L'affaire Sougraine

Chapter 8

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--Je le désire de tout mon coeur, répondit madame D'Aucheron... mais elle aime un jeune médecin et ne veut entendre parler de nul autre.

--A toi de lui faire comprendre cela, écoute! sinon....

Il sortit, emportant un bon à compte sur les premiers cent dollars, et tout fier du succès de ses démarches.

VI

Léontine à son retour à la maison, trouva sa mère tout en pleurs.

--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère? demanda-t-elle, il n'y a pas longtemps je t'ai laissée tout à fait joyeuse.

--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à ton sujet que je pleure.

--A mon sujet?

--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va me faire mourir de chagrin....

--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous cherchez?

--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur Le Pêcheur.... et quelle belle position tu occuperais dans la société!

--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances intimes de la famille ont plus de charmes à mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines.

--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se fasse, oui, il le faut.....

--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme.

--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On se marie pour s'établir, pour avoir une position... C'est ton bonheur que je veux; tu le verras plus tard.

--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur espère le trouver.

--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice de ta volonté et le bon Dieu te bénira; oui, mon enfant, il te bénira.

En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait de ses bras le cou de sa fille et déposait un baiser sur son front pur.

--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien récompensée de ton dévouement, va! tu sais: Père et mère tu honoreras afin de vivre longuement....

Léontine se sentait envahir par une poignante amertume. Les rêves d'or qu'elle venait de faire avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en aller comme la fumée sous le souffle de la tempête. Elle n'osait croire que l'ambition seule pût donner à sa mère une pareille ténacité. Elle devinait un mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas des âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas un enfant de malheur pensait-elle? N'est-il pas de mon devoir de tout sacrifier, amour, joie, espérances, félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont comblée de biens depuis mon enfance?.... Pauvre Rodolphe!....

Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se renferma dans sa chambre. Elle se jeta à genoux. Les mains jointes, les yeux levés vers le petit crucifix d'ivoire qui surmontait la tête de son lit blanc, elle implorait celui qui s'est sacrifiée pour sauver le monde. Pauvre enfant, comme elle souffrait! comme elle priait!

Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement de sa fille.

--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est bon signe. Elle aura du chagrin, versera des larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera, les larmes se dessécheront, et elle sera madame Le Pêcheur.

Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête remplie de projets insensés. Il achetait une magnifique maison, des chevaux, des voitures. Il aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui ne sont pas plus que lui. Il fallait éblouir les gens, faire parler de soi. On paierait avec les _jobs_ du gouvernement. Quand on a pour gendre un ministre, on peut bien avoir sa part de la curée. Il souriait en songeant à l'étonnement des naïfs qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient pas su faire leur chemin..... Vilbertin fournirait l'argent. Ce diable de notaire, il en avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau, il entrerait dans la société. Il le savait et comptait là-dessus. Il n'avait pas une fille à jeter en pâture à une des sommités du monde politique, lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait des pièces d'or et cela valait autant.

Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse que son mari, approuva en tous points les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à ses yeux, et se chargea de choisir un ameublement digne de la nouvelle demeure.

Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais le revers de la médaille, et, quand ils achètent, ils n'ont pas l'air de se douter qu'il faudra payer. Ils ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par une pensée triste.

VII

A l'heure du souper, comme on se mettait à table, le professeur Duplessis arriva avec six pauvres, des vieillards. Il entra malgré la servante qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse.

--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me pardonner si je me trouve en retard. _Au reste, les premiers à la table sont les derniers à l'ouvrage._

Quand il était avec ses protégés il devenait hardi, presque gouailleur. Il puisait de l'audace dans le bien qu'il faisait.

Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près par son mari. Elle était de bonne humeur à la perspective de la belle maison, des chevaux et des voitures qu'on allait acheter.

--Ce ne sont pas des convives brillants comme ceux de l'autre soir, que vous m'amenez-là, dit-elle en minaudant, mais enfin....

--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait, repartit le père Duplessis.

--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, continua madame D'Aucheron.

--Vous avez raison, madame, nous en sommes loin, trop loin.... c'est à vous, les riches, à nous aider à y revenir.... _C'est songer à soi que de secourir les malheureux._

Elle fit passer les pauvres dans la cuisine.

--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table, murmura le professeur.

Il fut entendu.

D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il était tout ragaillardi ce soir-là. Il approuva vivement:

--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis. C'est superbe. Attrape, femme païenne!

Madame D'Aucheron répondit, en faisant une moue significative:

--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents....

Elle acheva par un geste non moins significatif.

--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père Duplessis.

--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous que je vais les recevoir à ma table. Je n'ai pas déjà trop d'appétit....

--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je vous le jure, surtout, la vieille Marie. Une vieille qui ne fait point ses trois repas tous les jours.

--Je crois que Léontine m'a parlé de cette vieille femme. Elle vit seule?

--Toute seule dans une petite chambre mal éclairée, mal aérée, mal chauffée.... La pauvre vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup souffert.

--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! il y en a tant qui souffrent encore!

--C'est vrai, mais celle-là plus que bien d'autres, parce qu'elle a souffert dans ses affections les plus pures: dans son mari, dans ses enfants!... Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses enfants, c'est cruel, allez!....

Madame D'Aucheron, qui voulait changer le sujet de la conversation, pensa à Léontine.

--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être qu'elle sera contente de voir sa vieille protégée...

Et elle courut à la chambre de la jeune fille. La porte était fermée.

--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous a amené des convives: six pauvres. Si tu aimes à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres, tu sais, ce sont les amis du bon Dieu....

A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher de sourire à travers ses larmes. Lorsqu'elles tombent de certaines lèvres les paroles les plus sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle D'Aucheron baigna dans l'eau froide son front pâle et ses yeux rougis afin de dissimuler mieux les chagrins dont elle était accablée, puis elle descendit à la salle à manger où se trouvaient ses parents et l'excellent instituteur.

--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, d'un air surpris.

Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame D'Aucheron se hâta de répondre:

--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend soin. Ils sont bien servis.

Léontine descendit à la cuisine et prit la place de Catherine.

--C'est moi qui suis la servante des pauvres, dit-elle, laissez-moi faire.

Jamais ces déshérités de la terre ne firent un aussi bon dîner. Ils riaient, pleuraient, chantaient tour à tour ou à la fois, comme dans une orgie. L'orgie de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils eurent fini leur agape, Léontine les fit monter au salon, se mit au piano et trouva, pour les réjouir, des harmonies d'une suavité toute nouvelle, des chants d'une incomparable douceur. Elle était inspirée par sa profonde douleur et sa foi naïve. Les six pauvres qui l'entendaient croyaient voir la porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies célestes se précipiter vers eux.

Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron vinrent aussi dans le salon pour être témoins des émotions de ces gens misérables à qui les délices de la terre étaient refusées.

Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup.

--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle en branlant la tête, non jamais! que c'est donc beau, le ciel, puisque c'est encore plus beau que cela!

Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron qui pensa:

--Je l'ai entendue quelque part.

Elle cherchait dans ses souvenirs.

--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, venez, mère Marie. Je chanterai pour vous et pour vous je jouerai les plus belles symphonies.

--Si madame me le permet, repartit la vieille, de sa voix cassée, en regardant madame D'Aucheron, je reviendrai bien sûr; mais pas souvent peut-être, ni longtemps, car mes pieds achèvent leur course. Je me vois aller vite à la tombe. C'est aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime et je suis un fardeau pour ceux qui m'entourent.

--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement Léontine, vous avez de bons amis.

--Je veux dire que je n'ai plus de famille.

--Vous avez la famille des âmes charitables, observa Duplessis, c'est la meilleure. Elle ne vous abandonnera point. _Les puits dont on tire souvent de l'eau sont rarement à sec._

Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle aurait bien voulu dire quelque chose. Elle sentait qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus longtemps le silence. Il faut au moins, quand on a des malheureux devant soi, ne pas leur refuser un mot de consolation.

--Je suis contente que ma fille vous ait prise sous sa protection, la mère, et je suis sûre qu'elle ne vous laissera manquer de rien. Je lui recommande chaque jour de bien s'informer de l'état de votre santé, de vous porter ces petites douceurs qui font tant de bien aux vieillards, et si elle vous oublie jamais, ce ne sera point ma faute.

Duplessis la regardait en souriant. Il savait bien qu'elle se vantait.

--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix connue, chère Dame!

--Moi? fit madame D'Aucheron.

--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion est complète..... Il me semble entendre la voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la malheureuse, je l'aimais bien pourtant.....

Et la vieille femme fondit en larmes.

--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence des âmes égoïstes, elle est morte?....

--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute jeune encore elle a été enlevée par un sauvage... Je n'en ai plus entendu parler.

Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle faisait cependant un effort surhumain pour ne pas se trahir.

--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui revient. Puis il continua:

--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges?

--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit la vieille femme.

--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il, et d'après ce que nous a raconté un sauvage de l'ouest, votre fille se serait séparée de son ravisseur, aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici avec des voyageurs canadiens.

--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. Elle aurait dû savoir que le coeur d'une mère pardonne toujours; elle aurait dû venir se jeter dans mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!...

Elle se mit à sangloter de nouveau.

--Chante donc, Léontine, ordonna madame D'Aucheron, pour se donner une contenance. La jeune fille répéta plusieurs romances dont les paroles s'adressaient à Rodolphe absent. Puis, pour ne pas abuser de l'extrême bonté des D'Aucheron, le père Duplessis ramena ses pauvres à leurs tristes réduits.

Alors madame D'Aucheron dit à sa fille:

--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne pas ici. A son âge, vois-tu, les émotions sont dangereuses. Tu lui porteras des secours à domicile. Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les pauvres qu'à les faire venir chez soi.

Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là.

VIII

Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur Le Pêcheur vint présenter ses hommages à madame et à mademoiselle D'Aucheron. Il était lustré, brossé, pimpant, jaseur. Il était confiant dans son étoile et croyait au pouvoir du sauvage.

Léontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser tout à fait. Il en augura bien. Elle devait agir ainsi. C'était de bonne guerre que ne pas se livrer à la première sommation. La mélancolie répandue sur sa brune figure lui donnait un charme inaccoutumé. Il l'aimait mieux comme cela, avec une teinte de tristesse. C'était moins vulgaire. Il osa même faire allusion à l'époque du mariage. Elle pencha la tête comme une victime qui se résigne. Il aimait cela, la résignation chez une femme, et trouvait que c'était une belle vertu.

Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant, et monsieur D'Aucheron lui avait appris la grande nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une voiture d'été, d'une voiture d'hiver, de deux chevaux.

--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de l'oeil, c'est pour ma fille.

A son retour, il trouva Sougraine à sa porte, parmi les solliciteurs qui font pied de grue. Il le reçut assez mal, car il pensait n'avoir plus besoin de lui. Il s'était évidemment fait un travail dans l'esprit, sinon dans le coeur de sa future. Maintenant que l'onde avait pris son cours elle irait d'elle même et le sillon se creuserait davantage chaque jour. Il en était quitte à bon marché.

Sougraine insista et ses raisons n'étaient pas sans valeur.

--On peut défaire ce qu'on a fait, disait-il. Sois généreux envers ceux qui te font du bien. La reconnaissance est une belle chose, mais la vengeance est une plus belle chose encore.

Le ministre souriait.

--On verra, répétait-il, on verra. Tu demandes trop, tu n'es pas raisonnable. Tu reviendras quand je serai marié.

Il ouvrit la porte.

--Le mariage n'est pas fait, va! répondit Sougraine, en sortant.

--J'ai peut-être tort de le froisser, pensa le ministre. Il eut mieux valu attendre un peu.... Bah! qu'il aille au diable!

IX

Avant de venir à Québec la Longue chevelure avait parcouru plusieurs des villages échelonnés sur les bords du grand fleuve, demandant partout sa fille tant regrettée. Il avait visité le canton iroquois du Saut St. Louis, les indiens d'Oka, sur le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis de la rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit ces agréables rumeurs qui font naître l'espérance et soutiennent le courage. Il se rendit à Notre-Dame-des-Anges, sur la rivière Batiscan. Les gens de l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement d'Elmire Audet. Le père de la jeune fille était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient dans les fabriques américaines, et la mère, vieille et souffrante, s'était réfugiée l'on ne savait où. Quelques Abénaquis de la rivière Bécancour lui apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait des parents parmi eux. Il avait même laissé deux enfants, deux petits garçons, chez un de ses beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur, comme on dit à la campagne. Mais l'on ne savait plus où il demeurait. Quant à la jeune fugitive, personne n'avait eu connaissance de son retour. Il était, en différent temps, arrivé des voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de la Californie, mais on ne savait plus guère où les retrouver.

La Longue chevelure suivit ces indiens à la rivière Bécancour.

Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient à se réunir pour de nouveau vivre en tribu, comme par le passé. Ils désignèrent le chef Metsalabanlé, Thomas et plusieurs autres des plus considérables pour solliciter, auprès du gouvernement, l'autorisation de se réorganiser et d'aller demeurer sur des réserves. La Longue chevelure s'achemina vers Québec en leur compagnie. Il voulait se rendre jusqu'aux rives du Golfe St. Laurent. Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne des Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis se diriger vers le sud, fuyant les neiges du Canada, pour retourner enfin sous les climats plus doux des Etats Américains.

Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la Providence, cette force mystérieuse qui nous pousse à notre insu, par une voie étrange, vers un but que nous n'apercevons point.

Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un lui aussi.

Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé dans son coeur. Les folles passions d'autrefois, devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas étouffé pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude paternelle. Pendant qu'il errait dans les montagnes de la Californie, se faisant tour à tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait dans les villes, au milieu des flots d'aventuriers apportés, comme des épaves, de tous les coins du monde, flânant au soleil ou dormant à l'ombre, vidant la choppe de bière dans les tavernes du sous sol, ou grugeant des bananes sous l'auvent des marchandes de fruits; pendant qu'il parcourait, demandant son pain au travail de la ferme, les vastes champs couverts de maïs d'or et les prairies vertes comme des mers profondes, il songeait au pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à tout ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le bonheur, et il se trouvait bien malheureux. Des larmes mouillaient ses paupières. Ses enfants surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait se les rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils apparaissaient devant lui dans la fraîcheur de leur enfance, comme aux jours de jadis. Il les voyait babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre leur voix dans le murmure des ruisseaux, dans le gazouillement des feuillages. Il voyait encore étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine.

Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils s'en souvenir? Le croyaient-ils coupable ou savaient-ils son innocence? Ils avaient peut-être oublié son nom.... Oublier le nom de son père!.... Ah! comme il eût donné cher pour les voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme ils devaient être changés! Ils étaient devenus des hommes. Oui, ses petits enfants qu'il laissa un jour, pour se sauver avec sa honte et son déshonneur, ils sont des hommes aujourd'hui.... Et que font-ils dans le monde où il les abandonna?... Ceux qui en ont pris soin les ont ils protégés fidèlement? Vivent-ils pauvres, découragés, misérables, ou bien, dominant la fortune par leur énergie, se sont-ils fait une bonne place au soleil?... Pauvres enfants!

Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil on peut bien retourner dans la patrie. La vengeance doit être satisfaite et l'expiation assez grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le cadavre de sa femme.... Et, si on l'a retrouvé, il n'a peut-être pas été reconnu.... Qui peut l'accuser après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa femme?.... Il a été bon, trop bon, peut-être, et c'est ce qui l'a perdu. Il ne fallait pas retourner à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait pas tuée. Ils ne savaient pas, eux, ce qu'il allait faire tout seul, la nuit, sur la rive où était restée leur mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise d'oublier sa corde au cou de la malheureuse....

Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement séparé, qu'était-elle devenue?... Elle serait aujourd'hui sa femme légitime, et des rayons de félicité tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir obéi à cet impérieux étranger et de s'être séparé d'elle. Elle était la femme d'un autre aujourd'hui sans doute, et elle repoussait, comme une vision infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un jour trop aimé... O châtiment! l'amour qui se change en haine.

Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit de Sougraine et ne lui laissaient guère de repos. Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses premières résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et démolit le mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut enfin de revenir chez les siens et de soulever le voile qui lui cachait tant de secrets.

Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme dans les rues étroites de la ville, recueillant toutes les rumeurs qui passaient dans l'air, interrogeant rarement et discrètement. Il n'avait pas osé se rendre directement à Bécancour, crainte de quelque mésaventure. Metsalabanlé était peut-être encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable lui faisait peur. Il fallait s'assurer auparavant des dispositions des frères indiens.

Il rencontra les délégués de la tribu et put se joindre à eux sans éveiller de soupçons. Il se fit appeler la Langue muette.

X

Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la Longue chevelure apprit pour la première fois, les noms et la demeure de quelques uns des voyageurs qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain, un habitant d'une paroisse éloignée l'emmena chez lui. Son voisin avait fait autrefois le voyage de la Californie. Il savait peut-être quelque chose. Vain espoir. Ce voyageur avait traversé les Montagnes Rocheuses deux ans après Houde et Pérusse. Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait travaillé avec eux dans les mines. Leroyer revint à Québec. Il lui semblait, malgré tout, qu'un horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait devant ses yeux. Une confiance inaccoutumée remplissait son âme et il éprouvait d'étranges enivrements. Il lui tardait maintenait de voir madame Villor. S'il avait su, il n'aurait pas fait ce voyage inutile,... Peut-être aurait-il trouvé sa fille aujourd'hui....

Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant à sa cravate, car il était cravaté comme un bourgeois, passa dans ses doigts des anneaux où scintillaient les plus belles pierres, s'enveloppa dans une large écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa des mocassins de caribou, comme un coureur des bois, mais des mocassins garnis de vraies perles, enfonça sur sa tête un _casque_ de loutre et se rendit chez Rodolphe, le jeune docteur. Il voulait s'en faire accompagner.

Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond.

Le professeur à l'école normale, qui ne perdait pas une occasion de faire le bien et ne souffrait pas une minute de retard dans l'exécution d'un projet, venait d'apprendre qu'on demandait un médecin en cet endroit. Saint Raymond, une belle, grande et riche paroisse, comme vous savez. Il courut chez madame Villor, qui dépêcha sa fille à Rodolphe. Il fallait faire diligence, les bonnes paroisses sont rares. Une heure après le jeune médecin était en route. Saint Raymond était bien plus avantageux que Notre-Dame-des-Anges.

La Longue chevelure pensa qu'il devait aller présenter ses hommages à madame D'Aucheron, il verrait madame Villor en revenant. Ce serait mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici.

Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron, assis tous trois dans le salon, en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans une conversation fort animée.

Il s'agissait encore du mariage de Léontine.