L'Allemand

Part 5

Chapter 53,890 wordsPublic domain

Il n’est pas sans s’apercevoir de son infériorité sur ce point, et il fait des efforts désespérés pour y remédier. Mais je suis certain que le poids le plus lourd qu’il sente à l’heure actuelle peser sur lui, c’est bien moins celui des armées de l’Entente que celui de tous ces jugements qu’elle a tournés contre lui, braqués sur lui comme des canons, et auxquels il ne peut pas répondre. L’horrible impression d’impuissance que nous avons eue au début de l’invasion, en face de ses mitrailleuses et de son artillerie innombrables, il l’éprouve à son tour en face de nos condamnations si décisives, si simples, si immédiates, qu’elles se sont automatiquement imposées au monde entier. Il se sent muet, comme nous l’étions quand il nous bombardait. Il «tient», mais c’est tout ce qu’il peut faire. Et déjà, je pense que la question se pose pour lui de savoir si dans ce domaine il pourra «tenir» jusqu’au bout.

Ah! qu’il a bien fait de mettre la main sur tant de territoires! Quelle grande prudence c’était! Comme son instinct l’a bien averti! Car ainsi au moins il a une réponse; il peut dire: «Vous avez peut-être raison. Mais moi j’ai ça, que je vous ai pris.»

Et encore, il n’est pas sûr du tout que la riposte soit décisive. Déjà il se trouble, il s’intimide, il n’ose plus trop se servir de cet argument matériel qu’il a entre les mains. On lui a tant de fois répété qu’il ne connaissait rien aux choses du droit et de la justice, et il sent tellement bien que c’est vrai, qu’il ne se hasarde plus que craintivement à faire état de ses avantages; il ne fait plus à la «_Kriegskarte_»[24] que des allusions furtives et comme honteuses. On le sent très nettement refoulé, comme tassé, et progressivement bloqué par une force supérieure, contre laquelle il n’arrive pas à se défendre efficacement, n’en comprenant pas la nature. L’opinion adverse dessine autour de lui un cercle qui va se rétrécissant tous les jours et sous la menace duquel il sera bientôt peut-être obligé de déposer les armes[25].

[24] Carte de guerre.

[25] Écrit en 1917.

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Voilà ce que peut faire une seule case du cerveau restée vide. Cette petite cloison qui sépare le compartiment du Bien de celui du Mal, par sa seule absence, rend vaines toutes les autres qualités de l’esprit. C’est comme un violon pourvu de toutes ses cordes, mais à qui manquerait le chevalet: il ne rendra point de son. Il sera sans portée, sans efficacité, sans influence sur les cœurs. Pas d’écho, pas d’appel à la conscience générale; partant, pas de réponse, et cette solitude que nous voyons. La nuit intérieure dont il souffre, l’Allemand la porte partout avec lui; et elle se répand au dehors sur tout ce qu’il fait, obscurcissant ses plus belles réussites.

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Si encore ce défaut en lui était bien uniquement un _défaut_! On pourrait le plaindre, peut-être lui pardonner. En tous cas, cela ne le mènerait jamais à faire le mal que d’une manière négative.

Mais hélas! à la place laissée vide par son incompétence morale, il y a chez lui une compétence d’un autre genre, infiniment dangereuse. Au lieu de penser les choses sous les deux catégories antithétiques de Bien et de Mal, il les pense sous la catégorie unique du Possible. Il ne reste pas sans s’interroger sur leur compte. De chacune il se demande: «Peut-on la faire? Peut-on en venir à bout?» Son esprit glisse d’un mouvement uniforme tout le long de l’échelle du possible, sans sentir de différences; il arrive, sans être accroché, retenu, averti, à la hauteur de tout, de n’importe quoi. Un peu plus loin, c’est la même chose qu’ici, puisqu’on _peut_ y aller. _Ueber, hinaus_[26]; si je m’avance un peu au delà du point où je suis, qu’y aura-t-il de changé? Rien, sinon que j’aurai avancé, que je posséderai plus au lieu de posséder moins, que j’aurai fait beaucoup au lieu d’avoir fait assez. Allons-y donc!

[26] Au delà, au dehors: particules continuelles employées en allemand.

Comme il ne se représente pas le Bien et le Mal distinctement, il ne se décide pas à croire qu’ils soient incommunicables. Il pense qu’on peut faire pénétrer l’un dans l’autre, prolonger le Permis au sein du Défendu, profiter des golfes que le Possible fait dans l’Interdit pour y pousser une pointe. Il ne se résigne pas à laisser tranquille ce qui est de l’autre côté de la barrière, pour la seule raison que c’est de l’autre côté. Il faut qu’on lui démontre en plus que ce n’est pas faisable; et si l’on échoue dans la démonstration, rien ne l’empêchera de s’y atteler. Si lui-même arrive à la conviction qu’il y a seulement une chance de l’enlever au possible pour le rendre réel, rien ne l’arrêtera.

Entendons-nous bien: le souci de la morale n’est pas complètement exclu de sa préoccupation. Mais voici sous quelle forme il reparaît: «Si je fais ça, se demande notre homme, l’opinion l’acceptera-t-elle, le cri ne sera-t-il pas trop grand, ne s’élèvera-t-il pas au point de compromettre ma réussite, trouverai-je les explications suffisantes pour apaiser la rumeur publique?» Il tient donc compte du caractère plus ou moins prohibé de l’entreprise qu’il projette, mais dans la mesure seulement où elle est rendue par là plus ou moins réalisable.

Si ce calcul était chez lui pleinement conscient, nous serions en présence d’une mentalité bien connue, depuis longtemps définie, qu’on peut appeler la mentalité machiavélique. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Même si la _Machtpolitik_[27] a été appliquée par Bismarck avec une parfaite délibération, même si elle a trouvé plus tard ses théoriciens, qui l’ont formulée jusque dans ses plus petits détails, elle est restée dans la masse allemande plutôt à l’état d’instinct que de proposition. C’est par tempérament, naïvement, que l’homme du commun envisage toute chose sous l’angle pragmatique. Il est fait ainsi. Il ne se rend même pas compte de ce que son point de vue a d’exceptionnel. Il est persuadé que tous les autres y sont comme lui placés, mais qu’ils font seulement plus de manières, qu’ils manquent de franchise et de simplicité.

[27] Politique de la force.

Prenez l’Allemand à tel instant que vous voudrez: comme il y a des gens qui sont toujours à houspiller les filles, vous le trouverez à coup sûr en train de tâtonner sur les frontières de la morale, de chercher les endroits faibles, de peser les interdictions, de calculer les résistances et d’essayer de les tourner. Son esprit est comme liquide: abandonné à lui-même, il découvre les moindres pentes et coule toujours au plus bas. Quand il s’arrête à mi-chemin, on peut être sûr que c’est contre un obstacle sérieux, et qui ne vient pas de lui.

Mais cet obstacle même, dans un cas donné, on n’a jamais de garantie qu’il se rencontrera. Le possible est une catégorie vertigineuse. A la question: «Peut-on faire cela?» il n’y a presque jamais lieu de répondre: non. Il y a toujours un angle sous lequel un acte quelconque est possible. Si donc de tout acte on se borne à se demander s’il est possible, on trouvera toujours qu’il l’est en effet.

De là vient l’extrême difficulté, quand on accuse l’Allemand d’un crime précis, même s’il est invraisemblable, de dire: «Il n’a pas fait ça!» Pour qu’il l’ait fait, il n’y a pas besoin de lui supposer une cruauté particulière, quelque irrésistible violence intérieure, quelque sadisme monstrueux. Il suffit que l’acte en question lui soit apparu un jour comme possible; il suffit qu’il ait découvert un aspect sous lequel il se présentait comme mûr et bon à cueillir. Et qui peut affirmer que cet aspect, pour des yeux qui cherchent, n’existe pas?

C’est pourquoi, bien que je sente dans ce qu’on attribue aux Allemands beaucoup d’exagération et de broderie, mis en face d’une abomination particulière dont on leur fait honneur, je n’oserai jamais dire qu’elle est controuvée.

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* *

C’est aussi que je les ai vus à l’œuvre. Je ne sais comment décrire l’impression d’étouffement, d’écrasement progressif que j’avais en captivité; je les sentais sans cesse entièrement sur mon dos; pas d’intervalle entre eux et moi. Et en effet, en face de leurs prisonniers, ils se demandent seulement: «Comment en tirer le meilleur parti possible? Par quel réactif les traiter pour en faire sortir le maximum d’utilité?» Ils savent bien qu’il y a une réglementation internationale qui pose certaines limites à leur pouvoir sur eux. Et ils en tiendront compte dans la mesure où ils prévoient que les infractions risqueraient de transpirer et de faire scandale. Mais jamais cette ligne ne leur apparaîtra comme méritant en soi d’être respectée. Au contraire, ils ne seront occupés qu’à découvrir les points où on peut la franchir sans être aperçu.

De là d’abord des différences considérables dans leur façon de traiter les diverses catégories de prisonniers. A ceux qu’ils ont sentis privés de tout secours, comme les Russes, les Serbes, les Roumains, ils ont tout de suite tout demandé. Ils n’ont même pas conçu qu’il pût y avoir aucune borne aux exigences qu’ils élevaient sur eux. Ils leur ont réclamé leur travail, leur santé, leur vie. Puisque c’était possible de les avoir! Je n’entre pas dans le détail des tortures incroyables qu’ils leur ont fait subir. Pour les embrasser toutes d’un seul coup, il aurait fallu en voir le résultat. Il aurait fallu voir les Russes qu’ils retiraient de derrière le front français, après en avoir extrait tout le travail qui y était contenu. Il aurait fallu voir ces ombres, s’appuyant au mur pour marcher, ces visages de plomb, ces regards consumés, disparus de l’autre côté des yeux, et, quand on les déshabillait pour la visite du médecin, ces squelettes, tout préparés, qu’on devinait nettoyés déjà sous la peau, tout de suite bons pour l’amphithéâtre. Je n’oublierai jamais cette épouvante. Des gens râclés, grattés jusqu’à la moelle, sucés par tous les bouts et qu’il n’y avait plus qu’à jeter. On sentait qu’aucune pitié, aucun scrupule n’avaient empêché les bourreaux de pousser cette exploitation jusqu’au bout. La pente de la possibilité avait été plus forte que toutes les réflexions: ils avaient glissé tout naturellement, et, si j’ose dire, sans penser à mal, jusqu’au bas.

Avec les Français, qui résistaient, qui les tenaient en respect (exactement comme sur le front) et qu’ils devinaient mieux protégés par leur gouvernement, l’attitude des Allemands était plus respectueuse. Ils ne renonçaient pas pourtant à obtenir ce qui pouvait être obtenu. Même empêchée, leur prétention gardait toute sa force. On ne peut imaginer à quelle multiplicité d’usages ils nous découvraient propres. D’abord ils se servaient de nous pour encourager l’enthousiasme guerrier de leur peuple. Chaque train de prisonniers, au moins au début, faisait des zigzags interminables à travers l’Allemagne pour passer par le plus grand nombre de villes possible; il s’arrêtait longuement, non seulement dans les gares, mais en pleine voie, à tous les endroits où quelqu’un pouvait en voir le contenu. Nous sommes restés ainsi une bonne heure sur un pont, au-dessus d’une rue de Dresde où la foule s’était assemblée, et ce n’est que lorsque, repue du spectacle, elle s’est dispersée d’elle-même que nous sommes repartis.

Un deuxième avantage qu’ils tiraient de nous, c’était, bien entendu, notre travail. Les sous-officiers cependant, de par un accord réciproque entre les gouvernements, étaient dispensés de fournir le leur. Qu’à cela ne tienne! «Ce qu’on ne peut obtenir d’eux par la force, se disaient-ils, voyons s’ils ne le donneraient pas par hasard _de bon gré_.» Et pour faire naître ce bon gré, ils ne manquaient pas de moyens. Il s’agissait de nous inspirer le désir d’aller travailler, hors du camp, dans les _Kommandos_[28]. Eh bien! ils organisaient une petite persécution pour nous rendre la vie du camp intenable: ils nous mettaient d’abord dans une baraque spéciale, où le couchage était plus mauvais qu’ailleurs; ils nous faisaient faire trois heures d’exercice par jour sous prétexte d’hygiène, ils fermaient l’eau dans notre baraque, pour nous obliger à aller nous laver dehors; ils nous faisaient stationner en hiver dans la neige, pendant des heures; ils nous confiaient des fonctions humiliantes, comme celle d’empêcher les Serbes et les Russes de venir manger les restes que nos camarades leur faisaient passer. Et ils nous continuaient ces petits témoignages de bienveillance jusqu’à ce qu’ils eussent obtenu des _volontaires_. Je prie de constater qu’à chacune de ces mesures il y avait toujours une raison suffisante qui permettait de sauver les apparences. Ainsi l’on ne risquait rien du côté des neutres: si par hasard l’idée nous fût venue de réclamer auprès d’eux, jamais nous n’eussions pu faire la preuve que nous étions intentionnellement molestés. Et voilà comment on s’arrange pour gagner sur le prisonnier un peu plus qu’il ne rapporterait naturellement. D’ailleurs, si nos chefs immédiats se relâchaient par moments dans l’exercice de cette fructueuse tyrannie, ils étaient bien vite rappelés à leur devoir par quelque circulaire de Berlin, qui leur démontrait, avec chiffres à l’appui, et non sans reproche, que le «rendement» de leur camp était un des plus faibles, et qu’il fallait à tout prix l’augmenter à nouveau.

[28] Détachement de travailleurs.

Le troisième service que les Allemands croyaient possible de nous demander, c’était--oserai-je le dire?--notre propagande. Leur calcul sur ce point était surtout clair dans les premiers temps de notre arrivée au camp, avant que nous n’eussions fait connaissance les uns avec les autres. Ils s’étaient mis dans la tête qu’il leur fallait se concilier nos esprits pour opérer, plus tard, par notre moyen, la conversion de la France. De là le groupe des mesures dites libérales: telles que l’octroi d’un théâtre, d’une chapelle, etc. Et de peur que nous ne comprissions pas tout seuls le prix exceptionnel de ces faveurs et la générosité d’âme dont elles témoignaient, ils nous les faisaient sentir dans de petits discours et nous enjoignaient de raconter notre bonheur dans nos lettres et de répandre plus tard dans nos foyers, dans nos villages, l’admiration pour l’Allemagne et pour sa magnanimité. Quand les sanitaires ont été sur le point de repartir en France, pour les préparer à leur mission et pour leur faire un bon moral, ils ont eu l’idée de leur faire d’abord un bon physique: ils les ont mis dans une baraque où il y avait de vrais lits, et ils leur ont octroyé une double ration de viande tous les jours.--Je n’ai d’ailleurs jamais rien vu de plus comique que la déception de nos gens quand, au bout d’un certain temps, ils ont compris que nous n’étions pas utilisables pour la propagande. Leur découragement a été d’autant plus pitoyable qu’ils n’ont jamais soupçonné les raisons qui nous rendaient rebelles à l’œuvre humanitaire et de haute culture qu’ils avaient rêvé de nous confier: ils en ont été réduits à incriminer notre «mauvaise volonté» et l’entêtement de notre haine, ne voyant pas que cette haine, ils l’avaient créée eux-mêmes de toutes pièces, et avec une industrie qui, pour être inconsciente, n’en touchait pas moins au génie.

Car voilà où leur croyance à l’indéfinie possibilité des choses les perd. Comme ils sont persuadés qu’une chose n’en empêche pas une autre, ils croient qu’on peut demander _à la fois_ au même individu des services opposés. Entre deux «actions» également possibles, ils ne voient jamais de contradiction et ils les entreprennent résolument de front. C’est ainsi que, malgré les vues qu’ils avaient sur nous comme missionnaires de la culture, ils ne renonçaient pas à retirer de nous un quatrième avantage: ils nous prenaient comme instruments pour modifier le sort de leurs prisonniers en France. Et comme ils le supposaient mauvais, pour y introduire une amélioration, ils rendaient le nôtre aussi exécrable que possible. Ainsi, d’une part, ils nous offraient un théâtre, mais de l’autre ils nous envoyaient en «représailles». Pourquoi pas? Puisque les deux choses étaient possibles, pourquoi ne pas les essayer l’une et l’autre, et en même temps? Il y avait des moments où ce conflit entre les exigences qu’ils faisaient peser à la fois sur nous devenait franchement réjouissant. Les mêmes hommes à qui l’on avait recours comme acteurs pour notre petite scène, on eût bien voulu les avoir aussi comme travailleurs. Au bout d’un certain temps, la tentation devint trop forte: on en commanda quelques-uns de corvée, tout en leur laissant «toute liberté» de rester membres de la troupe théâtrale. Les besoins augmentant, la réquisition devint plus importante. On n’avait vraiment pas l’intention de tuer le théâtre. Et l’on fut tout étonné, quand on s’aperçut un jour qu’on l’avait étouffé. On conserva pourtant la salle et les décors, pour les montrer aux neutres, quand il en viendrait.

Peut-être vous semble-t-il qu’il est impossible d’obtenir d’un prisonnier plus que n’en voici obtenu. Peut-être trouvez-vous l’exploitation que je viens de décrire absolument radicale. C’est que vous manquez d’imagination. Voici quelques encore petites opérations qu’on peut effectuer sur lui. On peut lui racheter pour 15 pfennigs la portion de pain que les règlements internationaux obligent à lui donner, et dont il n’a pas besoin, puisqu’il mange des biscuits. On peut lui proposer de lui fournir des baquets d’eau chaude contre les baquets de soupe qu’on ne peut pas faire autrement que de lui présenter et qu’il laisse perdre, parce qu’il a le goût trop fin.

Mais ce sont encore là des échanges. Les Allemands voient des possibilités au delà de l’échange. Ils font des calculs bien plus savants. «Si l’on pouvait ravoir leurs restes: on en engraisserait des cochons.» Un tonneau à l’entrée de chaque baraque, où il sera prescrit, sous peine de punitions sévères, de venir jeter son «rabiot».--Mais les Russes et les Serbes sont là qui assiègent les Français à l’heure des repas. Ils ont faim!--Tant pis! Il faut les chasser. Un planton français à chaque porte, pour interdire ce commerce abominable. Et s’il se laisse fléchir, s’il ferme les yeux, de derrière la fenêtre du bureau, un bon Allemand est là qui le guette et qui l’expédie en cellule.--Mais la faim est une maîtresse terrible: elle pousse, en dépit de tout, ces malheureux aux portes où peut-être, avec beaucoup de chance, ils trouveront un fond de gamelle à nettoyer avec les doigts. Rien ne les chasse!--Le lieutenant chef de camp descendra donc lui-même dans l’arène et vous dispersera cette racaille à coups de cravache, courant comme un fou après ceux qui s’échappent sans avoir été cinglés; il protégera en personne son «rabiot», il assurera envers et contre tous la nourriture de ses cochons, il «fera valoir» jusqu’au bout ses prisonniers, il garantira le fonctionnement exhaustif de la grande _Verwertung_[29] entreprise sur eux.

[29] Exploitation, mise en valeur.

Mais ce n’est pas encore tout. Au delà des choses qu’on peut demander, il y a encore celles qu’on ne peut pas demander, mais qu’on voudrait bien avoir tout de même. Et pourquoi ne pas essayer de les obtenir? N’y a-t-il pas des moyens de faire comprendre, sans le dire, qu’on en a besoin? Nous recevions du gouvernement français des biscuits, pour compléter l’insuffisante ration de pain que les Allemands nous donnaient. Ils arrivaient dans des caisses et on les entreposait dans une «stalle». De temps en temps il s’en trouvait de moisis. On les mettait à part, et ceux qu’on ne pouvait rendre mangeables en les grattant passaient dans le poêle, où ils servaient à réchauffer la pièce assez humide. Un jour, le prisonnier qui dirigeait le service des biscuits est appelé par le commandant:

--Vous faites du feu à la stalle 2?

--Oui, mon commandant.

--Eh bien! je regrette: mais je suis obligé de vous retirer l’autorisation d’en faire.

--Mais, mon commandant, nous ne brûlons pas de charbon. Nous nous servons de débris de planches et de biscuits moisis.

--Justement, justement; je ne puis vous permettre cela.

--Mais, mon commandant, puis-je vous demander pourquoi?

--C’est trop dangereux. Vous pourriez mettre le feu aux caisses.

C’était au mois de janvier 1917. Il faisait un froid terrible. Au bout de quelques jours, les prisonniers qui travaillaient à la manutention des caisses, n’y pouvant plus tenir, abandonnèrent le travail. Le directeur du service revint donc courageusement à la charge. Mais quand il se présenta à la _Kommandantur_[30], au lieu d’être introduit auprès du commandant, il fut reçu par un civil, dont le rôle dans le camp n’était pas très bien défini, mais à qui l’autorité militaire abandonnait en général les affaires diplomatiques. Grande cordialité. Cigarettes.

[30] Bureau du commandant.

--Je suis persuadé, dit cet homme, qu’il ne serait pas très difficile de trouver un terrain d’entente entre M. le commandant et vous. Avec un peu d’habileté, vous obtiendriez fort bien l’autorisation de faire du feu. C’est surtout une question de combustible, voyez-vous.

Et se penchant vers lui, il ajouta à mi-voix, en lui mettant la main sur l’épaule:

--Vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre ce qu’on désire de vous.

Lesté de ces bonnes paroles, le prisonnier revint au camp en réfléchissant. Heureusement, nous étions tous entraînés, par les nombreuses occasions que nous avions eues de nous y livrer, à la lecture de la pensée allemande. Notre camarade comprit en un éclair de quoi il s’agissait: le commandant voulait nos biscuits moisis; il leur avait découvert sans doute quelque emploi merveilleux et il ne pouvait pas résister à la tentation de nous les soutirer. Mais comme il n’osait tout de même pas formuler sa demande, il avait trouvé cette manière perfide et naïve d’amorcer l’affaire et de nous mettre sur la voie de ses désirs. Nous eûmes bientôt la preuve que notre camarade avait deviné juste. Il n’eut pas plutôt offert de livrer les biscuits moisis, que l’autorisation de brûler du bois dans le poêle lui fut rendue.

Rien, me semble-t-il, ne rend mieux sensible que cette petite anecdote la marche naturelle de la pensée d’un Allemand. Elle va, elle descend, elle gagne de proche en proche, et jamais rien ne l’avertit: «Il vaudrait mieux ne pas faire ça! Il serait plus propre de t’en abstenir. Même dans ton propre intérêt, quand ce ne serait que pour sauvegarder ta dignité.» Sa dignité, ce n’est jamais pour lui une raison à elle seule suffisante de ne pas faire une chose; il pense toujours qu’il pourra la réparer après coup, si vraiment elle a été endommagée au cours de l’opération; il s’imagine qu’il trouvera des formules pour la rétablir aux yeux du monde, et qu’à défaut des actes les mots lui permettront toujours de se faire un front serein. En attendant, il ne résiste pas à cette pauvre idée d’avare: «C’est dommage de laisser perdre ça! Ce serait dommage de laisser passer cette petite occasion de «faire du _boni_».

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«Ne gaspiller aucune possibilité. Ne rien omettre de ce qui peut être tenté.» N’est-ce pas le principe même de toute la politique allemande? N’est-ce pas l’origine de tous les succès militaires et de tous les échecs diplomatiques dont les Allemands peuvent se vanter depuis le début de la guerre?

L’invasion de la Belgique, vue dans le plan psychologique, je veux dire telle qu’elle s’est passée dans l’âme de l’Allemand, ce n’est pas une scélératesse délibérée, un crime à la hauteur duquel il a dû se hausser par une résolution tragique. Elle lui a été beaucoup plus facile et beaucoup plus naturelle. Elle n’a été qu’un cas privilégié de son incessant débordement sur les choses, sur les êtres, sur le monde. Et qu’avait donc aussi ce petit pays à être si mal défendu et à offrir de si grandes possibilités? Pourquoi donc ouvrait-il la route de Paris? Qui donc se fût empêché de profiter de sa faiblesse? Comment un honnête Allemand, fidèle à son génie et aux indications de sa conscience--oui, il faut risquer le mot,--aurait-il supporté de laisser inculte, infertile à jamais, un terrain qui promettait de si merveilleux produits?