L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps
Chapter 13
-- Victorin, dit-elle, beau Tarquin d'une nouvelle Lucrèce, quitte cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu à minuit, l'heure convenue, entrer par la porte en l'absence du mari... Tu vas sortir de chez ta belle par la fenêtre, chemin des amants... tu as accompli ta promesse... maintenant je suis à toi... Viens, mon char nous attend, fuyons...
-- Victorin! m'écriai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un rêve épouvantable, c'était lui... je l'ai tué!...
-- Le mari! reprit Kidda, la bohémienne, en sautant en arrière... C'est le diable qui l'a ramené!...
Et elle disparut.
Quelques instants après j'entendis le bruit des roues d'un char et le tintement du grelot de la mule qui l'entraînait rapidement, tandis que, au loin, du côté de la porte du camp, s'élevait une rumeur lointaine et toujours croissante, comme celle d'une foule qui s'approche en tumulte. À ma première stupeur succéda une angoisse terrible, mêlée d'une dernière espérance: Ellèn n'était peut-être pas morte... Je courus à la porte de la chambre, fermée en dedans; j'appelai Sampso à grands cris; sa voix me répondit d'une pièce voisine; on l'y avait enfermée... Je la délivrai, m'écriant:
-- J'ai frappé Ellèn dans l'obscurité... la blessure n'est peut- être pas mortelle; courez chez _Omer_, le druide...
-- J'y cours, me répondit Sampso sans m'interroger davantage.
Elle se précipita vers la porte de la maison verrouillée à l'intérieur. Au moment, où elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la place où était située ma maison, tout proche de la porte du camp, une foule de soldats: plusieurs portaient des torches; tous poussaient des cris menaçants, au milieu desquels revenait sans cesse le nom de _Victorin_.
À la tête de ce rassemblement, j'ai reconnu le vétéran Douarnek, brandissant son épée. -- Scanvoch, me dit-il, le bruit vient de se répandre dans le camp qu'un crime affreux a été commis dans ta maison.
-- Et le criminel est Victorin! crièrent plusieurs voix qui couvrirent la mienne. À mort, l'infâme!
-- À mort, l'infâme! qui a fait violence à la chaste épouse de son ami...
-- Comme il a fait violence à l'hôtesse de la taverne des bords du Rhin...
-- Ce n'était pas une calomnie!
-- Le lâche hypocrite avait feint de s'amender!
-- Oui, pour commettre ce nouveau forfait.
-- Déshonorer la femme d'un soldat! d'un des nôtres!
Scanvoch, qui aimait ce débauché comme son fils!...
-- Et qui à la guerre lui avait sauvé la vie.
-- À mort! à mort!...
Il m'avait été impossible de dominer de la voix ces cris furieux... Sampso, désespérée, faisait de vains efforts pour traverser la foule exaspérée.
-- Par pitié! laissez-moi passer! criait Sampso d'une voix suppliante: je vais chercher un druide médecin... Ellèn respire encore... Sa blessure peut n'être pas mortelle... Du secours! du secours!...
Ces mots redoublèrent l'indignation et la fureur des soldats. Au lieu d'ouvrir leurs rangs à la soeur de ma femme, ils la repoussèrent en se ruant vers la porte, bientôt ainsi encombrée d'une foule impénétrable, frémissante de colère, et d'où s'élevèrent de nouveaux cris...
-- Malheur! malheur à Victorin!...
-- Ce monstre a égorgé la femme de Scanvoch après l'avoir violentée!
-- Elle meurt comme l'hôtesse de la taverne de l'île du Rhin.
-- Victorin! s'écria Douarnek, nous t'avions pardonné, nous avions cru à ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule... tu es notre général... tu n'échapperas pas à la peine de tes crimes! Plus nous t'avons aimé, plus nous t'abhorrons!...
-- Nous serons tes bourreaux!
-- Nous t'avons glorifié... nous te châtierons!
-- Un général tel que toi déshonore la Gaule et l'armée!
-- Il faut un exemple terrible!
-- À mort, Victorin! à mort!...
-- Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue, me dit Sampso avec désespoir, pendant que je tâchais, mais toujours en vain, de me faire entendre de cette foule en délire, dont les mille cris couvraient ma voix.
-- Je vais essayer de sortir par la fenêtre, me dit Sampso.
Et elle s'élança vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes efforts pour empêcher les soldats furieux contre leur général d'envahir ma demeure, je criais:
-- Retirez-vous... laissez-moi seul dans cette maison de deuil... Justice est faite!... retirez-vous...
Le tumulte, toujours croissant, étouffa mes paroles; je vis revenir Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit en sanglotant:
-- Mon frère, plus d'espoir! Ellèn est glacée... son coeur ne bat plus... elle est morte!...
-- Morte! morte! Hésus, ayez pitié de moi! ai-je murmuré en m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais défaillir.
Mais soudain je revins à moi et tressaillis de tous mes membres, en entendant ces mots circuler parmi les soldats:
-- Voici Victoria! voici notre mère!...
Et la foule, dégageant les abords de ma maison, reflua vers le milieu de la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel était le respect que cette femme auguste inspirait à l'armée, que bientôt le silence succéda aux furieuses clameurs des soldats; ils comprirent la terrible position de cette mère qui, attirée par des cris de justice et de vengeance proférés contre son fils accusé d'un crime horrible, s'approchait dans la majesté de sa douleur maternelle.
Mon coeur, à moi, se brisa... Victoria, ma soeur de lait... cette femme, pour qui ma vie n'avait été qu'un long jour de dévouement, Victoria allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tué par moi... qui l'avais vu naître... qui l'avais aimé comme mon enfant!... Je voulus fuir... je n'en eus pas la force... Je restai adossé à la muraille... regardant devant moi, incapable de faire un mouvement.
Soudain, la foule des soldats s'écarte, forme une sorte de haie de chaque côté d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, à la clarté de la lune et des torches, Victoria, vêtue de sa longue robe noire, tenant son petit-fils entre ses bras... Elle espérait sans doute apaiser l'exaspération des soldats en offrant à leurs yeux cette innocente créature. Tétrik, le capitaine Marion et plusieurs officiers, qui avaient prévenu Victoria du tumulte et de ses causes, la suivaient. Ils parvinrent à calmer l'effervescence des troupes: le silence devint solennel... La mère des camps n'était plus qu'à quelques pas de ma maison, lorsque Douarnek s'approcha d'elle, et lui dit en fléchissant le genou:
-- Mère, ton fils a commis un grand crime... nous te plaignons... mais tu nous feras justice... nous voulons justice...
-- Oui, oui, justice! s'écrièrent les soldats dont l'irritation, muette depuis quelques instants, éclata de nouveau avec une violence croissante en mille cris divers: Justice! ou nous nous la ferons nous-mêmes...
-- Mort à l'infâme!
-- Mort à celui qui a déshonoré la femme de son ami!
-- Victorin est notre chef... son crime sera-t-il impuni?
-- Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mêmes.
-- Maudit soit le nom de Victorin!
-- Oui, maudit... maudit... répétèrent une foule de voix menaçantes; maudit soit à jamais son nom!
Victoria, pâle, calme et imposante, s'était un instant arrêtée devant Douarnek, qui fléchissait le genou en lui parlant... Mais lorsque les cris de «Mort à Victorin! maudit soit son nom!» firent de nouveau explosion, ma soeur de lait, dont le mâle et beau visage trahissait une angoisse mortelle, étendit les bras en présentant par un geste touchant son petit-fils aux soldats, comme si l'enfant eût demandé grâce et pitié pour son père.
Ce fut alors qu'éclatèrent avec plus de violence ces cris:
-- Mort à Victorin! ... maudit soit son nom!
À ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable à sa casaque, dont le capuchon était toujours rabaissé sur son visage, s'avancer d'un air menaçant vers Victoria en criant:
-- Oui, maudit soit le nom de Victorin... périsse à jamais sa race!...
Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le prit par les deux pieds, puis il le lança avec furie sur les cailloux du chemin, où il lui brisa la tête. Cet acte de férocité fut si brusque, si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs soldats indignés se jetèrent sur l'homme au capuchon, pour sauver l'enfant, cette innocente créature gisait sur le sol, la tête fracassée... J'entendis un cri déchirant poussé par Victoria, mais je ne pus l'apercevoir pendant quelques instants, les soldats l'ayant entourée, la croyant menacée de quelque danger. J'appris ensuite qu'à la faveur du tumulte et de la nuit, l'auteur de ce meurtre horrible avait échappé... Les rangs des soldats s'étant ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, à quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inondé de larmes, tenant entre ses bras le petit corps inanimé du fils de Victorin. Alors du seuil de ma porte je dis à la foule muette et consternée:
-- Vous demandez justice? Justice est faite!... Moi, Scanvoch, j'ai tué Victorin: il est innocent du meurtre de ma femme. Retirez-vous... laissez la mère des camps entrer dans ma maison pour y pleurer sur le corps de son fils et de son petit-fils...
Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrêtant au seuil de mon logis:
-- Tu as tué mon fils pour venger ton outrage?
-- Oui, ai-je répondu d'une voix étouffée; oui, et dans l'obscurité j'ai aussi frappé ma femme...
-- Viens, Scanvoch, viens fermer les paupières d'Ellèn et de Victorin.
Et là elle entra chez moi au milieu du religieux silence des soldats groupés au dehors; le capitaine Marion et Tétrik la suivirent; elle leur fit signe de demeurer à la porte de la chambre mortuaire, où elle voulut rester seule avec moi et Sampso.
À la vue de ma femme, étendue morte sur le plancher, je me suis jeté à genoux en sanglotant; j'ai relevé sa belle tète, alors pâle et froide, j'ai clos ses paupières, puis, enlevant le corps entre mes bras, je l'ai placé sur son lit; je me suis agenouillé, le front appuyé au chevet, et n'ai plus contenu mes gémissements... Je suis resté longtemps ainsi à pleurer, entendant les sanglots étouffés de Victoria. Enfin sa voix m'a rappelé à moi-même et à ce qu'elle devait aussi souffrir; je me suis retourné je l'ai vue assise à terre auprès du cadavre de Victorin; sa tête reposait sur les genoux maternels.
-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait en écartant les cheveux qui couvraient le front glacé de Victorin, mon fils n'est plus... je peux pleurer sur lui, malgré son crime... Le voilà donc mort! mort... à vingt-deux ans à peine!
-- Mort... tué par moi... qui l'aimais comme mon enfant!...
-- Frère, tu as vengé ton honneur... je te pardonne et te plains...
-- Hélas! j'ai frappé Victorin dans l'obscurité... je l'ai frappé en proie à un aveugle accès de rage... je l'ai frappé ignorant que ce fût lui! Hésus m'en est témoin! Si j'avais reconnu votre fils, ô ma soeur! je l'aurais maudit, mais mon épée serait tombée à mes pieds...
Victoria m'a regardé silencieuse... Mes paroles ont paru la soulager d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tué son fils sans le reconnaître; elle m'a tendu vivement la main; j'y ai porté mes lèvres avec respect... Pendant quelque temps nous sommes restés muets; puis elle a dit à la soeur d'Ellèn:
-- Sampso, vous étiez ici cette nuit? Parlez, je vous prie... que s'est-il passé?...
-- Il était minuit, répondit Sampso d'une voix oppressée; depuis deux heures Scanvoch nous avait quittées pour se mettre en route; je reposais ici auprès de ma soeur... j'ai entendu frapper à la porte de la maison... j'ai jeté un manteau sur mes épaules... Je suis allée demander qui était là: une voix de femme, à l'accent étranger, m'a répondu...
-- Une voix de femme? lui dis-je avec un accent de surprise que partageait Victoria; une voix de femme vous a répondu, Sampso?
-- Oui, c'était un piége; cette voix m'a dit:
«--Je viens de la part de Victoria donner à Ellèn, femme de Scanvoch, parti depuis deux heures, un avis très-important.»
Victoria et moi, à ces paroles de Sampso, nous avons échangé un regard d'étonnement croissant; elle a continué:
-- N'ayant aucune défiance contre la messagère de Victoria, je lui ai ouvert... Aussitôt, au lieu d'une femme, un homme s'est présenté devant moi, m'a repoussée violemment dans le couloir d'entrée, et a verrouillé la porte en dedans... À la clarté de la lampe, que j'avais déposée à terre, j'ai reconnu Victorin... Il était pâle, effrayant... il pouvait à peine se soutenir sur ses jambes, tant il était ivre.
-- Oh! le malheureux! le malheureux! me suis-je écrié; il n'avait plus sa raison! Sans cela jamais... oh! non, jamais... il n'eût commis pareil crime!...
-- Continuez, Sampso, lui dit Victoria étouffant un soupir, continuez...
-- Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montré l'entrée de la chambre que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma soeur en l'absence de Scanvoch... Dans ma terreur j'ai tout deviné... j'ai crié à Ellèn «Ma soeur, enferme-toi!» Puis de toutes mes forces, j'ai appelé au secours... Mes cris ont exaspéré Victorin; il s'est précipité sur moi et m'a jetée dans ma chambre... Au moment où il m'y enfermait, j'ai vu accourir Ellèn dans le couloir, pâle, épouvantée, demi-nue... J'ai entendu le bruit d'une lutte, les cris déchirants de ma soeur appelant à son aide... et je n'ai plus rien entendu, plus rien... Je ne sais combien de temps s'était passé, lorsque l'on a frappé et appelé au dehors avec force... C'était Scanvoch... J'ai répondu à sa voix du fond de ma chambre, dont je ne pouvais sortir... Au bout de quelques instants ma porte s'est ouverte... et j'ai vu Scanvoch...
-- Et toi, me dit Victoria, comment es-tu revenu si brusquement ici?
-- À quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se commettait dans ma maison.
-- Cet avertissement, qui te l'a donné?
-- Un soldat, mon compagnon de voyage.
-- Ce soldat, qui était-il? me dit Victoria. Comment avait-il connaissance de ce crime?
-- Je l'ignore... il a disparu à travers la forêt en me donnant ce sinistre avis... Ce soldat, revenu ici avant moi... ce soldat est le même qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tué à tes pieds...
-- Scanvoch, reprit Victoria en frémissant et portant ses deux mains à son front, mon fils est mort... je ne veux ni l'accuser ni l'excuser... mais, crois-moi... ce crime cache quelque horrible mystère!...
-- Écoutez, lui dis-je me rappelant plusieurs circonstances dont le souvenir m'avait échappé dans le premier égarement de ma douleur: arrivé devant la porte de ma maison, j'ai heurté; les cris lointains de Sampso m'ont seuls répondu... Peu d'instants après, la fenêtre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte, j'y ai couru: les volets s'écartaient pour livrer passage à un homme, tandis qu'Ellèn criait au secours... J'ai repoussé l'homme dans la chambre, alors noire comme une tombe, et j'ai, dans l'ombre, frappé votre fils. Presque aussitôt deux bras m'ont étreint... Je me suis cru attaqué par un nouvel assaillant... J'ai encore frappé dans l'ombre... c'était Ellèn que je tuais...
Et je n'ai pu contenir mes sanglots.
-- Frère, frère... m'a dit Victoria, c'est une terrible et fatale nuit que celle-ci...
-- Écoutez encore... et surtout écoutez ceci... ai-je dit à ma soeur de lait, en surmontant mon émotion. Au moment où je reconnaissais la voix expirante de ma femme j'ai vu à la clarté lunaire une femme debout sur l'appui de la croisée...
-- Une femme! s'écria Victoria.
-- Celle-là peut-être dont la voix m'avait trompée, dit Sampso, en m'annonçant un message de la mère des camps...
-- Je le crois, ai-je repris, et cette femme, sans doute complice du crime de Victorin, l'a appelé, lui disant qu'il fallait fuir... qu'elle était à lui, puisqu'il avait tenu sa promesse.
-- Sa promesse? reprit Victoria quelle promesse?
-- Le déshonneur d'Ellèn!...
Ma soeur de lait tressaillit et ajouta:
-- Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entouré d'un horrible mystère... Mais cette femme, qui était-elle?
-- Une des deux bohémiennes arrivées à Mayence depuis quelque temps... Écoutez encore... La bohémienne ne recevant pas de réponse de Victorin, et entendant au loin le tumulte des soldats accourant furieux, la bohémienne a disparu; et bientôt après, le bruit de son chariot m'apprenait sa fuite... Dans mon désespoir, je n'ai pas songé à la poursuivre... Je venais de tuer Ellèn à côté du berceau de mon fils... Ellèn, ma pauvre et bien-aimée femme!...
En disant ces mots, je n'ai pu m'empêcher de pleurer encore... Sampso et Victoria gardaient le silence.
-- C'est un abîme! reprit la mère des camps, un abîme où ma raison se perd ... Le crime de mon fils est grand... son ivresse, loin de l'excuser, le rend plus honteux encore... et cependant, Scanvoch, tu ne sais peut-être pas combien ce malheureux enfant t'aimait...
-- Ne me dites pas cela, Victoria, ai-je murmuré en cachant mon visage entre mes mains; ne me dites pas cela... mon désespoir ne peut être plus affreux!...
-- Ce n'est pas un reproche, mon frère, a repris Victoria. Moi, témoin du crime de mon fils, je l'aurais tué de ma main, pour qu'il ne déshonorât pas plus longtemps et sa mère et la Gaule qui l'a choisi pour chef... Je te rappelle l'affection de Victorin pour toi, parce que je crois que, sans son ivresse et je ne sais quelle machination ténébreuse, il n'eût pas commis ce forfait...
-- Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir...
-- Toi?
--Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infâme a été répandue contre Victorin. L'armée s'éloignait de lui... est-ce vrai?
-- C'est vrai...
-- La victoire de ton fils lui avait ramené l'affection des soldats... Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient une terrible réalité... Le crime de Victorin lui coûte la vie... ainsi qu'à son fils sa race est éteinte, un nouveau chef doit être donné à la Gaule, est-ce vrai?
-- Oui.
-- Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me révélant cette nuit qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas que si je n'arrivais pas à temps pour tuer Victorin dans le premier accès de ma rage, il serait massacré par les troupes soulevées contre lui à la nouvelle de ce forfait?
-- Et ce forfait, dit Sampso, comment l'armée l'a-t-elle connu sitôt, puisque personne encore n'avait pu sortir de cette maison?...
La mère des camps, frappée de cette réflexion de Sampso, me regarda. Je continuai:
-- Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre petit-fils, l'a tué à vos pieds? Encore ce soldat inconnu!
-- C'est vrai... répondit Victoria pensive, c'est vrai...
-- Ce soldat a-t-il cédé à un emportement de fureur aveugle contre cet innocent enfant? Non... Il a donc été l'instrument d'une ambition aussi ténébreuse que féroce... Un seul homme avait intérêt au double meurtre qui vient d'éteindre votre race, ma soeur... car votre race éteinte, la Gaule doit choisir un nouveau chef... Et l'homme que je soupçonne, l'homme que j'accuse veut depuis longtemps gouverner la Gaule!...
-- Son nom? s'écria Victoria en attachant sur moi un regard plein d'angoisse, le nom de cet homme que tu soupçonnes, que tu accuses?...
-- Son nom est Tétrik, oui, Tétrik, gouverneur de Gascogne, et votre parent, ma soeur...
Pour la première fois, Victoria, depuis que je lui avais exprimé mes doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux sur son fils avec une expression de pitié douloureuse, baisa de nouveau et à plusieurs reprises son front glacé; puis, après quelques instants de réflexion profonde, elle prit une résolution suprême, se releva, et me dit d'une voix ferme:
-- Où est Tétrik?
-- Il attend au dehors avec le capitaine Marion.
-- Qu'ils viennent tous deux!
-- Quoi! vous voulez?...
-- Je veux qu'ils viennent tous deux à l'instant.
-- Ici... dans cette chambre mortuaire?
-- Ici, dans cette chambre mortuaire... Oui, ici, Scanvoch, devant les restes inanimés de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si cet homme a noué cette ténébreuse et horrible trame, cet homme, fût-il un démon d'hypocrisie et de férocité, se trahira par son trouble à la vue de ses victimes... à la vue d'une mère entre les corps de son fils et de son petit-fils... à la vue d'un époux près du corps de sa femme! Va, mon frère, qu'ils viennent... qu'ils viennent!... Il faut aussi retrouver à tout prix ce soldat inconnu, ton compagnon de route.
-- J'y songe, ajoutai-je frappé d'un souvenir soudain, c'est le capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'étais escorté... il le connaît.
-- Nous interrogerons le capitaine... Va, mon frère, qu'ils viennent... qu'ils viennent!...
J'obéis à Victoria... J'appelai Tétrik et Marion; ils accoururent.
J'eus le courage, malgré ma douleur, d'observer attentivement la physionomie du gouverneur de Gascogne... Dès qu'il entra, le premier objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de Victorin... Les traits de Tétrik prirent aussitôt une expression déchirante, ses larmes coulèrent à flots, et se jetant à genoux auprès du corps en joignant les mains, il s'écria d'une voix entrecoupée:
-- Mort à la fleur de son âge... mort... lui si vaillant...si généreux! lui, l'espoir, la forte épée de la Gaule... Ah! j'oublie les égarements de cet infortuné devant l'affreux malheur qui frappe mon pays... Par ta mort! Victorin... oh! Victorin...
Tétrik ne put continuer, les sanglots étouffèrent sa voix. À genoux et affaissé sur lui-même, le visage caché entre ses deux mains, pleurant à chaudes larmes, il restait comme écrasé de douleur auprès du corps de Victorin.
Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte, semblait en proie à une profonde émotion intérieure; il n'éclatait pas en gémissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne cessait de contempler avec une expression navrante le corps du petit-fils de Victoria, étendu sur le berceau de mon fils, à moi; puis j'entendis seulement Marion dire tout bas, en regardant tour à tour l'innocente victime et Victoria:
-- Quel malheur!... Ah! le pauvre enfant!..., ah! la pauvre mère!...
S'avançant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix brève et entrecoupée:
-- Victoria, vous êtes très à plaindre, et je vous plains... Victorin vous chérissait... c'était un digne fils! je l'aimais aussi. J'ai la barbe grise, et je me plaisais à servir sous ce jeune homme. Je le sentais mon général; c'était le premier capitaine de notre temps... aucun d'entre nous ne le remplacera; il n'avait que deux vices: le goût du vin, et surtout sa peste de luxure; je l'ai souvent beaucoup querellé là-dessus... j'avais raison, vous le voyez... Enfin, il n'y a plus à le quereller maintenant... C'était, au fond, un brave coeur! oui, oh! oui, un brave coeur... Je ne peux vous en dire davantage, Victoria d'ailleurs, à quoi bon? On ne console pas une mère... Ne me croyez pas insensible parce que je ne pleure point... On pleure quand on le peut; mais enfin je vous assure que je vous plains, que je vous plains du fond de mon âme... J'aurais perdu mon ami Eustache, que je ne serais ni plus affligé, ni plus abattu...
Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour à tour, les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en répétant:
-- Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mère!
Tétrik, toujours agenouillé auprès de Victorin, ne cessait de sangloter, de gémir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion semblait contenue, sa douleur semblait sincère. Cependant mes soupçons résistaient à cette épreuve, et ma soeur de lait partageait mes doutes. Elle fit de nouveau un violent effort sur elle-même, et dit:
-- Tétrik, écoutez-moi.
Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa parente.
-- Tétrik, reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent à l'épaule, je vous parle, répondez-moi.
-- Qui me parle? s'écria le gouverneur d'un air égaré.
Que me veut-on? Où suis-je?...
Puis, levant tes yeux sur ma soeur de lait, il s'écria: