Chapter 4
--Je me disais cela, moi-même, dans le temps, mais j'ai bien compris plus tard toute l'influence que la femme peut exercer sur les hommes publics. J'ai compris mon époque, et je ne suis pas demeurée inactive. C'était aussi par intérêt pour mon mari que je travaillais. Je voulais le sortir de la foule des misérables où il peinait sans espoir. Aujourd'hui tu vois quelle position nous avons conquise. Nous sommes montés haut, laissant au-dessous de nous ceux qui furent nos égaux. La fortune passait, j'ai su lui ouvrir la porte. Plus chanceuse que moi, tu as reçu, par mes soins, une instruction parfaite--je ne te la reproche point--et tu vas du premier coup--grâce toujours à mon habileté--atteindre le faîte de la grandeur. Comme tes amies vont te porter envie! C'est là le plaisir: faire crever de jalousie tous ceux qui nous connaissent.
--Je ne tiens à faire mourir personne. D'ailleurs, ce ministre ne recherche-t-il pas votre argent plutôt que votre fille?
--Notre argent! si tu savais avec quel accent passionné il m'a parlé de toi. Au reste, il dit qu'il sera ministre aussi longtemps qu'il le voudra. Il n'est point de ces esprits étroits qui s'attachent irrévocablement à un parti, à une idée. Il croit qu'il faut savoir changer avec les temps et les circonstances, se modifier sur les nécessités ou les intérêts nouveaux qui surviennent. Il a l'esprit large, il est sans préjugé; tu le connaîtras.
--Je le connais assez déjà.
--Ton père qui est tout à fait son intime, a dû te dire déjà comme il est surprenant ce garçon, ce monsieur, dis-je, cet honorable Monsieur.
--Il ne me surprendra point.
--Montre-toi charmante comme toujours, qu'il devienne fou de toi. Prends bien garde de donner des espérances à ce petit freluquet d'étudiant. On t'a permis de l'inviter, mais on avait une intention. On veut qu'il sente toute l'ironie de sa position et tout le ridicule de ses démarches.
--L'étudiant d'hier est un docteur aujourd'hui, mère.
--C'est cela, femme, tu parles comme la sagesse même, s'écria D'Aucheron en faisant irruption dans le salon tout illuminé.
Il embrassa sa femme et mit un baiser sur le front de Léontine, se frotta les mains avec allégresse, enveloppa la pièce d'un regard satisfait, se laissa choir sur un sofa et bondit sur le coussin moelleux. Il se releva presqu'aussitôt.
--Suis-je bien ainsi demanda-t-il.
--Oh! très bien! répondirent les deux femmes.
Il portait l'habit noir de rigueur, cravate blanche, col droit et luisant, gilet largement échancré pour laisser se découper en coeur une chemise de toile fine sur la quelle s'épanouissaient trois gros boutons de diamant plus ou moins authentiques.
--Et nous, comment nous trouves-tu? demanda à son tour madame D'Aucheron, en se tournant dans sa longue robe de satin rose, dont elle renvoya, jusqu'au milieu du salon, d'un coup de pied savant, la _traîne_ éclatante.
--Adorable!
IX
L'horloge en bronze doré achetée à grand prix, la veille, chez Duquet, sonna neuf fois. Madame poussa un grand soupir, monsieur palpa sa cravate blanche pour s'assurer qu'elle était bien à sa place, et mademoiselle fit une moue charmante en disant que c'était bien ennuyeux de commencer la veillée à l'heure où les honnêtes gens songent à se mettre au lit.
--C'est l'usage du monde, ma fille, répliqua madame D'Aucheron; accoutume-toi à veiller, parce que dans la carrière politique où....
Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui permit pas de terminer sa phrase.
Les premiers invités entraient. C'étaient le professeur à l'Ecole Normale et sa femme. On pouvait les recevoir, ils étaient mis convenablement. Ils passeraient inaperçus.
D'Aucheron et sa femme échangèrent un regard rapide qui voulait dire:
--Ils pouvaient bien ne pas tant se hâter ceux-là.
Puis s'étant levés ils serrèrent avec une effusion menteuse les mains loyales de ces braves gens.
--J'avais peur que vous ne fussiez empêchés de venir, commença D'Aucheron, vous avez toujours un tas de gens chez vous, le soir. Vrai, cela m'eût chagriné.
--J'ai pensé qu'en effet la présence d'un vieux patriote ne vous serait point désagréable, et j'ai fait une brèche dans mes habitudes. _Pourtant, le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille_.
--Vous êtes tout de même bien aimable, madame Duplessis, d'avoir si vite répondu à notre invitation, disait madame D'Aucheron.
--Il est neuf heures, ma bonne madame, et nous ne voulons point passer la nuit, tout aimable que soit la compagnie.
--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la plus belle que nous ayons pu trouver en ville, nous avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes, comme nos coeurs, aux distingués amis qui nous font l'honneur de....
--Monsieur le notaire Vilbertin, annonça un serviteur d'occasion placé en sentinelle à la porte du salon.
--Ce cher notaire! s'écria madame D'Aucheron, qui laissa de nouveau sa phrase inachevée.
Le notaire donna une poignée de main aux dames, une autre à son ami D'Aucheron, salua le vieux professeur, s'inclina aussi profondément que le lui permettait la proéminence de son ventre, devant madame Duplessis, et tout essoufflé, s'assit dans le plus large fauteuil. Il était connu, le notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en le voyant:
«_C'est une folie que de vivre pauvre pour mourir riche_.»
Le timbre retentit encore, retentit souvent, et les invités arrivaient, arrivaient toujours.
Joseph, le domestique, gauchement affublé d'un habit bleu barbeau garni de boutons dorés, se tenait près de la porte, pour recevoir les messieurs et leur indiquer une petite salle où ils pourraient refaire le noeud de leur cravate et les désordres de leurs cheveux, avant de monter, car le salon était au premier étage.
Les dames passaient aux mains de Catherine, une assez gentille fille de chambre, qui prenait un plaisir extrême à comparer les unes aux autres les tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait.
Ce fut comme une procession radieuse dans l'escalier. Les replis des robes de soie ou de satin jetaient des rayons de vagues où flotte le soleil, et des senteurs enivrantes se répandaient partout.
X
En attendant le quadrille d'honneur on causait.
--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait le notaire Vilbertin; la société St-Vincent de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver?
--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque pas de gens qui lui en taillent de la besogne, répondit l'instituteur en regardant d'aplomb l'avare notaire.
--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, afin que la charité des bonnes âmes puisse s'exercer.... Que ferait mademoiselle Léontine, par exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses douces paroles et ses nombreuses aumônes?
Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant et voulait détourner l'attention qui s'attachait à lui.
--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille, nous devrions former une société tous les deux; je distribuerais les paroles et vous, les écus....
--Une société avec vous?... je vous prends au mot... mais une vraie société que vous n'aurez pas le droit de dissoudre.
--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez votre bourse, monsieur, payez.
--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, parlez....
--Remettez à madame Villor le prix de son loyer... jusqu'au mois de mai prochain. J'ai parlé.
--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé, mais riant toujours cependant. Vous commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai.
--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... pas pour l'amour de moi.
--Cela n'est point dans le contrat. Pas de clauses frauduleuses, mademoiselle. Vous n'avez rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de vous. J'y tiens.
--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine qui se leva pour courir au devant de quelques jeunes dames qui entraient.
--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron, votre fille est bien jolie.
Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux et vif.
--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est à son tour à porter le trouble dans les coeurs.
--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever.
--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir. Vous en entendrez parler. Cette soirée, si vous êtes observateur, vous dira que...
--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur! cria tout à coup le garçon de sa voix la plus retentissante.
--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un.
Madame D'Aucheron resta court une fois de plus. Elle ne put résister au mouvement qui la poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha, les mains tendues vers le jeune ministre....
--Comme vous êtes aimable de nous honorer ainsi de votre présence! s'écria-t-elle.
--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes aimable! répéta D'Aucheron qui s'était avancé en même temps.
--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, croyez-le, répondit le jeune ministre.
--Permettez-moi de vous présenter ma fille adoptive, demanda madame D'Aucheron.
--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle Léontine.
Léontine causait avec les jeunes dames qui venaient d'entrer. Elle s'interrompit et salua froidement l'honorable personnage qui s'inclinait jusqu'à terre, comme un huissier de la verge noire, aux jours de gala.
--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces gens-là croient que nous ne sommes point des êtres ordinaires. À leurs yeux nous sommes des divinités. S'ils savaient!...
--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle Léontine l'admiration que m'inspirent ses hautes qualités, ajouta-t-il, et il passa.
--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, membre de la St. Vincent de Paul, et congréganiste, débita D'Aucheron en présentant l'instituteur.
--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide d'un homme comme vous ne peuvent que m'être utiles et me flatter. J'espère que nous ferons tout à l'heure plus intime connaissance, et que nous nous comprendrons à merveille.
--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire de la profession, continua D'Aucheron.
--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble sphère où la Providence nous a placé, repartit le notaire en donnant la main au ministre.
--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport avec bien des gens, et votre influence doit être grande, observa celui-ci.
--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer à la chose publique on pourrait peut être arriver à son tour.
--Le champ est ouvert à tous.
--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu d'élus, ajouta en riant D'Aucheron qui s'imaginait avoir inventé un mot drôle.
Jean Griflard, député multicolore et souvent en disponibilité, fut acclamé chaleureusement quand il entra avec sa femme, une joyeuse dondon à l'oeil clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique qui ne commençait nulle part et ne finissait jamais.
Monsieur et madame Laminon firent aussi une entrée triomphale. Ils venaient de se retirer des affaires. C'est un titre. Ils furent suivis de monsieur et madame Dupotain, de monsieur et madame Blanchoux, de Joachim Pichenette, le conseiller de ville, de Marc Blondole, l'échevin, d'Athanase Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous les états se trouvaient représentés. C'était une bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût particulier dont les a douées le Créateur. Il y avait peut-être un brin de coquetterie; il y en avait certainement. Chacune voulait paraître mieux que les autres; de là un déploiement de luxe inutile. Les chances restaient les mêmes qu'auparavant.
On retrouvait d'anciennes connaissances, on en formait de nouvelles; la conversation s'allumait comme un feu de broussailles, et le murmure des fraîches voix de femmes, le parler sonore des hommes, les frémissements de la soie, le bruissement des pieds sur les tapis, tout cela formait un bruit étrange et gai qui remplissait la maison et grisait tout le monde.
Léontine se montrait fort aimable. Elle avait une bonne parole, un sourire gracieux pour chacun des invités. Cependant elle semblait un peu inquiète, un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs revenaient toujours se fixer vers la porte grande ouverte. Elle attendait quelqu'un. Et celui qu'elle appelait de tout son coeur ne venait point. Elle perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par monosyllabes à ceux qui lui adressaient la parole. Elle ne se contraignait pas longtemps. Avec son caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas feindre.
--Vos parents font vraiment bien les honneurs de leur maison, lui dit le jeune ministre, qui venait de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout le monde se livre à la joie; vous seule semblez un un peu ennuyée: n'aimez-vous donc pas ces fêtes.
--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés, et cela me fait de la peine.
Elle souligna cette phrase.
--Ah! vous attendez quelqu'un?
--Deux amis seulement.
--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez vous point distraire ou consoler un peu par d'autres amis qui, pour être nouveaux, n'en seront pas moins dévoués et fidèles?
--Je tâcherai de déguiser mon désappointement, mais j'ai peur d'y mal réussir.
XI
La première danse s'organisait. Les instruments de musique jetaient les premières notes éveillées, comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes ailes. Des vibrations sonores, des soupirs mélodieux, des fugues vives comme des fusées, arrivaient par vagues harmonieuses avec des bouffées d'arômes. Toutes les figures riaient, tous les yeux étaient chargés d'éclairs.
Le ministre dansa le premier quadrille avec mademoiselle Léontine. Ils avaient pour vis-à-vis M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire Vilbertin eut l'honneur de danser avec la maîtresse de la maison. Duplessis refusa. Les figures du quadrille étaient pour lui d'inextricables dédales où il se serait invariablement perdu. Il danserait peut-être un cotillon, tantôt, après les autres. Le député flottant avait jeté son dévolu sur madame Baudriol, une blonde un peu fade, mais fort sentimentale. Elle parut bien heureuse de danser avec un député. Plus tard elle dansa avec un épicier et elle parut bien heureuse encore. Elle passa par le quadrille, le lancier, la caledonia, le cotillon, le Sir Roger de Coverly, etc., avec le député, l'épicier, le marchand de charbon, l'échevin et le conseiller, et elle parut toujours bien heureuse.
On dansait dans une grande salle voisine du salon. Ceux qui ne dansaient point regardaient danser et critiquaient en attendant qu'ils fussent critiqués.
--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on, d'un côté.
--Un peu bigarré, peut-être, mais enfin....
--Madame D'Aucheron ne vieillit pas.
--Elle attend son mari.
--En effet, il est bien plus jeune qu'elle.
--Une dizaine d'années.
--On dit que c'est un mariage d'argent.
--Elle n'est pas jolie dans tous les cas.
--Pas fine, non plus.
--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dorée sur tranche; le mystère est expliqué.
On disait ailleurs:
--Il n'y a pas très longtemps que D'Aucheron est à Québec. Il s'est marié aux Etats-Unis.
Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long expliquait à demi-voix, en s'inclinant vers les curieux.
--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'années, à peu près. Il vient de Lowell, Mass. C'est là qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon frère qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle était modiste, elle, sur la rue Merrimack, la principale rue. Elle faisait d'excellentes affaires. Il était tout jeune, lui, et beau garçon. Il s'est laissé tenter par les écus.
--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois.
--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris une orpheline peu de temps après leur arrivée ici.
--C'est mademoiselle Léontine.
--C'est mademoiselle Léontine, un beau brin de fille....
D'autres causaient un peu plus loin sous les flots de lumière qui tombaient des lustres et ne se gênaient pas pour rire.
--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme elle prend des airs de chatte.
--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage, répondait l'autre. Elle a des griffes sous ses pattes de velours.
--Vous aurait-elle égratigné?
--Je me tiens toujours loin de ces charmants petits animaux-là.
--Mademoiselle Léontine danse bien, n'est-ce pas? Et notre jeune ministre, voyez donc s'il y met de l'entrain.
--Ce qui m'étonne c'est qu'il n'aille pas plus vite que le violon.
--Vilbertin garde bien la mesure, malgré son poids énorme.
--Ce serait la première chose qu'il ne garderait pas.
--Tiens, M. le député et madame Landeau qui arrivent après les autres.
--Ils auront passé par la chambre.
Au dessus des accords entraînants de l'orchestre on entendit un tintement joyeux et clair: le timbre de la porte. Léontine eut un vif tressaillement et perdit deux ou trois mesures.
--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre, vous savez bien que nous devons marcher ensemble maintenant.
Il faisait allusion à leur union prochaine. Elle feignit de ne point entendre et continua la figure commencée tout en épiant l'arrivée des nouveaux convives.
C'était lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine.
--Est-elle assez simplement habillée, celle-là, remarqua l'une des robes de soie gros grains, en faisant une moue dédaigneuse.
--Elle s'est trompée de pièce, je crois, c'est à la cuisine qu'elle est attendue, répondit un corsage en rupture de ban.
--Elle n'est pas laide, cependant.
--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille pelure? j'appelle cela une pelure, moi!
--Lui n'est pas trop mal, observa une longue jupe allongée sur le tapis comme un chien au pied de sa maîtresse.
--Lui! c'est un beau garçon, mais... ses manières ne sont pas des plus dégagées.
--C'est mal à D'Aucheron de n'être pas plus difficile dans le choix de ses invités. Quant à moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque point; mais il y a ici des députés, un ministre, et ces hommes-là doivent être respectés.
--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on assuré,--devient ce soir le fiancé de mademoiselle Léontine. C'est le prétexte de la fête.
--Qui vous a dit cela?
--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent tout, les domestiques et ces gens là sont créés et mis au monde pour vendre les secrets de leurs maîtres.
--Voilà pourquoi D'Aucheron demandait au ministre, il y a un instant, comment il trouvait sa petite Léontine.
Le quadrille fini, les dames furent respectueusement conduites à leurs sièges, sauf Léontine qui vint souhaiter la bienvenue à Rodolphe et à sa chère Ida.
Elle était devenue toute autre. Elle subissait une transformation complète. Tout le monde remarqua son expansive et joyeuse humeur. Le ministre en prit ombrage. Il n'entendait point que le premier venu, même un docteur en médecine, vînt donner sur ses brisées. Il était bien décidé d'épouser Léontine, pour sa dot, d'abord, pour elle ensuite, et il l'épouserait. Il chercha l'occasion de lui parler. Il dut attendre un peu, car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe. En attendant il aborda D'Aucheron.
--Est-ce que ce garçon recherche mademoiselle Léontine? demanda-t-il; il me semble la poursuivre plus que de raison. Je serais humilié d'avoir à lutter contre un pareil rival.
--Mon cher ministre, une amitié de jeunesse, vous savez ce que c'est. Autant en emporte le vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et puis Léontine est avertie, bien avertie. Elle est cachée par exemple, elle est dissimulée, la coquine. Il est malaisé de savoir ce qu'elle pense.
--S'attend-elle à me voir lui demander sa main?
--Sans doute.
--Et si elle allait me la refuser?
--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons! vous n'y pensez pas.
--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours ce rêve stupide d'une chaumière sous les bois, loin du monde, près des flots bleus, avec le bien aimé qui les a ravies... le bien aimé! un sot, très souvent, qui peut à peine dire oui, non, un gueux qui grignote un morceau de pain noir en chantant des stances amoureuses, un poète!
XII
La danse allait toujours, il y avait de l'entrain. La chaude atmosphère des salles pleines de femmes et de lumières se remplissait de suaves émanations. On sentait passer des effluves voluptueuses. O les grandes soirées de danse, quelles délices pour les sens! quel champ pour les amours! quel tombeau pour la chasteté!
Rodolphe et Léontine se laissaient emporter aux accords de l'entraînante musique, et les yeux dans les yeux, coeur contre coeur, ils tourbillonnaient comme des flocons de neige au souffle de la tempête. Ils vinrent s'asseoir l'un près de l'autre, portant vaillamment le poids de tous les regards.
Madame D'Aucheron cherchait une occasion d'aborder sa fille pour lui rappeler que le ministre était là.
Plusieurs d'entre les messieurs passèrent dans le fumoir. D'autres s'assirent aux tables de cartes.
L'on se mit à discourir sur toutes sortes de sujets, mais la politique finit par tout absorber. La politique, c'est une éponge qui boit bien. Le ministre était entouré.
Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance entée sur la vanité, et maints sots l'approuvaient. Les puissants n'ont-ils pas toujours raison?
Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu ministre? Un accident. La constitution permet cela. Il avait de la langue et du toupet, fausse monnaie très en vogue et que des gens sensés même ont la faiblesse d'accepter. Il se vantait de tout savoir et le monde, qui est ignorant, le croyait sur parole. Il exploita les préjugés et le peuple jaloux lui trouva du bon sens. Il était pauvre, il devait être supporté par la classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches ont les riches pour eux. Il connaissait les misères de l'ouvrier, lui, et serait en état d'y apporter remède. Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il n'avait pas même de parents. Il en avait emprunté pour naître. Il ne rougissait pas de son origine et se vantait de remonter à Adam, comme tous les autres hommes, mais par un chemin détourné. On trouvait cela fort original. Il avait passé par le séminaire, fait plus de _pensums_ que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. Il est vrai que l'histoire n'est souvent qu'un roman. Il sortit en troisième pour étudier le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons de grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des choses qu'il ignorait la veille, et qu'il apprenait à la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans les assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se mit à pratiquer l'éloquence à quatre sous. Il devint habile, se fit un cliché de phrases et de maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites en tout temps, en tous lieux et en toutes occasions. Il proclama sans cesse son amour de la patrie, protesta de son désir d'éclairer ses semblables, affirma la nécessité de créer des lois sages et de faire sortir le peuple de la torpeur où il gémissait. Il osa briguer les suffrages des électeurs et les électeurs osèrent l'élire. Il était peut être de bonne foi et croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait pas été mise à l'épreuve. Combien de belles et nobles intentions font naufrage dès la première tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset de la tentation ne connaissent ni leur force, ni leur faiblesse.
Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester toute sa vie dans les bas-fonds de la gauche, plutôt que de sacrifier une de ces idées généreuses qui devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est séparé de ses amis pour accepter, au refus de tout autre, un siège à la droite, un portefeuille de ministre et un titre qui ne cache pas sa honte.
--Le grand secret de la politique, disait-il, c'est l'économie. Dépensez peu et vous serez toujours riches. Avant longtemps le coffre public sera plein car nous allons émonder sérieusement. La politique, c'est un arbre. Si vous voulez qu'il croisse vite et monte haut, taillez-le, coupez les branches inutiles, émondez! C'est ma devise.
--«_J'entends bien la bruit de la meule mais je ne vois pas la farine_,» observa le père Duplessis en aparté.