le général commandant l'armée du Rhin: vieux soldat, il devait comprendre mieux que personne les suites funestes de la mort de Victoria. Je m'ouvris à lui sur les projets de Tétrik; je dis aussi les soupçons que m'avait inspirés l'empoisonnement de ma soeur de lait... Telle fut la réponse du général:
-- Les crimes, les desseins, dont tu accuses Tétrik sont si monstrueux, ils prouveraient une âme si infernale, que j'y croirais à peine, m'eussent-ils été attestés par Victoria, notre auguste mère, à jamais regrettée. Tu es, Scanvoch, un brave et honnête soldat; mais ta déposition ne suffit pas pour traduire le chef de la Gaule devant le sénat et l'armée... D'ailleurs, Tétrik est mourant; son empoisonnement même prouve jusqu'à l'évidence qu'il est innocent de la mort de Victoria; tu serais donc le seul à accuser le chef de la Gaule, que chacun a aimé et vénéré jusqu'ici, parce qu'il s'est toujours comporté comme le premier sujet de Victoria, la véritable impératrice de la Gaule... Crois- moi, Scanvoch, raffermis tes esprits ébranlés par la mort de cette femme auguste... Ta raison, peut-être égarée par ce coup désastreux, prend sans doute de vagues appréhensions pour des réalités. Tétrik a, jusqu'ici, sagement gouverné le pays, grâce aux conseils de notre bien-aimée mère; s'il meurt, il aura nos regrets; s'il survit au crime mystérieux dont il a été victime, nous continuerons d'honorer celui qui fut jadis désigné à notre choix par Victoria la Grande.
Cette réponse du général me prouva que jamais je ne pourrais faire partager au sénat, à l'armée, si prévenus en faveur du chef de la Gaule, mes soupçons et ma conviction à moi, soldat obscur.
Tétrik ne mourut pas: son fils accourut à Trèves, sachant le danger que courait son père... Celui-ci, convalescent, s'entretint longuement avec les sénateurs et les chefs de l'armée; il manifesta, au sujet de la mort de Victoria, une douleur si profonde, et en apparence si sincère; il honora si pieusement sa mémoire par une cérémonie funèbre, où il glorifia la femme illustre dont la main toute-puissante l'avait, disait-il, si longtemps soutenu, et à laquelle il s'enorgueillissait d'avoir dû son élévation; son chagrin parut enfin si déchirant lorsque, pâle, affaibli, fondant en larmes, s'appuyant au bras de son fils, il se traîna, chancelant, à la triste solennité dont je parle, qu'il s'acquit plus étroitement encore l'affection du peuple et de l'armée par ces derniers hommages rendus aux cendres de Victoria.
Je compris, dès lors, combien il serait vain de renouveler mes accusations contre Tétrik. Navré de voir les destinées de la Gaule entre les mains d'un homme que je savais un traître, je me décidai à quitter Trèves avec toi, mon enfant, et Sampso, ta seconde mère, afin d'aller chercher en Bretagne, notre pays natal, quelque consolation à mes chagrins.