L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps
Chapter 14
-- Vous ici..., ici, Victoria?... Oui, tout à l'heure je vous accompagnais... je ne me le rappelais plus... Excusez-moi, j'ai la tête perdue... Hélas! je suis père... j'ai un fils presque de l'âge de cet infortuné; mieux que personne je compatis à votre désespoir, Victoria.
-- Le temps presse et le moment est grave, reprit ma soeur de lait d'une voix solennelle, en attachant sur Tétrik un regard pénétrant, afin de lire au plus profond de la pensée de cet homme. La douleur privée doit se taire devant l'intérêt public... Il me reste toute ma vie pour pleurer mon fils et mon petit-fils... Nous n'avons que quelques heures pour songer au remplacement du chef de la Gaule et du général de son armée...
-- Quoi! s'écria Tétrik, dans un tel moment... vous voulez...
-- Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et vous, Tétrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidèles amis, vous, si dévoué à la Gaule, vous qui regrettez si amèrement, si sincèrement Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre sagesse, quel homme nous devons proposer demain matin à l'armée comme successeur de mon fils.
-- Victoria, vous êtes une femme héroïque! s'écria Tétrik en joignant les mains avec admiration. Vous égalez par votre courage, par votre patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore l'histoire du monde!
-- Quel est votre avis, Tétrik, sur le successeur de Victorin?... Le capitaine Marion et moi, nous parlerons après vous, reprit la mère des camps sans paraître entendre les louanges du gouverneur de Gascogne. Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon fils... à la gloire et à l'avantage de la Gaule?
-- Comment pourrais-je vous donner mon avis? reprit Tétrik avec accablement. Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave, lorsque j'ai le coeur brisé, la raison troublée par la douleur... est-ce donc possible?
-- Cela est possible, puisque me voici, moi... entre le corps de mon fils et celui de mon petit-fils, prête à donner mon avis...
-- Vous l'exigez, Victoria?... Je parlerai, si je puis toutefois rassembler deux idées... Il faudrait, selon moi, pour gouverner la Gaule, un homme sage, ferme, éclairé, plus enclin à la paix qu'à la guerre... maintenant surtout que nous n'avons plus à redouter le voisinage des Franks, grâce à l'épée de ce jeune héros, que j'aimais et que je regretterai éternellement...
Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours à ses larmes.
-- Nous pleurerons plus tard... reprit Victoria. La vie est longue... mais cette nuit s'avance...
Tétrik continua, en essuyant ses yeux:
-- Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit être un homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison et par son dévouement longuement éprouvé au service de notre bien- aimée patrie... Or, si je ne me trompe, le seul qui réunisse ces excellentes qualités, c'est le capitaine Marion que voici...
-- Moi? s'écria le capitaine en levant au plafond ses deux mains énormes, moi! chef de la Gaule... Le chagrin vous rend donc fou... Moi! chef de la Gaule!...
-- Capitaine Marion, reprit douloureusement Tétrik, certes, la mort affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon coeur le trouble et la désolation; mais je crois parler en ce moment, non pas en fou, mais en sage, et Victoria partagera mon avis. Sans jouir de l'éclatante renommée militaire de notre Victorin, à jamais regretté... vous avez mérité, capitaine Marion, la confiance et l'affection des troupes par vos bons et nombreux services. Ancien ouvrier forgeron, vous avez quitté le marteau pour l'épée; les soldats verront en vous un de leurs égaux devenu leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils s'affectionneront à vous davantage encore, sachant surtout que, parvenu aux grades éminents, vous n'avez jamais oublié votre amitié pour votre ancien camarade d'enclume.
-- Oublier mon ami Eustache! dit Marion; oh! jamais!... non, jamais!...
-- L'austérité de vos moeurs est connue, reprit Tétrik; votre excellent bon sens, votre droiture, votre froide raison sont, selon mon pauvre jugement, un sûr garant de votre avenir... Vous mettez en pratique cette sage pensée de Victoria, qu'à cette heure le temps de guerres stériles est fini, et que le moment est venu de songer à la paix féconde... Un dernier, mot, capitaine, ajouta Tétrik voyant que Marion allait l'interrompre. J'en conviens, la tâche est lourde, elle doit effrayer votre modestie; mais cette femme héroïque, qui, dans ce moment terrible, oublie son désespoir maternel pour ne songer qu'au salut de notre bien-aimée patrie, Victoria, j'en suis certain, en vous présentant aux soldats comme successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter par eux, prendra l'engagement de vous aider de ses précieux conseils, de même qu'elle inspirait les meilleures résolutions de son valeureux fils... Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible voix peut être écoutée de vous je vous adjure... je vous supplie, au nom du salut de la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se joint à moi pour vous demander cette nouvelle preuve de dévouement à notre glorieux pays!
-- Tétrik, reprit Marion d'un ton grave, vous avez supérieurement défini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a qu'une chose à changer dans cette peinture, c'est le nom du portrait... Au lieu de mon nom, mettez-y le vôtre... tout sera bien... et tout sera fait...
-- Moi! s'écria Tétrik, moi, chef de la Gaule! Moi, qui de ma vie n'ai tenu l'épée!
-- Victoria l'a dit, reprit Marion, le temps de la guerre est fini, le temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut des hommes de guerre... en temps de paix, des hommes de paix... Vous êtes de ceux-là, Tétrik... c'est à vous de gouverner... N'est-ce point votre avis, Victoria?
-- Tétrik, par la manière dont il a gouverné la Gascogne, a montré comment il gouvernerait la Gaule, répondit ma soeur de lait; je me joins donc à vous, capitaine, pour prier... mon parent... mon ami... de remplacer mon fils...
-- Que vous avais-je dit, Tétrik? reprit Marion en s'adressant au gouverneur. Oserez-vous refuser maintenant?
-- Écoutez-moi, Victoria, écoutez-moi, capitaine, écoutez aussi, Scanvoch, reprit le gouverneur en se tournant vers moi, oui, vous aussi, écoutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour que la mère de Victorin... vous qui, dans l'ombrageuse défiance de votre amitié pour cette femme auguste, avez douté de moi, croyez tous à mes paroles... Je suis à jamais frappé... là, au coeur, par les événements de cette nuit terrible; ils nous ont à la fois ravi, dans la personne de notre infortuné Victorin et de son innocent enfant, le présent et l'avenir de la Gaule... C'était pour assurer, pour affermir cet avenir, en engageant Victoria à proposer aux troupes son petit-fils comme futur héritier de Victorin, que j'étais, elle le sait, venu à Mayence... Mes espérances sont détruites... un deuil éternel les remplace...
Le gouverneur, s'étant un moment interrompu pour donner cours à ses larmes intarissables, poursuivit ainsi:
-- Ma résolution est prise... Non-seulement je refuse le pouvoir que l'on m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne... Le peu de jours que les dieux m'accordent encore à vivre s 'écouleront désormais auprès de mon fils dans la retraite et la douleur. En d'autres temps j'aurais pu rendre quelques services au pays, mais tout est fini pour moi... J'emporterai dans ma solitude de moins cruels regrets en sachant l'avenir de mon pays entre des mains aussi dignes que les vôtres, capitaine Marion... en sachant enfin que Victoria, le divin génie de la Gaule, veillera toujours sur elle. Maintenant, Scanvoch, ajouta le gouverneur de Gascogne en se tournant vers moi, ai-je détruit vos soupçons? Me croyez- vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes, sont-ils ceux d'un perfide? d'un traître? Hélas! hélas! je ne pensais pas que les affreux malheurs de cette nuit me donneraient sitôt l'occasion de me justifier...
-- Tétrik, dit Victoria en tendant la main à son parent, si j'avais pu douter de votre loyauté, je reconnaîtrais à cette heure combien mon erreur était grande...
-- Je l'avoue, mes soupçons n'étaient pas fondés, ai-je ajouté à mon tour; car, après tout ce que je venais de voir et d'entendre, je fus convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent...
Cependant, songeant toujours au mystère dont les événements de la nuit restaient enveloppés, je dis à Marion, qui, muet et pensif, semblait consterné des offres qu'on lui faisait:
-- Capitaine, hier, dans la journée, je vous ai demandé un homme discret et sûr pour me servir d'escorte.
-- C'est vrai.
-- Vous savez le nom du soldat désigné par vous pour ce service?
-- Ce n'est pas moi qui l'ai choisi... j'ignore son nom.
-- Qui donc a fait ce choix? demanda Victoria.
-- Mon ami Eustache connaît chaque soldat mieux que moi; je l'ai chargé de me trouver un homme sûr, et de lui donner l'ordre de se rendre, la nuit venue, à la porte de la ville, où il attendrait le cavalier qu'il devait accompagner.
-- Et depuis, ai-je dit au capitaine, vous n'avez pas revu votre ami Eustache?
-- Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir, et il ne sera relevé de service que ce matin.
-- On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui escortait Scanvoch, reprit Victoria. Je vous dirai plus tard, Tétrik, l'importance que j'attache à ce renseignement, et vous me conseillerez...
-- Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre à votre désir, reprit le gouverneur en soupirant. Dans une heure, au point du jour, j'aurai quitté Mayence... la vue de ces lieux m'est trop cruelle... Je possède une humble retraite en Gascogne, c'est là que je vais aller ensevelir ma vie, en compagnie de mon fils, car il est désormais la seule consolation qui me reste...
-- Mon ami, reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche, vous m'abandonneriez dans un pareil moment?... L'aspect de ces lieux vous est cruel, dites-vous? Et à moi... ces lieux ne me rappelleront-ils pas chaque jour d'affreux souvenirs? Pourtant je ne quitterai Mayence que lorsque le capitaine Marion n'aura plus besoin de mes conseils, s'il croit devoir m'en demander dans les premiers temps de son gouvernement.
-- Victoria, reprit Marion d'un accent résolu, pendant cet entretien, où l'on a disposé de moi, je n'ai rien dit; je suis peu parleur, et cette nuit j'ai le coeur très-gros; j'ai donc peu parlé, mais j'ai beaucoup réfléchi... Mes réflexions, les voici: J'aime le métier des armes, je sais exécuter les ordres d'un général, je ne suis pas malhabile à commander aux troupes qu'on me confie; je sais, au besoin, concevoir un plan d'attaque, comme celui qui a complété la grande victoire de Victorin, en détruisant le camp et la réserve des Franks... C'est vous dire, Victoria, que je ne me crois pas plus sot qu'un autre... En raison de quoi, j'ai le bon sens de comprendre que je suis incapable de gouverner la Gaule...
-- Cependant, capitaine Marion, reprit Tétrik, j'en atteste Victoria, cette tache n'est pas au-dessus de vos forces, et je...
-- Oh quant à ma force, elle est connue, reprit Marion en interrompant le gouverneur. Amenez-moi un boeuf, je le porterai sur mon dos, ou je l'assommerai d'un coup de poing; mais des épaules carrées ne vous font pas le chef d'un grand peuple... Non, non..., je suis robuste, soit; mais le fardeau est trop lourd... Donc, Victoria, ne me chargez point d'un tel poids, je faiblirais dessous... et la Gaule faiblirait à son tour sous ma défaillance... Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, après mon service, à rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien métier de forgeron, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins armuriers... Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours été... tel je veux demeurer...
-- Et ce sont là des hommes! ô Hésus!... s'écria la mère des camps avec indignation. Moi, femme... moi, mère... j'ai vu mourir cette nuit mon fils et mon petit-fils... j'ai le courage de contenir ma douleur... et ce soldat, à qui l'on offre le poste le plus glorieux qui puisse illustrer un homme, ose répondre par un refus, prétextant de son goût pour la cervoise et le fourbissement des armures!... Ah! malheur! malheur à la Gaule! si ceux-là qu'elle regarde comme ses plus valeureux enfants l'abandonnent aussi lâchement!...
Les reproches de la mère des camps impressionnèrent le capitaine Marion; il baissa la tête d'un air confus, garda pendant quelques instants le silence; puis il reprit:
-- Victoria, il n'y a ici qu'une âme forte; c'est la vôtre... Vous me donnez honte de moi-même... Allons, ajouta-t-il avec un soupir, allons... vous le voulez... j'accepte... Mais les dieux m'en sont témoins... j'accepte par devoir et à mon coeur défendant; si je commets des fautes comme chef de la Gaule, on sera mal venu à me le reprocher... J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions sans lesquelles rien n'est fait.
-- Quelles sont ces conditions? demanda Tétrik.
-- Voici la première, reprit Marion: la mère des camps continuera de rester à Mayence et me donnera ses conseils... Je suis aussi neuf à mon nouveau métier qu'un apprenti forgeron mettant pour la première fois le fer au brasier, et je crains de me brûler les doigts.
-- Je vous l'ai promis, Marion, reprit ma soeur de lait; je resterai ici tant que ma présence et mes conseils vous seront nécessaires...
-- Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un corps sans âme... Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La promesse que vous me faites là doit vous coûter beaucoup, pauvre femme... Pourtant, ajouta le capitaine avec sa bonhomie habituelle, n'allez pas me croire assez sottement glorieux pour m'imaginer que c'est à ce bon gros taureau de guerre, nommé Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice, d'oublier ses chagrins pour le guider... Non, non... c'est à notre vieille Gaule que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je suis aussi reconnaissant du bien que l'on veut à ma vieille mère que s'il s'agissait de moi-même...
-- Noblement dit, noblement pensé, Marion, reprit Victoria touchée de ces paroles du capitaine; mais votre droiture, votre bon sens, vous mettront bientôt à même de vous passer de mes conseils, et alors, ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et contenue, je pourrai, comme vous, Tétrik, aller m'ensevelir dans quelque solitude avec mes regrets...
-- Hélas! reprit le gouverneur, pleurer en paix est la seule consolation des pertes irréparables. Mais, ajouta-t-il en s'adressant au capitaine, vous aviez parlé de deux conditions; Victoria accepte la première, quelle est la seconde?
-- Oh! la seconde... et le capitaine secoua la tête, la seconde est pour moi aussi importante que la première...
-- Enfin, quelle est-elle? demanda ma soeur de lait.
Expliquez-vous, Marion.
-- Je ne sais, reprit le bon capitaine d'un air naïf et embarrassé, je ne sais si je vous ai parlé de mon ami Eustache?
-- Oui, et plus d'une fois, répondit Tétrik. Mais qu'a de commun votre ami Eustache avec vos nouvelles fonctions?
-- Comment! s'écria Marion, vous me demandez ce que mon ami Eustache a de commun avec moi? Alors demandez ce que la garde de l'épée a de commun avec la lame, le marteau avec son manche, le soufflet avec la forge...
-- Vous êtes enfin liés l'un à l'autre d'une ancienne et étroite amitié, nous le savons, reprit Victoria. Désirez-vous, capitaine, accorder quelque faveur à votre ami?
-- Je ne consentirais jamais à me séparer de lui; il n'est pas gai, il est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime autant que je l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de l'autre... Or l'on trouvera peut-être surprenant que le chef de la Gaule ait pour ami intime et pour commensal un soldat, un ancien ouvrier forgeron... Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me séparer de mon ami Eustache, rien n'est fait... je refuse... Son amitié seule peut me rendre le fardeau supportable.
-- Scanvoch, mon frère de lait, resté simple cavalier de l'armée, n'est-il pas mon ami? dit Victoria. Personne ne s'étonne d'une amitié qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine Marion, de votre amitié pour votre ancien compagnon de forge.
-- Et votre élévation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle affection, dit Tétrik; car dans son tendre attachement, votre ami jouira peut-être de votre élévation plus que vous-même.
-- Je ne crois pas que mon ami Eustache se réjouisse fort de mon élévation, reprit Marion; Eustache n'est point glorieux, tant s'en faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le capitaine; il se souciera peu de ma nouvelle dignité... Seulement, Victoria, rappelez-vous toujours ceci: De même que vous me dites aujourd'hui: «Marion, vous êtes nécessaire...» ne vous contraignez jamais, je vous en conjure, pour me dire: «Marion, allez-vous-en, vous n'êtes plus bon à rien; un autre remplira mieux la place que vous...» Je comprendrai à demi-mot, et bien allègrement je retournerai bras dessus bras dessous, avec mon ami Eustache, à notre pot de cervoise et à nos armures; mais tant que vous me direz: «Marion, on a besoin de vous,» je resterai chef de la Gaule, -- et il étouffa un dernier soupir, -- puisque chef je suis...
-- Et chef vous resterez longtemps, à la gloire de la Gaule, reprit Tétrik. Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-même; votre modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va vous proposer aux soldats comme chef et général, les acclamations de toute l'armée vous apprendront enfin vos mérites.
-- Le plus étonné de mes mérites, ce sera moi, reprit naïvement le bon capitaine. Enfin, j'ai promis, c'est promis... Comptez sur moi, Victoria, vous avez ma parole. Je me retire... je vais maintenant aller attendre mon ami Eustache... Voici l'aube, il va revenir des avant-postes, où il est de garde depuis hier soir, et il serait inquiet de ne point me trouver ce matin.
-- N'oubliez pas, capitaine, lui ai-je dit, de demander à votre ami le nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.
-- J'y songerai, Scanvoch.
-- Et maintenant, adieu... dit d'une voix étouffée le gouverneur à Victoria, adieu... Le soleil va bientôt paraître... Chaque instant que je passe ici est pour moi un supplice...
-- Ne resterez-vous pas du moins à Mayence jusqu'à ce que les cendres de mes deux enfants soient rendues à la terre? dit Victoria au gouverneur. N'accorderez-vous pas ce religieux hommage à la mémoire de ceux-là qui viennent de nous aller précéder dans ces mondes inconnus où nous irons les retrouver un jour?... Fasse Hésus que ce jour arrive bientôt pour moi!
-- Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes âmes et le soutien des faibles, reprit Tétrik. Hélas! sans la certitude de rejoindre un jour ceux que nous avons aimés, combien leur mort nous serait plus affreuse!... Croyez-moi, Victoria, je reverrai avant vous ceux-là que nous pleurons; et, selon votre désir, je leur rendrai aujourd'hui, avant mon départ, un dernier et religieux hommage.
Tétrik et le capitaine Marion nous laissèrent seuls, Victoria, Sampso et moi.
Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet recueillement, paré Ellèn de ses habits de mariage, pendant que, cédant au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.
Victoria, pour s'occuper des plus grands intérêts de la Gaule, avait héroïquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre cours après le départ de Tétrik et de Marion; elle voulut laver elle-même les blessures de son fils et de son petit-fils; et de ses mains maternelles, elle les ensevelit dans un même linceul. Deux bûchers furent dressés sur les bords du Rhin: l'un destiné à Victoria et son enfant, et l'autre à ma femme Ellèn.
Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de feuillage, et accompagnés de plusieurs de nos druides et de nos druidesses vénérées, se rendirent à ma maison. Le corps de ma femme Ellèn fut déposé dans l'un des chariots, et dans l'autre furent placés les restes de Victorin et de son fils.
-- Scanvoch, me dit Victoria, je suivrai à pied le char où repose ta bien-aimée femme. Sois miséricordieux, mon frère... suis le char où sont déposés les restes de mon fils et de mon petit-fils. Aux yeux de tous, toi, l'époux outragé, tu pardonneras ainsi à la mémoire de Victorin... Et moi aussi, aux yeux de tous, je te pardonnerai, comme mère, la mort, hélas! trop méritée de mon fils...
J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle pensée de miséricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a été accompli. Une députation des cohortes et des légions accompagna ce deuil... Je le suivis avec Victoria, Sampso, Tétrik et Marion. Les premiers officiers du camp se joignirent à nous. Nous marchions au milieu d'un morne silence. La première exaltation contre Victorin passée, l'armée se souvint de sa bravoure, de sa bonté, de sa franchise; tous, me voyant, moi, victime d'un outrage qui me coûtait la vie d'Ellèn, donner un tel gage de pardon à Victorin, en suivant le char où il reposait; tous, voyant sa mère suivre le char où reposait Ellèn, tous n'eurent plus que des paroles de pardon et de pitié pour la mémoire du jeune général.
Le convoi funèbre approchait des bords du fleuve, où se dressaient les deux bûchers, lorsque Douarnek, qui marchait à la tête d'une députation des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha de moi, et me dit tristement:
-- Scanvoch, je te plains... Donne l'assurance à Victoria, ta soeur, que nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de la vaillance de son glorieux fils... Il a été si longtemps aussi notre fils bien-aimé à nous... Pourquoi faut-il qu'il ait méprisé lés franches et sages paroles que je lui ai portées au nom de notre armée, le soir de la grande bataille du Rhin?... Si Victorin, suivant nos conseils, s'était amendé, tant de malheurs ne seraient pas arrivés.
-- Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur, ai-je répondu à Douarnek. Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vêtu d'une casaque à capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit- fils de Victoria?
-- Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment où cet abominable crime a été commis, nous n'avons pu rejoindre ce scélérat, que ne désavoueraient pas les écorcheurs franks; il nous a échappé à la faveur du tumulte et de l'obscurité. Il se sera sauvé du côté des avant-postes du camp, où il a, grâce aux dieux, reçu le prix de son forfait.
-- Il est mort!...
-- Tu connais peut-être Eustache, cet ancien ouvrier forgeron, l'ami du brave capitaine Marion?
-- Oui.
-- Il était de garde cette nuit aux avant-postes... Il paraît qu'Eustache a quelque amourette en ville... Excuse-moi, Scanvoch, de t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu m'interroges, je te réponds...
-- Poursuis, ami Douarnek.
-- Eustache, donc, au lieu de rester à son poste, a, malgré la consigne, passé une partie de la nuit à Mayence... Il s'en revenait, une heure avant l'aube, espérant, m'a-t-il dit, que son absence n'aurait pas été remarquée, lorsqu'il a rencontré, non loin des postes, sur les bords du Rhin, l'homme à la casaque haletant et fuyant:
«-- Où cours-tu ainsi? lui dit-il.
«-- Ces brutes me poursuivent, reprit-il; parce que j'ai brisé la tête du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me tuer.
-- C'est justice, car tu mérites la mort,» a répondu Eustache indigné, en perçant de son épée cet infâme meurtrier.
De sorte que l'on a retrouvé ce matin, sur la grève, son cadavre couvert de sa casaque.
La mort de ce soldat détruisait mon dernier espoir de découvrir le mystère dont était enveloppée cette funeste nuit.
Les restes d'Ellèn, de Victorin et de son fils furent déposés sur les bûchers, au bruit des chants des bardes et des druides... La flamme immense s'éleva vers le ciel, et lorsque les chants cessèrent, l'on ne vit plus rien qu'un peu de poussière...