Chapter 3
--En plein coeur d'hiver! quelle cruauté! mais non, cela ne se fera pas. Vous trouverez des amis dans vos jours d'épreuve.
--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne connais guère le monde, et tu juges les autres d'après tes bons sentiments.
--Et quel est ce propriétaire qui vous menace de la sorte?
--Le notaire Vilbertin.
--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles, vous ne serez point maltraitées. Je parlerai pour vous à mon père; je parlerai au notaire. J'ai de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez. Voyons, ne pleurez plus,--je vous promets que tout cela va s'arranger.
On entendit tout à coup des pas légers qui montaient dru les degrés tortueux, et une voix joyeuse qui égrenait des notes d'oiseau qui s'envole.
--C'est Rodolphe, fit madame Villor.
--Je me cache, dit Léontine. Une espièglerie.
La porte s'ouvrit.
--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine! Embrassons-nous: j'ai du bonheur plein le coeur: j'en ai jusque sur les lèvres... maintenant que je vous embrasse.
--As-tu passé tes examens? demanda la tante.
--Oui, passé, ce qui s'appelle passé!
Maintenant on va commencer à tuer légalement ses semblables, sous prétexte de leur conserver la vie.... Mais j'ai un autre sujet de bonheur encore.
--Oui? lequel, dis vite, fit Ida.
--Je vais au bal.
--Chez monsieur D'Aucheron?
--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange du foyer ne m'a pas oublié. Les portes vont s'ouvrir à deux battants pour me recevoir.... Papa D'Aucheron s'améliore; c'est évident. Il faut que je me fasse spirituel et beau, pour plaire à la mère. Quand on a la mère pour soi le reste nous est donné comme par surcroît. Me faire spirituel, je suis bien amoureux, pour cela. Il paraît que l'on est bête quand l'on est amoureux. Beau! cela dépend beaucoup du caprice des gens qui vous regardent.
--Si mademoiselle Léontine t'entendait, Rodolphe, elle croirait vraiment que tu l'aimes, remarqua madame Villor.
--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme deux.
--Elle a bien des qualités, cette jeune fille, et ce qui ne gâte rien, elle héritera d'une belle fortune.
--Vous avez raison, tante, elle est pleine de grâce et de vertus; vous n'avez pas raison, tante, quand vous dites qu'elle sera riche héritière.
--Comment cela?
--La farine du diable retourne en son.
--Rodolphe, mon enfant, pèse tes paroles, sois prudent.
--Comment! ces murs ont-ils des oreilles?
--Peut-être.
--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense, et ce qui vaut mieux, je pense ce que je dis. D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi par des tours de force. On connaît ça, les tours de force. Je puis bien n'admirer ni cet homme ni sa femme et adorer leur enfant. Mais Léontine n'est pas du tout sortie de cette race-là. C'est une fleur suave transportée par un souffle mystérieux de la vallée discrète au bord du chemin. Il lui fallait bien de l'éclat et des parfums, pour demeurer ce qu'elle est.
--C'est de la poésie, cela, cousin.
--Je l'aime tant que je deviens poète.
Depuis quelques minutes madame Villor faisait à son neveu des signes qu'il feignait de ne pas comprendre. Elle pensait bien que la situation de Mlle Léontine devenait embarrassante, et que prolonger davantage ce jeu serait cruel.
--Je ne comprends pas vos signes, ma tante, reprit en riant avec malice, Rodolphe qui soupçonnait la vérité, sont-ce des signes cabalistiques? Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis déjà. Vous me montrez la porte? Est-ce qu'on met les gens dehors par un temps pareil? Voyez donc la tempête qui s'élève. On gèle rien qu'à regarder la neige. Je passe ici la nuit, s'il le faut, pour attendre le beau temps.
Mademoiselle Léontine ne savait plus comment sortir de sa cachette et regrettait bien son enfantillage. Qu'allait-il penser d'elle? Une fille qui se cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid. Elle n'avait qu'une chose à faire: s'accuser de son étourderie. Il était si bon qu'il pardonnerait. Cependant elle n'en faisait rien. Elle n'osait point. Ida, sa bonne amie, trouverait bien un moyen de la tirer de là. Elle ne se hâtait toujours point mademoiselle Ida.
--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela m'amuserait de voir la fortune de D'Aucheron se fondre comme neige. Léontine aurait la preuve que mon amour est tout désintéressé. J'essuierais moins de contrariétés, je rencontrerais moins d'obstacles dans la poursuite de mon rêve. Non pas que je craigne la lutte et que je ne me sente point le courage de vaincre; mais si elle allait se fatiguer avant moi, elle.
Léontine ne pouvant supporter plus longtemps la fausse position où elle se trouvait, ramassa toute son énergie et rentra le front haut dans la salle où causaient madame Villor, Rodolphe et Ida.
--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe, d'avoir un peu mal parlé de ceux qui me tiennent lieu de parents et je vous demande pardon de mon étourderie.
--Quoi! vous étiez là? fit Rodolphe beaucoup moins étonné qu'il ne le paraissait. Si je vous avais devinée, vous en auriez entendu de belles: Que je ne vous aime guère; que c'est votre fortune que je courtise; que vous n'êtes point belle à faire tourner la tête; que vous avez des défauts. Un tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la première fois de ma vie, exprès, par malice.
Il riait en disant cela.
--C'est peut être un peu ce que vous avez fait, reprit Léontine, mais j'avoue que j'ai mérité vos sarcasmes. On ne m'y reprendra plus.
--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est de m'avoir privé pendant un gros quart-d'heure du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai vous voir encore et pendant toute une soirée.
--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas?
--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne s'y oppose pas.
--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi, cousin, mais j'hésite à me risquer--même sous ton égide--dans le grand monde et dans les brillantes soirées.
--Sois sans crainte, cousine, le grand monde est bien petit, et les soirées brillantes ne sont pas plus désagréables que les autres quand on y rencontre des personnes que l'on aime.
Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre alors. Ce n'était plus le pas léger de la jeunesse.
--Voici quelqu'un, mademoiselle Léontine, vous cachez-vous, demanda Rodolphe, d'un ton plaisant.
--Méchant! lui répondit la jolie brunette en le menaçant du doigt.
La porte n'était pas ouverte que l'on entendait déjà un proverbe: «_Faites le bien, Dieu fera le mieux_.»
--Le professeur Duplessis, s'écrièrent à la fois la femme et les jeunes filles.
Rodolphe ne le connaissait pas.
--Moi-même, mes belles dames, fit le vieux professeur, en saluant respectueusement.
--M. Rodolphe Houde, étudiant en médecine.
--Pardon, ma tante, docteur en médecine, interrompit le jeune homme.
--Eh oui! docteur en médecine, reprit madame Villor, en présentant le jeune homme.
--«_Il vaut mieux courir au pain qu'au médecin_,» échappa le père Duplessis. Et il continua:
--M. Rodolphe Houde, je vous félicite d'être le neveu d'une si bonne tante et le cousin d'une si jolie cousine.
--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un ton demi-sérieux demi-badin, j'espère que plus tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble, vous féliciterez ma tante et ma cousine d'avoir, l'une un si digne neveu et l'autre un si brave cousin.
--C'est cela: «_Fais honneur à tes habits et tes habits te feront honneur_,» répliqua le professeur en prenant le siège qu'on lui offrait.
Les deux jeunes filles, craignant d'être indiscrètes, ou voulant causer à leur aise, passèrent dans la chambre voisine.
--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis sans doute parler de vous devant lui.
--Il sait notre gêne, répondit Madame Villor.
--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a dit à qui voulait l'entendre qu'il allait vous jeter dans la rue. «_Le fumier couvert d'or reste toujours fumier_.» Son clerc, qui fut mon élève, m'a rapporté cela ce matin même; et je viens vous dire de ne point vous décourager... La Providence a soin des petites insectes qui trottent sur nos sillons, elle ne peut oublier les pauvres humains qui la bénissent?
--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malaisé d'espérer contre toute espérance....
--Bah! laissez faire le ciel, il est ingénieux. Il vous causera quelque bonne surprise.... «_Si Dieu a créé la bouche il a aussi créé de quoi la remplir_.»
Des larmes coulaient des yeux de madame Villor.
--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous connaître plutôt; un jeune homme comme moi gagne beaucoup dans la fréquentation d'un homme comme vous.
--«_Chacun est fils de ses oeuvres_.» «_Il faut puiser tandis que la corde est au puits_.» Tout de même, jeune homme, je crois que vous n'avez pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre tante ne sont pas tombés dans une terre aride. Tant mieux. J'aime beaucoup la jeunesse, beaucoup. C'est elle qui est l'avenir. Une génération croyante et chaste forme toujours une époque de force, de gloire et de grandeur dans la vie d'un peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux préserver sa foi! La morale va souvent se perdre sur les écueils du monde si elle n'a pas la foi pour guide. «_A navire sans pilote tous les vents sont contraires_.» La vraie foi ne fait pas souvent naufrage. Sachons l'inculquer et la morale suivra. «_La barque sous voiles n'est pas ballottée comme le vaisseau désemparé_.»
Dirait-on, à m'entendre, que je deviens mondain que je ne rêve plus que bal et grande soirée? Voilà bien pourtant la vérité. «_Comme on connaît les saints il faut les honorer._»
--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-être? observa madame Villor.
--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne serai pas fâché de rencontrer là quelques uns de nos hommes politiques. Je veux leur dire dans l'intimité ce que je pense de leur manière de gouverner. J'ai ma petite influence. Puis on a souvent besoin de plus grand que soi. J'ai une autre raison. J'accompagne ma femme. «_Le coeur mène où il va_.» «Qui prend s'engage.»
--Comment! madame Duplessis va au bal? exclama madame Villor.
--Eh oui! comme elle irait à un enterrement. Même elle se mêle d'intriguer. Pas dans la politique; cette bêtise-là n'est bonne que pour nous, les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme entremetteuse, par exemple, oh! non! Comme protectrice de l'innocence menacée. Un beau rôle pour une femme qui a sacrifié, un jour, l'avenir le plus brillant à la foi promise. «_Mais il n'y a ni belles prisons, ni laides amours_.»
Il paraît que notre jeune ministre Le Pêcheur, a témoigné le désir d'épouser la dot de Mlle D'Aucheron. Une belle dot. Une belle demoiselle aussi, Léontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un peu.... comment dirai-je? un peu étrange, par exemple. Mais c'est un charme de plus, un charme rare, à mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espère. Le citoyen D'Aucheron est on ne peut plus flatté. La citoyenne D'Aucheronne appelle déjà sa fille la _ministresse_. On a tenu la chose secrète.... autant qu'on peut tenir secrète une chose dont on est heureux, fier, orgueilleux. Le secret ne doit être officiellement éventé que demain soir. «_Préparez-vous au pire en espérant le mieux_.» «_On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où on va_.»
VI
Rodolphe éprouvait une rude angoisse pendant cette conversation. Il voyait ses espérances tomber une à une comme les feuilles quand le frimas d'octobre les a recouvertes de sa froide poussière d'argent. Il aimait depuis longtemps mademoiselle D'Aucheron. Il l'avait connue dans une des solennelles fêtes de l'Université Laval.
Il recevait ses diplômes et la médaille d'or. On l'avait acclamé. Il resplendissait dans son triomphe, et pourtant son maintien grave avait gardé une suave modestie. On eût dit qu'il ignorait son mérite et que l'ovation n'était point pour lui.
Parmi les petites mains blanches qui battirent bien fort, ce jour là, les plus vaillantes furent celles de mademoiselle Léontine.
Tout modeste que l'on soit, on lève les yeux de temps à autre, surtout vers des galeries peuplées de jolies femmes qui vous regardent curieusement et vous admirent au moins un peu. Rodolphe avait levé les yeux et rencontré sur son passage le minois gracieux de mademoiselle D'Aucheron. Le regard de la jeune fille croisa le sien. Deux regards qui se croisent produisent souvent un effet merveilleux. C'est comme deux courants électriques. Le feu s'allume soudain au fond du coeur, comme si les regards partaient de ce coin secret de notre être.
Quelques heures plus tard la ville se promenait sur l'immense terrasse Frontenac, à 200 pieds au dessus des hautes maisons noires de la rue Champlain, à 150 pieds au-dessous de l'imprenable citadelle. La fanfare, sous la direction de Vézina, l'habile chef d'orchestre, jetait au ciel ses éclats sonores qui se répercutaient sur les rochers voisins; le fleuve dormait dans son lit profond; les navires immobiles avec leurs grands mâts garnis de cordages, ressemblaient à une forêt dépouillée par l'hiver. Le bruit continu des camions, des charrettes des wagons, qui serpentaient dans les rues étroites de la basse-ville, montait comme un grondement de tonnerre vers les calmes allées des remparts. Les hommes d'affaire, les flâneurs, les étudiants, les dames de l'aristocratie, les demoiselles, les bonnes d'enfants, les gamins, les désoeuvrés, les curieux, les employés du gouvernement, les chercheurs d'aventures ou de distractions, les avocats en quête de paradoxe, les médecins fuyant les remords, les notaires placides, les ouvriers de tout métier, les hommes politiques de toutes couleurs, les chercheurs de place de toute sorte, tout ce monde allait, venait, se croisait, se mêlait, se dégageait pour s'embarrasser encore, comme une populeuse fourmilière qui s'ébat au soleil sur le sable doré d'un jardin. Un grondement sourd s'élevait de là, qui se taisait quand les cors et les flûtes, les clarinettes et les trombones recommençaient leurs accords.
Mademoiselle Léontine se promenait avec Ida Villor. Elle dit tout à coup à demi-voix et ne croyant pas être entendue:
--C'est lui.
Elle regardait un joli garçon qui passait près d'elle avec quelques amis.
Le jeune homme surprit son regard et saisit ses paroles. Il dit à ses compagnons, assez haut pour qu'elle l'entendit:
--C'est elle.
Il voulait faire une boutade, rien de plus.
On passa. A la rencontre suivante, Rodolphe--c'était lui--risqua un salut qui lui fut gracieusement rendu. A la troisième promenade, il brûla ses vaisseaux. Il prit un ton badin. Le badinage est souvent un excellent moyen de commencer un affaire sérieuse:
--Puisque c'est vous, mademoiselle et puisque c'est moi, voulez-vous que nous marchions ensemble? La foule est difficile à percer; je vous aiderai à vous frayer un chemin.
--Vous êtes bien aimable, monsieur. D'après ce qu'il m'a été donné de voir aujourd'hui, les difficultés ne vous découragent point, et vous pouvez vous ouvrir un superbe chemin, répondit aussitôt mademoiselle D'Aucheron.
Ce fut là le commencement des amours de Rodolphe Houde, alors étudiant en médecine et de Léontine D'Aucheron.
Pas un nuage n'avait passé sur cette amitié tendre d'une jeune fille sage et d'un jeune homme vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait terni l'éclat.
Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas, il est vrai, donné leur assentiment à cette liaison, et la pensée d'avoir pour gendre un homme sans fortune et sans nom dans la politique, ne leur souriait pas du tout. Ils toléraient partout excepté à la maison les rencontres des deux jeunes amoureux. Ce contresens de la vigilance chrétienne ne les troublait nullement.
Tout en laissant l'attachement se fortifier dans le coeur de sa fille adoptive et de l'étudiant, D'Aucheron cherchait un prétendant sérieux et bien posé.
Il l'avait donc trouvé. Et certes! il n'avait rien perdu pour attendre. Un ministre, quand même il ne le serait que par contrebande et pour un jour, c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme et transforme un nom. L'honorable monsieur Renard, L'honorable monsieur Lelapin, L'honorable monsieur Lacarpe, voilà des noms qui deviennent merveilleusement beaux avec cette auréole dont les entoure la vanité. Et puis on la garde cette auréole sa vie durant, descendrait-on quatre à quatre les degrés de l'échelle sociale escaladée un jour par hasard.
VII
Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur étaient tombées sur son coeur comme des gouttes de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un beau rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à son âme confiante comme ces spectres horribles que la nuit apporte l'on ne sait d'où, sur ses vagues de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi surtout l'avoir invité à cette soirée, s'il doit y rencontrer un rival heureux? Non, Léontine n'est pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas médité une pareille tromperie. L'amour ne s'est pas éteint dans son coeur, puisqu'il brillait encore dans ses paupières tout à l'heure. Il se cramponnait à l'espérance.
Les deux jeunes filles sortirent de la petite chambre. L'heure avançait, le froid, le vent, la neige augmentaient d'instant en instant. Il fallait rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs. Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner.
--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, répondit-elle. C'est surtout maintenant que la tempête gronde que j'ai besoin de son appui.
Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés de tristesse. Elle eut un profond tressaillement et comme l'intuition d'un malheur.
--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui apprendre. J'aurais voulu pourtant souffrir seule.
Ils sortirent, après s'être bien enveloppés dans leur vêtement de fourrure. La brise leur fouettait le visage.
--Que ne puis-je me moquer des orages du coeur comme de ces orages de la nature? observa Rodolphe.
--Je vous croyais courageux, répondit Léontine.
--Courageux, je le suis quand je sais d'où vient le danger et où se cache l'ennemi.
--Je voulais vous éviter d'inutiles alarmes et des tourments insensés.
--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et espère, j'aurais, avec le plus grand bonheur, bravé tous les périls, repoussé toutes les attaques, brisé tous les obstacles.
--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste souvent à beaucoup souffrir en silence. Je vous ai dit d'espérer.
--Mais depuis quand veut-on vous faire épouser ce ministre?
--Duplessis vous a dit que c'est un ministre.
--Pas à moi, à madame Villor.
--Et vous m'avez trouvée bien....
--Bien discrète pour le moins.
--Vous avez dû me décocher un autre qualificatif.
--Ma foi! j'étais tellement ahuri que je ne cherchais nullement les noms que vous méritiez. Quand j'eus repris un peu possession de moi-même, je ne trouvai encore que les doux noms que vous savez.
--Vous avez eu raison de ne pas douter de moi. Je ne sacrifierai jamais mon amour et la paix de mon âme à un sentiment de vanité. Je respecte la volonté de mes parents cependant; mais j'espère qu'ils respecteront aussi cette chose divine et sans prix que le bon Dieu a mise dans l'âme de chacun: la liberté d'aimer.
Les deux jeunes amoureux se séparèrent à la porte de M. D'Aucheron. Léontine rentra tout émue. Elle n'avait pas encore parlé un langage si ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe, la figure au vent, rayonnait de bonheur.
Le professeur Duplessis fut bien chagrin de n'avoir pas ménagé la sensibilité du docteur. Il ne savait pas, lui, qu'il aimait Léontine.
Il rassura de nouveau madame Villor contre les duretés du notaire et s'en retourna en songeant à tout le bien que l'on pourrait faire et que l'on ne fait pas.
VIII
Pendant toute la journée du vendredi ce fut un va et vient continuel dans la maison des D'Aucheron. Les servantes allaient et venaient, époussetant, arrangeant, dérangeant. Elles paraissaient avoir perdu la tête et recommençaient dix fois la même chose. C'est que madame D'Aucheron courait partout, donnant des ordres, les révoquant pour les redonner et les annuler encore. Rien n'était assez bien. Les rideaux de damas pourpre tombaient mal et ne se repliaient pas assez gracieusement sur le parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient être placés avec plus d'art. Il y avait trop de symétrie, pas d'imagination dans l'arrangement. Les lampes ne jetteraient peut-être point tout l'éclat que l'on était en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence. Il ne faudrait pas fermer les volets trop juste, car, de la rue, ou ne verrait rien des splendeurs de l'intérieur. Il faudrait entr'ouvrir discrètement les vasistas pour laisser les flots d'harmonie se glisser un peu au dehors, et surprendre agréablement les curieux qui passeraient ou viendraient écouter. Pourtant ils ont des replis majestueux, ces épais rideaux et ils tombent mollement de leurs corniches dorées. Ils ne font pas un si mauvais effet, après tout, ces sièges de velours rouge où personne ne s'est assis encore. Les tapis de turquie, avec leurs larges fleurs de toutes nuances, ne ressemblent pas mal à un parterre savamment dessiné. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut être de bon compte et juste envers soi-même, franchement, on n'a jamais vu même rien d'aussi bien ailleurs.
La voiture du pâtissier apporta une charge de choses sans noms, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Il y a des gens qui connaissent l'histoire et la généalogie de ces étranges produits de l'art culinaire en dévergondage, et qui ne croquent pas un _kiss_ ou ne portent pas un _doigt de dame_ à leurs lèvres, sans publier aux quatre coins... de la table la raison mystérieuse d'une aussi charmante appellation. Madame D'Aucheron admirait tout cela, se souciant peu des noms et croyant fermement aux qualités.
A mesure que le jour baissait les émotions se pressaient dans l'âme de la maîtresse de maison. Le moment solennel arrivait. Les lustres furent allumés. La lumière ruissela sur l'or des cadres suspendus aux murs, sur la tapisserie à grands ramages, sur les consoles sculptées, les panneaux vernis des meubles. C'était un rayonnement qui semblait doux et chaud comme un rayonnement de soleil.
--N'est-ce pas que c'est beau, Léontine, fit madame D'Aucheron tout enthousiasmée?
--Trop beau, peut-être, mère.
--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour des députés, pour des ministres rien n'est trop beau. Ce sont ces hommes-là, vois-tu, que Dieu place à la tête de la nation pour la gouverner.
--Dieu ou le diable, répondit Léontine en éclatant de rire.
--Il y a peut-être parfois des ministres prévaricateurs, ma fille, oui prévaricateurs, c'est bien le mot que j'ai entendu l'autre jour, mais ces ministres-là sont rares, ton père l'a dit.
--Ah! mère, parlons colifichets, plutôt, nous serons mieux dans notre élément.
--Il faut que tu t'habitues à parler politique, et que tu apprennes à en causer toi-même, ma fille; car, autrement, la position que tu vas occuper, bientôt dans le monde, t'exposerait à bien des mécomptes. Je ne voudrais pas que l'on pût me reprocher une lacune quelconque dans ton éducation.
--J'aimerai mon mari, je le laisserai parler et agir à sa guise; j'aurai soin de sa maison pour qu'il y revienne toujours avec bonheur, ce sera ma politique....