L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 15

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La cendre du bûcher de Victorin et de son fils fut pieusement recueillie par Victoria dans une urne d'airain; elle fut placée sous un marbre tumulaire avec cette simple et touchante inscription:

_Ici reposent les deux Victorin!_

Le soir de ce jour, où les deux bohémiennes de Hongrie avaient disparu, Tétrik quitta Mayence après avoir échangé avec Victoria les plus touchants adieux. Le capitaine Marion, présenté aux troupes par la mère des camps, fut acclamé chef de la Gaule et général de l'armée. Ce choix n'avait rien de surprenant, et d'ailleurs, proposé par Victoria, dont l'influence avait pour ainsi dire encore augmenté depuis la mort de son fils et de son petit-fils, il devait être accepté. La bravoure, le bon sens, la sagesse de Marion, étaient d'ailleurs depuis longtemps connus et aimés des soldats. Le nouveau général, après son acclamation, prononça ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un historien contemporain:

«Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le métier que j'ai fait dans ma jeunesse: me blâme qui voudra; oui, qu'on me reproche tant qu'on voudra d'avoir été forgeron, pourvu que l'ennemi reconnaisse que j'ai forgé pour sa ruine; mais, à votre tour, mes bons camarades, n'oubliez jamais que le chef que vous venez de choisir n'a su et ne saura jamais tenir que l'épée.»

* * *

Marion, doué d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme, recherchant sans cesse les conseils de Victoria, gouverna sagement, et s'attacha l'armée, jusqu'au jour où, deux mois après son acclamation, il fut victime d'un crime horrible. Les circonstances de ce crime, il me faut te les raconter, mon enfant, car elles se rattachent à la trame sanglante qui devait un jour envelopper presque tous ceux que j'aimais et que je vénérais.

Deux mois s'étaient donc écoulés depuis la funeste nuit où ma femme Ellèn, Victorin et son fils avaient perdu la vie. Le séjour de ma maison m'était devenu insupportable; de trop cruels souvenirs s'y rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer chez elle avec Sampso, qui te servait de mère.

-- Me voici maintenant seule au monde, et séparée de mon fils et de mon petit-fils jusqu'à la fin de mes jours... me dit ma soeur de lait. Tu le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se concentraient sur ces deux êtres si chers à mon coeur; ne me laisse pas seule... Toi, ton fils et Sampso, venez habiter avec moi; vous m'aiderez à porter le poids de mes chagrins...

J'hésitai d'abord à accepter l'offre de Victoria... Par nue fatalité terrible, j'avais tué son fils; elle savait, il est vrai, que malgré la grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais épargné sa vie, si je l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les regrets que me causait ce meurtre involontaire et cependant légitime... mais enfin, affreux souvenir pour elle! j'avais tué son fils... et je craignais que, malgré son voeu de m'avoir près d'elle, que, malgré la force et l'équité de son âme, ma présence désirée dans le premier moment de sa douleur ne lui devînt bientôt cruelle et à charge; mais je dus céder aux instances de Victoria; et plus lard Sampso me disait souvent:

-- Hélas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si tendrement de Victorin avec sa mère, qui à son tour vous parle d'Ellèn, ma pauvre soeur, en termes si touchants, je comprends et j'admire, ainsi que tous ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord m'avait semblé impossible, votre rapprochement à vous, les deux survivants de ces victimes de la fatalité...

Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi des intérêts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu décider le capitaine Marion à accepter le poste éminent dont il se montrait de plus en plus digne; elle écrivit plusieurs fois en ce sens à Tétrik. Il avait quitté le gouvernement de la province de Gascogne pour se retirer avec son fils, alors âgé de vingt ans environ, dans une maison qu'il possédait près de Bordeaux, cherchant, disait-il, dans la poésie une sorte de distraction aux chagrins que lui causait la mort de Victorin et de son fils. Il avait composé des vers sur ces cruels événements; rien de plus touchant, en effet, qu'une ode écrite par Tétrik à ce sujet sous ce titre _les Deux Victorin_, et envoyée par lui à Victoria. Les lettres qu'il lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement de Marion furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles exprimaient d'une façon à la fois si simple, si délicate, si attendrissante, son affection et ses regrets, que l'attachement de ma soeur de lait pour son parent s'augmenta de jour en jour. Moi- même je partageai la confiance aveugle qu'elle ressentait pour lui, oubliant ainsi mes soupçons par deux fois éveillés contre Tétrik, et d'ailleurs ces soupçons avaient dû tomber devant la réponse d'Eustache, interrogé par moi sur ce soldat, mon mystérieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit- fils de Victoria.

-- Chargé par le capitaine Marion de lui désigner, pour votre escorte, un homme sûr, m'avait répondu Eustache, je choisis un cavalier nommé Bertal; il reçut l'ordre d'aller vous attendre à la porte de Mayence. La nuit venue, je quittai, malgré la consigne, l'avant-poste du camp pour me rendre secrètement à la ville. Je me dirigeais de ce côté, lorsque, sur les bords du fleuve, j'ai rencontré ce soldat à cheval; il allait vous rejoindre; je lui ai demandé de garder le silence sur notre rencontre, s'il trouvait en chemin quelque camarade; il a promis de se taire; je l'ai quitté. Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de Mayence, où j'avais passé une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir à moi; il était à pied, il fuyait éperdu la juste fureur de nos camarades. Apprenant par lui-même l'horrible crime dont il osait se glorifier, je l'ai tué... Voilà tout ce que je sais de ce misérable...

Loin de s'éclaircir, le mystère qui enveloppait cette nuit sinistre s'obscurcit encore. Les bohémiennes avaient disparu, et tous les renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route, et plus tard l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant, s'accordèrent cependant à représenter cet homme comme un brave et honnête soldat, incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et que l'on ne peut expliquer que par l'ivresse ou une folie furieuse.

Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis deux mois la Gaule à la satisfaction de tous. Un soir, peu de temps avant le coucher du soleil, espérant trouver quelque distraction à mes chagrins, j'étais allé me promener dans un bois, à peu de distance de Mayence. Je marchais depuis longtemps machinalement devant moi, cherchant le silence et l'obscurité, m'enfonçant de plus en plus dans ce bois, lorsque mes pas heurtant un objet que je n'avais pas aperçu, je trébuchai, et fus ainsi tiré de ma triste rêverie... Je vis à mes pieds un casque dont la visière et le garde-cou étaient également relevés; je reconnus aussitôt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme particulière. J'examinai plus attentivement le terrain à la clarté des derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la feuillée des arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang, je les suivis; elles me conduisirent à un épais fourré où j'entrai.

Là, étendu sur des branches d'arbre, pliées ou brisées par sa chute, je vis Marion, tête nue et baigné dans son sang. Je le croyais évanoui, inanimé, je me trompais... car en me baissant vers lui pour le relever et essayer de le secourir, je rencontrai son regard fixe, encore assez clair, quoique déjà un peu terni par les approches de la mort.

-- Va-t'en! -- me dit Marion avec colère et d'une voix oppressée. -- Je me traîne ici pour mourir tranquille... et je suis relancé jusque dans ce taillis... Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi...

Te laisser! m'écriai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains croisées et appuyées un peu au-dessous du coeur; te laisser... lorsque ton sang inonde tes habits, et que ta blessure est mortelle peut-être...

-- Oh! peut-être... reprit Marion avec un sourire sardonique; elle est bel et bien mortelle, grâce aux dieux!

-- Je cours à la ville! m'écriai-je sans me rendre compte de la distance que je venais de parcourir, absorbé dans mon chagrin. Je retourne chercher du secours...

-- Ah! ah! ah! courir à la ville, et nous en sommes à deux lieues, reprit Marion avec un nouvel éclat de rire douloureux. Je ne crains pas tes secours, Scanvoch... je serai mort avant un quart d'heure... Mais, au nom du ciel! qui t'a amené? va-t'en!

-- Tu veux mourir... tu t'es donc frappé toi-même de ton épée?

-- Tu l'as dit.

-- Non, tu me trompes... ton épée est à ton côté... dans son fourreau...

-- Que t'importe? va-t'en!...

Tu as été frappé par un meurtrier, ai-je repris en courant ramasser une épée sanglante encore, que je venais d'apercevoir à peu de distance voici l'arme dont on s'est servi contre toi.

-- Je me suis battu en loyal combat... laisse-moi!...

-- Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frappé toi-même. Ton épée, je le répète, est à ton côté, dans son fourreau... Non, non, tu es tombé sous les coups d'un lâche meurtrier... Marion, laisse-moi visiter ta plaie; tout soldat est un peu médecin... il suffirait peut-être d'arrêter le sang...

-- Arrêter le sang! cria Marion en me jetant un regard furieux. Viens un peu essayer d'arrêter mon sang, et tu verras comme je te recevrai...

-- Je tenterai de te sauver, lui dis-je, et malgré toi, s'il le faut...

Eu parlant ainsi, je m'étais approché de Marion, toujours étendu sur le dos; mais au moment où je me baissais vers lui, il replia ses deux genoux sur son ventre, puis il me lança si violemment ses deux pieds dans la poitrine, que je fus renversé sur l'herbe, tant était grande encore la force de cet Hercule expirant.

-- Voudras-tu encore me secourir malgré moi? me dit Marion pendant que je me relevais, non pas irrité, mais désolé de sa brutalité; car, aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait renoncer à venir en aide à Marion.

-- Meurs donc, lui ai-je dit, puisque tu le veux... meurs donc, puisque tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta mort sera vengée... on découvrira le nom de ton meurtrier...

-- Il n'y a pas eu de meurtrier... je me suis frappé moi-même...

-- Cette épée appartient à quelqu'un, ai-je dit en ramassant l'arme.

En l'examinant plus attentivement, je crus voir à travers le sang dont elle était couverte quelques caractères gravés sur la lame; pour m'en assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbre pendant que Marion s'écriait:

-- Laisseras-tu cette épée?... Ne frotte pas ainsi la lame de cette épée!... Oh! les forces me manquent pour me lever et aller t'arracher cette arme des mains... Malédiction sur toi, qui viens ainsi troubler mes derniers moments!... Ah! c'est le diable qui t'envoie!

-- Ce sont les dieux qui m'envoient! me suis-je écrié frappé d'horreur. C'est Hésus qui m'envoie pour la punition du plus affreux des crimes... Un ami... tuer son ami!...

-- Tu mens... tu mens...

-- C'est Eustache qui t'a frappé!

-- Tu mens!... Oh! pourquoi faut-il que je sois si défaillant?... J'étoufferais ces paroles dans ta gorge maudite!...

-- Tu as été frappé par cette épée, don de ton amitié à cet infâme meurtrier...

-- C'est faux!...

-- _Marion a forgé cette épée pour son cher ami Eustache_... tels sont les mots gravés sur la lame de cette arme, lui ai-je dit en lui montrant du doigt cette inscription creusée dans l'acier.

-- Cette inscription ne prouve rien..., reprit Marion avec angoisse. Celui qui m'a frappé avait dérobé l'épée de mon ami Eustache, voilà tout...

-- Tu excuses encore cet homme... Oh! il n'y aura pas de supplice assez cruel pour ce meurtrier!...

-- Écoute, Scanvoch, reprit Marion d'une voix affaiblie et suppliante, je vais mourir... on ne refuse rien à la prière d'un mourant...

-- Oh! parle, parle, bon et brave soldat... Puisque, pour le malheur de la Gaule, la fatalité m'empêche de te secourir, parle, j'exécuterai tes dernières volontés...

-- Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment de la mort... est sacré, n'est-ce pas?

-- Oui...

-- Jure-moi... de ne dire à personne que tu as trouvé ici l'épée de mon ami Eustache...

-- Toi, sa victime... tu veux le sauver?...

-- Promets-moi ce que je te demande...

-- Arracher ce monstre à un supplice mérité? Jamais!...

-- Scanvoch... je t'en supplie...

-- Jamais!...

-- Sois donc maudit! toi, qui dis: _Non_, à la prière d'un mourant, à la prière d'un soldat, qui pleure... car, tu le vois... est-ce agonie, faiblesse? je ne sais; mais je pleure...

Et de grosses larmes coulaient sur son visage déjà livide.

-- Bon Marion! ta mansuétude me navre... toi, implorer la grâce de ton meurtrier!

-- Qui s'intéresserait maintenant... à ce malheureux... si ce n'est moi? me répondit-il avec une expression d'ineffable miséricorde.

-- Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune maître de Nazareth que mon aïeule Geneviève a vu mourir à Jérusalem!

-- Ami Scanvoch... merci ... tu ne diras rien... je compte sur ta promesse...

-- Non! non! ta céleste commisération rend le crime plus horrible encore... Pas de pitié pour le monstre qui a tué son ami... un ami tel que toi!

-- Va-t'en! murmura Marion en sanglotant; c'est toi qui rends mes derniers moments affreux! Eustache n'a tué que mon corps... toi, sans pitié pour mon agonie, tu tortures mon âme. Va-t'en!...

-- Ton désespoir me navre... et pourtant, écoute-moi... Tout me dit que ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce meurtrier a frappé en toi...

-- Depuis vingt-trois ans... nous ne nous étions pas quittés, Eustache et moi..., reprit le bon Marion en gémissant. Amis depuis vingt-trois ans!...

-- Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frappé en toi, c'est aussi, c'est surtout peut-être le chef de la Gaule, le général de l'armée... La cause mystérieuse de ce crime intéresse peut-être l'avenir du pays... Il faut qu'elle soit recherchée, découverte...

-- Scanvoch, tu ne connais pas Eustache... Il se souciait bien, ma foi! que je sois ou non chef de la Gaule et général... Et puis, qu'est-ce que cela me fait... à cette heure où je vais aller vivre ailleurs?... Seulement, accorde-moi cette dernière demande... ne dénonce pas mon ami Eustache...

-- Soit, je te garderai le secret, mais à une condition...

-- Dis-la vite...

-- Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis...

-- As-tu bien le coeur de marchander ainsi... le repos à... un mourant?...

-- Il y va peut-être du salut de la Gaule, te dis-je. Tout me donne à penser que ta mort se rattache à une trame infernale, dont les premières victimes ont été Victorin et son fils. Voilà pourquoi les détails que je te demande sont si importants.

-- Scanvoch... tout à l'heure je distinguais ta figure... la couleur de tes vêtements... maintenant, je ne vois plus devant moi qu'une forme... vague... Hâte-toi... hâte-toi...

-- Réponds... Comment le crime s'est-il commis? et par Hésus, je te jure de garder le secret... sinon... non...

-- Scanvoch...

-- Un mot encore. Eustache connaissait-il Tétrik?

-- Jamais Eustache ne lui a seulement adressé... la parole...

-- En es-tu certain?

-- Eustache me l'a dit... il éprouvait même... sans savoir pourquoi, de l'éloignement pour le gouverneur... Cela ne m'a pas surpris... Eustache n'aimait que moi...

-- Lui?... Et il t'a tué!... Parle, et je te le jure par Hésus! je te garde le secret... sinon... non...

-- Je parlerai... mais ton silence sur cette chose ne me suffit pas. Vingt fois j'ai proposé à mon ami Eustache de partager ma bourse avec lui... il a répondu à mes offres par des injures... Ah! ce n'est pas une âme vénale... que la sienne... il n'a pas d'argent... comment pourra-t-il fuir?...

-- Je favoriserai sa fuite... j'aurai hâte de délivrer le camp et la ville de la présence d'un pareil monstre!

-- Un monstre! murmura Marion d'un ton de douloureux reproche. Tu n'as que ce mot-là à la bouche... un monstre!...

-- Comment et à propos de quoi t'a-t-il frappé?

-- Depuis mon acclamation comme chef... nous...

Mais, s'interrompant, Marion ajouta: Tu me jures de favoriser la fuite d'Eustache?

-- Par Hésus, je te le jure! Mais achève...

-- Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule... et général (ah! combien j'avais donc raison... de refuser cette peste, d'élévation... c'était sûrement un pressentiment...) mon ami Eustache était devenu encore plus hargneux, plus bourru... que d'habitude... il craignait, la pauvre âme... que mon élévation ne me rendît fier... Moi, fier... Puis, s'interrompant encore, Marion ajouta en agitant çà et là ses mains autour de lui... Scanvoch, où es-tu?

-- Là, lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main déjà froide. Je suis là, prés de toi...

-- Je ne te vois plus...

Et sa voix s'affaiblissait de moment en moment.

-- Soulève-moi... appuie-moi le dos contre un arbre... le coeur me tourne... j'étouffe...

J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son corps d'Hercule était pesant; je suis parvenu à l'adosser à un arbre. Il a ainsi continué d'une voix de plus en plus défaillante:

-- À mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache augmentait... je tâchais de lui être encore plus amical qu'autrefois... Je comprenais sa défiance... Déjà, lorsque j'étais capitaine, il ne pouvait s'accoutumer à me traiter en ancien camarade d'enclume... Général et chef de la Gaule, il me crut un potentat... Il se montrait donc de plus en plus hargneux et sombre... Moi, toujours certain de ne pas le désaimer, au contraire... je riais à coeur joie de ces hargneries... je riais... c'était à tort, il souffrait... Enfin, aujourd'hui, il m'a dit «Marion, il y a longtemps que nous ne nous sommes promenés ensemble... Viens-tu dans le bois hors de la ville?» J'avais à conférer avec Victoria; mais, dans la crainte de fâcher mon ami Eustache, j'écris à la mère des camps... afin de m'excuser... puis lui et moi nous partons bras dessus bras dessous pour la promenade... Cela me rappelait nos courses d'apprentis forgerons dans la forêt de Chartres... où nous allions dénicher des pies- grièches... J'étais tout content, et malgré ma barbe grise, et comme personne ne nous voyait, je m'évertuais à des singeries pour dérider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri des pies-grièches en soufflant dans une feuille d'arbre placée entre mes lèvres, et d'autres singeries encore... car... voilà qui est singulier, jamais je n'avais été plus gai qu'aujourd'hui... Eustache, au contraire, ne se déridait point... Nous étions à quelques pas d'ici, lui derrière moi... il m'appelle... je me retourne...et tu vas voir, Scanvoch, qu'il n'y a pas eu de sa part méchanceté, mais folie... pure folie... Au moment où je me retourne, il se jette sur moi l'épée à la main, me la plonge dans le côté en me disant: «_La reconnais-tu cette épée, toi qui l'as forgée?_» Très-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup... en disant à mon ami Eustache: «À qui en as-tu?... Au moins on s'explique... T'ai-je chagriné sans le vouloir?» Mais je parlais aux arbres... le pauvre fou avait disparu... laissant son épée près de moi, autre signe de folie... puisque cette arme, remarque ceci... Scanvoch, puisque... cette arme portait sur la lame: «_Cette épée a été forgée par Marion... pour... son cher ami... Eustache_.»

Telles ont été les dernières paroles intelligibles de ce bon et brave soldat. Quelques instants après, il expirait en prononçant des mots incohérents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci: -- _Eustache... fuite... sauve-le_...

Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hâte, regagné Mayence pour tout raconter à Victoria, sans lui cacher que je soupçonnais de nouveau Tétrik de n'être pas étranger à cette trame, qui, ayant déjà enveloppé Victorin, son fils et Marion, laissait vacant le gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait, quoique désolée de la mort de Marion, combattit mes défiances au sujet de Tétrik; elle me rappela que moi-même, plus de trois mois avant ce meurtre, frappé de l'expression de haine et d'envie qui se trahissait sur la physionomie et dans les paroles de l'ancien compagnon de forge du capitaine, je lui avais dit à elle, Victoria, devant Tétrik, «que Marion devait être bien aveuglé par l'affection pour ne pas reconnaître que son ami était dévoré d'une implacable jalousie.» En un mot, Victoria partageait cette croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'être victime n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, poussée jusqu'au délire par la récente élévation de son ami; puis enfin, singulier hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-là même de Tétrik, alors en route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il lui apprenait que, sa santé dépérissant de plus en plus, les médecins n'avaient vu pour lui qu'une chance de salut: un voyage dans un pays méridional; il se rendait donc à Rome avec son fils.

Ces faits, la conduite de Tétrik depuis la mort de Victorin, ses lettres touchantes et les raisons irréfutables, je l'avoue, que me donnait Victoria, détruisirent encore une fois ma défiance à l'égard de l'ancien gouverneur de Gascogne je me persuadai aussi, chose d'ailleurs rigoureusement croyable d'après les antécédents d'Eustache, que l'horrible meurtre dont il s'était rendu coupable n'avait eu d'autre motif qu'une jalousie féroce, exaltée jusqu'à la folie furieuse par la récente et haute fortune de son ami.

J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion à sa dernière heure. Sa mort a été attribuée à un meurtrier inconnu, mais non pas à Eustache. J'avais rapporté son épée à Victoria; aucun soupçon ne plana donc sur ce scélérat, qui ne reparut jamais ni à Mayence ni au camp. Les restes de Marion, pleuré par l'armée entière, reçurent les pompeux honneurs militaires dus au général et au chef de la Gaule.

CHAPITRE V

Le jour le plus néfaste de ma vie, après celui ou j'ai accompagné jusqu'aux bûchers, qui les ont réduits en cendres, les restes de Victorin, de son fils et de ma bien-aimée femme Ellèn, a été le jour où sont arrivés les événements suivants. Ce récit, mon enfant, se passe cinq ans après le meurtre de Marion, successeur de Victorin au gouvernement de la Gaule. Victoria n'habite plus Mayence, mais Trèves, grande et splendide ville gauloise de ce côté-ci du Rhin. Je continue de demeurer avec ma soeur de lait; Sampso, qui t'a servi de mère depuis la mort de mon Ellèn toujours regrettée, Sampso est devenue ma femme... Le soir de notre mariage, elle m'a avoué ce dont je ne m'étais jamais douté, qu'ayant toujours ressenti pour moi un secret penchant, elle avait d'abord résolu de ne pas se marier et de partager sa vie entre Ellèn, moi et toi, mon enfant.

La mort de ma femme, l'affection, la profonde estime que m'inspirait Sampso, ses vertus, les soins dont elle te comblait, ta tendresse pour elle, car tu la chérissais comme ta mère qu'elle remplaçait, les nécessités de ton éducation, enfin les instances de Victoria, qui, appréciant les excellentes qualités de Sampso, désirait vivement cette union: tout m'engageait à proposer ma main à ta tante. Elle accepta; sans le souvenir de la mort de Victorin et de celle d'Ellèn, dont nous parlions chaque jour avec Sampso, les larmes aux yeux, sans la douleur incurable de Victoria, songeant toujours à son fils et à son petit-fils, j'aurais retrouvé le bonheur après tant de chagrins.