L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 11

Chapter 113,834 wordsPublic domain

M'opiniâtrant à le tuer, je restais sur la défensive, cherchant l'occasion de l'achever d'un coup sûr et mortel. Soudain, l'étalon de Néroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus acharné contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous culbuter... Une légion de notre cavalerie de réserve, dont quelques moments auparavant j'avais entendu le piétinement sourd et lointain, arrivait alors, broyant sous les pieds des chevaux impétueusement lancés tout ce qu'elle rencontrait sur son passage... Cette légion, formée sur trois rangs, arrivait avec la rapidité d'un ouragan; nous devions être, Néroweg et moi, mille fois écrasés, car elle présentait un front de bataille de deux cents pas d'étendue. Eussé-je eu le temps de remonter à cheval, il m'aurait été presque impossible de gagner de vitesse ou la droite ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'échapper ainsi à son terrible choc... J'essayai pourtant, et malgré mon regret de n'avoir pu achever le _roi_ frank, tant ma haine contre lui était féroce... Je profitai de l'accident, qui, par la chute du cheval de Néroweg, avait interrompu un moment notre combat, pour sauter sur Tom-Bras alors à ma portée. Il me fallut user rudement du mors et du plat de mon épée pour faire lâcher prise à mon coursier, acharné sur le corps de l'autre étalon, qu'il dévorait en le frappant de ses pieds de devant. J'y parvins à l'instant où la longue ligne de cavalerie, m'enveloppant de toute part, et hâtant encore de la voix et des talons le galop précipité de Tom-Bras, je m'élançai, devançant toujours la légion, et jetant derrière moi un dernier regard sur le _roi_ frank; la figure ensanglantée, il me poursuivait éperdu en brandissant son épée... Soudain je le vis disparaître dans le nuage de poussière soulevé par le galop impétueux des cavaliers.

-- Hésus m'a exaucé! me suis-je écrié; Néroweg doit être mort... cette légion vient de lui passer sur le corps...

Grâce à l'étonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientôt assez d'avance sur la ligne de cavalerie dont j'étais suivi pour donner à ma course une direction telle qu'il me fut possible de prendre place à la droite du front de bataille de la légion. M'adressant alors à l'un des officiers, je lui demandai des nouvelles de Victorin et du combat; il me répondit:

-- Victorin se bat en héros!... Un cavalier qui est venu donner ordre à notre réserve de s'avancer nous a dit que jamais le général ne s'était montré plus habile dans ses manoeuvres. Les Franks, deux fois nombreux comme nous, se battent avec acharnement, et surtout avec une science de la guerre qu'ils n'avaient pas montrée jusqu'ici; tout fait croire que nous gagnerons la victoire, mais elle sera chèrement payée...

Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en soldat intrépide et en général consommé... Le coeur bien joyeux, je l'ai retrouvé au fort de la mêlée: il n'avait, par miracle, reçu qu'une légère blessure... Sa réserve, prudemment ménagée jusqu'alors, décida du succès de la bataille; elle a duré sept heures... Les Franks en déroute, menés battant pendant trois lieues, furent refoulés vers le Rhin, malgré la résistance opiniâtre de leur retraite. Après des pertes énormes, une partie de leurs hordes fut culbutée dans le fleuve, d'autres parvinrent à regagner en désordre les radeaux et à s'éloigner du rivage remorqués par les barques; mais alors la flottille de cent cinquante grands bateaux, obéissant aux ordres de Victorin (il avait tout prévu), fit force de rames, doubla une pointe de terre, derrière laquelle elle s'était jusqu'alors tenue cachée, atteignit les radeaux... Et après les avoir criblés d'une grêle de traits, nos barques les abordèrent de tous côtés... Ce fut un dernier et terrible combat sur ces immenses ponts flottants: leurs bateaux remorqueurs furent coulés bas à coups de hache; le petit nombre de Franks échappés à cette lutte suprême s'abandonnèrent au courant du fleuve, cramponnés aux débris des radeaux désemparés et entraînés par les eaux...

Notre armée, cruellement décimée, mais encore toute frémissante de la lutte, et massée sur les hauteurs du rivage, assistait à cette désastreuse déroute, éclairée par les derniers rayons du soleil couchant. Alors tous les soldats entonnèrent en choeur ces héroïques paroles des bardes qu'ils avaient chantées en commençant l'attaque.

«-- Ce matin nous disions:

«-- Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

«-- Oui, combien sont-ils donc ces Franks?

* * *

«-- Ce soir nous disons:

«-- Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez, flots profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève... Répondez!... répondez!...

«-- Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

«-- Oui, combien étaient-ils donc ces Franks?»

* * *

Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre côté du fleuve, si large en cet endroit que l'on ne pouvait distinguer la rive opposée, déjà voilée d'ailleurs par la brume du soir, j'ai remarqué dans cette direction une lueur qui, devenant bientôt immense, embrasa l'horizon comme les reflets d'un gigantesque incendie!... Victorin s'écria:

-- Le brave Marion a exécuté son plan à la tête d'une troupe d'élite et des tribus alliées de l'autre côté du Rhin, il a marché sur le camp des Franks... Leur dernière réserve aura été exterminée, leurs huttes et leurs chariots de guerre livrés aux flammes! Par Hésus! la Gaule, enfin délivrée du voisinage de ces féroces pillards, va jouir des douceurs d'une paix féconde! Ô ma mère!... ma mère... tes voeux sont exaucés!

Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats appartenant à divers corps de cavalerie et d'infanterie de l'armée; tous ces soldats étaient vieux; à leur tête marchait Douarnek, l'un des quatre rameurs qui m'avaient accompagné la veille dans mon voyage au camp des Franks. Lorsque cette députation fut arrivée près du jeune général, autour duquel nous étions tous rangés, Douarnek s'avançant seul de quelques pas dit d'une voix grave et ferme:

-- Écoute, Victorin; chaque légion de cavalerie, chaque cohorte d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les camarades qui sont là m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu naître, ainsi que moi, ils t'ont vu, tout enfant, dans les bras de Victoria, la mère des camps, l'auguste mère des soldats. Nous t'avons, vois tu, Victorin, longtemps aimé pour l'amour d'elle et de toi; tu méritais cela... Nous t'avons acclamé notre général et l'un des deux chefs de la Gaule... tu méritais cela... Nous t'avons aimé, nous vétérans, comme notre fils, en t'obéissant comme à notre père... tu as mérité cela. Puis est venu le jour, t'obéissant toujours, à toi notre général, à toi, chef de la Gaule, nous t'avons moins aimé...

-- Et pourquoi m'avez-vous moins aimé? reprit Victorin frappé de l'air presque solennel du vieux soldat; oui, pourquoi m'avez-vous moins aimé?

-- Pourquoi? Parce que nous t'avons moins estimé... tu méritais cela; mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les nôtres... La bataille d'aujourd'hui nous le prouve.

-- Voyons, reprit affectueusement Victorin, voyons, mon vieux Douarnek, car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus braves soldats de l'armée; voyons, mon vieux Douarnek, quels sont mes torts? quels sont les vôtres?

-- Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop... beaucoup trop le vin et le cotillon.

-- Par toutes les maîtresses que tu as eues, par toutes les coupes que tu as vidées et que tu videras encore, vieux Douarnek, pourquoi ces paroles le soir d'une bataille gagnée? répondit gaiement Victorin revenant peu à peu à son naturel, que les préoccupations du combat ne tempéraient plus. Franchement, sont-ce là des reproches que l'on se fait entre soldats?

-- Entre soldats? non, Victorin, reprit sévèrement Douarnek; mais de soldat à général on se les fait, ces reproches... Nous t'avons librement choisi pour chef, nous devons te parler librement... Plus nous t'avons élevé... plus nous t'avons honoré, plus nous sommes en droit de te dire: Honore-toi...

-- J'y tâche, brave Douarnek... j'y tâche en me battant de mon mieux.

-- Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataillé... Tu n'es pas seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.

-- Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que comme général et chef de la Gaule je doive être plus insensible qu'un soldat à l'éclat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au bouquet d'un vin vieux, blanc ou rouge?

-- Moi, soldat, je te dis ceci, à toi général, à toi chef de la Gaule: L'homme élu chef par des hommes libres doit, même dans les choses de sa vie privée, garder une sage mesure, s'il veut être aimé, obéi, respecté. Cette mesure, l'as-tu gardée? Non... Aussi, comme nous t'avions vu avaler des pois, nous t'avons cru capable d'avaler un boeuf...

-- Quoi! mes enfants, reprit en riant le jeune général, vous m'avez cru la bouche si grande?...

-- Nous t'avions vu souvent en pointe de vin... nous te savions coureur de cotillons; on nous a dit qu'étant ivre, tu avais fait violence à une femme qui s'était tuée de désespoir... nous avons cru cela...

-- Courroux du ciel! s'écria Victorin avec une douloureuse indignation, vous... vous avez cru cela du fils de ma mère?

-- Oui, reprit le vétéran, oui... là a été notre tort... Donc, nous avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner, pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes comme par le passé... Est-ce dit, Victorin?

-- Oui, répondit Victorin ému de ces loyales et touchantes paroles, c'est dit...

-- Ta main, reprit Douarnek, au nom de mes camarades, ta main!...

-- La voilà, dit le jeune général en se penchant sur le cou de son cheval pour serrer cordialement la main du vétéran. Merci de votre franchise, mes enfants... je serai à vous comme vous serez à moi, pour la gloire et le repos de la Gaule... Sans vous, je ne peux rien; car si le général porte la couronne triomphale, c'est la bravoure du soldat qui la tresse, cette couronne, et l'empourpre de son généreux sang!...

-- Donc... c'est dit, Victorin, reprit Douarnek dont les yeux devinrent humides. À toi notre sang... et à notre Gaule bien- aimée: à ta gloire!...

-- Et à ma mère, qui m'a fait ce que je suis! reprit Victorin avec une émotion croissante; et à ma mère, notre respect, notre amour, notre dévouement, mes enfants!...

-- Vive la mère des camps! s'écria Douarnek d'une voix sonore; vive Victorin, son glorieux fils!

Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous enfin présents à cette scène, nous avons crié comme Douarnek:

-- Vive la mère des camps! vive Victorin, son glorieux fils!...

Bientôt l'armée s'est mise en marche pour regagner le camp, pendant que, sous la protection d'une légion destinée à garder nos prisonniers, les druides médecins et leurs aides restaient sur le champ de bataille pour secourir également les blessés gaulois et franks.

L'armée reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit d'été, en faisant résonner du chant des bardes les échos des bords du Rhin.

Victorin, dans sa hâte d'aller instruire sa mère du gain de la bataille, remit le commandement des troupes à l'un des plus anciens capitaines; nous laissâmes nos montures harassées à des cavaliers qui, d'habitude, conduisaient en main des chevaux frais pour le jeune général; lui et moi, nous nous sommes rapidement dirigés vers Mayence. La nuit était sereine, la lune resplendissait parmi des milliers d'étoiles, ces mondes inconnus où nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose étrange! tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de notre armée, qui assurait la paix et la prospérité de la Gaule; tout en songeant à mon prochain retour auprès de ta mère et de toi, mon enfant, après cette rude journée de bataille, j'ai soudain éprouvé un accès de mélancolie profonde...

J'avais, dans l'élan de ma reconnaissance, levé les yeux vers le ciel pour remercier les dieux de notre succès... La lune brillait d'un radieux éclat... Je ne sais pourquoi, à ce moment, je me suis rappelé avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant à nos aïeux, tous les faits glorieux, touchants ou terribles accomplis par eux, et que l'astre sacré de la Gaule avait aussi éclairés de son éternelle lumière depuis tant de générations!...

Je fus tiré de mes réflexions par la voix joyeuse de Victorin.

-- À quoi rêves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette belle journée, te voilà muet comme un vaincu...

-- Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus...

-- Quel songe creux!... reprit le jeune général dans l'entraînement de son impétueuse gaieté. Laissons le passé avec les coupes vides et les anciennes maîtresses! Moi, je pense d'abord à la joie de ma mère en apprenant notre victoire; puis je pense, et beaucoup, aux brûlants yeux noirs de Kidda, la bohémienne qui m'attend, car cette nuit, en la quittant à la fin du souper où elle m'avait attiré par ruse, elle m'a donné rendez- vous pour ce soir... Journée complète, Scanvoch! Bataille gagnée le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle maîtresse sur ses genoux! Ah! qu'il fait bon être soldat et avoir vingt ans!...

-- Écoute, Victorin. Tant qu'à duré chez toi la préoccupation du combat, je t'ai vu sage, grave, réfléchi, digne en tout de ta mère et de toi-même...

-- Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne de moi-même en pensant à elle après la bataille?

-- Sais-tu, Victorin, que c'est une grave démarche que celle tentée auprès de toi par Douarnek, venant te parler au nom de l'armée? Sais-tu que cette démarche prouve la fière indépendance de nos soldats, dont la volonté seule t'a fait général? Sais-tu que de telles paroles, prononcées par de tels hommes, ne sont et ne seront pas vaines... et qu'il serait funeste de les oublier?...

-- Bon! une boutade de vétéran, regrettant ses jeunes années... paroles de vieillard blâmant les plaisirs qu'il n'a plus...

-- Victorin, tu affectes une indifférence éloignée de ton coeur... Je t'ai vu touché, profondément touché du langage de ce vieux soldat...

-- L'on est si content le soir d'une bataille gagnée, que tout vous plaît... Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles ne prouvent-elles pas l'affection de l'armée pour moi?

-- Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'armée s'était retirée de toi... Elle t'est revenue après la victoire d'aujourd'hui; mais prends garde, de nouveaux excès commis par toi feraient naître de nouvelles calomnies de la part de ceux qui veulent te perdre...

-- Quelles gens auraient intérêt à me perdre?

-- Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux tu n'auras pas chaque jour une bataille à gagner; car, grâce aux dieux, l'anéantissement de ces hordes barbares assure pour jamais la paix de la Gaule!...

-- Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus obscur des citoyens, accrochant mon épée, désormais inutile, à côté de celle de mon père, je pourrai sans contrainte vider des coupes sans nombre et courtiser toutes les bohémiennes de l'univers!

-- Victorin, prends garde! je te le répète... Souviens-toi des paroles du vieux soldat...

-- Au diable le vieux soldat et ses paroles!... Je ne me souviens, à cette heure, que de Kidda... Ah! Scanvoch, si tu la voyais danser avec son court jupon écarlate et son corset de toile d'argent!

-- Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixés sur ces créatures; ta liaison avec elles fera scandale...

Crois-moi, sois réservé dans ta conduite, recherche le secret et l'obscurité dans tes amours.

-- L'obscurité! le secret! Arrière l'hypocrisie! J'aime à montrer à tous les yeux les maîtresses dont je suis fier! et je serai plus fier de Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui.

-- Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale!

-- Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant et s'accompagnant d'un petit tambour à grelots... oui, si tu la voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda la bohémienne... Mais, ajouta le jeune général en s'interrompant et regardant au loin devant lui, vois donc là-bas ces flambeaux... Bonheur du ciel! c'est ma mère... Dans son inquiétude, elle aura voulu se rapprocher du champ de bataille pour savoir des nouvelles de la journée... Ah! Scanvoch, je suis jeune, impétueux, ardent aux plaisirs, jamais ils ne me lassent, j'en jouis avec ivresse... Pourtant, je t'en fais le serment par l'épée de mon père! je donnerais toutes mes joies à venir pour ce que je vais éprouver dans quelques instants, lorsque ma mère me pressera sur sa poitrine!

Et en disant ceci, il s'élança à toute bride et sans m'attendre vers Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eus rejoints, ils étaient tous deux descendus de cheval; Victoria tenait Victorin étroitement embrassé, lui disant avec un accent impossible à rendre:

-- Mon fils, je suis une heureuse mère!...

À la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite était enveloppée de linges. Victorin dit avec anxiété:

-- Seriez-vous blessée, ma mère?

-- Légèrement, répondit Victoria.

Puis, s'adressant à moi, elle me tendit affectueusement la main:

-- Frère, te voilà, mon coeur est joyeux...

-- Mais cette blessure, qui vous l'a faite?

-- La femme franque qu'Ellèn et Sampso ont conduite près de moi...

-- Elwig! m'écriai-je avec horreur. Oh! la maudite!... elle s'est montrée digne de sa race odieuse!...

-- Scanvoch! me dit Victoria d'un air grave, il ne faut pas maudire les morts... Celle que tu appelles Elwig n'existe plus...

-- Ma mère, reprit Victorin avec une anxiété croissante, ma chère mère, vous nous l'attestez, cette blessure est légère?

-- Tiens, mon fils, regarde.

Et pour rassurer Victorin, elle déroula la bande dont sa main droite était enveloppée.

-- Tu le vois, ajouta-t-elle, je me suis seulement coupée à deux endroits la paume de la main en tâchant de désarmer cette femme...

En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune gravité.

-- Elwig armée? ai-je dit en tâchant de rappeler mes souvenirs de la veille. Où a-t-elle trouvé une arme? À moins qu'hier soir, avant de nous rejoindre à la nage, elle ait ramassé son couteau sur la grève, et l'ait caché sous sa robe.

-- Mais, cette femme, à quel moment a-t-elle voulu vous frapper, ma mère? Vous étiez donc seule avec elle?

-- J'avais prié Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi vers le milieu du jour, dans la pensée d'être secourable à cette femme. Ellèn et Sampso me l'ont amenée... Je m'entretenais avec Robert, chef de notre réserve, nous causions des dispositions à prendre pour défendre le camp et la ville en cas de défaite de notre armée. On fit entrer Elwig dans une pièce voisine, et la femme et la belle-soeur de Scanvoch laissèrent seule l'étrangère, pendant que j'envoyais chercher un interprète pour me faire entendre d'elle. Robert, notre entretien terminé, me demanda des secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre où m'attendait Elwig, je voulais prendre quelque argent dans un coffre où se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, héritage de ma mère...

-- Si le coffre était ouvert, m'écriai-je songeant à la sauvage cupidité de la soeur du grand roi Néroweg, Elwig aura voulu, en vraie fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet précieux.

-- Tu l'as dit, Scanvoch; au moment où j'entrais dans cette chambre, la femme franque tenait entre ses mains un collier d'or d'un travail précieux; elle le contemplait avidement. À ma vue, elle a laissé tomber le collier à ses pieds; puis, croisant ses deux bras sur sa poitrine, elle m'a d'abord contemplée en silence d'un air farouche: son pâle visage s'est empourpré de honte ou de rage; puis, me regardant d'un oeil sombre, elle a prononcé mon nom; j'ai cru qu'elle me demandait si j'étais Victoria; je lui fis un signe de tête affirmatif en lui disant: «Oui, je suis Victoria.» À peine avais-je prononcé ces mots, qu'Elwig s'est jetée à mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme si elle eût humblement imploré ma protection... Sans doute cette femme a profité de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa robe sans être vue de moi, car je me baissais pour la relever, lorsqu'elle s'est redressée, les yeux étincelants de férocité, en me portant un coup de couteau, et répétant avec un accent de haine: _Victoria! Victoria!_

À ces paroles de sa mère, quoique le danger fût passé, Victorin tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prît entre ses deux mains sa main blessée qu'il baisa avec un redoublement de pieuse tendresse.

-- Voyant le couteau d'Elwig levé sur moi, ajouta Victoria, mon, premier mouvement fut de parer le coup et de tâcher de saisir la lame en m'écriant: «À moi, Robert!» Celui-ci, au bruit de la lutte, accourut de la pièce voisine; il me vit aux prises avec Elwig... Mon sang coulait... Robert me crut dangereusement blessée; il tira son épée, saisit cette Elwig à la gorge, et la tua avant que j'aie pu m'opposer à cette inutile vengeance... Je regrette la mort de cette Franque, venue volontairement près de moi.

-- Vous la plaignez, ma mère, dit vivement Victorin, cette créature pillarde et féroce, comme ceux de sa race! Vous la plaignez! et elle n'a sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver l'occasion de s'introduire près de vous pour vous voler et vous égorger ensuite!

-- Je la plains d'être née d'une telle race, reprit tristement Victoria; je la plains d'avoir eu la pensée d'un meurtre!

-- Croyez-moi, ai-je dit à ma soeur de lait, la mort de cette femme met un terme à une vie souillée de forfaits dont frémit la nature... Fassent les dieux que, comme Elwig, son frère, le roi Néroweg, ait aujourd'hui perdu la vie, et que sa race soit éteinte en lui, sinon je regretterais toujours de n'avoir pas achevé cet homme... Je ne sais pourquoi, il me semble que sa descendance sera funeste à la mienne...

Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne comprenait pas le sens, lorsque Victorin s'écria:

-- Béni soit Hésus, ma mère! c'est un jour heureux pour la Gaule que celui-ci!... Vous avez échappé à un grand danger, nos armes sont victorieuses, et les Franks sont chassés de nos frontières...

Puis, s'interrompant et prêtant au loin l'oreille, Victorin ajouta:

-- Entendez-vous, ma mère? entendez-vous ces chants que le vent nous apporte?...

Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, répétés en choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du triomphe, sont venus jusqu'à nous à travers la sonorité de la nuit:

«Ce soir nous disons:

«Combien étaient-ils donc, Ces barbares?

«Ce soir nous disons:

«Combien étaient-ils donc, ces Franks?...»

CHAPITRE IV

Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai écrit pour toi, mon enfant, le récit de la grande bataille du Rhin.

L'extermination des hordes franques et de leurs établissements sur l'autre rive du fleuve a délivré la Gaule des craintes que lui inspirait cette invasion barbare toujours menaçante. Les Franks, retirés maintenant au fond des forêts de la Germanie, attendent peut-être une occasion favorable pour fondre de nouveau sur la Gaule. Je reprends donc ce récit d'autrefois après des années de douleur amère... De grands malheurs ont pesé sur ma vie; j'ai vu se dérouler une épouvantable trame d'hypocrisie et de haine; cette trame, dont j'avais en soupçon dès le récit précédent, a enveloppé ce que j'avais de plus cher au monde... Depuis lors, une tristesse incurable s'est emparée de mon âme... J'ai quitté les bords du Rhin pour la Bretagne; je suis établi avec ta seconde mère et toi, mon enfant, aux mêmes lieux où fut jadis le berceau de notre famille, prés des pierres sacrées de la forêt de Karnak, témoins du sacrifice héroïque de notre aïeule Hêna...

* * *