L'affaire Sougraine

Chapter 6

Chapter 63,906 wordsPublic domain

Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle Ida.

--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la Longue chevelure, je suis bien aise d'apprendre cela. Avec votre secours je pourrai peut-être retrouver quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés d'une mort certaine, et, en retour du bien que je leur ai fait, ils me diront si mon enfant a péri avec sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la tribu.

--Ma mère vous donnera peut-être quelques renseignements, car son frère aussi se trouvait parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu parler d'une petite fille.....

--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je? fit anxieusement le sioux dont l'espoir se réveillait plus vif que jamais.

--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand il vous plaira.... mon oncle et ma tante sont morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le docteur Rodolphe.....

--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter un peu, le cousin Rodolphe avait peut-être son mot à dire..... Le temps de mettre les gens à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux.

--De son côté, le notaire se demandait quel pouvait bien être le nom de fille de madame Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux infortuné qui disait avec des larmes:

--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle morte ou vit-elle encore? Sait-elle que son père désolé la cherche et la pleure depuis plus de vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom et mon existence! Un enfant ignorer le nom de son père! un père ne pas savoir ce qu'est devenu son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel est le supplice de ma pensée, vous qui pressez sur vos coeurs les enfants que le bon Dieu vous a donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers sur vos fronts vous ne savez pas ce que j'endure, moi qui suis seul au monde! seul comme l'engoulevent dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis désolé, pour essuyer l'eau qui coule sur mon front après de longues courses, pour me murmurer de ces paroles douces qui nous font songer aux anges. Je n'ai jamais reçu, moi, les caresses de ma fille bien aimée, de ma petite Estellina! Elle serait grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles qui sont là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et douce comme une violette qui parfume l'ombre. Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir sur le sort des malheureux.

Il regardait mademoiselle D'Aucheron.

Léontine se cacha le visage dans son mouchoir et se mit à pleurer. D'autres aussi pleuraient. La Longue chevelure lui-même s'interrompit un moment, pour laisser son émotion se calmer. Il avait évoqué le passé et le passé lui était apparu dans toute son amertume.

XVI

La Longue chevelure reprit:

--Je retardai mon départ pour sauver mes semblables. Je réussis à les faire sortir de l'endroit dangereux où ils s'étaient arrêtés. Ce fut presque un miracle. Ma femme leur servit de guide à travers les montagnes. Elle portait une enfant dans une nagane. J'avais mis dans les langes de la petite, comme plus en sûreté sous la protection de l'innocence, une somme considérable, toute ma fortune alors. Je dus rester dans mon wigwam pour empêcher les soupçons de peser sur ma tête. Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis que je n'échapperais point à la vengeance et je profitai des ténèbres pour fuir. J'espérais rejoindre la caravane des Visages Pâles. Un matin, à la sortie des montagnes, je m'agenouillai sur le gazon au bord d'une source limpide qui descendait joyeusement de roche en roche comme un oiseau qui saute de branche en branche, et je priai pour les fugitifs, pour ma pauvre femme, pour ma petite enfant,..... Hélas! malheureux! c'est pour moi-même qu'il eût fallu prier, c'est moi qui avais besoin du secours de la sainte Providence! En reportant mes regards sur la terre autour de moi, je découvris, à quelques pas du ruisseau, sous un feuillage épais, le corps ensanglanté d'une femme. Un frisson parcourut mes membres, un horrible pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je fis quelques pas. O Ciel! ô douleur! je reconnus ma pauvre femme!.... Une pensée amère traversa mon esprit comme un dard traverse le coeur de l'ennemi vaincu: Les blancs que j'ai sauvés m'ont donc récompensé de mon dévouement en laissant lâchement massacrer la femme qui leur montrait le chemin du salut. J'étais injuste. Les cadavres de six traîtres sioux gisaient un peu plus loin.

--Merci, Visages pâles, mes amis, m'écriai-je, vous l'avez vengée!

Je me mis à chercher mon enfant. La nagane gisait près de l'eau. Les infâmes l'auraient-ils donc jetée dans le torrent, pensais-je? Ont-ils eu honte de leur lâcheté? Ont-ils voulu cacher leur ignominie en livrant au courant, pour qu'il l'emportât, le corps de l'innocente créature? Mes recherches furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit ange que l'amour m'avait donné.

Je fis à ma femme une fosse profonde dans un endroit d'accès difficile, sur la pente du ravin, où fleurissait un coin de verdure, où descendait un rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre simple une croix formée de deux bâtons. Je tressai une couronne de lierre et de fleurs sauvages que je suspendis aux bras du divin emblème, et, après avoir prié, je redescendis au fond de la vallée. Quand je fus en bas, je vis des corbeaux qui tournoyaient en croassant au-dessus des cadavres des meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans bruit pour ne pas les effrayer. Cependant j'eus honte de mon action. Cette parole de la prière du Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, me venait à l'esprit. Je retournai sur mes pas, chassai les corbeaux avec ma carabine, réunis les morts sur une même couche, et les couvris de rameaux en attendant la sépulture. Comme j'achevais ma tâche pénible, deux des anciens de la tribu survinrent. Ils venaient quérir les restes de leurs fils.

--Pourquoi, me demandèrent-ils d'une voix mal affermie, pourquoi la Longue chevelure fait-il cela?

--Pour empêcher les corbeaux de ronger les entrailles de vos enfants.

La Longue chevelure ne sait-il pas que nos enfants ont tué sa femme?

--Il le sait.

--Il le sait et ne se venge point?

--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu qui existe, et que j'adore, ne veut pas que l'on fasse du mal à ses ennemis.

--Nous voulons le connaître ce Dieu qui t'a dit de respecter les cadavres des guerriers qui ont massacré ton épouse....

--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je, ce qu'est devenue mon enfant?

--Ils l'ont jetée dans le torrent.

--Pauvre petite! m'écriai-je en pleurant.

--Je voulais continuer ma route et rejoindre les voyageurs afin de savoir s'ils emportaient ma petite fille, et la pensée me vint qu'une mère seule pouvait s'imposer la tâche de porter un enfant dans ses bras à travers les précipices et les rochers, sous les ardeurs du soleil, dans les déserts, pendant des mois entiers et à des distances prodigieuses. Je ne pouvais non plus me séparer sitôt de la tombe où dormait la femme que j'avais tant aimée. Je revins au campement avec les vieux sioux. La colère des guerriers était terrible à cause des pertes qu'ils avaient subies, et les paroles sages des vieillards qui m'avaient pris sous leur protection ne purent me sauver. Je fus pris, enfermé, gardé à vue. En vérité, l'aspect de la mort ne m'effrayait nullement. Je souriais à la pensée d'aller revoir les deux créatures qui faisaient tout mon bonheur. Je trouvais qu'on tardait bien à me juger. Enfin, un jour j'appris que le conseil de la nation m'avait condamné, et que j'allais être exécuté le lendemain, à l'heure où le soleil sortirait de la prairie. Le lendemain était la fête anniversaire d'une victoire sur les américains, et les jeunes gens allaient se livrer à toutes sortes d'exercices et de divertissements. On s'exercerait à tirer de l'arc, et je servirais de cible. Celui qui me porterait le coup mortel serait déclaré vainqueur.

La nuit arriva, cette nuit qui devait être la dernière pour moi. Je priai longtemps et m'endormis ensuite d'un profond sommeil. Quand je m'éveillai, je me trouvais loin du village, seul dans le ravin qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie, près du tombeau de mon père. Ma carabine était près de moi. Je me rendis au pays de l'or, sur les rives de l'océan du soir.

Plusieurs des conviés vinrent serrer la main du brave sioux, et l'assurèrent qu'ils l'aideraient de tout leur pouvoir dans ses recherches.

Madame D'Aucheron, tout à fait remise, s'essuyait avec son mouchoir de fine batiste brodé. La Langue muette rêvait toujours. On eût dit qu'il n'avait guère écouté le récit de la Longue chevelure. Il avait sournoisement mais obstinément regardé l'impressionnable madame D'Aucheron. Il venait de prendre une résolution, et quand une résolution entrait dans cette tête-là elle ne devait pas être facile à déloger.

Il avait toujours été pauvre et misérable, ce mystérieux Indien, pourquoi ne serait-il pas riche à son tour? Est-ce que l'on est nécessairement gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment où la fortune se laisse saisir par toute main adroite ou hardie?

XVII

Après la somptueuse collation quelques uns des convives se retirèrent, d'autres revinrent au salon, pour entendre la musique et le chant, d'autres encore, les nonchalants fumeurs, se retirèrent dans la petite salle consacrée à la pipe. Ils avaient l'air, ces derniers, de dieux ou de diables siégeant dans les nuages.

Une des jolies femmes venait de chanter en regardant au plafond avec des yeux éveillés qui voulaient paraître rêveurs, elle aborda le jeune ministre.

--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que vous mettez bravement à exécution votre programme... comment dirai-je? d'économe?... d'économie?... d'économiste?... Je m'y perds dans ces mots-là, et dans cette chose-là aussi. Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur.

Le ministre la regarda franc dans les yeux.

--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que j'obtienne cette faveur.

--Vous êtes bien impatientes, vous autres, mesdames, quand vous voulez une chose.

--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous beaucoup d'ordinaire?

--Vous nous laissez longtemps parfois dans l'antichambre.

--On ne peut pas toujours recevoir.

--On doit toujours recevoir ceux qui nous aiment....

--Non, ceux que l'on aime, peut-être....

--Eh bien! que vous faut-il donc pour être heureuse?

--Mon mari se trouve sans position.... Voyons, ne prenez pas cet air désagréable.

--Ne prenez pas cette adorable figure, vous, madame,... c'est de l'influence indue.

--Mon mari est sans position. Ce n'est point sa faute. Il faut vivre cependant; vous comprenez-ça, M. le ministre. S'il ne trouve rien à faire, il faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle cela l'exil, moi, l'existence à l'étranger.

--Il serait vraiment regrettable de voir disparaître une des étoiles qui rayonnent sur notre ville.

--Etoile, comète ou planète, elle disparaîtrait bien sûr.

--Je ne puis, cependant, malgré l'extrême envie que j'en aie, vous accorder madame, tout de suite du moins, ce que vous me demandez. La chose est grave. Je m'en occuperai.

--Sérieusement? Vous ne l'oublierez pas?

--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous oublier en même temps?

--Que je serais heureuse!

--D'être oubliée?

--Non, que mon mari ne le fût pas.

Le reste de la nuit s'écoula rapidement, et quand les premières lueurs de l'aube, perçant les vitres des fenêtres, vinrent colorer d'un doux éclat les grands rideaux de damas, la dernière danse déroula ses gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses accords. La fatigue commençait à éteindre le feu des regards et la pâleur succédait aux teintes roses sur les frais visages de la jeunesse.

Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison, trottinant sur les trottoirs glacés.

L'honorable M. Le Pêcheur s'en allait seul, et des paroles sans suite tombaient de ses lèvres serrées par la colère.

--Me préférer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!... Il faut que je l'épouse.... S'il n'était pas riche comme on dit.... Tout de même elle est bien belle.

Quelqu'un le suivait de près, mais il ne s'en apercevait point, tant il était absorbé dans la pensée de mademoiselle Léontine. Il la croyait riche héritière et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller dans ses rêves, l'aiguillonnait comme un éperon, les flancs d'un coursier. La lutte ne lui faisait point peur; au contraire.

Il se trompait cependant. D'Aucheron s'était dit riche et le monde l'avait cru très riche. Sa fortune idéale faisait boule de neige dans le champ de l'imagination.

--Je demande pardon à mon frère l'honorable ministre, dit tout-à-coup l'individu qui le suivait, je demande pardon à mon frère si j'ose lui adresser la parole.

Le Pêcheur se retourna tout surpris et reconnut la Langue muette. Il l'interrogea sans lui parler, d'un mouvement de la tête.

--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre à qui je parle veut épouser une belle jeune fille qui pleurait en écoutant le récit de la Longue chevelure, et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un autre homme. Plus on persécute l'amour et plus il grandit, c'est comme un feu de la prairie que le vent attise.

--Où veux-tu en venir? demanda Le Pêcheur d'un ton brusque.

--Mon frère l'honorable ministre veut-il me dire s'il épouserait mademoiselle Léontine, quand même elle ne l'aimerait point.

--Pourquoi cette demande?

--L'indien peut être d'un grand secours à l'honorable ministre.

--Comment cela?

--C'est un secret et jamais la Langue muette ne le révélera... mais avant que huit jours soient écoulés, mon frère l'honorable ministre remarquera un changement dans les manières de la jeune demoiselle, s'il a confiance en l'homme des bois et le prend à son service.

--Es-tu sorcier?

--Mieux que cela.

--C'est bien, travaille, agis, va.

--La Langue muette est pauvre et n'est point couvert de diamants comme la Longue chevelure; il aurait besoin de quelques dollars.

--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le chantage.... Au large! Il fit mine de repousser l'indien et continua son chemin.

--Mon frère l'honorable ministre me juge mal, dit la Langue muette.... Je sais un secret terrible, moi, et je pourrai tenir ce que je promettrai.

--Ces sauvages, pensa le ministre, ça parle au diable. Qui sait? Combien te faut-il, face de cuivre?

--Peu de chose; dix piastres pour commencer.

--Pour commencer? Tu promets de bien finir.

--Cela dépendra du succès.

--Viens ici.

Il lui glissa dans la main un billet de dix piastres de la banque de Montréal.

--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'éloignant.

DEUXIÈME PARTIE

LA LANGUE MUETTE ET LA LONGUE CHEVELURE

I

Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau chargé de papiers, écrivait d'une façon distraite les paroles sacramentelles d'un acte de vente. Il se dictait tout haut.

Affaire de routine, car sa pensée n'était pas avec lui. Il s'arrêta tout à coup.

--Après tout je suis encore jeune, pensa-t-il.... Et puis, l'âge, qu'est-ce que cela fait? Il y a des jeunes gens qui sont vieux et des vieillards qui sont jeunes. Affaire de tempérament.... C'est un fait, je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis comme à vingt-cinq.

Il se remit à écrire:

«Et le dit acquéreur déclare bien connaître la dite propriété et en être satisfait....

La plume resta le bec dans l'encre.

--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est belle. C'est drôle comme je me sens troublé....

Il écrivit encore:

«Cette vente est faite à la charge par l'acquéreur de payer, à compter de ce jour et à l'avenir....

--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections, je le sais bien. Monsieur Le Pêcheur est entré en guerre lui aussi. Un ministre contre un notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre. N'importe! si l'on entre en danse on dansera.... Vilbertin, tu as deux rivaux devant toi.... Tu n'es ni très jeune, ni très beau, mais tu as de l'argent; l'avantage est de ton côté. Si tu sais manoeuvrer, mon vieux, tu gagneras la partie.... Oui, l'idée de la lutte me réveille.... Comment se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette jeune fille et que je ne me sois pas aperçu plus tôt que je l'aimais? Vieux sot! attendre si longtemps. La rose s'est entourée d'épines. On pourrait s'y piquer. N'importe, elle la vaut bien la piqûre.... Allons! soyons âpre à la curée, mais prudent. Pas de bêtise. Mettons nos adversaires sous nos pieds en les comblant de faveurs. L'idée est ingénieuse. Vilbertin, ne fais pas les choses à demi. Elle a voulu former avec moi une société de bienveillance, exploitons la société. Il va m'en coûter cher, mais si l'on ne se refait pas en espèces sonnantes, on se refera d'une autre façon. La petite sera mon obligée et la famille qu'elle protège ne pourra pas prendre les armes contre un bienfaiteur.

Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra dans un casier et se mit à marcher à grands pas dans son bureau. Le sang lui montait à la tête et ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore sous leur fiévreuse ardeur.

Il sortit.

--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais pas dans les climats brûlants. C'est absurde de vivre là. À moins que l'on n'aime point.

Au coin de la rue du Palais il rencontra la Longue chevelure.

--L'amour aveugle, se dit-il en lui-même! Depuis hier, je n'ai songé qu'à elle.... Et pourtant j'ai des intérêts à sauvegarder. Le salut avant tout. Pas l'éternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise; c'est vulgaire, mais c'est juste. Au reste, les deux affaires peuvent marcher de front. Donnons notre amour, mais gardons notre argent.

Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue Buade, descendit l'escalier qui conduit à la rue Champlain, puis entra dans le bureau de monsieur D'Aucheron, rue St. Pierre.

D'Aucheron tenait un bureau où l'on transigeait toutes sortes d'affaires. Les deux pieds sur les chenets, il lisait son journal.

--Est-ce que l'on parle de ta soirée? demanda Vilbertin.

--Un excellent compte rendu. Toute une colonne.

--De fait, le succès à dépassé ce que l'on pouvait raisonnablement attendre. L'apparition des sauvages et l'histoire du sioux principalement, ont marqué cette fête d'un cachet tout particulier.

--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose.

--Certaines gens prétendent que tu n'as pas les moyens de donner ces grands bals, sais-tu ce qu'à ta place je ferais pour leur imposer silence? J'achèterais une maison sur la Grande Allée. C'est le lieu le plus en vogue aujourd'hui. Notre aristocratie y bâtit des palais. Il y a là une superbe demeure à vendre. Je te fournis l'argent. Il faut aller de l'avant ou reculer. Ne recule pas, ce serait perdre tout ce que tu as gagné depuis dix ans.

--Je te dois beaucoup déjà, et si j'allais manquer mon contrat avec le gouvernement.

--Tu ne saurais le manquer avec les influences qui militent en ta faveur.

--Tant que Léontine montrera de la froideur au ministre qui l'adore les spéculations n'avanceront guère.

La causerie fut longue entre les deux amis. D'Aucheron était vaniteux. Il savait que l'on éblouit facilement le monde et que les sots--qui comptent pour un très grand nombre--n'ont d'estime et de respect que pour les choses ou les hommes qui jettent de l'éclat. Le conseil de Vilbertin ne lui déplaisait point. Il disait qu'il songerait, qu'il en parlerait à sa femme. Le notaire, ne voulant pas avoir l'air de le pousser, lui recommanda, de ne pas se hâter et de faire de sérieuses réflexions avant de se décider. Après avoir éveillé des désirs de luxe il faisait semblant de les combattre. C'était une ruse. Toutes les passions se révoltent contre les obstacles. Il lui suggéra aussi d'acheter cette propriété au nom de mademoiselle Léontine, Quand on est dans les affaires on ne saurait être trop prudent.

En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en lui-même.

--Il va mordre à l'hameçon.

Il revint à la haute ville par la côte de la Montagne et malgré le froid, il avait des sueurs au front.

--Il est toujours malaisé de monter, pensait-il.

Rodolphe, grâce à la scène que lui avait faite monsieur D'Aucheron, était rentré de bonne heure chez lui. Il habitait une petite chambre bien éclairée, mais peu chauffée, dans les mansardes d'une haute maison de la rue St. George, près du grand escalier. Il n'avait pas reposé de la nuit. Le dépit, l'inquiétude, l'amour tourmentèrent son âme pendant de longues heures. Le souvenir de Léontine le consolait cependant, et les injures des D'Aucheron ne pesaient guère quand il les mettait en regard de cet ineffable délice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui faire? Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient contre leur fille à cause de ses résistances, et peut-être, pousseraient-ils la vilenie jusqu'à la maltraiter. Voilà ce qu'il faudrait empêcher. Comment l'enlever à son existence fastueuse cependant?... Est-ce aimer véritablement une personne que de l'obliger à renoncer à ses habitudes de bien-être? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire toutes ses exigences, et qui sait? elle finirait peut-être par se lasser des privations qu'elle aurait à subir. N'est-ce pas une folie pour un garçon pauvre de se faire aimer d'une jeune fille riche?... Pourtant elle était si bonne!... On pouvait avoir confiance.

Toutes ces pensées le tenaient éveillé. Il s'endormit à l'heure où le jour se levait.

II

Les incidents de la soirée de madame D'Aucheron furent cause de bien des émotions, la plus surprise, la plus troublée, la plus inquiète de toutes les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame D'Aucheron elle même. Elle avait fait un grand effort pour reprendre une apparente tranquillité, mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur, et rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui l'enveloppait.

--Ces récits d'enlèvement, de brigandage, d'assassinat, disait-elle à son mari, me font une impression des plus douloureuses; J'aurais mieux aimé que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que les voir me fait peur maintenant.... Sont ils partis?

Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines frayeurs et prétendit que ce n'était qu'un jeu des nerfs.

Léontine, s'étant mise au piano, jouait des motifs aimés de Rodolphe et chantait des vers pleins de tristesse et d'amour. Le chant et la musique sont les expressions de la douleur comme de la joie.

Madame D'Aucheron pensait:

--Elle ne l'oubliera pas aisément son Rodolphe. Il faut qu'elle l'oublie cependant. Plus que jamais son mariage avec monsieur Le Pêcheur est nécessaire. On ne touche pas à la belle mère d'un ministre.

--Ma Léontine, dit-elle, tu vas être raisonnable, n'est-ce pas? tu vas obéir aux voeux de ton excellent père, de ta petite mère qui t'aiment tant; tu vas consentir à devenir madame Le Pêcheur.... Voyons, sois soumise et le bon Dieu te bénira....

La pauvre enfant ne répondit pas, mais ses doigts tremblants s'arrêtèrent sur les touches d'ivoire et la douce romance finit dans un soupir.

Madame D'Aucheron allait continuer quand la servante lui dit qu'un indien désirait la voir.

--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne reçois point; je suis malade.... Dites que je suis malade, et que je ne puis voir personne....

La servante obéit.

--Mon Dieu! comme vous voilà pâle, petite mère, qu'avez-vous donc? demanda Léontine....

--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer un peu.

Elle se leva pour sortir du salon. La servante apparut de nouveau.

--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra tantôt, demain, tous les jours s'il le faut.

--Est-ce la Longue chevelure, demanda Léontine? Vous savez? ce beau sauvage avec de grands cheveux noirs et des diamants.

--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-là.

--Ce n'est pas la Longue chevelure?... répéta madame D'Aucheron, qui se remit un peu.

--Non, madame, j'en suis bien certaine.

--Peut-être, après tout, que je pourrais recevoir. Pourvu qu'il ne demeure pas trop longtemps.... Eh bien! faites-le entrer.