L'affaire Sougraine

Chapter 5

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--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie est la grande loi qui sauve les nations comme les individus.

--Il existe un mal certain, risqua un autre, un jaloux: Le trop grand nombre d'employés.

--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle; nous nourrissons à ne rien faire un tas de fainéants.

--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre, se rengorgeant. La question--qui est une des grandes questions sociales--est à l'étude depuis mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la dernière réunion du conseil--je puis bien le dire, puisque la chose sera connue officiellement dès demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer tous les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef de maison agit, n'est-ce pas? il renvoie les serviteurs dont il n'a plus besoin.

--Quand leur engagement est terminé, répliqua le docteur.

--Les employés, reprit le ministre, ne sont maintenus que durant le bon plaisir des autorités.

--Je croyais qu'un certain nombre était nommé à vie.

--Oui, sans doute, ils sont nommés à vie; c'est-à-dire qu'on leur donne avis de leur destitution, dit le ministre en riant de son affreux jeu de mots.

--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous que cet ingénieux moyen de vous tirer d'affaire?

--Pour le bien public tout est permis; il n'y a pas d'injustice lorsque la force majeure commande.

--La question est de savoir quand il y a force majeure, répondit le professeur Duplessis. Et, s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta:

--Quand un contrat, même tacite, a eu lieu _bona fide_ entre deux parties, est-il permis à l'une ou à l'autre des parties de l'abroger de son chef?

--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat; mais il y en a tant de contrats, vous savez, il faut être explicite et bien spécifier. Il y a tant de causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a, par exemple....

--Assurément, monsieur le notaire, fit le jeune docteur, vous ne l'êtes guère explicite, vous, en ce moment.

--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon comme vous l'entendez, c'est votre affaire, et l'on est trop poli pour vous le dire.

--Vous pataugez dans le droit, c'est notre affaire, et nous sommes assez francs pour vous en avertir, répliqua vivement le jeune homme.

Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait une âcre jouissance, parce que ces hommes qui se montraient sans coeur, il ne voulait pas les trouver sur son chemin.

--Et croyez-vous, monsieur, recommença le ministre, que ce soit par plaisir que nous renvoyons du service tant de bras cependant inutiles.

--Il ne fallait pas faire la faute de les placer d'abord. Maintenant, il n'y a qu'un moyen honnête de réparer ce mal, c'est de ne point remplir les places qui deviennent vacantes.

--Nous sommes bien obligés de faire des nominations, les députés nous les imposent.

--Ou bien vous les offrez comme prix du vote de ces députés sans conscience.

--C'en est trop, s'écria le jeune ministre. Monsieur D'Aucheron, si ce monsieur Rodolphe.... Je ne sais qui, ne me fait point d'excuses, je vous prierai de recevoir mes adieux.

--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec fatuité et comme s'il eût été un vieillard, lui, vous ne refuserez pas, j'espère, de réparer l'outrage que vous avez fait à l'honorable monsieur Le Pêcheur.

--Si, par ma vivacité, j'ai blessé ici quelque personne que je ne voulais pas atteindre, je le regrette infiniment.

--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre, demanda D'Aucheron?

--Je me contenterai de ces excuses, répondit le ministre.

--Il n'est guère difficile, dit Duplessis à son voisin, mais: «_A petit saint petite offrande_.»

Le ministre, tout triomphant, passa dans le salon. Léontine causait avec Ida de l'incident qui venait de se produire dans le fumoir, car tout ce qui se disait là s'entendait du salon. Léontine, tout en étant bien aise de voir Rodolphe donner la réplique à son rival, craignait qu'il ne se fît un ennemi de son père.

--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour demander une subvention plus considérable en faveur des maisons de charité et d'éducation, dit le père Duplessis.

--Et moi, répliqua Rodolphe, je ne me suis guère affermi dans les bonnes grâces de M. D'Aucheron.

--Je vous dirai monsieur le docteur que _le temps détruit tout ce qui est fait et la langue tout ce qui est à faire._

XIII

Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait souvent à sa pendule. Les aiguilles d'or se promenant lentement dans leur cercle fatal, marquaient sans cesse les moments de la vie que nous avons à jamais perdus, car les horloges ne sonnent que les heures passées. Une horloge c'est le plus terrible témoin de notre néant; c'est un doigt qui nous montre sans cesse la fuite irréparable du temps. Cependant pour madame D'Aucheron les aiguilles ne se hâtaient point assez. Elle était anxieuse. Les sauvages devaient entrer au coup de minuit.

L'honorable M. Le Pêcheur avait réussi, par une manoeuvre adroite, à se trouver seul avec Léontine et il était en train de lui raconter comment il avait forcé Rodolphe à lui faire des excuses. Il amplifiait un peu, et corrigeait à son avantage certains détails de la scène. Léontine le laissait dire et regardait d'un oeil distrait les méandres de la danse.

--Mon honneur de ministre et la qualité plus agréable que je dois avoir à vos yeux, mademoiselle, m'obligeaient à le traiter ainsi.

--Je ne comprends guère vos dernières paroles, monsieur, observa Léontine.

--Quelle est charmante cette modestie qui refuse de comprendre!

--Je vous assure que la modestie n'y est pour rien.

--Vous êtes merveilleusement adroite. Vous voulez que je vous dise tout et que je n'apprenne rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes aiment les petits mystères et elles veulent qu'on les devine, elles et leurs petits mystères.

--Je suis bien femme mais pas du tout mystérieuse. Je n'ai rien à cacher.

--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez avoir pour celui qui sera bientôt votre mari.

--Il ne serait pas nécessaire de le publier tout haut, cet amour, dans le cas où il existerait.

--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se montre dans un regard, il s'élance dans un soupir.... Entendez-vous?

Il poussa un long soupir:

--J'entends, fit Léontine, éclatant de rire.

--L'amour qui rit n'est pas loin d'être cruel, observa le ministre.

--Ce n'est pas mon amour qui rit.

--Ne me faites donc point souffrir davantage. Vous savez bien que j'ai eu l'honneur de solliciter votre main, et vos excellents parents m'ont donné l'assurance que mes voeux seraient comblés.

--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner, peut-être.

--Comment, vous refuseriez d'unir vos destinées aux miennes?... Pourquoi donc.

--C'est mon secret.

--Je suis jeune, j'occupe une haute position, l'avenir le plus beau m'est sans doute réservé. Ah! combien de jeunes filles, dans notre brillante société canadienne, seraient heureuses de devenir la femme de l'Honorable M. Le Pêcheur.

--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles et laissez-moi rendre heureux un homme qui n'a pas vos étonnants avantages.

Le tête à tête fut long et animé.

Le jeune ministre venait d'essuyer un rude échec, mais il ne se tenait pas pour battu. Il avait trop haute opinion de lui-même pour cela.

Il se plaignit amèrement à monsieur et à madame D'Aucheron.

Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et lui dit:

--Je ne veux plus que tu parles à M. Houde.

D'Aucheron vint à son tour:

--Ma volonté est ma volonté, lui dit-il, et tu seras la femme de l'honorable M. Le Pêcheur avant un mois. Agis en conséquence.

Il alla vers le jeune docteur.

--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit épouser bientôt l'honorable M. Le Pêcheur, faites-moi le plaisir de ne plus songer à elle, et de ne plus chercher à la voir. Sinon....

--Sinon?

--Sinon je serai forcé de prendre des moyens énergiques pour faire respecter mes volontés.

--Et si votre fille m'aime, monsieur?

--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien qu'il s'en aille comme il est venu, cet amour... où bien elle s'en ira comme elle est venue, elle.

D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'être entendu ou de ne l'être pas. Même, il n'était pas fâché que l'on sût comment il congédiait le malencontreux amoureux de sa fille.

Léontine se trouvait alors avec madame Duplessis.

--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle?

--Laissez passer l'orage.

--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir une humiliation semblable devant tout le monde. Il faut que je lui dise une parole au moins.

--Vous allez irriter vos parents et faire un éclat regrettable.

--Mais je ne tiens pas à acheter, moi, au prix que l'on y met, cette existence brillante que l'on m'offre.

--Ce n'est pas en brusquant le dénouement que vous le ferez tourner à votre avantage.

--Voyez-vous? le voilà qui part.

Rodolphe, debout dans le vestibule, se préparait à sortir.

Léontine se leva tout émue. Elle rougit puis aussitôt devint d'une pâleur singulière. Elle traversa le salon et s'avançant vers lui.

--Vous partez, monsieur Rodolphe?

--Ma présence n'est pas agréable à tout le monde, ici.

--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune de plaire à tout le monde suivaient votre exemple, d'autres partiraient aussi, vous le savez bien.

--Il y a cette différence entre les autres et moi, que l'on m'a dit à moi que je ne plaisais point.

--D'autres devraient le deviner.

Deux mains tremblantes se serrèrent bien fort.

--Mais, mon cousin, dit une voix allègre, vous n'allez pas m'oublier ici?

--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine.

Il regarda Léontine en disant cela.

--Ida, je te garde jusqu'à demain, dit mademoiselle D'Aucheron; je ne veux pas que tu partes; j'ai besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui m'aiment.

Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur et madame Duplessis, prétextant la fatigue, se retirèrent en même temps.

XIV

Comme ils sortaient les douze coups de minuit tombaient sur le timbre de bronze de la pendule du salon. D'Aucheron dit au ministre.

--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de midi à quatorze heures. La porte, voilà mon argument.

--La porte! c'est ce que nous disons aux employés récalcitrants ou inutiles. La porte! c'est la base de mon système d'économie.

On entendit rire et parler au dehors.

--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron.

--Qui? demandèrent plusieurs voix.

--Les sauvages! vous allez voir.

On crut qu'elle devenait folle. Un instant après, on comprit bien qu'elle disait vrai quand on vit entrer au salon dix visages cuivrés.

--Que viennent faire ici ces gens? demanda le notaire à son voisin.

--Du diable! si je le devine.

--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru, ou plutôt madame D'Aucheron a pensé vous faire une agréable surprise, en vous donnant le spectacle assez rare d'une danse de guerre sauvage.

--Par des gens guère sauvages, souffla l'un des invités à son voisin.

On applaudit à outrance aux paroles de monsieur D'Aucheron.

--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter mes nouveaux hôtes, des Abénaquis de Bécancour, des chasseurs distingués. Et d'abord: Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms de chacun, mais je vous les présente tous. Il en est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis décliner les noms magnifiques, c'est la Langue muette d'une tribu que je ne connais point et....

--C'est un nom de femme, ça, dit un malin.

--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux derniers arrivent des Montagnes Rocheuses. Ils sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils enlèvent la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang dans leur crâne.

Les femmes frémissaient tout en riant. Madame D'Aucheron reconnut l'indien dont elle avait admiré le bon goût et lui adressa le plus honnête sourire.

La Longue chevelure promena ses grands yeux noirs sur l'assistance, et les fixa un moment sur Léontine qui se trouvait par hasard assez près de lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir sous ce regard profond. La Langue muette regardait avidement madame D'Aucheron qui s'était mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire aux éclats.

Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes de fête. Ils étaient couverts de verroteries, de plaques d'étain, de plumes éclatantes. C'était d'un effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure captiva bientôt tous les regards. Il étincelait comme un soleil. On eût dit que de ses vêtements s'échappait une poussière de feu. Il était couvert de diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on s'aperçut de l'étonnante richesse de son costume.

Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles. Pas les femmes aimantes, les vaniteuses.

Madame D'Aucheron se flattait de garder un souvenir. Pas comme Didon, soyons franc.

--Quand on a tant de pierres précieuses on peut bien en donner une, pensait-elle.

Léontine admirait surtout l'étrange beauté de cet Indien, et la douceur de son regard lui plaisait mieux que l'éclat de ses diamants.

La danse fut exécutée avec grâce, souplesse, langueur ou vivacité, selon le rhythme et l'idée qui se développaient. Le chant était remarquablement juste, cadencé, les gestes, très variés. On menaçait les ennemis absents, on piétinait sur les cadavres, on scalpait les têtes, on chantait le triomphe, on pleurait les morts.

Quand ils eurent fini la salle retentit de longs applaudissements. On leur offrit à boire. On dut rester dans le grand salon, tout le monde voulant être où ils étaient.

--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame D'Aucheron! affirmaient toutes les femmes. Votre bal fera époque: on en parlera longtemps.

La conversation était générale. Tout le monde parlait à la fois, mais quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait que ces gens-là devaient parler autrement que les autres et dire des choses étranges.

Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent où ils se trouvent bien. L'heure du réveillon sonna et l'on se mit à table. La présence des sauvages amusait tellement les invités que D'Aucheron, modifiant son programme avec l'assentiment général, fit mettre dix nouveaux couverts.

Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à tout le monde, sans trop savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.

L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place d'honneur. La Longue chevelure offrit son bras à mademoiselle Léontine. C'est Madame D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la table somptueusement servie.

On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de bien faire. Il y eut des santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur, au gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui éclaire le monde, aux dames qui le charment, aux Indiens!

A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement d'orchestre. L'excellente mère de famille qui règne depuis bientôt cinquante ans sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles palpiter. Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de sa pensée; au gouvernement, le ministre répondit avec verve et s'enfonça jusqu'au cou dans une nouvelle théorie sur l'économie; à l'hôte distingué, tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, on prôna longuement le bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût été trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasmés parla de son indépendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini, il entra en négociation avec le ministre au sujet de la vente de ses principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point; aux indiens, Metsalabanlé adressa quelques mots de remercîment à monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu dispersée pourrait, grâce au gouvernement, se réunir de nouveau.

XV

L'un des invités eut l'idée de demander des récits d'aventure ou de guerre à la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le Sioux parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, et, s'exprimant dans un langage imagé, il dit:

--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu guerrière et j'ai porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite d'événements excessivement douloureux pour moi-même, et dont le souvenir est amer comme le fruit du masquabina. Le récit de mon infortune vous intéressera peut-être, car des blancs comme vous et que vous avez peut-être connus, furent mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand poids dans la balance de ma destinée. Depuis, comme le hibou taciturne, j'ai vécu seul. Seul j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les nues, seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est dans le désert que je me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en paix les images chéries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais abandonné de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, les rayons du soleil, dans les sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a toujours poursuivi depuis que je n'ai plus à faire le bonheur de personne. J'ai ramassé les pierres précieuses et les diamants comme d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à tous les vents. J'étais irrité de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de découvrir ces mines inépuisables que je ne cherchais point? Elles pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le désespoir est enfoui dans mon coeur.

Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne manquait plus à la Longue chevelure pour être un héros que des chagrins profonds, et, tout à coup, il venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de vingt années, un désespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le dévorait des yeux, on buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis un instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère parole, une vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission.

Le sioux continua:

Mon père était un guerrier de la vaillante mais cruelle nation des sioux, ma mère était une fille de la brûlante Espagne. Je pris pour compagne une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle jeune femme qui m'aimait beaucoup et me suivit jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père déjà bien vieux, et qui se penchait sur sa fosse comme un tronc moussu sur un ravin noir. J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et ses dernières volontés. Il me supplia de rester dans la tribu qu'il avait toujours tant aimée, comme le rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti; je lui en fis la promesse solennelle, et il mourut en me bénissant. Ma mère dormait depuis longtemps à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un village américain. Elle m'avait enseigné la religion de son beau pays, et cette religion je l'aime jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont jamais voulu en comprendre les divines beautés.

Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos ténébreux rochers et dans nos prairies sans limites. Elle ressemblait à la grive gémissante que l'oiseleur enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin de la Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du ciel, et ses parents qui ne se consolaient point de son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être infidèle à la parole donnée à mon père mourant. Au reste, je n'étais pas heureux avec les guerriers de ma nation, à cause de leur cruauté, et tout était prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont pas longs, à nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons rien d'inutile, et nous nous contentons de fort peu de choses. Je voulus une dernière fois aller à la chasse dans ces prairies que je ne reverrais probablement jamais plus. Au lieu des troupeaux de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent de feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, quand j'aperçus, dans le lointain, deux ombres qui fuyaient devant le fléau terrible, comme deux voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux créatures humaines. Je.....

Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la Longue chevelure s'interrompit. C'était madame D'Aucheron qui s'évanouissait.

--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est tellement sensible, disait-on....

Son mari vint à elle. Léontine courut chercher des sels. Après un instant de trouble le calme se rétablit. Elle reprenait ses sens. Cependant ses yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût dit qu'ils regardaient loin, loin.

--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on. Vous êtes vraiment trop sensible.

--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne me joueront plus de ces vilains tours, dit-elle en essayant de sourire.

La Longue chevelure reprit:

--Je regrette d'être la cause de cette pénible émotion, madame, mais ne prenez point d'inquiétude, les pauvres créatures que poursuivait le fléau n'ont pas été perdues. Il était temps cependant. La femme--il y avait un homme et une femme--la femme gisait paralysée par la frayeur sur le sol brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à sa famille sans doute. L'homme appartenait à quelque tribu du Canada. Il était Abénaqui, je crois.

--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un des convives?

--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux.

--C'était peut être Sougraine avec la petite Audet; vous souvenez-vous? continua-t-il, s'adressant aux invités.

Quelqu'un répondit:

--Je me souviens en effet.

--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé, le printemps suivant, à Beaumont, la femme de Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme il n'était point probable qu'elle se fût pendue avant de se jeter à l'eau, on en a conclu qu'elle avait été tuée.

--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite sur cette affaire? demanda le notaire visiblement affecté.

--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui, non plus que de la jeune fille.

Madame D'Aucheron regardait fixement devant elle, pâle, immobile comme une statue. Pourtant un petit tressaillement nerveux courait parfois sur ses épaules nues.

Pendant que ces remarques s'échangeaient de part et d'autre, l'un des indiens, celui que l'on nommait la Langue muette, se tenait la tête penchée sur la table et froissait d'une façon convulsive les franges de la nappe.

--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux d'entendre la suite du récit commencé, vous les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la prairie?

--Quand je suis arrivé près de la jeune fille, elle venait de tomber la face contre terre, je la mis en travers sur ma monture. L'homme se sauvait encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne pouvait aller guère plus loin. Je le pris aussi avec moi et nous courûmes comme un tourbillon devant l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il nous emportait bien! Je conduisis sous ma tente mes deux protégés. Ils furent respectés, car chez nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses après la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir pas apporté que deux chevelures. J'avais résolu de ramener avec moi la jeune fille afin de la rendre à ses parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur devait continuer sa route vers la terre de l'or. Il suivit un parti de chasseur. Je le revis deux ans après dans la ville de Los Angeles. Depuis, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous sens les immenses régions qui bordent la grande mer où le soleil va chaque soir noyer ses feux.

Au moment où je prenais ma carabine pour franchir une dernière fois le seuil de mon wigwam avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne, continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs qui revenaient des mines d'or par les gorges de nos montagnes, avait été surprise, la nuit, à deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait été tué à la porte de la tente où dormaient ses compagnons.

--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois, dit vivement l'amie de Léontine. Ma mère m'a souvent parlé de ce tragique événement, ajouta-t-elle.