L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 16

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J'habitais donc la maison de Victoria dans la ville de Trèves: le jour venait de se lever, je m'occupais de quelques écritures pour la mère des camps, car j'avais conservé mes fonctions près d'elle, j'ai vu entrer chez moi sa servante de confiance, nommée _Mora_; elle était née, disait-elle, en Mauritanie, d'où lui venait son nom de Mora; elle avait, ainsi que les habitants de ce pays, le teint bronzé, presque noir, comme celui des nègres; cependant, malgré la sombre couleur de ses traits, elle était jeune et belle encore. Depuis quatre ans (remarque cette date, mon enfant), depuis quatre ans que Mora servait ma soeur de lait, elle avait gagné son affection par son zèle, sa réserve et son dévouement qui semblait à toute épreuve: parfois Victoria, cherchant quelque distraction à ses chagrins, demandait à Mora de chanter, car sa voix était remarquablement pure; elle savait des airs d'une mélancolie douce et étrange. Un des officiers de l'armée était allé jusqu'au Danube; il nous dit un jour, en écoutant Mora, qu'il avait déjà entendu ces chants singuliers dans les montagnes de Hongrie. More parut fort surprise, et répondit qu'elle avait appris tout enfant, dans son pays de Mauritanie, les mélodies qu'elle nous répétait.

-- Scanvoch, me dit Mora en entrant chez moi, ma maîtresse désire vous parler.

-- Je te suis, Mora.

-- Un mot auparavant, je vous prie.

-- Que veux-tu?

-- Vous êtes l'ami, le frère de lait de ma maîtresse... ce qui la touche vous touche...

-- Sans doute... qu'y a-t-il?

-- Hier, vous, avez quitté ma maîtresse après avoir passé la soirée près d'elle avec votre femme et votre enfant...

-- Oui... et Victoria s'est retirée pour se reposer...

-- Non... car peu de temps après votre départ j'ai introduit près d'elle un homme enveloppé d'un manteau. Après un entretien, qui a duré presque la moitié de la nuit, avec cet inconnu, ma maîtresse, au lieu de se coucher, a été si agitée, qu'elle s'est promenée dans sa chambre jusqu'au jour.

-- Quel est cet homme? me suis-je dit tout haut dans le premier moment de ma surprise; car Victoria n'avait pas d'habitude de secrets pour moi. Quel mystère?

Mora, croyant que je l'interrogeais, indiscrétion dont je me serais gardé par respect pour Victoria, me répondit:

-- Après votre départ, Scanvoch, ma maîtresse m'a dit: «Sors par le jardin; tu attendras à la petite porte... on y frappera d'ici à peu de temps; un homme en manteau gris se présentera... tu l'introduiras ici... et pas un mot de cette entrevue à qui que ce soit...»

-- Ce secret, Mora, tu aurais dû me le taire...

-- Peut-être ai-je tort de ne pas garder le silence, même envers vous, Scanvoch, l'ami dévoué, le frère de ma maîtresse; mais elle m'a paru si agitée après le départ de ce mystérieux personnage, que j'ai cru devoir tout vous dire... Puis, enfin, autre chose encore m'a décidée à m'adresser à vous...

-- Achève...

-- Cet homme, je l'ai reconduit à la porte du jardin...

Je marchais à quelques pas devant lui... Sa colère était si grande, que je l'ai entendu murmurer de menaçantes paroles contre ma maîtresse; cela surtout m'a déterminée à lui désobéir au sujet du secret qu'elle m'avait recommandé...

-- As-tu dit à Victoria que cet homme l'avait menacée?

-- Non... car à peine j'étais de retour auprès d'elle, qu'elle m'a ordonné d'un ton brusque... elle, toujours si douce pour moi, de la laisser seule... Je me suis retirée dans une chambre voisine... et jusqu'à l'aube, où ma maîtresse s'est jetée toute vêtue sur son lit, je l'ai entendue marcher avec agitation... J'ai cependant longtemps hésité avant de me décider à ces révélations, Scanvoch, mais lorsque tout à l'heure ma maîtresse m'a appelée pour m'ordonner de vous aller quérir, je n'ai pas regretté ce que j'ai fait... Ah! si vous l'aviez vue! comme elle était pâle et sombre!...

Je me rendis chez Victoria très-inquiet... Je fus douloureusement frappé de l'expression de ses traits... Mora ne m'avait pas trompé.

Avant de continuer ce récit, et pour t'aider à le comprendre, mon enfant, il me faut te donner quelques détails sur une disposition particulière de la chambre de Victoria... Au fond de cette vaste pièce se trouvait une sorte de cellule fermée par d'épais rideaux d'étoffe; dans cette cellule, où ma soeur de lait se retirait souvent pour regretter ceux qu'elle avait tant aimés, se trouvaient, au-dessus des symboles sacrés de notre foi druidique, les casques et les épées de son père, de son époux et de Victorin; là aussi se trouvait, chère et précieuse relique... le berceau du petit-fils de cette femme tant éprouvée par le malheur...

Victoria vint à moi et me dit d'une voix altérée:

-- Frère... pour la première fois de ma vie j'ai eu un secret pour toi... frère... pour la première fois de ma vie je vais user de ruse et de dissimulation...

Puis, me prenant la main, -- la sienne était brûlante, fiévreuse, -- elle me conduisit vers la cellule, écarta les rideaux épais qui la fermaient, et ajouta:

-- Les moments sont précieux; entre dans ce réduit, restes-y muet, immobile... et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout à l'heure... Je te cache là d'avance pour éloigner tout soupçon...

Les rideaux de la cellule se refermèrent sur moi; je restai dans l'obscurité pendant quelque temps; je n'entendis que le pas de Victoria sur le plancher; elle marchait avec agitation. J'étais dans cette cachette depuis une demi-heure peut-être, lorsque la porte de la chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix dit ces mots:

-- Salut à Victoria la Grande.

C'était la voix de Tétrik, toujours mielleuse et insinuante. L'entretien suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle me l'avait recommandé, je n'en ai pas oublié une parole, car dans la journée même je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je sentais toute la gravité de cette conversation, et parce que cette mesure m'était commandée par une circonstance que tu apprendras bientôt.

-- Salut à Victoria la Grande, avait dit l'ancien gouverneur de Gascogne.

-- Salut à vous, Tétrik.

-- La nuit vous a-t-elle, Victoria, porté conseil?

-- Tétrik, répondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui contrastait avec l'agitation où je venais de la voir plongée, Tétrik, vous êtes poète?

-- À quel propos, je vous prie, cette question?

-- Enfin... vous faites des vers?

-- Il est vrai... je cherche parfois dans la culture des lettres quelque distraction aux soucis des affaires d'État... et surtout aux regrets éternels que m'a laissés la mort de notre glorieux et infortuné Victorin... auquel je survis contre mon attente... Je vous l'ai souvent répété, Victoria... en nous entretenant de ce jeune héros... que j'aimais aussi paternellement que s'il eût été mon enfant... J'avais~ deux fils, il ne m'en reste qu'un... Je suis poète, dites-vous? hélas! je voudrais être l'un de ces génies qui donnent l'immortalité à ceux qu'ils chantent... Victorin vivrait dans la postérité comme il vit dans le coeur de ceux qui le regrettent! Mais à quoi bon me parler de mes vers... à propos de l'important sujet qui me ramène auprès de vous?

-- Comme tous les poètes... vous relisez plusieurs fois vos vers afin de les corriger?

-- Sans doute... mais...

-- Vous les oubliez, si cela se peut dire, à cette fin qu'en les lisant de nouveau vous soyez, frappé davantage de ce qui pourrait blesser votre esprit et votre oreille?

-- Certes, après avoir d'inspiration écrit quelque ode, il m'est parfois arrivé de laisser, ainsi que l'on dit, _dormir ces vers_ pendant plusieurs mois; puis, les relisant, j'étais choqué de choses qui m'avaient d'abord échappé. Mais encore une fois, Victoria, il n'est pas question de poésie...

-- Il y a un grand avantage en effet à laisser ainsi dormir des idées et à les reprendre ensuite, répondit ma soeur de lait avec un sang-froid dont j'étais de plus en plus étonné. Oui, cette méthode est bonne; ce qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous avait pas d'abord blessé... nous blesse parfois, alors que l'inspiration s'est refroidie... Si cette épreuve est utile pour un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas être plus utile encore lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la vie?...

-- Victoria... je ne vous comprends pas.

-- Hier, dans la journée, j'ai reçu de vous une lettre conçue en ces termes:

«Ce soir, je serai à Trèves à l'insu de tous; je vous adjure au nom des plus grands intérêts de notre chère patrie, de me recevoir en secret, et de ne parler à personne, pas même à votre ami et frère Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre réponse à la porte du jardin de votre maison.»

-- Et cette entrevue... vous me l'avez accordée, Victoria... Malheureusement pour moi, elle n'a pas été décisive, et au lieu de retourner à Mayence sans que ma venue ait été connue dans cette ville, j'ai été forcé de rester aujourd'hui, puisque vous avez remis à ce matin la réponse et la résolution que j'attends de vous.

-- Cette résolution, je ne saurais vous la faire connaître avant d'avoir soumis votre proposition à l'épreuve dont nous parlions tout à l'heure.

-- Quelle épreuve?

-- Tétrik, j'ai laissé dormir... ou plutôt j'ai dormi avec vos offres, faites-les moi de nouveau... Peut-être alors ce qui m'avait blessée... ne me blessera plus... peut-être ce qui ne m'avait pas choquée me choquera-t-il...

-- Victoria, vous, si sérieuse, plaisanter en un pareil moment!...

-- Celle-là qui, avant d'avoir à pleurer son père et son époux, son fils et son petit-fils, souriait rarement... celle-là ne choisit pas le temps d'un deuil éternel pour plaisanter... croyez- moi, Tétrik...

-- Cependant...

-- Je vous le répète, vos propositions d'hier m'ont paru si extraordinaires... elles ont soulevé dans mon esprit tant d'indécision, tant d'étranges pensées, qu'au lieu de me prononcer sous le coup de ma première impression... je veux tout oublier et vous entendre encore, comme si pour la première fois vous me parliez de ces choses.

-- Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une décision toujours si prompte, si sûre, ne m'avaient pas habitué, je l'avoue, à ces tempéraments.

-- C'est que jamais, dans ma vie, déjà longue, je n'ai eu à me décider sur des questions de cette gravité.

-- De grâce, rappelez-vous qu'hier...

-- Je ne veux rien me rappeler... Pour moi, notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... Il est minuit, Mora vient d'aller vous quérir à la porte du jardin; elle vous a introduit près de moi: vous parlez, je vous écoute...

-- Victoria...

-- Prenez garde... si vous me refusez, je vous répondrai peut-être selon ma première impression d'hier... et, vous le savez, Tétrik, lorsque je me prononce... c'est toujours d'une manière irrévocable...

-- Votre première impression m'est donc défavorable? s'écria-t-il avec un accent rempli d'anxiété. Oh! ce serait un grand malheur!

-- Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit réparable...

-- Qu'il en soit ainsi que vous le désirez, Victoria... bien qu'une pareille singularité de votre part me confonde... Vous le voulez? soit... Notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... je vous revois en ce moment pour la première fois après une assez longue absence, quoiqu'une fréquente correspondance ait toujours eu lieu entre nous, et je vous dis ceci: Il y a cinq ans, frappé au coeur par la mort de Victorin... mort à jamais funeste, qui emportait avec elle mes espérances pour le glorieux avenir de la Gaule!... j'étais mourant en Italie, à Rome, où mon fils m'avait accompagné... Ce voyage, selon les médecins, devait rétablir ma santé; ils se trompaient: mes maux empiraient... Dieu voulut qu'un prêtre chrétien me fût secrètement amené par un de mes amis récemment converti... La foi m'éclaira et, en m'éclairant, elle fit un miracle de plus, elle me sauva de la mort... Je revins à une vie pour ainsi dire nouvelle, avec une religion nouvelle... Mon fils abjura comme moi, mais en secret, les faux dieux que nous avions jusqu'alors adorés... À cette époque, je reçus une lettre de vous, Victoria; vous m'appreniez le meurtre de Marion: guidé par vous, et selon mes prévisions, il avait sagement, gouverné la Gaule... Je restai anéanti à cette nouvelle, aussi désespérante qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intérêts les plus sacrés du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous, n'était capable, sinon moi, de remplacer Marion... Vous alliez plus loin: moi seul, dans l'ère nouvelle et pacifique qui s'ouvrait pour notre pays, je pouvais, en le gouvernant, combler sa prospérité; vous faisiez un véhément appel à ma vieille amitié pour vous, à mon dévouement à notre patrie... Je quittai Rome avec mon fils; un mois après j'étais auprès de vous, à Mayence; vous me promettiez votre tout-puissant appui auprès de l'armée, car vous étiez ce que vous êtes encore aujourd'hui, la mère des camps... Présenté par vous à l'armée, je fus acclamé par elle... Oui, grâce à vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie n'avais touché l'épée, je fus, chose unique jusqu'alors, acclamé chef unique de la Gaule, puisque vous déclariez fièrement de ce jour à l'empereur que la Gaule, désormais indépendante, n'obéirait qu'à un seul chef gaulois librement élu... L'empereur, engagé dans sa désastreuse guerre d'Orient contre la reine Zénobie, votre héroïque émule, l'empereur céda... Seul, je gouvernai notre pays. Ruper, vieux général éprouvé dans les guerres du Rhin, fut chargé du commandement des troupes; l'armée, dans sa constante idolâtrie pour vous, voulut vous conserver au milieu d'elle... Moi, je m'occupai de développer en Gaule les bienfaits de la paix... Toujours secrètement fidèle à la foi chrétienne, je ne crus pas politique de la confesser publiquement; je vous ai donc caché à vous-même, Victoria, jusqu'à aujourd'hui, ma conversion à la religion dont le pape est à Rome. Depuis cinq ans la Gaule, prospère au dedans, est respectée au dehors; j'ai établi le siège de mon gouvernement et du sénat à Bordeaux, tandis que vous restiez au milieu de l'armée qui couvre nos frontières, prête à repousser, soit de nouvelles invasions des Franks, soit les Romains, s'ils voulaient maintenant attenter à notre complète indépendance si chèrement reconquise... Vous le savez, Victoria, je me suis toujours inspiré de votre haute sagesse, soit en venant souvent vous visiter à Trèves, depuis que vous avez quitté Mayence, soit en correspondant journellement avec vous sur les affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et je suis fier de reconnaître cette vérité: votre main toute-puissante m'a seule élevé au pouvoir, seule elle m'y soutient... Oui, du fond de sa modeste maison de Trèves, la mère des camps est de fait impératrice de la Gaule... et moi, malgré le pouvoir dont je jouis, je suis, et je m'en honore, Victoria, je suis votre premier sujet... Ce rapide regard sur le passé était indispensable pour établir nettement la position présente... Ainsi que je vous l'ai dit hier, veuillez-vous le rappeler...

-- Je ne me souviens plus d'hier... Poursuivez, Tétrik...

-- La déplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de Marion, vous prouvent la funeste fragilité des pouvoirs électifs... Cette idée n'est pas, vous le savez, nouvelle chez moi... J'étais autrefois venu à Mayence afin de vous engager à acclamer l'enfant de Victorin l'héritier de son père... Dieu a voulu qu'un crime affreux ruinât ce projet auquel vous eussiez peut-être consenti plus tard...

-- Continuez...

-- La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse armée vous est dévouée plus qu'elle ne l'a jamais été à aucun général, elle impose à nos ennemis; notre beau pays, pour atteindre à son plus haut point de prospérité, n'a plus besoin que d'une chose, la stabilité; en un mot, il lui faut une autorité qui ne soit plus livrée au caprice d'une élection intelligente aujourd'hui, stupide demain; il nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus personnifié dans un homme toujours à la merci du soulèvement militaire de ceux qui l'ont élu, ou du poignard d'un assassin. L'institution monarchique, basée non sur un homme, mais sur un principe, existait en Gaule il y a des siècles; elle peut seule aujourd'hui donner à notre pays la force, la prospérité, qui lui manquent... La monarchie, vous disais-je hier, Victoria, seule, vous pouvez la rétablir en Gaule: je viens vous en offrir les moyens, guidé par mon fervent amour pour mon pays...

-- C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de nouveau, Tétrik...

-- Ainsi, vous exigez...

-- Rien n'a été dit hier... parlez...

-- Victoria, vous disposez de l'armée... moi, je gouverne le pays; vous m'avez fait ce que je suis... j'ai plaisir à vous le répéter... vous êtes au vrai l'impératrice de la Gaule, et moi, votre premier sujet... Unissons-nous dans un but commun pour assurer à jamais l'avenir de notre glorieuse patrie; unissons, non pas nos corps, je suis vieux... vous êtes belle et jeune encore, Victoria... mais unissons nos âmes devant un prêtre de la religion nouvelle, dont le pape est à Rome... Embrassez le christianisme, devenez mon épouse devant Dieu... et proclamez-nous, vous, impératrice, moi, empereur des Gaules... L'armée n'aura qu'une voix pour vous élever au trône... vous régnerez seule et sans partage... Quant à moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition, et, malgré mon vain titre d'empereur, je continuerai d'être votre premier sujet... Seulement, il sera, je crois, très-politique d'adopter mon fils comme successeur au trône; il est en âge d'être marié; nous choisirons pour lui une alliance souveraine... j'ai déjà mes vues... et la monarchie des Gaules est à jamais fondée... Voilà, Victoria, ce que je vous proposais hier... voilà ce que je vous propose aujourd'hui... Je vous ai, selon votre désir, exposé de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez ce plan, fruit de longues années de méditation, d'expérience... et la Gaule marche à la tête des nations du monde...

Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de son parent... Elle reprit, toujours calme:

-- J'ai été sagement inspirée en voulant vous entendre une seconde fois, Tétrik... Et d'abord, dites-moi, vous avez abjuré pour la religion nouvelle l'antique foi de nos pères? La Gaule, presque tout entière, est cependant restée fidèle à la foi druidique.

-- Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrète; mais si, acceptant mon offre, vous abjuriez aussi votre idolâtrie lors de notre mariage, je confesserais très-haut ma nouvelle croyance; et, très-probablement, votre conversion, à vous, Victoria, l'idole de notre peuple, entraînerait la conversion des trois quarts du pays.

-- Dites-moi, Tétrik, vous avez abjuré la croyance de nos pères pour la foi nouvelle, pour l'Évangile prêché par ce jeune homme de Nazareth, crucifié à Jérusalem il y a plus de deux siècles... À cette foi nouvelle, vous croyez sans doute?

-- L'aurais-je embrassée sans cela?

-- Cet Évangile, je l'ai lu... Une aïeule de Scanvoch a assisté aux derniers jours de Jésus, l'ami des esclaves et des affligés... Or, dans les tendres et divines paroles du jeune maître de Nazareth, je n'ai trouvé que des exhortations au renoncement des richesses, à l'humilité, à l'égalité parmi les hommes... et voici que, fervent et nouveau converti, vous rêvez la royauté...

-- Un mot, Victoria...

-- Durant sa vie, le jeune docteur de Nazareth disait: «Le maître n'est pas plus que le disciple... l'esclave est autant que son seigneur...» Il se disait fils de Dieu, de même que notre foi druidique nous apprend que nous sommes tous fils d'un même Dieu...

-- Pris en un sens absolu, l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus- Christ ne serait, vous l'avouerez, qu'une machine d'éternelle rébellion du pauvre contre le riche, du serviteur contre son maître, du peuple contre ses chefs, la négation enfin de toute autorité; tandis que les religions, au contraire, doivent rendre l'autorité plus puissante, plus redoutable...

-- Je sais cela... Nos druides, au temps de leur barbarie primitive, et avant de devenir les plus sublimes des hommes, se sont aussi rendus redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils les frappaient de terreur et les écrasaient sous leur pouvoir; mais-le jeune maître de Nazareth a flétri ces fourberies atroces en disant avec indignation: «Vous voulez faire porter aux hommes des fardeaux écrasants, que vous ne touchez pas, vous, prêtres du bout du doigt...»

-- La raison d'État passe avant les principes... Rien de plus périlleux, Victoria, que d'abandonner la nomination d'un chef politique ou religieux au brutal caprice d'une élection populaire... L'intérêt du présent et de l'avenir vous fait donc une loi d'accepter mes offres... Je me résume: Prenez-moi pour époux; embrassez, comme moi, la foi nouvelle; faites-nous proclamer par l'armée, vous et moi, empereur et impératrice; adoptez mon fils et sa postérité... La Gaule, à notre exemple, se fait tout entière chrétienne; et, soutenus par les prêtres et les évêques, nous possédons l'autorité la plus souveraine, la plus absolue, dont aient jamais joui un empereur et une impératrice!...

Soudain la voix de Victoria, jusqu'alors calme et contenue, éclata indignée, menaçante:

-- Tétrik! vous me proposez là un pacte sacrilège... tyrannique... infâme!

-- Victoria, que signifie?...

-- Hier, je vous croyais insensé..., aujourd'hui, que vous m'avez ouvert les profondeurs de votre âme infernale... je vous crois un monstre d'ambition et de scélératesse!...

-- Moi! grand Dieu!

-- Vous!... Oh! à cette heure le passé éclaire pour moi le présent, et le présent l'avenir... Béni soyez-vous, ô Hésus!... Je n'étais pas seule à entendre cet effrayant complot!...

-- Que dites-vous?

-- Vous m'avez inspiré, ô Hésus! et j'ai voulu avoir un témoin caché, qui affirmerait au besoin la réalité de ce projet monstrueux... car ma parole elle-même... non, la parole de Victoria ne serait pas crue si elle dévoilait tant d'horreurs!... Viens, mon frère... viens, Scanvoch!...

À cet appel de Victoria, je m'écriai:

-- Ma soeur... je ne dis plus comme autrefois: Je soupçonne cet homme!... je dis: J'accuse le criminel!

-- Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'accusez, Scanvoch, reprit Tétrik avec un impérieux dédain, ce n'est pas d'aujourd'hui que ces folles accusations sont tombées devant mon mépris...

-- Je te soupçonnais autrefois, Tétrik, lui dis-je, d'avoir, par tes machinations ténébreuses, amené la mort de Victorin et celle de son fils au berceau... Aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de cette horrible trame!...

-- Prends garde, dit Tétrik pâle, sombre, menaçant, prends garde, mon pouvoir est grand...

-- Mon frère, me dit Victoria, ta pensée est la mienne... Parle sans crainte... moi aussi j'ai un grand pouvoir...

-- Tétrik, je te soupçonnais autrefois d'avoir tuer Marion... aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de ce crime!...

-- Malheureux insensé! où sont les preuves de ce que tu as l'audace d'avancer?...

-- Oh! je le sais... tu es prudent et habile autant que patient, tu brises tes instruments dans l'ombre après t'en être servi.

-- Ce sont des mots, reprit Tétrik avec un calme glacial; mais les preuves où sont-elles?...

-- Les preuves, s'écria Victoria, elles sont dans tes propositions sacrilèges... Écoute, Tétrik, voici la vérité: tu as conçu le projet d'être empereur héréditaire de la Gaule longtemps avant la mort de Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils comme héritier du pouvoir de son père était à la fois un leurre destiné à me tromper sur tes desseins et un premier pas dans la voie que tu poursuivais...

-- Victoria, la passion vous égare. Quel maladroit ambitieux j'aurais été, moi, voulant arriver un jour à l'empire héréditaire... vous conseiller de faire décerner ce pouvoir à votre race...

-- Le principe était accepté par l'armée: l'hérédité du pouvoir reconnue pour l'avenir; tu te débarrassais ensuite de mon fils et de mon petit-fils, ce que tu as fait...

-- Moi...