Part 11
Et en effet qu’y a-t-il réellement au fond de cette idée de la «continuité du spirituel» dont il montre l’esprit allemand imprégné? N’est-il pas permis d’y voir comme une transcription de l’impuissance analytique, qui est l’infirmité principale de cet esprit? Quand Natorp définit la conscience comme la faculté de tout mettre en relation, de tout joindre, et quand il nous dépeint ensuite l’Allemand comme spécialement désigné par sa constitution mentale pour opérer cette universelle coordination, n’est-ce pas d’abord--et je ne veux pas dire qu’à ce déguisement s’épuise tout le sens de sa thèse--n’est-ce pas tout de même en premier lieu un moyen de traduire en beauté, et par là de dissimuler, cet aveuglement aux différences naturelles, cette terrible incapacité à distinguer, dont nous avons vu que souffrait son modèle? «La nature spirituelle ne fait pas de sauts»: ce solennel principe ne serait-il pas par hasard une simple tournure objective donnée à cette constatation tout intérieure et personnelle, que son esprit n’a pas de dents, ne mord pas sur le plan des idées? Je crains bien que le «_nichts steht für sich_»[85], que notre philosophe pose si hardiment, ne soit tout autre chose qu’un postulat métaphysique; je crains qu’il ne soit d’abord un postulat psychologique, la projection dans l’abstrait, dans la théorie, de ce qu’il y a de plus faible dans le tempérament germanique. Il veut dire dans le fond: «Je ne vois rien, je ne reconnais rien; donnez-moi toutes les idées que vous voudrez, elles ne se tiendront pas devant moi avec leurs rapports et leurs différences, dans la situation, dans l’avancement les unes par rapport aux autres, que leur contenu devrait leur donner; aucune ne s’appuiera sur ses propres jambes, n’ira se poster à sa place, mais elles formeront toujours pour moi un vaste panorama peint sur carton, une seule ligne continue comme celle de l’horizon, une longue série, le long de laquelle mon esprit se promènera sans cahot, sans surprise et sans tressaillement.»
[85] Rien n’existe pour soi.
Le «_nichts steht für sich_», que n’explique-t-il pas, que n’exprime-t-il pas, que ne trahit-il pas? J’en vois, non pas l’application, mais l’origine, dans ces efforts éperdus et toujours vains que faisaient nos gardiens pour nous compter. C’est à force de ne pas réussir dans leurs opérations de dénombrement qu’ils en sont venus à croire, sincèrement j’en suis persuadé, que «_nichts steht für sich_». C’est à force de ne pouvoir décomposer les masses qui s’offraient à leur patience, ni retrouver les unités qu’ils avaient d’abord eu la chance d’y isoler, qu’ils se sont persuadés que ni les choses ni les gens n’existaient à l’état distinct et que l’individuel n’était rien par soi.
Et en effet pour l’Allemand l’individuel n’est pas premier. Rappelons-nous comment Natorp le conçoit. Il est quelque chose qu’il faut atteindre, qu’il faut aller toucher, tout là-bas, en fin de course, comme on va toucher barre. Il est un des pôles de ce vaste mouvement, pareil à une double marée, qu’est la «conscience de culture». Il est le terme d’un grand effort, et qui ne peut être soutenu de façon constante. Il ne se réalise en somme qu’à la limite et que pendant un instant. On pourrait presque dire qu’il est un produit, une invention de l’esprit tendu jusqu’à son extrême capacité élastique. Il n’est pas quelque chose qu’on voit, mais quelque chose qu’on effectue.
Et je crois qu’un des traits les plus caractéristiques de la spéculation et de la création (de la _Dichtung_) allemandes est justement que ce qu’elles peuvent faire de mieux, leur plus grande réussite, c’est d’_aboutir_ à l’individuel et au discret. Le personnage de Faust n’existe pas d’emblée; il ne surgit pas; il est au bout d’un long procès mental, il ne naît que de tout ce qu’il résume et condense; il est, comme dirait Natorp, une «concentration de l’infini». Oui, la «monade», qui est le résultat d’une sorte de chute, de catastrophe de l’univers entier dans l’unique, est bien la seule espèce d’individualité que l’Allemand puisse concevoir.
Faust est une monade, et si de là lui viennent une exceptionnelle ampleur, une sorte de dynamisme représentatif encore jamais atteint, il garde aussi de sa nature comme totale quelque chose d’éloigné, de mal humain. On pourrait même dire qu’il est un symbole merveilleux du malheur qui pèse sur l’esprit allemand: par la difficulté qu’il trouve à vivre, à faire des gestes qui soient les siens, à être quelqu’un. Il incarne le rêve de ce paradis terrestre, de cette volupté, hélas, à jamais impossible, que ce serait d’exister d’abord, d’être antérieur à ce qu’on résume. Il vend son âme dans l’espoir, qui sera trompé, de prendre un caractère. Il se donne au diable--et en vain--pour obtenir de commencer à lui-même.
_Faust_ est un chef-d’œuvre, parce que le sujet en est quelque chose d’aussi parent et d’aussi bien connu que possible de l’esprit qui l’a engendré: c’est à savoir l’impuissance où il est de rien créer de direct et le vice de constitution qui lui rend le particulier comme insurmontable. Mais dans toutes les autres œuvres allemandes, au lieu de nourrir l’inspiration de l’écrivain en lui servant de thème, ce défaut se fait sentir de nouveau comme maléfice et produit je ne sais quoi de pesant et de manqué. Je suis gêné surtout par ce qu’on pourrait appeler leur distance à l’individualité. Tout m’y semble lointain, en retard sur la vie. Je suis séparé des personnages qu’on m’y présente par tout ce qui a mené l’auteur jusqu’à les susciter. Entre eux et moi subsiste une espèce de zone neutre, qui est celle justement qu’il a dû franchir, le masque sur la bouche, comme on traverse une nappe de gaz, pour arriver à les créer. Ils me demeurent étrangers dans la mesure même où son esprit s’est bandé pour les atteindre. Toutes les créations allemandes souffrent de n’avoir ainsi avec la vie et avec sa particularité originelle qu’un contact forcé et seulement final. C’est ce qui diminue, tout au moins pour les esprits d’une autre race, leur vibration et leur retentissement. Elles sont touchées par la pédale sourde. Elles ont beau être réussies: l’ordre même suivi par la pensée qui leur a donné naissance les prive de leur efficacité, mange le son qu’elles devraient rendre.
* * * * *
L’aveu que, pour lui, l’individuel n’est pas l’immédiat, que le plan des idées est sans relief, que le discret n’est pas de l’ordre de l’évidence, et que les «natures simples» lui sont inaccessibles: voilà ce que je lis d’abord dans la définition que Natorp nous propose du génie allemand. Et lui-même apporte sans le vouloir une preuve éclatante que tel est bien le sens profond de ses formules. Car si nous regardons de près son propre essai, si nous en examinons la trame pour voir «comment c’est fait», nous constatons que, d’intention sans doute, c’est bien une analyse, mais, qu’en fait, et si intelligente soit-elle, c’est une analyse qui ne va jamais jusqu’au bout, qui n’atteint pas les éléments premiers de la pensée. L’auteur s’achoppe sans cesse à je ne sais quel obstacle invisible, et qui ne peut être que dans son esprit, car on ne le voit pas dans la nature des choses dont il raisonne, et souvent on s’offrirait à achever ses conceptions à sa place: où qu’il touche, où qu’il pique, il y a complexité, chevauchement, interférence d’idées; le dernier débrouillement, la conquête du dernier détail, lui demeurent impossibles. Tout son effort ne le mène qu’à déterminer les nœuds principaux de sa réflexion. Mais quant à les défaire...
Il a raison: la Culture est «la conscience de la continuité du spirituel», autrement dit: l’impuissance à en apercevoir les articulations.
III
L’ESPRIT D’UNIVERSELLE SYNTHÈSE
Mais ne soyons pas injustes. Elle est quelque chose de plus: elle est le fait de passer outre à cette impuissance. Elle est une espèce de gaillardise de l’esprit allemand, qui lui fait prendre légèrement sa maladresse analytique et le décide à faire comme si elle n’existait pas. Il y a dans les définitions de Natorp, que j’ai alignées tout à l’heure, une phrase dont on n’a peut-être pas remarqué au passage toute l’importance, je dirais même toute l’énormité. Ayant avancé que la pensée occidentale conçoit les deux opérations de la «généralisation» et de la «particularisation» comme distinctes et opposées, comme simplement affrontées, il ajoute: «L’esprit de la culture allemande, par contre, aspire en toute chose d’une façon consciente et conséquente vers la continuité la plus vraie, la plus intérieure. Il ne nie pas du tout les deux phases (de la généralisation et de la particularisation), qui ne sont antagonistes qu’en apparence, mais il les présuppose, il les assume complètement en soi, puis aspire à les dépasser, et n’y aspire pas seulement, mais les dépasse réellement (_sondern setzt sie voraus, nimmt sie vollständig in sich auf, aber strebt, und strebt nicht bloss, sondern schreitet wirklich über sie hinaus_).» Sans doute _Besonderung_, que je traduis par «particularisation», n’est pas tout à fait synonyme d’analyse; mais c’est tout de même bien le mouvement de l’esprit par lequel on isole, on distingue, par lequel on aboutit à des éléments détachés (à des _Sonderheiten_), qu’ils soient simples ou complexes, peu importe, c’est bien le mouvement par lequel on effectue le divers. Et la Culture apparaît donc comme le fait, non pas si l’on veut de nier ce mouvement, mais, ce qui revient au même dans le fond, de nier son indépendance. Elle est une opération--Natorp nous le dit en toutes lettres--dans laquelle «particulariser» cesse d’être le contraire de «généraliser», qui réunit les deux démarches en une seule. En dernière analyse, elle est donc l’art de se passer de toute _Besonderung_, de toute dissociation, de toute décomposition préalables des masses qui s’offrent à la pensée; car qui pourrait vraiment concevoir une particularisation entreprise en même temps, dans la même ligne et du même élan qu’une généralisation? Oui, il y a dans le _setzt sie voraus_[86], dans le _nimmt sie vollständig in sich auf_[87], un aveu d’une importance qu’on ne saurait assez souligner. L’esprit allemand y confesse sans détour, sans pudeur, sa ferme résolution de supposer dans tous les cas l’analyse sans la faire. Il y proclame son droit d’avaler les morceaux sans les mâcher et de traiter leur intégrité par le mépris. Il revendique la permission de spéculer sur des ensembles qu’il n’aura pas auparavant reconnus et décomposés.
[86] «Les présuppose.»
[87] «Les assume complètement en soi.»
La culture, au fond, ça consiste à partir tout de suite, et sans attendre d’y voir clair.
* * * * *
Et en fait, nous voyons la pensée allemande contemporaine refuser de savoir jamais à quel point de vue elle se place en face d’un donné quelconque. La marque de tous ses aperçus, c’est qu’on ne reconnaît jamais d’où ils sont pris exactement. Toutes ses conceptions désignent un centre de réflexion multiple. L’homme qui pense sous la catégorie de la culture n’est pas obligé de choisir un poste d’observation déterminé. La culture, ça consiste peut-être à ne pas être obligé de choisir.
Rien de plus curieux que la revue où ont paru les articles de Natorp, que ce _Kunstwart_, qui s’est transformé pendant la guerre, pour se mettre au diapason de l’héroïsme allemand, en _Deutscher Wille des Kuntswarts_. Est-ce une revue d’art, ou de sociologie, ou de littérature? Bien fin qui le dirait. Et si l’on interrogeait ses auteurs eux-mêmes, je pense qu’ils refuseraient délibérément d’en préciser le caractère. Leur dessein est très évidemment de s’affranchir de toute obligation discriminative, de secouer, comme le dit Natorp lui-même, la domination des genres et des espèces. Ils pensent atteindre une profondeur nouvelle en attaquant la réalité sous plusieurs angles à la fois et en acceptant comme instrument pour la saisir leur esprit naturellement implexe.
Nous ne pouvons pas nous accoutumer, nous autres Français, à ces voisinages extraordinaires que nous constatons sans cesse entre le point de vue des socialistes allemands et celui de leur gouvernement. Mais en fait, ils n’apparaissent pas à ceux qui y consentent sous le même jour qu’à nous. Certainement ils se présentent à leurs yeux comme un effet et comme un signe de leur culture; ils leur donnent la sensation d’une capacité bien plus haute, bien plus rare et bien plus nouvelle que toutes celles dont nous pouvons nous glorifier. Ils pensent avoir atteint un niveau supérieur de civilisation en ne se laissant plus obliger par la nécessité analytique. Et ici, j’emploie le mot dans le sens précis où Kant l’a consacré. La culture est pour eux le droit de ne pas rester dans l’ombre de la notion qu’ils ont un jour choisie comme devise et comme programme, le droit de ne pas se laisser enfermer par les conséquences qu’on en peut déduire, le droit de ne pas s’enfoncer sur les yeux le capuchon déductif, le droit d’aller à la rencontre des autres points de vue, de leur faire des avances et des agaceries, le droit de ne pas être un seul homme à la fois.
* * * * *
L’esprit allemand est naturellement synthétique, au sens justement où Kant oppose ce mot à analytique; c’est-à-dire qu’il a une tendance spontanée à rapprocher ce qui ne l’est pas naturellement. Et il est temps en effet de ne plus considérer son renoncement à l’analyse sous le simple aspect statique. Non seulement il refuse de distinguer entre ses idées, non seulement il les accepte à l’état embrouillé, mais encore il s’efforce de rejoindre celles qui par hasard lui sont apparues détachées et de créer entre elles des liens artificiels. Natorp nous avertit avec insistance que la culture est essentiellement une aspiration vers l’unité, l’art de mettre en relation, de combiner, l’esprit d’universelle coordination: «La culture exige une aspiration convergente et de l’intérieur vers une unité non pas indifférenciée ni qui ne fasse qu’effacer, en cas de besoin, les différences, mais qui, dans la différenciation la plus riche et somme toute la plus illimitée qui soit, demeure malgré tout parfaitement cohérente en tous sens (_Kultur fordert inneres Zusammenstreben zu einer... allseitig zusammenhängenden Einheit_).»
Il veut dire au fond--et, malgré les précautions qu’il introduit, c’est le sens qu’il faut donner à sa phrase--que la culture est le besoin de confondre, la passion de l’identification à tout prix, et si je ne craignais de tomber dans l’injure, j’ajouterais: l’instinct de salade universelle.
Et en effet, l’Allemand excelle aux rapprochements arbitraires. Il se distingue par une précipitation, non pas inductive, mais, si l’on peut dire, réductive. Il aime les réductions, et les réductions dont il se sent l’auteur, qui s’opèrent bien entièrement sous son influence, sans que rien dans les choses les ait préparées. S’il attache tant d’importance à la philosophie de l’histoire et s’il la considère un peu comme sa chasse privée, n’est-ce pas parce qu’elle consiste essentiellement à faire se ressembler les choses qui n’en ont pas envie? En allant jusqu’au bout de cette tendance, on retrouve la grande conception de l’identité des contraires, qui a fait la gloire de Hegel[88].
[88] Et dans l’ordre pratique, on retrouve aussi cette conviction, que nous avons constatée plus haut, qu’une chose n’en empêche pas une autre, qu’on peut mentir et dire la vérité à la fois; on aboutit en droite ligne au _Gerettete Norweger_.
En prenant les choses un peu différemment, on peut dire que l’Allemand est naturellement doué pour opérer la synthèse du disparate. Dès qu’il se met à l’œuvre, il n’est rien de si étranger qui ne se puisse agripper et combiner, qui ne puisse entrer dans une compatibilité imprévue. De tout ce qu’on voudra il fera sans manquer quelque chose. Qu’y a-t-il de plus hétérogène, après tout, que les différentes disciplines (c’est à peine si je trouve un mot qui puisse désigner toutes ces choses à la fois), que Natorp prétend nous donner comme les parties intégrantes de la culture: la création poétique, les métiers, l’économie, la législation et la politique, les professions, les mœurs populaires, l’éducation, la science, la philosophie? Si l’on me dit que cette énumération est de Platon, qu’on me la montre dans son œuvre. Je l’ai cherchée en tous cas vainement dans le _Banquet_.
Sous l’incantation de la culture, tout plie et se rejoint. Aucune branche qui ne devienne assez flexible pour aller s’enlacer à celles de l’arbre voisin. C’est une sorte d’Enchantement du Vendredi Saint, où toutes les fleurs s’entremêleraient en poussant. Une immense transmutabilité s’empare du monde des idées tout entier. La résistance intérieure, la droiture des concepts est vaincue; ils penchent les uns vers les autres, comme des gens qui s’assoupissent; ils finissent par avoir chacun la tête appuyée sur l’épaule du voisin.
«_Allseitig zusammenhängender Einheit_»[89]: il est beau d’arriver à une parfaite cohérence de toutes ses idées. Mais encore faut-il savoir comment on l’obtient. Ce ne doit jamais être au prix d’aucun sacrifice, d’aucune économie, d’aucune simplification entreprise par en haut. Or, Natorp a beau nous assurer que l’unité de la culture respecte la différenciation du donné intellectuel et l’indépendance des éléments qu’elle groupe, on ne voit pas comment elle le pourrait faire.
[89] «Une unité parfaitement cohérente en tous sens.»
Car, enfin, il ne faut pas l’oublier, ces éléments ont été réunis avant d’avoir été reconnus. L’esprit n’est pas allé les trouver chez eux, leur demander ce qu’ils étaient; il n’a pas recueilli leur témoignage individuel; il n’a pas daigné s’informer de leurs rapports naturels et de fait. Comment dès lors pourrait-il, en les organisant, tenir compte de ces rapports? Comment pourrait-il modeler l’ordre qu’il va leur imposer sur leur ordre véritable? Comment ne serait-il pas d’avance condamné à les froisser, à les vexer, à les navrer plus ou moins (en allemand on dit: _lähmen_)? Du propre aveu de Natorp, le _Zusammenstreben_[90] de la Culture vers l’unité, est, par essence, différent de la simple généralisation. Il ne peut donc pas avoir cette délicatesse, cette légèreté, ce doigté, il ne peut pas avoir cette déférence et même cette docilité au particulier qui sont le propre de l’induction.
[90] Aspiration.
Fatalement, qu’elle le veuille ou non, la culture est un procédé despotique. Elle est le reflet très exact dans le domaine intellectuel du régime politique de l’Allemagne contemporaine. Dans le fond, plutôt qu’une manière de penser, elle est un mode de gouvernement des idées. Les idées sont ses sujettes et elle les traite comme telles. Elle n’est pas sur le même plan qu’elles; elle les appelle, elle les pousse, elle les plie, elle les emploie; elle nomme parmi elles des officiers, et qui sauront se faire obéir.
Oui, il y aura peut-être encore des différences entre elles, mais rien ne pourra nous garantir que ce sont encore les primitives, les véritables. Rien ne pourra nous donner l’assurance que nous sommes encore en présence de leur hiérarchie naturelle. Leur masse aura subi une trop forte pesée, une contrainte trop déformatrice, l’action d’une trop formidable machine. Trop de volonté aura été mélangé à l’intelligence qui les considérait. Qu’elle l’ait ou non voulu, la culture aura ressemblé de trop près à l’esprit d’organisation.
Et en effet, penser n’est pas pour l’Allemand une opération qui ait sa fin en soi. Pour lui, tout ne se termine pas à savoir, à comprendre. Les idées ne sont en aucun cas le dernier port où il veuille toucher. S’il tient à les dominer, c’est parce qu’il a l’intention de les dépasser. Il est temps d’insister sur ce point qui est, à mon avis, d’une gravité capitale et pour lequel nous avons déjà des aveux très importants de Natorp.
IV
L’IMPUISSANCE A LA CONTEMPLATION
Rappelons-nous, entassons ici toutes les phrases où notre philosophe fait allusion à ce qu’il y a dans l’esprit allemand de tendance au dépassement, au franchissement et à l’infinité. A l’en croire, «l’esprit de la culture allemande», au lieu de s’enfermer dans la double opération de la généralisation et de la particularisation, comme dans un manège où l’on tourne en rond, «aspire à la dépasser, et n’y aspire pas seulement, mais la dépasse en réalité».--Ailleurs, la tâche qui s’offre à la culture est représentée comme infinie, comme irréalisable dans sa totalité, comme à jamais inaccessible, mais par là même comme profondément appropriée au génie allemand qui «aime le regard dans les lointains éternels et qui sent son instinct d’activité le plus intime s’éveiller dans ce regard».--L’Allemand éprouve des élancements passionnés, quand l’alouette, au plus haut des cieux, «chante sa fuyante chanson».--Toutes ses œuvres portent l’empreinte de l’infini.--Ailleurs encore, la Conscience confondue avec la Vie apparaît comme une sorte de «dépassement éternellement constant» (_ewig stetiger Uebergang_), comme un progrès que rien n’arrête.
Ainsi s’indique le penchant de la pensée allemande à sortir d’elle-même, à déborder pour ainsi dire son propre objet. Et, ainsi, du même coup, se déclare ce qu’on pourrait appeler d’après Kant son _hétéronomie_ spontanée.
Car sans doute, au premier regard, cette ouverture sur l’infini dont elle se fait gloire peut être prise pour le signe de sa parfaite liberté et pour le mouvement même de son indépendance. On peut la croire orientée vers les objets éternels; on peut croire qu’elle ne s’emporte au delà de ses limites que pour atteindre aux suprêmes Idées. Et en effet, elle a été, dans le passé, capable de spéculation désintéressée; elle a eu, elle aussi à son heure, une tournure contemplative; elle a su élever des monuments théorétiques, dont il faudrait être fou pour nier la grandeur.
Mais ici, par toutes les formules de Natorp que nous venons de rappeler, c’est seulement sa servitude, sa soumission à une loi étrangère, qui est définie. Car cet infini vers lequel elle est tournée, à la poursuite duquel elle s’élance sans tenir compte d’aucune barrière, est après tout quelque chose de fort vague, et qui par suite risque de se voir, par le premier venu, dangereusement précisé. Supposez qu’à sa place l’idée vienne à quelqu’un de mettre quelque fin mieux déterminée. L’habitude qu’a prise la pensée de regarder toujours plus loin, son incapacité à s’en tenir à ce qu’elle touche vont la dévouer tout entière, et sans qu’elle puisse esquisser la moindre défense, à cette nouvelle destination. De la parfaite indétermination dont elle est si fière à son utilisation la plus spéciale, la plus brutale, il n’y a qu’un pas. Un pas que rien ne peut la préserver de franchir, une sorte de précipice auquel elle s’est mise elle-même hors d’état d’échapper.
Au fond, pour la pensée en général, il n’y a d’autonomie possible que dans un entier asservissement à son objet. Elle ne peut se dégager de celui-ci que pour entrer dans un esclavage cent fois pire. Elle ne peut devenir dépassante sans devenir du même coup employable, sans tomber sous la coupe de l’Utile.
En fait les Allemands d’aujourd’hui ne savent plus penser sans condition. Ou mieux ils ne pensent plus que des conditions. (On pourrait s’amuser à dire que leur esprit est entré en condition.)