Chapter 2
Et comme je n'ai éprouvé monsieur D'Aucheron, ni le soir ni le matin, je ne saurais le juger. Tout de même cette invitation me semble assez drôle, assez surprenante. «_Il doit y avoir anguille sous roche». «On a souvent besoin de plus petit que soi._» Si j'allais être utile à M. D'Aucheron, ou, plutôt, si monsieur D'Aucheron allait m'être utile. Car le plus petit de nous deux n'est peut-être pas celui qu'on pense... Irons-nous à cette soirée? Il est un peu tard: Nous côtoyons la soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et demain j'ai des pauvres à visiter. Passer du taudis au palais la transition n'est guère naturelle. Il n'y a pas de malheureux, cependant, que ceux qui habitent des cabanes où le vent et la neige s'engouffrent. J'ai vu couler des larmes dans la demeure de l'opulence. La douleur habite un peu partout, et le bonheur vient souvent de sortir quand on frappe à sa porte....
Si je parlais de mes pauvres à madame D'Aucheron? Si je lui demandais de prendre sous sa haute protection cette bonne vieille femme que la Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques mois?... Une vieille qui ne veut plus porter d'autre nom que celui de la Sainte Vierge. La mère Marie!
Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal; la carte ne le dit pas mais toute la ville le sait. On veut fiancer mademoiselle D'Aucheron.... Pauvre enfant!...
Pourquoi choisir le vendredi, par exemple? Pour braver la superstition, je suppose... «_Tel rit vendredi, dimanche pleurera_.» Monsieur D'Aucheron ne veut-il pas se faire élire député pour un comté quelconque? Il ne serait pas difficile sur le choix.... Il arrivera car il a du toupet et il donne des bals. Mais «_Mesure la profondeur de l'eau avant de t'y plonger_.» Les grands de notre petit monde vont se pavaner dans ses salons. Si quelques uns de nos ministres s'y trouvent je les aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner à nos institutions de charité une subvention plus généreuse. «_Qui donne aux pauvres prête à Dieu_.» Ce sera de l'argent bien placé. Et personne au monde n'est plus reconnaissant que le bon Dieu. Il peut empêcher une crise ministérielle en inspirant l'esprit de soumission aux brebis rétives, et retenir au pouvoir pendant tout un parlement, au grand ébahissement du public qui n'y voit goutte, un ministère politiquement condamné. J'irai au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je n'irai pas, non, je n'irai pas.
Tout en monologuant le brave instituteur marchait, les mains derrière le dos, dans la petite pièce qui lui servait de salle d'étude. Sa femme l'entendait bien mais s'inquiétait peu, vu qu'il avait l'habitude de se parler ainsi à lui-même. Pourtant, quand il répéta d'un ton ferme: J'irai, oui, j'irai!... Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne put résister à la curiosité, entr'ouvrit la porte et lui demanda où donc il se proposait d'aller et de ne pas aller. Tu me fais songer, ajouta-t-elle en riant, à.... Elle n'eut pas le temps de finir.
--Au bal, ma chère, c'est au bal que nous allons demain soir. Tiens, vois.
Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation.
--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit madame Duplessis, mais je ne vais pas à leurs soirées....
--Attention, femme, «_Il vaut mieux tomber de cheval que de la langue._»
--Je ne vais pas à leurs soirées, de même que je ne vais pas aux soirées des autres. Je ne vais jamais dans le monde, tu le sais bien.
--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se faire que j'irais demain. Les élections approchent et il y aura de la politique dans les entr'actes. J'ai des intérêts à sauvegarder. J'irais chez le diable si j'étais sûr d'y trouver le bon Dieu.
--Comme je n'ai que mon repos à sauvegarder, moi, continua madame Duplessis, je te laisserai sortir seul. Au reste, quel éclat apporterais-je à ce bal? Personne ne tient à m'y voir; pas même monsieur ni madame D'Aucheron qui me prient de les honorer de ma présence.
--Ma femme, vous avez un grain de malice aujourd'hui; remettons la partie à demain. Cependant je croyais que vous portiez intérêt à mademoiselle D'Aucheron et que vous seriez contente de saisir cette occasion de la voir.
--C'est une colombe dans un nid de merles.
--N'achève pas! n'achève pas! nous irons peut-être chanter dans ce nid de merles, demain soir.
--On sonne, Adèle, allez ouvrir, cria de nouveau le professeur.
J'y cours, Monsieur, répondit, encore l'obéissante fille, qui courait toujours et n'en allait jamais plus vite pour cela.
--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du même pas lentement empressé, mais une lettre d'une grandeur raisonnable, cette fois.
Duplessis prit la lettre des mains de la servante:
--Toujours une écriture de femme, dit-il; des pattes de mouche. Tiens! ce n'est pas pour moi.
A Madame,
Madame Antoine Duplessis,
rue D'Aiguillon,
Québec.
--Pour moi? exclama Madame Duplessis, un peu surprise. Elle ouvrit la lettre et lut:
Ma chère Madame Duplessis,
--Un jour, nous sortions toutes deux d'une maison pauvre où gémissaient des orphelins qui vous appelaient leur mère, vous m'avez montré un jeune homme qui rentrait dans une église et vous m'avez dit: S'il y en avait plus comme celui-là le bonheur du ménage serait moins problématique. Suivons-le? vous demandai-je étourdiment; et nous allâmes nous agenouiller auprès de lui, devant l'autel. Nos regards se rencontrèrent et je ne sais quelle émotion j'éprouvai. Nous sortîmes, il priait encore. Je sentais toujours le rayon de son oeil mélancolique qui cherchait mon coeur. Nous nous revîmes, vous le savez.
Nous nous aimions déjà. C'est à vous que nous devons notre bonheur. Il sera ici, demain soir, lui, mais il y en aura un autre, un autre choisi par mes parents. Notre paix est menacée. Vont êtes de bons conseil, aidez-moi. Venez à notre soirée pour m'empêcher de faire des coups de tête... ou de coeur.
LÉONTINE D'AUCHERON.
L'Instituteur ajouta:
--Cela veut dire, premièrement, que tu protèges les amoureux; deuxièmement, qu'on aura besoin de toi, demain soir; troisièmement, que nous irons tous deux au bal pour la première fois de notre vie, vendredi le onze janvier de l'an de Notre Seigneur mil huit cent... et caetera.
II
Pendant que les cartes d'invitation volaient à leur adresse, Madame D'Aucheron et Mademoiselle Léontine allaient d'un magasin à l'autre. Il faut tant de colifichets, tant d'atours pour passer à travers un bal sans laisser trop de sa toison sous la dent de la médisance. Les amis sont implacables, surtout quand on les fête bien.
--Rendons-nous chez Glover, dit Madame D'Aucheron; j'aime mieux acheter chez les Anglais; c'est plus _chic_....
La jeune fille sourit et, de son léger manchon de loutre, protégea contre le froid sa bouche mignonne.
En janvier la brise qui souffle ne fait pas épanouir les fleurs. Elle passe sur d'éternels champs de neige et ne nous apporte ni babil d'oiseaux, ni murmures de ruisseaux, ni frissonnements de feuilles, ni bouffées de parfums. Elle est glacée et ses aiguillons vous fouillent comme des lames de poignards.
Devant la vitrine de Glover il y avait un curieux, un homme âgé de plus de cinquante ans, pas gros, pas grand, cuivré, sans barbe, le blanc de l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il portait un _capot de couvertes_ avec une raie noire dans le bas, une ceinture _flèchée_, des mitaines de caribou, un casque de chat sauvage.
--C'est un indien, dit Léontine à sa mère. Il y en a plusieurs en ville en ce moment-ci.
Madame D'Aucheron s'arrêta près de l'étranger, lui jeta un regard distrait et se mit à examiner les articles de fantaisie étalés derrière les glaces brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa convoitise, elle poussait un cri d'admiration.
--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle de vrai fil--Ah! ces mouchoirs, quelle fine broderie!... Regarde donc ces gants!... Quelles mains élégantes ils doivent faire!... Il n'y a personne comme ces Anglais pour savoir acheter.
--Et vendre, ajouta Léontine avec une pointe d'ironie.
L'Indien regardait furtivement cette jolie dame entichée des choses anglaises, et semblait prendre plaisir à écouter le son de sa voix au diapason un peu trop élevé.
Les deux femmes entrèrent, choisirent quelques unes des dernières nouveautés, ce qui fut assez long, puis sortirent pour aller ailleurs. L'indien était toujours là.
--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand canadien qu'il resterait aussi longtemps, observa madame D'Aucheron. Il se trouve de ces sauvages qui ne manquent pas de goût.
Elles se dirigèrent enfin vers le faubourg St. Jean, suivant la grande rue jusqu'à la côte Ste. Geneviève. Mademoiselle D'Aucheron descendit à la rue Richelieu pour rendre visite à son amie mademoiselle Ida Villor, et sa mère rentra.
III
Monsieur D'Aucheron sonnait chez le notaire Vilbertin, son ami, pendant que Madame D'Aucheron visitait les boutiques de nouveautés.
--Le notaire est-il chez lui? demanda-t-il au clerc qui vint ouvrir.
Le clerc n'avait pas encore répondu qu'une voix caverneuse s'écria:
--Entre, mon vieux, j'y suis en corps et en âme en corps surtout, car mon âme, je ne sais pas au juste où elle loge.
Le visiteur entra. Une poignée de main fut échangée.
Les deux amis qui se trouvaient réunis ne se ressemblaient guère, si ce n'est par l'âge. L'un et l'autre, toutes voiles au vent, voguaient vers la pleine mer, mais ne faisaient que de laisser les rivages de la jeunesse. En langage ordinaire, l'un et l'autre ne dépassaient guère trente à trente cinq ans. D'Aucheron, quant au physique, était demeuré dans les limites du bons sens, le notaire prenait des envergures de ballon. Le premier était assez grand, le second, trop court, roulait plutôt qu'il ne marchait. D'Aucheron cultivait l'ambition, prétendait mener de pair plusieurs besognes, se prodiguait, faisait l'important, posait; le notaire remplaçait toutes ces misères par une seule: l'avarice. Depuis plusieurs années il vivait dans l'isolement. Son étude était comme une toile d'araignée. Il se tenait tapi dans le fond, attendant l'imprudente victime. Il prêtait à la petite semaine et à la grosse rente. Sa charité était une roue d'engrenage d'où l'on sortait parfaitement broyé. Il s'était marié pour avoir de l'argent. Sa femme eut la chance de mourir avant de le connaître. Elle s'endormit en paix après quelques mois d'illusions. Le beau père avait fait la sottise de la précéder dans un monde que l'on est convenu d'appeler meilleur. A son lit de mort il manda son gendre et lui parla longuement. Que lui dit-il? Rien de bien agréable à coup sûr, car ce brave gendre fit une grimace significative et donna pendant longtemps libre cours à sa mauvaise humeur. Vilbertin cultivait une autre passion bien inoffensive, en apparence du moins: la passion de la chasse. Je me trompe, il ne la cultivait pas, il la réprimait à cause du plomb perdu et de la poudre qu'il ne fallait pas jeter aux moineaux. Pourtant, une fois l'an, elle se réveillait si vive qu'il ne résistait plus; une fois l'an, toujours à la même époque, à l'époque des vents glacés et des neiges éclatantes, à l'époque des grands caribous fauves.
--Eh bien! dit-il à l'ami qui entrait, comment vont les affaires.
--A merveille.
--Vas-tu avoir une section du chemin de fer à construire?
--Je l'espère. Plusieurs ministres m'ont promis d'assister à mon bal. Or, tu le comprends, c'est dans les soirées, au souper, quand le vin coule abondamment et que les femmes se montrent aimables, que les grandes questions se traitent le mieux et que les travaux les plus considérables trouvent des hommes d'énergie pour les entreprendre. La reconnaissance de l'estomac, mon cher, c'est la plus vive... et la plus durable. C'est ma femme qui a conçu cette idée de bal.
--C'est ta femme qui a!... tiens! il me semblait que... mais enfin. Ta femme elle est diplomate comme Bismark.
--Quand une femme se mêle de la politique, ou de ses annexes, elle peut enfoncer les plus retors.
--Elles ont des moyens que nous ne possédons point.
--Les femmes mènent le monde, mon cher. Nous allons où elles veulent, nous faisons ce qu'elles désirent, et, du fond de leurs boudoirs, elles rient bien de nos prétentions et de notre vanité.
--Moi, dans ce cas, je ne fais plus partie du monde, car j'ignore entièrement le pouvoir occulte de la femme.
--Puisses-tu toujours y échapper! Défie-toi, cependant, car il suffit d'un regard pour éveiller le coeur le plus endormi. Tiens! moi... Mais je ne suis pas venu pour soutenir une thèse, comme un docteur, ou m'épancher comme un amoureux. J'ai besoin de quelques dollars, une centaine tout au plus, pour terminer les apprêts de ma fête. Elle va être éblouissante, ma fête. Il faut qu'on en parle longtemps. Plusieurs journalistes y sont conviés. Les principaux. Les journalistes, voilà des gens qui ont du flair. Il y en a qui sont de force à faire lever la perdrix où il n'y a que des merles, et à mettre en fuite, par leurs aboiements, le gibier du carnier.
Le notaire ne l'écoutait plus, il calculait.
--Cent piastres pour terminer, diable! le commencement a dû être joli. Et si tu allais manquer ta section? Si ces messieurs avaient la digestion pénible et l'estomac ingrat?
--J'ai une autre corde à mon arc, une bonne, celle-là.
--Montre vite cette corde suprême qui... t'attend.
--Je marie ma fille adoptive. Elle a fait tourner la tête à notre jeune ministre.
--D'Aucheron, mon ami, je te souhaite du succès.
--Et tu me prêtes de l'argent?
--Et je te prête de l'argent; mais signe-moi un bon reçu. Entre amis, tu sais, il faut savoir s'obliger.
Le père Duplessis nous honorera probablement de sa présence demain soir, reprit D'Aucheron, souriant un peu méchamment.
--Duplessis? Il va nous parler de ses pauvres. Il collectionne des veuves et des orphelins. Je suppose qu'il nous passera le chapeau pour qu'on y jette l'obole de la charité. Enfin, tu es bien libre d'avoir qui te plaît.
--De la politique, mon bon, de la politique. Ce vieux pédagogue est populaire en diable dans son quartier. Les pauvres l'adorent. Ils lui brûleraient de l'encens sous le nez. Les élections ne sont pas loin et le jeune ministre qui est mon intime, tu sais....
--Par ta femme.
--Vilbertin!
--Oui, c'est par ta femme que je le sais.
--A la bonne heure. Eh bien! le jeune ministre m'a demandé mon appui. Il connaît mes ressources. J'ai tout de suite pensé à Duplessis. C'est l'homme. Cela va le flatter de se trouver en contact avec les sommités de notre monde. Il va voir comme sont joyeux, aimables et bons garçons, dans nos salons, ces hommes que l'amour du devoir et le dévouement à la chose publique rendent si chères et si redoutables dans leurs bureaux. Tu vois l'enchaînement? Ma femme prend Duplessis, car c'est elle qui a conçu cette idée.
--Diable! encore! elle....
Il n'eut, pas le temps de finir sa remarque. D'Aucheron continua:
A chacun le sien. Duplessis prend le ministre et le soigne comme ses pauvres; le ministre prend son mandat, grâce au dévouement de Duplessis, et moi j'attrape ma section de chemin, par le ministre, et toi tu partages avec ton ami la poule aux oeufs d'or.
--C'est bien agencé. Mais ta femme, quelle influence exerce-t-elle sur ce vieil instituteur pour le forcer à venir à ta soirée, lui qui ne va jamais dans le monde?
--Un chaînon que j'ai oublié. C'est par ma fille adoptive. Léontine connaît madame Duplessis et elles se rencontrent souvent dans les galetas de l'indigence et chez les Dames de la Charité.
--Voilà précisément ce qui fait que madame Duplessis ne viendra pas au bal.
Léontine a dû lui écrire un mot. Je ne sais quoi par exemple; elle n'a pas voulu nous le dire. Mais elle lui aura fait croire sans doute qu'il y allait de l'intérêt de ses besoigneux. C'est une fine mouche que cette Léontine, et fût-t-elle ma propre fille, je ne l'aimerais pas davantage.
--Si j'avais ma bonne petite femme moi, observa en poussant un profond soupir, le dodu notaire, je l'aimerais bien aussi ce me semble, et je ne serais pas seul aujourd'hui! J'aurais un peu de gaieté dans ma maison; je me reposerais mieux de mes soucis. Cela est si gai une jeune femme de vingt ans dans une chambrette fraîche. C'est l'oiseau qui gazouille dans sa cage. C'est...
--Tiens! tiens! voilà que tu fais du sentiment. Je ne te connaissais pas ce côté sensible.
--Parce que l'on se donne sérieusement aux affaires, il n'en faut pas conclure que le coeur est complètement desséché. Si je te disais tout, vraiment tu serais étonné.
--Tu me diras tout et tu m'étonneras... si tu peux, mais pas aujourd'hui. J'ai à dépenser les cent dollars que tu m'avances avec tant de bonté... et de prudence, puis j'irai me reposer un instant chez moi. Il faudra que je rencontre ensuite la députation indienne de Bécancour. Les ministres m'ont prié de leur préparer les voies. Il n'est pas toujours aisé d'arriver promptement à une entente avec ses farceurs-là.
--Je parle des indiens de Bécancour. Il est bon de les endoctriner un peu.
--Que veulent-ils?
--Des réserves, des réserves, et encore des réserves.
Là-dessus D'Aucheron sortit.
IV
Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-là, dans l'une des petites salles noires de l'auberge du Loup-garou, à la basse ville. La fumée flottait épaisse sous le plafond sale; l'âcre senteur du tabac vous mordait à la gorge; maintes personnes parlaient, criaient, chantaient, riaient à la fois. On ne s'entendait plus guère, on ne se comprenait plus du tout. La maîtresse de la maison risquait de temps en temps un mot de reproche, un conseil, une supplication, mais rien n'y faisait; on répondait par un redoublement de tapage.
--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle, à la fin.
Alors, piqué dans sa dignité, l'un des hommes se leva.
--Metsalabanlé est le chef, répondit-il gravement, et il sait bien qu'on lui obéira s'il commande.
--Metsalabanlé est le chef, affirmèrent plusieurs et les indiens respectent leur chef.
Ces bruyants hôtes étaient pour la plupart les Abénaquis de la Rivière Bécancour, auxquels M. D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin. Ils venaient en effet demander au gouvernement certaines faveurs pour leur tribu dispersée. Metsalabanlé, leur chef, était un homme assez petit, pas replet du tout, plutôt maigre. Une légère moustache couvrait mal sa lèvre supérieure. Il paraissait avoir dépassé la cinquantaine, avait l'air doux, peu présomptueux. Cependant quand il affirmait ses prérogatives, il le faisait avec un accent qui indiquait de la fermeté. On l'aimait, cela paraissait évident.
Il voulut que le silence se fît, et sur le champ, l'auberge du Loup-garou rentra dans le calme.
Parmi les Abénaquis se trouvaient deux indiens étrangers. L'un, grand, bien fait, avec un front plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants des bois, un oeil perçant mais doux, un langage magnifique, une longue chevelure rejetée en arrière; l'autre, petit, grêle, un peu ridé, l'air inquiet, morne, soupçonneux. Le premier avait un type particulièrement remarquable, et semblait un objet d'admiration pour ses nouveaux amis. Il pouvait avoir cinquante ans, se disait moitié sioux, moitié espagnol. C'était la Longue chevelure ou Leroyer. Le second ne disait ni son âge, ni son nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abénaquis, mais venait des montagnes de l'ouest. Ses compagnons le nommaient: la Langue muette. C'est lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et dont madame D'Aucheron avait admiré le bon goût.
Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au moment où le calme se rétablissait. Il crut qu'on se taisait par respect pour lui. Il s'annonça comme l'envoyé du gouvernement, et fut l'objet d'une vénération presque sacrée. Il se montra habile, parla beaucoup pour ne rien dire, fit espérer tout sans rien promettre, et mit le comble à sa réputation d'homme supérieur en priant les indiens de venir danser leur danse de guerre, à son bal, le lendemain, à minuit précis.
C'était une idée, mais qui ne venait pas de lui.
Sa femme, toujours poursuivie par la pensée du sauvage intelligent qui admirait les marchandises anglaises, avait trouvé cela.
Elle était ravie de son idée. Ce serait du nouveau, pensait-elle, et du rare.
Une surprise à tout renverser. Une bande de sauvages faisant irruption dans une salle éclatante, jetant leur cri de guerre et dansant leur ronde infernale sous des flots de lumières, quel succès! Ni madame de St. Flon, ni madame La mercière, ni madame Duponteau ne pourraient rien imaginer de semblable. Elles en crèveraient de dépit. Quel triomphe!
D'Aucheron dut aller le soir même rencontrer les Abénaquis. Sa femme attendait son retour avec anxiété. Quand il rentra, elle était pâle de crainte. La crainte d'un désappointement.
--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal assurée.
--Ils m'ont presque baisé les pieds. Au temps du paganisme, je serais devenu leur idole...
--Mais vont-il venir?
--S'ils vont venir? oui, à minuit juste.
Madame D'Aucheron se frappa dans les mains, embrassa sa fille et son mari.
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Léontine avait une amie, Mademoiselle Ida Villor, une douce jeune fille, son ancienne compagne de classe. Ida perdait son père alors qu'elle était encore au berceau. Sa mère, venue de la campagne pour cacher un peu sa pauvreté parmi les nombreuses misères inavouées ou inaperçues de la ville, vivait du travail de ses mains ne reculant devant aucune tâche, se levant tôt se couchant tard, trouvant chaque jour cependant quelques instants pour aller prier à l'Eglise voisine. C'est au pied des autels, à genoux dans la poussière du saint lieu, qu'elle retrempait son âme souffrante. La prière est la force des faibles. Ida la suivait toujours et s'était formée de bonne heure à cette vie pieuse de bien des jeunes filles, qui observent dans le monde les saintes pratiques du cloître. La douce intimité qui régnait entre les deux jeunes filles ne pouvait qu'être agréable à madame Villor, car Léontine montrait aussi les plus heureuses dispositions de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus pétulante qu'Ida, elle avait de fantastiques idées parfois, et souvent étonnait ses amies par ses singularités. L'étrange lui plaisait; elle ne faisait rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes choses. Madame D'Aucheron disait en parlant d'elle:
--Bah! ces enfants trouvés, ils sont pétris de charmes et de caprices.
Elle s'ennuyait d'être seule, madame D'Aucheron, elle s'ennuyait d'être seule et sentait le besoin de façonner un coeur et une intelligence. Elle alla donc demander un jour à l'hospice de la charité l'une de ces petites créatures qui sont semblables aux fleurs du désert, aux fleurs du désert écloses d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux fleurs du désert que nulle main bienfaisante n'arrose ou ne recueille. Heureusement que l'enfant se modela sur sa compagne de classe et fut plus touchée des discours admirables et de la vertu résignée de madame Villor que des sottes conversations et du caractère léger de sa mère nourricière.
V
Madame Villor demeurait au troisième et dernier étage d'une maison. Quatre petites chambres d'une exquise propreté, pleines de fleurs et de soleil, donnant sur la luxuriante vallée Saint Charles et les onduleuses Laurentides, lui composaient son logement.
C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle Léontine, après qu'elle se fut séparée de madame D'Aucheron, au coin de la côte Ste Geneviève et de la rue St. Jean.
Elle trouva madame Villor et sa fille tout en pleurs. Cela la surprit beaucoup, car elle savait combien elles avaient de courage et de résignation. Elle les embrassa l'une et l'autre.
--Je regretterais d'être venue surprendre votre chagrin, commença-t-elle, si je n'espérais y apporter quelqu'adoucissement.
--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre Léontine, répondit Ida.
--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici?
--Nous ne pouvons payer notre terme et le propriétaire menace de nous jeter sur le pavé...