L'affaire Sougraine

Chapter 9

Chapter 93,856 wordsPublic domain

--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la famille, mais quand je parle je veux être écouté; je dois l'être. Il faut que ce mariage ait lieu prochainement. Il y va de mon honneur: j'ai engagé ma parole; il y va de ma fortune politique: l'honorable monsieur Le Pêcheur me promet une place de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque du peuple. C'est la couronne qui nous choisit et non pas une foule ignorante et préjugée.... Le titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive... jusqu'à la mort, je veux dire. Je deviendrai ministre. Oui Le Pêcheur me l'a dit et je le crois. Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme qui se connaît apprend aux autres à le connaître.... Ton mari ministre, ton père ministre, ma Léontine, est-ce assez de chance comme cela?

--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame D'Aucheron, pourquoi serais-tu récalcitrante? ne nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce que tu as?

--Exploitez-vous une industrie? demanda la jeune victime, tout-à-coup blessée, suis-je donc un objet de commerce?

--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif.

--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la révolte dans une âme que je me suis efforcée de rendre angélique.

--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier le respect que je vous dois.

Elle se mit à regarder jouer les flammes légères du foyer qui s'élançaient en flèches ardentes vers la cheminée; son âme aussi, dans ses brûlantes aspirations, s'élançait vers un avenir encore rempli de ténèbres.

Ce fut en ce moment que la Longue chevelure se présenta. Il s'aperçut qu'il arrivait un peu trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du mécontentement sur les figures, de la gêne dans les manières.

--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit monsieur D'Aucheron.

--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux.

Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron, priant le visiteur d'être indulgent, lui dit qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle était en retard déjà.

Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence de Léontine.

Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros notaire; avec personne. Au reste, il était le plus intime ami de la maison. Il amena la causerie sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron.

La présence du sioux ne comptait point à ses yeux....

--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur D'Aucheron.

--Un mariage heureux, ajouta sa femme.

L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait pas osé se mêler à cette conversation.

--Elle fait bien quelques petites résistances, observa madame D'Aucheron, mais elle a trop de bon sens et elle nous aime trop pour ne pas consentir à cette splendide union.

--Ce serait un grand malheur pour moi que la rupture de ce projet, reprit le chef de la maison, en regardant La Longue chevelure.

--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua alors le siou, il y a des mariages de convenance que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos forêts. Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, une position, nous nous marions pour avoir la personne que nous aimons. Vous avez souvent des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il faut que le coeur aime et nulle puissance au monde ne peut l'empêcher de rechercher l'objet qu'il a choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le possédera malgré le mariage.

--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit en riant l'homme d'affaire, et vous placez encore l'amour parmi les choses sérieuses. Il y a longtemps que la civilisation l'a mis à sa place. C'est l'égoïsme qui prime tout, mais un égoïsme revu et corrigé: le soin de son bien-être. Vous comprenez? Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce mot. C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour! c'est un passe-temps, une distraction, quelquefois une malice. C'est moi qui ai trouvé ce mot-là aussi. Il a son application.

--Mademoiselle votre fille ne me semble pas partager votre manière de voir, fit l'indien, qui se leva pour prendre congé.

--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la jeunesse donne encore dans les vieilles idées, laissez-la vieillir, elle acceptera bien les nouvelles.

Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les dispositions de son ami. Il se mit à parler affaires. L'achat de la maison de la Grande allée était chose faite. On ne le regrettait point. On paierait cela comme le reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs ont des veines de chance; on l'attendait avec assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir leur folie.

XI

Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta chez madame Villor. Mademoiselle D'Aucheron venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre à la main et paraissait toute troublée. La Longue chevelure exposa le motif de sa visite. Il était tellement ému que sa voix tremblait comme celle d'un vieillard.

Léontine et Ida disaient:

--S'il pouvait retrouver son enfant!

A la grande surprise des jeunes filles, madame Villor balbutia, parut chercher des paroles, s'efforcer de se souvenir. Elle portait la main à son front. Ida pensait:

--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme de coutume.

La Longue chevelure semblait découragé.

--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens de recevoir, petite mère? demanda mademoiselle Ida.

--Je ne sais pas, fit madame Villor, agitée par une émotion étrange.

--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune fille.

--Rodolphe!... exclama Léontine, qui ne pensait qu'à son ami.... Serait-ce un malheur?

Et elle devint toute livide.

Madame Villor fit signe que non.

--Tu nous caches un secret... j'ai peur... montre cette lettre, mère. Voyons, il faut tout savoir, continua Ida.

Elle prit la lettre d'une main fiévreuse et lut vivement à haute voix.

"Malheur à vous! malheur à votre fille! malheur à Rodolphe! si jamais vous dites un mot à qui que ce soit, vous entendez bien? à qui que ce soit, au sujet de la petite fille sauvage amenée des Montagnes Rocheuses, par votre frère, il y a vingt-trois ans. On prouvera que vous avez eu votre part de l'argent...."

La figure d'Ida qui s'était colorée tout à l'heure, sous les coups de fouet du sang, devint d'une pâleur extrême à la lecture de cette dernière ligne. Ida l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder d'avance. Elle était blessée au coeur. L'oeil de madame Villor étincelait.

--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement, ma part de l'argent.... Mensonge! horreur!

Les deux jeunes filles se levèrent spontanément tout heureuses de cette énergique protestation. Elles savaient bien que Madame Villor était une femme d'une grande probité, et il leur était pénible de voir sa vertu subir les morsures de la calomnie. Mais si madame Villor n'avait rien à craindre de cette lâche accusation, elle pouvait bien parler. C'est ce qui vint à leur pensée. La pauvre femme comprit cela aussi.

--La jeune enfant, commença-t-elle, je l'ai... elle a....

Sa langue tout à coup embarrassée balbutia des mots incohérents.

--Qu'avez-vous donc, mère, s'écria la jeune Ida, qu'avez-vous donc?

Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait pu soutenir le choc des émotions. La surprise, la peur, le pressentiment d'une sourde persécution, la pensée de voir des malheurs inconnus tomber sur sa fille chérie, tous ces fantômes qui se précipitent, à certaines heures, dans les imaginations vives et bouleversent les tempéraments faibles, l'avaient brisée de même que l'orage brise une plante délicate, et elle gisait là comme dans une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en pleurs crièrent au secours. Les voisins accoururent. On appela le prêtre et le médecin.

La Longue chevelure sortit désolé. Y avait-il eu un drame sur le berceau de sa fille comme sur la tombe de sa femme?

XII

Le notaire Vilbertin, de retour à son étude, se livrait aux charmes de la rêverie. L'exercice était nouveau pour lui. Il n'avait jamais songé qu'à grossir son trésor, à bien arrondir sa fortune, et cela tenait de la prose plutôt que de la poésie. C'était un travail, non une récréation. Aujourd'hui un nouveau rêve hantait son esprit. Il se sentait dominer par une mystérieuse puissance, il y avait un envahissement de tout son être par une passion étrange, et il eût voulu s'endormir dans cet enivrement des sens. Il redoutait le réveil. L'image de mademoiselle D'Aucheron passait et repassait sans cesse devant ses yeux fermés. On voit mieux sa pensée quand on ferme les yeux. On dirait qu'on regarde en dedans.

Il n'était pourtant pas sans inquiétude, le gros notaire, et plus il devenait amoureux plus il avait peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses désirs. Le ministre était un rival formidable. D'Aucheron le laissait bien voir. Il était jeune, élégant, galant, sur la voie de la fortune, arrivé aux honneurs. Rodolphe, l'autre rival, serait moins difficile à supplanter. Il ne le redoutait guère, celui-là. Il comptait un peu sur la chance et jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas tarder longtemps à se mettre sur les rangs; il ne fallait pas non plus brusquer une déclaration. N'importe le moyen, il l'aurait cette belle jeune fille. Il sentait maintenant un vide énorme dans son existence. Il ne s'était jamais vu seul comme cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la traiterait avec bonté! Il aurait du plaisir à satisfaire ses caprices, car elle en aurait des caprices; toutes les jeunes femmes en ont. Il ne vieillirait plus! non, il aurait tant de soin de lui-même que les années glisseraient, glisseraient sans laisser de traces sur son front.... Les rides--il était quelque peu ridé--les rides s'effaceraient sous les baisers de la jeunesse.

Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait des reflets pourpres sur sa face ronde.

--O amour! amour! soupira-t-il.

Et sa main cherchait à comprimer les battements de son coeur.

Une voiture attelée de deux chevaux fringants s'arrêta devant sa porte et une dame enveloppée de riches fourrures descendit aussitôt.

Les rêves couleur de rose du gros notaire s'envolèrent comme des oiseaux qu'épouvante un coup de foudre, et des pensées plus pratiques arrivèrent alors.

--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps, pensa-t-il. Il donne dans le panneau comme un poisson dans le filet. La maison de la Grande allée, 15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait 20,000; les voitures, les chevaux, les harnais, une couple de mille encore, cela fait bien 22,000 dollars. Et pour payer tout cela, il faut faite un emprunt.

Il n'eut pas le temps de piétiner davantage sur l'amitié de son intime, la visiteuse entrait.

--Comment vous portez-vous, depuis tantôt, mon cher notaire?

--A merveille, madame,... à merveille! En vérité, je vous le dis, on rajeunit; ma parole, on rajeunit.

--Que vous êtes heureux, vous!

--Et comment, belle dame, vous n'allez pas vous plaindre des rigueurs du temps, je l'espère. Vous êtes demeurée jeune, fraîche, aimable comme à dix-huit ans.

--Vous êtes trop flatteur pour être vrai. Dans tous les cas si j'ai eu du bonheur dans le passé, j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du chagrin.

--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout à l'heure... vite, contez-moi çà. Vous savez, le notaire c'est comme le confesseur.

--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin d'un peu d'argent. Il me faudrait cent piastres et je ne voudrais pas les demander à mon mari. C'est une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait garder la chose secrète, bien secrète. Je vous rendrai moi-même cette somme avant longtemps...

--Eh! juste ciel! chère madame, voilà pourquoi vous n'êtes pas heureuse, vous, parce qu'il vous faut cent dollars?

--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas un secret, du reste, et mon mari vous en a parlé il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de Léontine. Elle est d'un entêtement ridicule. Elle s'obstine à repousser l'honorable M. Le Pêcheur. C'est vraiment décourageant. Il faudra bien qu'elle cède cependant. Je l'ai dans la tête, son père aussi. Elle s'est éprise de ce petit docteur. Heureusement qu'il va s'établir à la campagne, loin d'ici. Ils ne se verront pas souvent et finiront par s'oublier.

--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est aussi ce que j'espère. Et ce mariage avec le ministre se ferait bientôt?

--Le plus tôt possible.

--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serré. Madame, ajouta-t-il tout haut, ma bourse est à votre disposition. Je ferai, pour vous être agréable, tout ce qu'il est possible à un galant homme de faire, et je serai discret par dessus le marché! mais si un jour j'ai besoin de vous, vous m'aiderez, n'est-ce pas?

--Comptez sur moi, monsieur le notaire.

Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume.

--Savez-vous que madame Villor est bien mal, reprit-elle.

--Non? comment cela?

--Après la lecture d'une lettre, paraît-il, elle s'est évanouie, puis elle a été frappée de paralysie. Elle ne peut plus parler.

--Et que disait cette lettre?

--Cette lettre? je ne le sais pas.

--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son loyer... c'est peut-être la joie....

Madame D'Aucheron retourna chez elle dans son magnifique sleigh attelé de deux chevaux. Le cocher, un énorme bonnet de peau de loup sur le chef, un paletot à trois collets sur le dos, conduisait fièrement l'attelage. Il semblait né cocher, car il y en a qui naissent pour conduire comme d'autres pour être conduits. Secret du destin.

XIII

La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron et cela pouvait éveiller la curiosité. La curiosité éveille le soupçon, et le soupçon est le plus obstiné comme le plus sournois de tous les dénicheurs de choses louches. Il ne désirait qu'une chose: aller vivre et mourir tranquille, à l'abri de toute crainte, en quelqu'endroit éloigné. Pour arriver à ce terme heureux de sa destinée il avait besoin d'argent, et son ancienne amie lui en donnait à pleines mains. Il le fallait bien. Elle était à sa merci. Il n'avait qu'à dire un mot et tout était fini pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune, amour, tout! Pauvre femme! elle payait cher ses faiblesses de jadis. Elle eût voulu le charger d'or, ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses, pourvu qu'il s'éloignât, pourvu qu'il disparût à jamais.... Ses nuits se passaient dans d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se distraire un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour faire admirer ses belles toilettes, et le bruit, les plaisirs l'étourdissaient un peu. Elle oubliait. La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les cris de sa conscience devenaient terribles. Il lui semblait que tout le monde pouvait les entendre. Mille pensées lugubres l'absorbaient. Ses amies se raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous l'histoire de la D'Aucheron? diraient-elles, et elles éclateraient de rire. Des sueurs froides mouillaient son corps convulsivement agité. Son sommeil avait quelque chose de plus pénible encore, car elle ne pouvait point chasser les sombres visions qu'il lui apportait.

Elle remit à Sougraine les cent dollars qu'elle venait d'emprunter au notaire.

--Voyons, dit-elle, sois généreux enfin, pars, ne me condamne pas à un plus long supplice; j'en mourrai, bien sûr.

--Ecoute, tu ne veux pas dire à l'indien où est son enfant.... As-tu peur qu'il l'enlève comme il t'a enlevée autrefois?... Si c'est Léontine on la laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs.... Oh! va! on l'aimera assez pour ne pas troubler son bonheur.... Avoir un enfant et ne pas pouvoir lui dire: moi, je suis ton père... et ne pas pouvoir mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit de lui demander une petite place dans son coeur! tu comprends, c'est affreux cela... Non, non, l'indien ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux garçons, tu sais? il faut qu'on les retrouve eux aussi....

--Je vous l'ai déjà dit, Sougraine, je ne sais pas ce qu'est devenu notre enfant. Je ne l'ai jamais vu... Nous avons pris à l'hospice des soeurs de la charité la jeune fille que vous voyez avec nous.

--Eh bien! écoute, l'indien ne partira pas, excepté si tu lui donnes encore de l'argent, beaucoup d'argent.

Le mal répugne d'abord à toute personne, quelque perverse qu'elle soit, parce qu'il est de sa nature opposé à Dieu. L'âme est faite pour Dieu et son premier mouvement doit être pour le bien. La lutte s'engage bientôt à cause de notre liberté d'action. Nous succombons souvent parce que nous écoutons nos sens, et c'est par eux que nous sommes vaincus. Les considérations supérieures de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la foule grossière, les ivresses de la chair.

L'on cherche naturellement à se débarrasser de l'ennemi qui nous persécute. Madame D'Aucheron songeait à se défaire de Sougraine et se mettait l'esprit à la torture pour trouver le moyen d'y arriver. Elle n'aurait pas voulu commettre un crime, mais elle ne pouvait cependant pas supporter toujours cet affreux état de chose.

XIV

Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. Raymond. Sur la côte élevée qui domine le village, au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup d'oeil les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le bord de la rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait au soleil et cent colonnes de fumée montaient en ondoyant dans le ciel d'azur.

--Léontine aimera bien ce poétique endroit, pensa-t-il; comme nous serons heureux ici!

Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige qui serpentait comme un ruban d'argent à travers les montagnes bleues, et les grelots éveillés tintèrent joyeusement dans la vaste solitude des Laurentides, comme des chants d'oiseaux quand le printemps fleurit.

--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, il me rend véritablement heureux. Je n'aurais pas songé à venir planter ma tente dans cette ravissante oasis. Mon vieux Québec je ne te regretterai guère. Le rêve de mon enfance va donc se réaliser: une retraite paisible sous les bois, une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une femme adorée près de moi.

Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire comme ils auraient du bonheur là-bas.... Et sa bonne tante et sa charmante cousine, il pourrait sans doute leur trouver un petit coin dans son nouveau paradis.

Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre et fit arrêter la voiture à la porte de madame Villor. Il monta. Sa cousine vint ouvrir. Il l'embrassa, couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses.

--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne nouvelle, va, cousine, bonne nouvelle.

--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle se mit à pleurer.

Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina.

--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? Dis, parle....

--Bien malade, mon cher Rodolphe.

Et elle le conduisit au lit de sa mère.

La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses à la vue de son neveu, et des larmes remplirent ses grands yeux souffrants.

--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant la tête.

Ida n'osait parler.

--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que je le sache.... Il est plus facile de guérir une maladie quand l'on en connaît les causes.

Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, car c'était bien comme un accident, cette maladie subite.

Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. D'où partait le coup? Qui avait intérêt à cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de son père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amenée de la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait parler! Il faudra bien qu'elle parle....

Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. Il commençait à livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante.

XV

Les D'Aucheron étaient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande Allée; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice en voyant la splendide demeure: _Quand on taille dans le cuir des autres on peut faire large courroie._ L'Honorable monsieur Le Pêcheur ne manqua pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait être sa future propriété. D'Aucheron l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce qui était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait devenir sa femme.

--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, inutile de chercher à fuir ma destinée, je serai malheureuse.

Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée absolument nécessaire. S'il y en avait une il n'y aurait point de liberté, par conséquent point de responsabilité; donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée que l'on est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est poussé vers cette destinée, mais on peut résister; on est sollicité, mais l'on discute les motifs.

Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles, mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait à la pensée de causer une peine mortelle à des personnes dont l'affection pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mère, elle se sentait ébranlée dans ses résolutions et trouvait naturel le sacrifice de sa personne.

Voici comment, presque tout à coup, elle en était venue à cet état d'abnégation ou d'anéantissement moral.

Elle avait remarqué les visites fréquentes de la Langue muette et le trouble que la présence de cet étranger jetait dans l'esprit de sa mère adoptive. Sans chercher des mystères que sa naïve innocence ne soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose d'insolite dans cette obstination du sauvage à revenir sans cesse dans une maison où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à scruter ce secret, et elle serait demeurée indifférente à ce qui se passait autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer un abîme où pouvaient rouler, d'une minute à l'autre, les personnes qui lui tenaient lieu de père et de mère.

De retour de sa promenade, se rendant à sa chambre, elle passa devant la salle à manger dont la porte était fermée. Une voix suppliante frappa son oreille. C'était la voix de sa mère.

--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en pour ne plus jamais revenir....

Etonnée, elle s'arrêta instinctivement.

--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix d'homme.

--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prêter.

--Je resterai.

--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!....

--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Léontine est la fille de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?

--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...

Un flot de sang monta à la figure de Léontine. Elle crut qu'elle allait mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains crispées comme pour en arracher une pensée affreuse, puis elles se traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prière, c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs.

Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques jours tintait comme un glas funèbre à ses oreilles!

Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort de ses amours et de ses espérances!

Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mère.... ils devenaient inséparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et mêlent leurs orbes dans l'amour ou la haine....