L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps

Chapter 10

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-- Il est calme à cette heure; mais, l'action engagée, je redoute l'ardeur de son sang, l'entraînement de la bataille... Tu le sais, Scanvoch, je ne crains pas le péril pour Victorin; je suis fille, femme et mère de soldat... mais je crains que par trop de fougue, et voulant, par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne compromette par sa mort le succès de cette journée, qui peut décider du repos de la Gaule!

-- J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un général doit se ménager pour son armée, dont il est la tête et la pensée...

-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait d'une voix émue, tu es toujours le meilleur des frères! Puis, me montrant encore son fils du regard, et ne voulant pas, sans doute, laisser pénétrer à d'autres qu'à moi ta lutte de ses anxiétés maternelles contre la fermeté de son caractère, elle ajouta tout bas: Tu veilleras sur lui?

-- Comme sur mon fils.

Le jeune général, après avoir donné ses derniers ordres, descendit respectueusement de cheval à la vue de Victoria, s'approcha d'elle et lui dit:

-- L'heure est venue, ma mère... J'ai arrêté avec les autres capitaines les dernières dispositions du plan de bataille, que je vous ai soumis et que vous approuvez... Je laisse dix mille hommes de réserve pour la garde du camp, sous le commandement de Robert, un de nos chefs les plus expérimentés... il prendra vos ordres... Que les dieux protègent encore cette fois nos armes!... Adieu, ma mère je vais faire de mon mieux...

Et il fléchit le genou.

-- Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces barbares...

En disant ceci, la mère des camps se courba du haut de son cheval, et tendit sa main à Victorin, qui la baisa en se relevant.

-- Bon courage, mon jeune César, dit le gouverneur de Gascogne au fils de ma soeur de lait, les destinées de la Gaule sont entre vos mains... et grâce aux dieux, vos mains sont vaillantes... Donnez- moi l'occasion d'écrire une belle ode sur cette nouvelle victoire.

Victorin remonta à cheval; quelques instants après, notre armée se mettait en marche, les éclaireurs à cheval précédant l'avant- garde; puis, derrière cette avant-garde, Victorin se tenait à la tête du corps d'armée. Nous laissons la rive du Rhin à notre droite; quelques troupes légères d'archers et de cavaliers se dispersèrent en éclaireurs, afin de préserver notre flanc gauche de toute surprise. Victorin m'appela, je poussai mon cheval près du sien, dont il hâta un peu l'allure de sorte que tous deux nous avons dépassé l'escorte dont le jeune général était entouré.

-- Scanvoch, me dit-il, tu es un vieux et bon soldat; je vais en deux mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mère... Ce plan, je l'ai confié au chef qui doit me remplacer au commandement si je suis tué... Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en rappellerais au besoin l'exécution.

-- Je t'écoute.

-- Il y a maintenant prés de trois heures que les radeaux des Franks ont été vus vers le milieu du fleuve... Ces radeaux, chargés de troupes et remorqués par des barques naviguant lentement, ont dû employer plus d'une heure pour atteindre le rivage et débarquer...

-- Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas hâté la marche de l'armée, afin de tâcher d'arriver sur le rivage avant le débarquement des Franks? Des troupes qui prennent terre sont toujours en désordre; ce désordre eût favorisé notre attaque.

-- Deux raisons m'ont empêché d'agir ainsi; tu vas les savoir. Combien crois-tu qu'il ait fallu de temps à l'officier qui est venu annoncer le débarquement de l'ennemi pour se rendre à toute bride des avant-postes à Mayence?

-- Une heure et demie... car de cet avant-poste au camp il y a presque cinq lieues.

-- Et pour accomplir le même trajet, combien faut-il de temps à une armée, marchant en bon ordre et d'un pas accéléré, point trop hâté cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats avant la bataille?

-- Il faut environ deux heures et demie.

-- Tu le vois, Scanvoch, il nous était impossible d'arriver assez tôt pour attaquer les Franks au moment de leur débarquement ...L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis quelque temps à se reformer en bataille; nous arriverons donc avant eux, et nous les attendrons aux défilés d'Armstadt, seule route militaire qu'ils puissent prendre pour venir attaquer notre camp, à moins qu'ils ne se jettent à travers des marais et des terrains boisés, où leur cavalerie, leur principale force, ne pourrait se développer.

-- Ceci est juste.

-- J'ai donc temporisé, afin de laisser les Franks s'approcher des défilés.

-- S'ils s'engagent dans ce passage... ils sont perdus.

-- Je l'espère Nous les poussons ensuite, l'épée dans les reins, vers le fleuve; nos cent cinquante barques bien armées, parties du port, selon mes ordres, en même temps que nous, coulerons bas les radeaux de ces barbares et leur couperons toute retraite Le capitaine Marion a traversé le Rhin avec des troupes d'élite; il se joindra aux peuplades de l'autre côté du fleuve, marchera droit au camp des Franks, où ils ont dû laisser une furie réserve, et leurs chariots de guerre... Tout sera détruit!

Victorin me développait ce plan de bataille habilement conçu, lorsque nous vîmes accourir à toute bride quelques cavaliers envoyés en avant pour éclairer notre marche. L'un d'eux, arrêtant son cheval blanc d'écume, dit à Victorin:

-- L'armée des Franks s'avance; on l'aperçoit au loin du sommet des escarpements: leurs éclaireurs se sont approchés des abords du défilé, ils ont été tués à coups de flèche par les archers que nous avions emmenés en croupe, et qui s'étaient embusqués dans les buissons; pas un des cavaliers franks n'a échappé.

-- Bien visé! reprit Victorin; ces éclaireurs auraient pu rencontrer les nôtres et retourner avertir l'armée franque de notre approche; peut-être alors ne se serait-elle pas engagée dans les défilés; mais je veux aller moi-même juger de la position de l'ennemi... Suis-moi, Scanvoch.

Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit; nous dépassons rapidement notre avant-garde, à qui Victorin donne l'ordre de s'arrêter. Les soldats saluèrent de leurs acclamations le jeune général, malgré les calomnies infâmes dont il avait été l'objet. Nous sommes arrivés à un endroit d'où l'on dominait les défilés d'Armstadt: cette route, fort large, s'encaissait à nos pieds entre deux escarpements; celui de droite, coupé presque à pic, et surplombant la route, formait une sorte de promontoire du côté du Rhin; l'escarpement de gauche, composé de plusieurs rampes rocheuses, servait pour ainsi dire de base aux immenses plateaux au milieu desquels avait été creusée cette route profonde, qui s'abaissait de plus en plus pour déboucher dans une vaste plaine, bornée à l'est et au nord par la courbe du fleuve, à l'ouest par des bois et des marais, et derrière nous par les plateaux élevés, où nos troupes faisaient halte. Bientôt nous avons distingué à une grande distance d'innombrables masses noires et confuses, c'était l'armée franque...

Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif, observant attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et le terrain qui s'étendait à nos pieds.

-- Mes prévisions et mes calculs ne m'avaient pas trompé, me dit- il. L'armée des Franks est deux fois supérieure à la nôtre; s'ils connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager dans ce défilé, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'après leur marche, ils tenteraient, malgré la difficulté de cette sorte d'assaut, de gravir ces plateaux en plusieurs endroits à la fois, me forçant ainsi à diviser sur une foule de points mes forces si inférieures aux leurs... alors notre succès eût été douteux. Cependant, par prudence, et pour engager l'ennemi dans le défilé, j'userai d'une ruse de guerre... Retournons à l'avant-garde, Scanvoch, l'heure du combat a sonné!...

-- Et cette heure, lui dis-je, est toujours solennelle...

-- Oui, me dit-il d'un ton mélancolique, cette heure est toujours solennelle, surtout pour le général, qui joue à ce jeu sanglant des batailles, la vie de ses soldats et les destinées de son pays. Allons, viens, Scanvoch... et que l'étoile de ma mère me protège!...

Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par quelle contradiction étrange ce jeune homme, toujours si ferme, si réfléchi, lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait d'une inconcevable faiblesse dans sa lutte contre ses passions.

Le jeune général eut bientôt rejoint l'avant-garde. Après une conférence de quelques instants avec les officiers, les troupes prennent leur poste de bataille: trois cohortes d'infanterie, chacune de mille hommes, reçoivent l'ordre de sortir du défilé et de déboucher dans la plaine, afin d'engager le combat avec l'avant-garde des Franks, et de tâcher d'attirer ainsi le gros de leur armée dans ce périlleux passage. Victorin, plusieurs officiers et moi, groupés sur la cime d'un des escarpements les plus élevés, nous dominions la plaine où allait se livrer cette escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement l'innombrable armée des Franks: le gros de leurs troupes, massé en corps compacte, se trouvait encore assez éloignée; une nuée de cavaliers le devançaient et s'étendaient sur les ailes. À peine nos trois cohortes furent-elles sorties du défilé, que ces milliers de cavaliers, épars comme une volée de frelons, accoururent de tous côtés pour envelopper nos cohortes, ne cherchant qu'à se devancer les uns les autres; ils s'élancèrent à toute bride et sans ordre sur nos troupes. À leur approche, elles firent halte et se formèrent en _coin_ pour soutenir le premier choc de cette cavalerie; elles devaient ensuite feindre une retraite vers les défilés. Les cavaliers franks poussaient des hurlements si retentissants, que, malgré la grande distance qui nous séparait de la plaine, et l'élévation des plateaux, leurs cris sauvages parvenaient jusqu'à nous comme une sourde rumeur mêlée au son lointain de nos clairons... Nos cohortes ne plièrent pas sous cette impétueuse attaque; bientôt, à travers un nuage de poussière, nous n'avons plus vu qu'une masse confuse, au milieu de laquelle nos soldats se distinguaient par le brillant éclat de leur armure. Déjà nos troupes opéraient leur mouvement de retraite vers le défilé, cédant pied à pied le terrain à ces nuées d'assaillants, de moment en moment augmentées par de nouvelles hordes de cavaliers, détaches de l'avant-garde de l'armée franque, dont le corps principal s'approchait à marche forcée.

-- Par le ciel! s'écria Victorin les yeux ardemment fixés sur le champ de bataille, le brave Firmian, qui commande ces trois cohortes, oublie, dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier pas à pas vers le défilé afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne continue pas sa retraite, il s'arrête et ne rompt plus maintenant d'une semelle... il va faire inutilement écharper ses troupes...

Puis, s'adressant à un officier:

-- Courez dire à Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois vieilles cohortes, soutenir la retraite de Firmian... Cette retraite, Ruper la fera exécuter sur l'heure, et rapidement... Le gros de l'armée franque n'est plus qu'à cent portées de trait de l'entrée des défilés.

L'officier partit à toute bride; bientôt, selon l'ordre du général, trois vieilles cohortes sortirent du défilé au pas de course; elles allèrent rejoindre et soutenir nos autres troupes.

Peu de temps après, la feinte retraite s'effectua en bon ordre. Les Franks, voyant les Gaulois lâcher pied, poussèrent des cris de joie sauvage, et leur avant-garde s'approcha de plus en plus des défilés. Tout à coup Victorin pâlit: l'anxiété se peignit sur son visage, et il s'écria:

-- Par l'épée de mon père! me serais-je trompé sur les dispositions de ces barbares?... Vois-tu leur mouvement?...

-- Oui, lui dis-je; au lieu de suivre l'avant-garde et de s'engager comme elle dans le défilé, l'armée franque s'arrête, se forme en nombreuses colonnes d'attaques et se dirige vers les plateaux. Courroux du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu redoutais... Ah! nous avons appris la guerre à ces barbares...

Victorin ne me répondit pas; il me parut nombrer les colonnes d'attaque de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de bataille, il s'écria:

-- Enfants! ce n'est plus dans les défilés que nous devons attendre ces barbares... il faut les combattre en rase campagne... Élançons-nous sur eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent gravir... refoulons ces hordes dans le Rhin... Ils sont deux ou trois contre un... tant mieux!... Ce soir, de retour au camp, notre mère Victoria nous dira: «Enfants, vous avez été vaillants!»

-- Marchons! s'écrièrent tout d'une voix les troupes qui avaient entendu les paroles du jeune général, marchons!

Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna d'une voix éclatante:

«-- Ce matin nous disons: Combien sont-ils donc ces barbares qui veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

«-- Oui, combien sont-ils donc ces Franks?

* * *

«-- Ce soir nous dirons: Réponds, terre rougie du sang de l'étranger... Répondez, flots profonds du Rhin... Répondez, corbeaux de la grève!... Répondez... répondez...

«Combien étaient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

«Oui, combien étaient-ils donc, ces Franks?»

* * *

Et les troupes se sont ébranlées en chantant le refrain de ce bardit, qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.

Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte, précédant les légions, nous avons suivi Victorin. Bientôt notre armée s'est développée sur la cime des plateaux dominant au loin la plaine immense, bornée à l'extrême horizon par une courbe du Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque dans cette position avantageuse, Victorin voulut, à force d'audace, terrifier l'ennemi; malgré notre infériorité numérique, il donna l'ordre de fondre de la crête de ces hauteurs sur les Franks. Au même instant, la colonne ennemie qui, attirée par une feinte retraite, s'était engagée dans les défilés, était refoulée dans la plaine par une partie de nos troupes; reprenant l'offensive, notre armée descendit presque en même temps des plateaux. La bataille s'engagea, elle devint générale...

J'avais promis à Victoria de ne pas quitter son fils; mais au commencement de l'action, il s'élança si impétueusement sur l'ennemi à la tête d'une légion de cavalerie, que le flux et le reflux de la mêlée me séparèrent d'abord de lui. Nous combattions alors une troupe d'élite bien montée, bien armée; les soldats ne portaient ni casque, ni cuirasse, mais leur double casaque de peaux de bêtes, recouverte de longs poils, et leurs bonnets de fourrure, intérieurement garnis de bandes de fer, valaient nos armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec une férocité stupide... J'en ai vu se faire tuer comme des brutes, pendant qu'au fort de la mêlée ils s'acharnaient à trancher, à coups de hache, la tête d'un cadavre gaulois, afin de se faire un trophée de cette dépouille sanglante... Je me défendais contre deux de ces cavaliers, j'avais fort à faire; un autre de ces barbares, démonté et désarmé, s'était cramponné à ma jambe afin de me désarçonner; n'y pouvant parvenir, il me mordit avec tant de rage, que ses dents traversèrent le cuir de ma bottine, et ne s'arrêtèrent qu'à l'os de ma jambe. Tout en ripostant à mes deux adversaires, je trouvai le loisir d'asséner un coup de masse d'armes sur le crâne de ce Frank. Après m'être débarrassé de lui, je faisais de vains efforts pour rejoindre Victorin, lorsque, à quelques pas de moi, j'aperçois dans la mêlée, qu'il dominait de sa taille gigantesque, Néroweg, _l'Aigle terrible_... À sa vue, au souvenir des outrages dont je m'étais à peine vengé la veille, en lui jetant une bûche à la tête, mon sang, qu'animait déjà l'ardeur de la bataille, bouillonna plus vivement encore... En dehors même de la colère que devait m'inspirer Néroweg pour ses lâches insultes, je ressentais contre lui je ne sais quelle haine profonde, mystérieuse, comme s'il eût personnifié cette race pillarde et féroce, qui voulait nous asservir... Il me semblait (chose étrange, inexplicable), que j'abhorrais Néroweg autant pour l'avenir que pour le présent... comme si cette haine devait non- seulement se perpétuer entre nos deux races franque et gauloise, mais entre nos deux familles... Que te dirai-je, mon enfant? j'oubliai même la promesse faite à ma soeur de lait de veiller sur son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne cherchai qu'à me rapprocher de Néroweg... Il me fallait la vie de ce Frank... lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement en moi cette soif de sang... Je me trouvais alors entouré de quelques cavaliers de la légion à la tête de laquelle Victorin venait de charger si impétueusement l'armée franque... Nous devions, sur ce point, refouler l'ennemi vers le Rhin, car nous marchions toujours en avant... Deux de nos soldats, qui me précédaient, tombèrent eux et leurs chevaux sous la lourde francisque de _l'Aigle terrible_, et je l'aperçus à travers cette brèche humaine...

Néroweg, revêtu d'une armure gauloise, dépouille de quelqu'un des nôtres, tué dans l'une des batailles précédentes, portait un casque de bronze doré, dont la visière cachait à demi son visage tatoué de bleu et d'écarlate; sa longue barbe, d'un rouge de cuivre, tombait jusque sur le corselet de fer qu'il avait endossé par-dessus sa casque de peau de bête; d'épaisses toisons de mouton, assujetties par des bandelettes croisées, couvraient ses cuisses et ses jambes; il montait un sauvage étalon des forêts de la Germanie, dont la robe, d'un fauve pâle, était çà et là pommelée de noir; les flots de son épaisse crinière noire tombaient plus bas que son large poitrail; sa longue queue flottante fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait, impatient de son mors à bossettes et à rênes d'argent terni, provenant aussi de quelque dépouille gauloise; un bouclier de bois, revêtu de lames de fer, grossièrement peint de bandes jaunes et rouges, couleurs de sa bannière, couvrait le bras gauche de Néroweg; de sa main droite il brandissait sa tranchante et lourde francisque, dégouttante de sang; à son côté pendait une espèce de grand couteau de boucher à manche de bois, et une magnifique épée romaine à poignée d'or ciselée, fruit de quelque autre rapine... Néroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et s'écria:

-- L'homme au cheval gris!...

Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il lui fit franchir d'un bond énorme le corps et la monture d'un cavalier renversé qui nous séparaient. L'élan de Néroweg fut si violent, qu'en retombant à terre son cheval heurta le mien front contre front, poitrail contre poitrail; tous deux, à ce choc terrible, plièrent sur leurs jarrets et se renversèrent avec nous... D'abord étourdi de ma chute, je me dégageai promptement; puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon épée, car ma masse d'armes s'était échappée de mes mains... Néroweg, un moment engagé comme moi sous son cheval, se releva et se précipita sur moi. La mentonnière de son casque s'étant brisée dans sa chute, il avait la tête nue; son épaisse chevelure rouge, relevée au sommet de sa tête, flottait sur ses épaules comme une crinière.

-- Ah! cette fois, chien gaulois! me cria-t-il en grinçant des dents et me portant un coup furieux que je parai, j'aurai ta vie et ta peau!...

-- Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois encore à la face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde ou dans les autres!...

Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec acharnement, tout en échangeant des outrages qui redoublaient notre rage.

-- Chien!... me disait Néroweg, tu m'as enlevé ma soeur Elwig!

-- Je l'ai enlevée à ton amour infâme! puisque dans sa bestialité ta race immonde s'accouple comme les animaux... frère et soeur!... fille et père!...

-- Tu oses parler de ma race, dogue bâtard! moitié Romain, moitié Gaulois! Notre race asservira la vôtre, fils d'esclaves révoltés! nous vous remettrons sous le joug... et nous vous prendrons vos biens, votre vin, votre terre et vos femmes!...

-- Vois donc au loin ton armée en déroute, ô grand roi! vois donc tes bandes de loups franks, aussi lâches que féroces, fuir les crocs des braves chiens gaulois!...

C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec une rage croissante, sans nous être cependant jusqu'alors atteints. Plusieurs coups, rudement assénés, avaient glissé sur nos cuirasses, et nous nous servions de l'épée aussi habilement l'un que l'autre... Soudain, malgré l'acharnement de notre combat, un spectacle étrange nous a, malgré nous, un moment distraits: nos chevaux, après avoir roulé sous un choc commun, s'étaient relevés; aussitôt, ainsi que cela arrive souvent entre étalons, ils s'étaient précipités l'un sur l'autre, en hennissant, pour s'entre-déchirer; mon brave _Tom-Bras_, dressé sur ses jarrets, faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre coursier, le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frénésie... Néroweg, irrité de voir son cheval sous les pieds du mien, s'écria tout en continuant ainsi que moi de combattre:

-- _Folg!_ te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois? Défends-toi des pieds et des dents... mets-le en pièces!...

-- Hardi, _Tom-Bras!_ criai-je à mon tour, tue le cheval, je vais tuer son maître... J'ai soif de son sang, comme si sa race devait poursuivre la mienne à travers les siècles!...

J'achevais à peine ces mots, que l'épée du Frank me traversait la cuisse entre chair et peau, cela au moment où je lui assénais sur la tête un coup qui devait être mortel... Mais, à un mouvement en arrière que fit Néroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon arme dévia, ne l'atteignit qu'à l'oeil, et, par un hasard singulier, lui laboura la face du côté opposé à celui où je l'avais déjà blessé...

-- Je te l'ai dit, mort ou vivant je te marquerai encore à la face! m'écriai-je au moment où Néroweg, dont l'oeil était crevé, le visage inondé de sang, se précipitait sur moi en hurlant de douleur et de rage...