L'Allemand

Part 9

Chapter 93,809 wordsPublic domain

Souvent nos gardiens se mettaient à plusieurs pour multiplier leurs chances de réussite; l’_Unterroffizier_ comptait d’abord, puis le _Feldwebel_, puis l’officier chef de camp lui-même. Ils se réunissaient ensuite, et nous les regardions d’un air goguenard, ayant mis en commun leurs résultats, délibérer à voix basse sur les causes possibles de leur irréductible incompatibilité. Finalement, l’_Unteroffizier_ se détachait du groupe et s’adressait à l’interprète: «Allez chercher le contrôle de la baraque». On commençait alors l’appel nominatif des cinq cents prisonniers qu’elle contenait. Chacun de nous, à l’appel de son nom, devait sortir des rangs et venir se placer à côté de son voisin alphabétique, dans une nouvelle formation dont l’un des trois opérateurs comptait au fur et à mesure les unités et surveillait religieusement la croissance. Ils arrivaient ainsi quelquefois à apprivoiser ensemble les chiffres récalcitrants.

Il y avait des camps où l’opération de l’appel était jugée si redoutable et si épuisante qu’on ne l’entreprenait qu’une fois par semaine. Mais alors la matinée entière du dimanche y passait.

Un chef de baraque, dans le civil professeur d’histoire naturelle,--nous l’appelions le Chinois, à cause de ses yeux bridés--avait trouvé un truc. Pour s’y reconnaître, toutes les vingt files, il faisait sortir l’homme du premier rang. Si bien qu’au second tour, il pouvait aller plus vite et compter par vingtaines. Celui-là, c’était un malin; on voyait bien que c’était un homme instruit. Mais avant d’en arriver là, il avait affreusement peiné. Il comptait à haute voix, lentement, les sourcils froncés, tout le visage contracté d’attention: «_Ein, zwei, drei... Vier und zwanzig, fünf und zwanzig..._»[57] et à chaque fois il posait la main à plat sur la poitrine de l’homme, pour être sûr qu’il était bien là, et comme pour y prendre point d’appui.

[57] «Un, deux, trois... vingt-quatre, vingt-cinq, etc.»

Non, il m’est difficile d’admettre que les Allemands aient ce qu’on appelle une bonne tête. Je veux bien reconnaître leur génie; mais même dans le domaine où il se déploie avec le plus d’évidence, il ne commence pas tout de suite, il n’a rien d’originel.

Et dans l’organisation simplement matérielle d’un camp de prisonniers, ou même d’un camp militaire en général, quelles maladresses ne commettent-ils pas! Que d’à-coups! Que de fausses manœuvres! Que de force gaspillée! On croirait, n’est-ce pas, qu’ils arrivent du premier coup à l’ordre magnifique, à la savante économie que tout visiteur peut ensuite constater. C’est au contraire à force de remaniements et de branle-bas. Le déménagement: voilà la grande occupation du prisonnier. Il n’est pas plus tôt installé dans une baraque, il n’a pas plus tôt recloué à la cloison les quelques planches qui lui servent à la fois d’armoire et de buffet, il n’a pas plus tôt revissé les quelques crochets qui représentent sa garde-robe, qu’un vague bruit commence à circuler: «On passe à la 7.» Et en effet, le plus souvent, la rumeur se vérifie. Les hommes de la baraque 8 passent à la baraque 7, pendant que ceux de la 7 viennent occuper la 8. Quelquefois on arrive à deviner un semblant de raison à cet échange; mais, dans la plupart des cas, son utilité et son excuse restent parfaitement mystérieuses.

C’est pure taquinerie, supposera-t-on.--Pas toujours, et la preuve, c’est que les Allemands eux-mêmes, dans leur camp qui jouxtait le nôtre, étaient sans cesse de la même façon ballottés. Ils venaient s’en plaindre à nous (comme de tous les malheurs qui leur arrivaient): «_Wir sind noch einmal im Wandern!_»[58] avouaient-ils avec un visage consterné. Et en effet, quand nous étions appelés à un bureau quelconque, nous étions sûrs de ne jamais le retrouver au même endroit qu’à notre précédente convocation.

[58] «Nous sommes encore une fois en train d’émigrer.»

Je laisse de côté les opérations vraiment trop abstruses et d’une absurdité dépassant toute imagination que les autorités suprêmes effectuaient sur leur cheptel de prisonniers, pris dans son ensemble. Par exemple, au camp de K... l’on décidait un jour d’envoyer tous les hommes de la catégorie 3, considérés comme invalides (_arbeitsunfähig_), au camp de Z... C’était, disait-on, pour mettre tous les invalides ensemble et ne plus avoir à K... que des travailleurs--Oui, mais au bout de huit jours, on voyait arriver de Z... un nombre scrupuleusement égal d’éclopés qui venaient remplacer ceux dont on s’était soi-disant débarrassé. Si l’Allemagne avait conservé tout le charbon que ses locomotives ont dépensé à trimballer inutilement des prisonniers, elle pourrait en approvisionner aujourd’hui les hauts fourneaux de l’Europe entière.

Aucune intuition immédiate de ce qu’il faut faire et de la meilleure disposition à imposer au donné. Là-dessus ils sont aussi stupides que nous et nous devons perdre toute impression d’avoir à lutter avec des inspirés, avec des gens secourus de Dieu. Mais nous devons comprendre aussi le véritable avantage qu’ils ont sur nous, et qu’ils exploitent sans en laisser perdre une miette. C’est leur patience, c’est leur inépuisable énergie; c’est leur volonté sans égale. Là encore, elle rattrape et dépasse (_sie überholt_) tout leur retard.

Ces remaniements continuels que subissent par exemple les camps de prisonniers, ils sont l’effet et le signe de son action. L’Allemand recommence, l’Allemand ne se fatigue pas. Quand il a rangé ses bonshommes suivant un certain plan, il les reprend pour voir si ça n’irait pas mieux autrement. Il épuise ainsi tous les possibles. Comme il a de la patience en suffisance pour tout supporter, il en a de même pour tout tenter. Et à la fin, il est fatal qu’il aboutisse à quelque chose de bien. (Ce ne sera d’ailleurs pas forcément un terme pour lui; souvent il cherchera encore au delà à cause de son incapacité à reconnaître le point d’arrêt et de perfection.)

En présence de toute masse à organiser, de tout chaos à débrouiller, s’il se sent à l’aise, c’est uniquement parce qu’il sait bien que la patience ni la force ne lui feront jamais défaut; il sait bien que les provisions qu’il en a sont inépuisables. Il n’est pas trop tard. Il ne se dit pas: «A quoi bon commencer? Peut-être n’aurai-je pas le temps d’aller jusqu’au bout», ou bien: «Peut-être les choses s’arrangeront-elles en sorte que je pourrai me dispenser de cet effort.» Non, il est prêt à toute dépense; il est prêt à toutes les erreurs et à la correction de chacune. Il est prêt à verser tous les trésors que la malchance ou la difficulté lui demanderont.

Il sait qu’il ne domine pas spontanément la réalité. Mais il n’abandonne pas pour si peu ses prétentions sur elle. Car il se sent au cœur une compagnie, et qui ne le lâchera pas non plus de si tôt: celle de sa volonté. «_Was ich will, das will ich fest_»[59], me disait un jour un _Unteroffizier_, et je voyais une ride d’application barrer son front, et je devinais la morne mais terrible résolution qui emplissait, comme une garnison en armes, la forteresse de sa tête carrée.

[59] «Ce que je veux, je le veux solidement.»

Il prend en mains la matière dont il lui faut obtenir l’organisation: qu’elle soit vivante ou non, peu lui importe! Il la tourne et la retourne, il la brasse jusqu’à ce qu’elle produise enfin toute seule l’ordre le meilleur qu’elle contenait, et que son regard n’était pas assez puissant pour y démêler du premier coup.

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J’ai menti jusqu’ici: l’Allemand a un don, l’Allemand a une spontanéité. C’est justement la volonté. Si elle n’atteignait pas en lui à l’inspiration, il n’y aurait pas moyen de s’expliquer les œuvres auxquelles il aboutit. Elle est en lui facile comme une sève, elle monte, elle afflue comme les images dans le cerveau d’un poète. C’est de ne pas vouloir qu’il serait bien embarrassé.

J’ai vu des ouvriers, des sentinelles, épuisés, vidés par les privations, et qui continuaient de se tenir debout et de faire leur tâche, par un effort inouï, mais absolument irraisonné! Simplement, tant la volonté coulait en eux de source, et parce qu’ils n’eussent jamais su comment en fermer le robinet.

Le travail n’est pas pour les Allemands cette pénible obligation, cette punition qu’il est pour nous; ils s’y portent de tout leur cœur; c’est en eux une manie, c’est un vice auquel ils cèdent. Ils retombent dans le travail comme d’autres dans le péché.

Souvent en corvée, même en l’absence de toute surveillance supérieure, le _Gefreite_ qui nous commandait, après nous avoir un moment observés en train de faire semblant de travailler, se précipitait tout à coup sur l’un de nous, lui arrachait l’outil des mains et, sans un mot, sans un reproche, se mettait à bêcher à sa place. On sentait que c’était plus fort que lui, qu’il ne pouvait pas voir ça plus longtemps.

Le valet de ferme le plus éloigné du maître, le plus perdu dans le champ le plus reculé, ne pensez pas qu’il en profite pour lambiner, ni même qu’il lèvera les yeux pour regarder passer le train. Il lui suffit d’avoir une besogne devant lui: c’en est assez pour le captiver entièrement, pour lui ôter la distraction. Cela excite en lui je ne sais quelle informe vocation. Toute la journée à quatre pattes: il n’y a pas de position plus agréable; c’est celle qu’il choisirait encore, s’il écoutait son cœur.

--Ah! les cochons! s’écriait un jour un de mes camarades en voyant des paysans ainsi furieusement accrochés à leur champ. Et je crois comprendre son sentiment. D’une part: «Est-il possible, se disait-il, d’insulter à ce point à ce que la vie peut avoir de libre et de plaisant?» Mais d’autre part, il mesurait avec haine l’effarante avance qu’une telle rage de travail pouvait donner à ces gens sur nous. Il sentait bien qu’il était en présence de leur véritable et plus dangereux génie, de leur ressource la plus inégalable, et partant la plus menaçante.

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Par le travail, en effet, et par les flots de volonté qu’il répand sans aucune peine, l’Allemand non seulement rattrape ses désavantages, mais encore obtient des résultats qui nous sont peut-être interdits, en tous cas qui nous surprennent toujours. Il arrive, en effet, à une sorte de création _ex nihilo_: il fait sortir tout ce qu’il veut du néant.

La volonté en nous est tempérée, mais il faut dire aussi paralysée par toutes les impulsions et toutes les répugnances de la sensibilité; elle doit compter avec elles, et, en mettant tout au mieux, elle ne peut qu’espérer les vaincre. Chez l’Allemand elle est pure, elle est seule; elle est donc toute-puissante. Elle agit en pleine indépendance, sans conseil, sans secours et sans obstacle. De son veuvage elle prend vite parti et elle est si forte naturellement qu’elle le change en une force nouvelle. Pour commencer quelque œuvre que ce soit, on a besoin en général de quelque rudiment, d’une invitation, si ténue soit-elle, de la matière. L’Allemand se passe de tout. Ou plutôt il crée les commencements mêmes de tout ce qu’il se propose de faire; il les façonne de sa main comme tout le reste. Et ainsi, n’importe où, il peut entreprendre n’importe quoi. Toutes nos surprises dans cette guerre, d’où sont nés tous nos échecs, ne sont-elles pas venues de ce que nous n’eussions jamais imaginé, tant la place nous paraissait nette, vierge de tout encouragement, qu’on pût entamer une action quelconque là où l’adversaire se mettait pourtant à l’ouvrage? Toutes les offensives allemandes ont été engagées, non pas sans tenir compte des possibilités, mais sans attendre de l’événement aucune faveur de plus que celles qui étaient déjà données. Le commandement a amené à pied d’œuvre, à l’endroit choisi, autant de divisions, il a accumulé autant de munitions qu’il fallait pour obtenir une supériorité certaine; il a formé lui-même de toutes pièces sa chance. Il y a ici quelque chose qui correspond à la façon dont le général que j’ai présenté plus haut, par un simple coup de baguette, faisait surgir en lui le château de sa colère. L’Allemand accouche directement le réel, avec pour sage-femme sa seule volonté.

Cet étonnant privilège, il le doit en somme, dans le fond, à sa pauvreté intérieure. Et c’est à notre richesse intérieure que nous devons de ne pouvoir nous habituer à en tenir compte, à en attendre les effets. Car ne faisant rien sans écouter l’inspiration, ni sans attendre ce bon vent du sort, qui en est l’équivalent hors de nous, nous ne nous représentons pas qu’on puisse se mettre en branle avant qu’ils aient soufflé. Mais l’Allemand, sachant que rien ne doit venir, qu’attendrait-il donc? C’est pourquoi il a eu si longtemps l’initiative, c’est pourquoi il nous a si longtemps «manœuvrés».

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Je suis pourtant arrêté ici par le sentiment d’exagérer l’indigence psychologique de l’Allemand et d’accorder une puissance par trop monstrueuse à sa volonté. La volonté toute pure, sans aucun soutien ni secours de la nature, même si on lui suppose une abondance qui en fasse une sorte de nouvelle inspiration, il y a des obstacles qu’elle ne peut pas vaincre, il y a des prodiges qui restent au-dessus de ses forces.

C’est d’ailleurs, en un sens, la question même que pose la guerre actuelle. Suffit-il de vouloir pour pouvoir? Une volonté infinie a-t-elle un pouvoir infini?--Ou, en transposant le problème en termes d’activité: Est-ce assez que de faire tout ce qu’il faut? Suffit-il de penser à tout?--Il n’est pas dit, et mon cœur, par chacun de ses battements, m’interdit de le croire, que le déploiement intégral de la volonté et de l’attention soit capable de subjuguer complètement les événements. D’assez forts indices, qui s’appellent la Marne et Verdun sont propres à en faire douter[60].

[60] Écrit en avril 1918.

Si l’Allemand en était réduit à sa seule application, si sa seule patience et sa seule énergie venaient à bout d’animer les grands espaces inertes dont son esprit est semé, il n’y aurait peut-être pas lieu d’éprouver devant lui toute l’inquiétude dont témoignait l’exclamation que je rapportais tout à l’heure; nous pourrions entrer sans désespoir (et je ne dis pas non plus qu’il faille désespérer) en concurrence avec lui. Sans doute, il aurait de quoi nous rattraper, mais de quoi nous dépasser, c’est moins sûr.

Malheureusement pour nous (il faut regarder le danger en face), à cette frénétique ardeur au travail, à ce vouloir inépuisable que nous venons de constater, ne se bornent pas toutes ses vertus. Sa disgrâce n’est pas aussi complète. Une faculté étrange veille au fond de lui, attendant la volonté, prête à se porter à sa rencontre, à lui donner réponse et subvention. Comment la définir? Je maintiens que, pris à l’origine, l’Allemand est parfaitement vide et d’une rigoureuse indifférence naturelle. Mais cette indifférence même est quelque chose; elle est une sorte de plasma et de plasma germinatif. Elle forme entre les mains de la volonté une pâte docile, mais ingénieuse. Voici le moment où le «_Das ist mir egal!_» prend un sens positif. Il s’anime, il s’offre, il se dévoue, il se multiplie. Après en avoir été la faiblesse la plus grave, il devient la force essentielle du caractère allemand et l’auteur, ou tout au moins l’adjuvant de sa prospérité.

L’Allemand est éducable à merci. Nous avons vu avec quelle incroyable facilité il se donnait les colères dont il avait besoin. Nous en avons ri; mais nous cesserons d’en rire, quand nous aurons compris qu’il a ce même pouvoir pour toutes les aptitudes dont il manque. Il dispose, pour toutes les greffes qu’il peut inventer de faire sur lui-même, d’une fécondité incomparable. On dirait qu’il a une faculté de bourgeonnement intérieur. Tout «prend» sur lui, tout se développe; ses tissus psychologiques sont si actifs, si prolifique, qu’à tout organe dont il veut se doter, ils fournissent aussitôt une suffisante matière.

L’Allemand est monstrueusement éducable. Et il le sait. Et c’est cette conscience qui fait sa souveraine tranquillité, cette espèce de confiance brutale qu’il garde en lui-même, malgré tous les vides qu’il se connaît, cette assurance non pas toujours forcément orgueilleuse, mais placide et satisfaite, que nous lui voyons. Après avoir réussi à mettre sur pied et à diriger la Neuvième Symphonie de Beethoven, Wagner écrivait: «En moi se fortifia, en cette circonstance, le sentiment bienfaisant que j’avais du pouvoir et de la force de mener à bonne fin ce que je voulais sérieusement.»[61] L’Allemand vit avec le «sentiment bienfaisant» de pouvoir «mener à bonne fin» tout ce qu’il voudra, et d’abord sa propre édification; il sent qu’il aura de quoi conduire jusqu’à l’épanouissement toutes les vertus qu’il entreprendra de se donner. C’est justement ce qui le soutient dans son travail et le fait s’y jeter avec un tel entrain: il sait d’avance que l’issue en sera heureuse, que le résultat en sera obtenu. Rien ne lui a résisté jusqu’à présent, rien n’a refusé de «venir» sur le terrain qu’il prête aux possibilités. Pourquoi aurait-il moins de chance cette fois-ci?

[61] _Œuvres complètes_. Trad. Prod’homme. T. II, p. 28.

Nous touchons ici au mystère de la puissance allemande. Nous rencontrons l’Allemand dans toute sa maîtrise, dans la plénitude de son génie. Nous découvrons l’«endroit» de son ingénuité et de cette innocence, dont nous avons eu peut-être tort de nous moquer si longtemps.

Il est comme le jeune Siegfried dans la forêt: il ne sait rien, il ne comprend rien, il écoute les voix du vent et de la nature, et il rit sans savoir pourquoi. Tout son bien, ce sont ses muscles bien formés et cette âme bien unie qu’il se sent. Mais l’oiseau l’instruit; le hasard le met à l’école de cette voix savante; le monde s’ouvre à lui, avec toutes ses possibilités; il voit l’or dans les profondeurs, et en lui il découvre cet or cent fois plus précieux, cent fois plus fin, plus ductile et plus malléable, l’or de son âme sans préférence et sans défaut, de son âme prête à tout. Il l’extrait d’abord et se met à le forger; à grands coup de marteau sur l’enclume, avec un chant candide, féroce et joyeux, le jeune Siegfried forge son âme qui n’était rien du tout et il en fait un tas de choses. Il en fait, au fur et à mesure, tout ce dont il a besoin. Elle n’est jamais finie; elle n’atteint jamais sa forme, ni sa limite. A chaque demande des circonstances, il n’a qu’à la retourner sur l’établi avec sa pince. Le métal est encore chaud; il s’étend, il s’étire, il reçoit tous les prolongements qu’il faut. Et bien malin sera celui qui jamais dénoncera le raccord!

DEUXIÈME PARTIE

A L’EN CROIRE

Je ne donne pas les pages qu’on vient de lire pour un portrait parfaitement achevé de l’Allemand. Il eût fallu un autre génie que le mien pour embrasser, avec une impeccable et totale fidélité, un objet aussi complexe que l’âme d’un peuple. Bien des traits de mon esquisse restent, je le sais, grêles ou indécis et peut-être, dans l’ensemble, leur mutuelle proportion n’est-elle pas indiquée avec toute l’exactitude qu’on serait en droit de désirer. Cependant je crois avoir marqué tout au moins l’emplacement des principaux; en tous cas, j’ai tant bien que mal exprimé tous ceux que mon esprit a su saisir. Et ce n’est pas le besoin d’en ajouter de nouveaux qui me pousse, en ce moment, à poursuivre mon analyse. Mais j’ai déjà laissé percer ma secrète ambition: je voudrais communiquer à mon œuvre toute l’objectivité possible et empêcher qu’elle ne reste suspendue en l’air, comme le simple monument de mon éventuelle ingéniosité. Je voudrais lui faire trouver le contact et l’adhésion des autres esprits. Je l’ai même dit: mon idéal serait de forcer mon modèle lui-même à s’y reconnaître.

Or, je ne suis pas assez présomptueux pour m’imaginer que l’Allemand va bonnement et du premier coup accepter une ressemblance aussi peu flatteuse. Pour l’y contraindre, je sens qu’il est besoin d’un peu plus d’insistance et même de prévenance. Le meilleur moyen me semble être de le laisser d’abord parler lui-même, d’apprendre de sa propre bouche quelle idée il se forme de son propre génie et de sa mission et de lui montrer que cette idée, dans le fond, une fois dépouillée des fioritures dont il l’enjolive, de la couleur dont il la pare arbitrairement, n’est rien de différent de celle que j’avais eu déjà l’honneur de lui proposer.

* * * * *

Aussi bien est-il de toutes façons nécessaire de lui prêter un instant audience. Son plus gros grief contre nous, le seul qui soit juste et dont nous ayons à tenir compte, est précisément que nous ne voulons pas l’écouter, que nous refusons de nous former une image de ses vertus en nous plaçant à son propre point de vue, en entrant dans sa mentalité. «A tout ce qui fait notre originalité, écrit par exemple Paul Natorp[62], leurs organes n’atteignent pas, ils ne connaissent pas cela, ils n’essaient même pas du tout d’en prendre sérieusement connaissance ou de le mesurer à un autre étalon qu’à celui de leurs propres catégories, tandis que nous nous efforçons honnêtement de les comprendre dans leur originalité et de nous représenter celle-ci suivant la conception qu’ils s’en font eux-mêmes. Notre «essence nationale» leur demeure cachée, comme le secret de notre édifice linguistique. Ce n’est donc pas un miracle que nous restions pour eux les Barbares, c’est-à-dire un peuple qui est assez entêté pour parler sa propre langue, une langue qu’ils ne comprennent pas.»

[62] Dans le _Deutscher Wille der Kunstwarts_, _Zweites Novemberheft_ 1915.

Cette amère sortie n’est pas isolée. La presse et les revues allemandes sont pleines de ce même reproche: «On ne veut pas nous comprendre.» Il y a là chez nos gens une amertume qui n’est point feinte. Devant le mur d’incompréhension qu’ils prétendent qu’on leur oppose, ils ont le cœur tout gros, tout ulcéré. C’est de nous autres Français qu’ils s’attristent le plus de ne pouvoir fixer l’intérêt. Je pense que nous aurions tort de mépriser absolument cet appel boudeur et passionné à notre jugement. A défaut de la compassion, notre intérêt nous le déconseille. Car le malaise d’où il naît, à rester plus longtemps méconnu, ne peut que s’envenimer et que renforcer une rancune, dont nous n’avons aucun motif de nous réjouir.

Donnons-leur donc pour une fois satisfaction; faisons effort pour «comprendre leur langue»; entrons dans l’examen de leurs titres à notre attention et à notre reconnaissance (car ils n’hésitent pas à la réclamer). Tâchons de «nous représenter l’originalité allemande à la manière allemande, _nach der deutschen Art das Deutschtum uns zurechtzudenken_.» (Natorp.)

I

UNE DÉFINITION DU GÉNIE ALLEMAND PAR UN ALLEMAND

Puisque c’est lui de qui nous avons accueilli la plainte, il est tout naturel que nous empruntions à Natorp l’exposé de cette originalité allemande qu’il nous accuse de ne pas savoir discerner tous seuls. Et justement le passage que j’ai cité fait partie d’une vaste dissertation en plusieurs articles, où cet auteur s’est efforcé, avec une ingéniosité remarquable et une modération relative, de définir l’essence du _Deutschtum_[63] et d’expliquer le rôle qu’il est appelé à jouer dans le monde. Sa pensée est difficile, et j’avoue avoir gagné plusieurs migraines dans mes efforts pour me l’assimiler. Mais elle a l’avantage d’être bien spécifiquement allemande et de nous instruire autant par sa forme que par son contenu. En l’analysant, nous allons nous trouver immergés dans le plus authentique bain de germanisme qui se puisse rêver, et nous nous imprègnerons par tous les pores à la fois de la mystérieuse _Eigentümlichkeit_[64] qui est maintenant l’objet de notre enquête.

[63] Le mot n’est pas facile à traduire. _Germanisme_ n’en est pas l’équivalent tout à fait exact. Il faudrait plutôt hasarder: _Germanité_. Plus simplement, c’est _l’essence allemande_.

[64] Particularité.