L'affaire Sougraine

Chapter 19

Chapter 193,892 wordsPublic domain

--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille qu'il avait introduite sous sa tente, contre la morale et la justice, mais la présence de l'épouse légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle disparût. En effet elle disparaît, et désormais le bonheur coupable ne sera plus troublé. Elle disparaît, mais Dieu qui se joue des projets des hommes, veut qu'un jour, longtemps après le crime, à trente lieues de l'endroit où pour la dernière fois les accents plaintifs de la victime ont été entendus, on trouva sur le rivage un cadavre que la vague y avait apporté. Une corde est nouée autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans nom qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est celui de la femme de l'accusé, cette corde qui lui serre le cou, c'est une corde qui servait de ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été vus, la victime et l'accusé, ils étaient ensemble. Ils burent, s'injurièrent et se battirent odieusement.... L'homme, le mari infidèle partit, mais il revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il alors entre la femme délaissée et lui, dans les ténèbres, sur les rivages déserts?... Ce cadavre retrouvé avec une corde au cou trahit le secret des ombres et révèle un crime qui demande un châtiment!

Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la vengeance des hommes. Tout le monde le regardait pour deviner ce qui se passait en lui.

Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait peut-être qu'un accident, et son adresse porta quelque peu le trouble dans l'esprit des jurés qui se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit en discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, ils dirent qu'ils s'accordaient et l'huissier les introduisit dans leur tribune. Tous les yeux se fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y avait un serrement de coeur presque douloureux dans cette foule anxieuse. On cherchait à deviner sur la figure de ces hommes qui tenaient dans leurs mains la vie de leur semblable, le jugement solennel qui allait être rendu. L'accusé aussi regardait ses juges, et son oeil mélancolique était suppliant comme une prière. Il s'efforçait de ne point trembler et pourtant un frisson courait de temps en temps sur tout son corps. Les jurés furent comptés et appelés par leur nom. Le silence devint profond.

--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont il est accusé? fit la voix solennelle du juge.

XVIII

Madame D'Aucheron rentra chez elle en chantant. Léontine qui attendait son retour à la maison, se leva vivement et courut au devant d'elle. Elle crut d'abord que tout avait tourné pour le mieux, et que sa mère était véritablement au comble de la joie. Elle reconnut bientôt son erreur.

La malheureuse femme fit quelques pas en cadence, puis éclata de rire. Elle rit longtemps de ce rire nerveux, hébété qui fait tant de mal à entendre.

Alors Léontine se mit à pleurer. Elle devinait un nouveau malheur. La pauvre folle se regarda dans une glace et, après avoir salué son image, se mit à lui parler.

--C'est toi qui es Elmire Audet, dit-elle; une belle coureuse, en vérité, une belle fille, oui, qui rougit de sa mère et ne veut pas la faire manger à sa table. Tu seras punie, un jour, et c'est moi, madame D'Aucheron, moi la riche, la belle madame D'Aucheron, qui t'apprendrai à courir les bois... Ne raisonne pas! Insolente, tu te moques de moi! tu répètes mes paroles, comme un perroquet, tiens! attrape!...

Et, du revers de sa main, elle frappa d'un vigoureux coup la glace qui tomba en éclats sur le tapis soyeux.

Léontine tout effrayée appela.

Monsieur D'Aucheron qui se trouvait dans une pièce retirée n'avait rien entendu. En entendant la cri poussé par Léontine il se précipita vers le salon. Sa femme ne le reconnut point. Elle regardait sa main ensanglantée. Elle s'était blessée en frappant la glace.

--C'est vous, monsieur qui m'avez mordu, dit-elle, et elle se précipita sur lui.

Il voulut lui parler avec douceur pour la calmer. Rien n'y fit: elle s'irritait de plus en plus et vociférait des paroles incohérentes. Il tenta de l'intimider et la poussa violemment sur un fauteuil. Elle se releva comme une tigresse et, ne pouvant l'atteindre parce qu'il se mettait à l'abri derrière les meubles, elle déchira ses vêtements en lambeaux. Alors, un sentiment de pudeur, le dernier qui meurt chez la femme, lui revint tout à coup et elle se cacha derrière une porte.

La servante avait couru chercher du secours. Des voisins arrivèrent. Ils triomphaient peut-être au fond du coeur, mais ils paraissaient fort touchés de ce qui se passait. Madame D'Aucheron fut enfermée, les mains solidement liées, et des Soeurs de Charité vinrent en prendre soin, en attendant qu'on la conduisît à l'hospice des aliénés.

XIX

Les jurés avaient répondu "non coupable" et Sougraine, mis en liberté, était sorti au milieu des applaudissements de la foule. Le peuple, naturellement honnête et droit, a toujours peur de voir la justice humaine faire fausse route, et l'innocent subir la peine due au coupable. Il veut que l'accusé soit élargi lorsque le crime n'est pas irrévocablement attesté.

Sougraine fut pendant quelques jours comme abasourdi par la commotion qu'il avait éprouvée.

A la prostration succéda je ne sais quel réveil joyeux, comme un rayon de soleil après l'orage. Il est si bon de se sentir plein de vie après avoir vu le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait notre fosse! de n'avoir plus rien à redouter de ceux-là mêmes qui pouvaient nous perdre d'une seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, sa place au soleil, et que personne n'osera nous déranger.

Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et triomphant, dans nos rues encore pleines de rumeurs. Tout la monde le regardait avec curiosité. On se détournait pour le voir marcher de son pas lent et mesuré, le corps légèrement penché en avant, avec ce balancement léger commun à l'homme des bois et à l'homme de la mer. Lui, il élaborait un nouveau projet. Il voulait avoir sa fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait. Rien n'appelle le succès comme le succès. Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait pas s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait devenir son esclave. Il se le promettait. La chance grise comme la déveine, et fait faire les mêmes folies.

Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis quelques jours. Il fredonnait, chantait presque sans cesse dans son étude ordinairement si calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait des anecdotes pour les faire rire, les laissait sortir sans les faire payer plus que de raison. Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée, l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte voluptueusement. Il voyait quelque chose de divin, que personne ne pouvait deviner. Une forme svelte, gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, se balançait dans un rayon de lumière devant lui, comme une feuille de rose sur le souffle qu'elle parfume. Il voyait Léontine.

Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La Longue chevelure n'était plus à craindre; le jeune ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque d'un persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas de force à lutter, le voulût-il; mais il n'oserait pas, ce jeune homme sans fortune, affronter le scandale et se marier avec une fille élevée par une coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement pitoyable de la famille D'Aucheron; il allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il avait désirées.

Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des souffles de feu...

--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était venu fondre sur Léontine, leur amie, Rodolphe et sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut des plus touchantes et des plus douloureuses. Les deux jeunes fiancés, dans cette immense affliction, ressentirent le besoin de se rapprocher davantage, de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne sur la prairie, les petits oiseaux cherchent un refuge dans l'arbre voisin et se serrent l'un contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle impétueux agite et dépouille.

Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures à son ami D'Aucheron. Mais celui-ci, depuis qu'il s'était agenouillé dans l'église, sous la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le monde comme auparavant. Toute chose lui paraissait vaine et rien ne le touchait plus. Il se reposait dans l'indifférence, en attendant peut-être qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une autre direction.

Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à la jeune fille ni d'intervenir dans ses amours. Vilbertin le menaça.

--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron. La ruine matérielle n'est rien à côté de l'autre.

Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace comme un jeune amour dans un coeur vieux. Il imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses destinées. Il dit à Sougraine son père.

--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce pas?

--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame D'Aucheron me l'a donné à entendre:

--Vous allez la réclamer; je paierai les frais. Adressez-vous aux tribunaux. Allez trouver D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être raisonnable. S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il me doit tout ce qu'il possède. Quand il n'aura plus d'argent, et en conséquence plus d'amis, il ne sera plus en état de supporter les frais d'un procès et sera condamné d'avance.

Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme le voulait le notaire, son fils.

Mais il rencontra une résistance absolue de la part de M. D'Aucheron.

Alors il revendiqua publiquement mademoiselle Léontine comme sa fille. Ce fut un nouvel appât jeté à la curiosité publique. Les journaux promirent à leurs lecteurs de les tenir au courant de l'intéressant procès. On se disait cependant:

--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, dans son témoignage, a parlé d'un garçon, et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie commençait....

Mademoiselle Léontine était tombée dans une profonde mélancolie. Elle n'osait plus sortir car la honte de celle qui lui avait servi de mère retombait sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la, mort, comme elle est douce et bien venue parfois!.... Elle songeait aussi à entrer au couvent. Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs.... mais aussi à ses amertumes et à ses déceptions. Elle rentrerait au couvent pour s'y enterrer sous les voûtes saintes où l'on chante des cantiques à la louange du Seigneur, où l'on prie avec ferveur, où l'on pleure sans amertume. Il n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un homme aimé, le poids de ses chagrins et de ses humiliations.... Non, cela serait un crime.... Le procès lui avait révélé une chose étonnante, mais qui la réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin était peut-être son frère.... Il ne la poursuivrait plus de ses amoureuses instances....

Elle fut effrayée de cette autre persécution qui la trouvait sans défense. L'homme en qui elle avait instinctivement placé une confiance absolue, sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, paraissait lui-même sans espérance et sans ressources. Les armes dont il comptait se servir pour frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient de se rompre dans ses mains, et la victoire lui échappait. Le vieil instituteur et sa pieuse femme conseillaient le couvent, comme le refuge naturel des âmes aimantes que le monde persécute et que le sauveur appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait seul et sentait le besoin d'être aimé, soutenu, encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner. Au milieu de ces cruelles perplexités, battue comme une algue légère par la fureur des flots, la jeune fille tournait souvent les yeux vers la retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le couvent lui envoyait des rayonnements mystiques qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums célestes qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète, inaltérable. C'était le port calme et sûr après la tempête. Elle y verserait des larmes silencieuses en songeant à celui qu'elle aime... qu'elle aimera toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu par la voie douloureuse; c'est la plus sûre. Elle irait à lui par cette voie.

Elle demanda son entrée chez les soeurs de la Charité. Ses premières années s'étaient écoulées dans cette maison; elle y avait puisé les germes de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au milieu des plaisirs du monde. Son retour sous le toit sacré fut salué avec joie. Ses adieux à Rodolphe furent longs, pénibles, douloureux. Elle faillit un instant faiblir dans sa décision devant les vives instances du jeune homme.

XX

Cependant Sougraine faisait des recherches, sérieuses pour prouver qu'il était le père de Léontine. Il avait parfois des doutes dans la réussite, mais comme le résultat du procès ne pouvait le mettre dans une condition pire, il donnait tête baissée dans l'aventure.

Le notaire intenta une poursuite contre son ex-ami D'Aucheron, et la fortune surfaite du brasseur d'affaires s'écroula en un jour aux yeux du public ébahi.

Le Pêcheur se dit en apprenant cela:

--Sapristi! je l'ai échappé belle...

Le jour ne se faisait pas sur la légitimité des prétentions de Sougraine, et Vilbertin commençait à craindre qu'il ne fût plus possible de faire sortir la jeune fille du couvent où elle venait de se réfugier. Il entrait dans des fureurs subites à la pensée de cette proie tant convoitée qui lui échappait. Son mécontentement se manifestait de mille manières, et les malheureux, qui avaient affaire à lui, se retiraient fort rudoyés. Il se vengeait en multipliant les ruines autour de lui. Il voulait que tout le monde souffrît, et le métier de bourreau lui révélait des délices qu'il ne soupçonnait pas auparavant.

Cependant la jeune postulante fut amenée devant la cour pour rendre témoignage de ce qu'elle connaissait. Elle était plus belle encore avec sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses yeux toujours baissés ne laissaient guère apercevoir la rougeur que les pleurs avaient laissée après la perte de son bonheur. Elle dut avouer que madame D'Aucheron, un jour, avait fait comprendre à Sougraine qu'elle, Léontine, était leur fille à tous les deux.

Après cet important témoignage, on crut que Sougraine avait gagné sa cause.

Un vieux prêtre d'une paroisse éloignée se présenta alors devant le juge.

--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait heureux d'avoir des renseignements sur un enfant né l'on ne sait où, d'une fille nommée Elmire Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptisé un enfant dont la mère portait ce nom, et dont le père était un indien du nom de Sougraine. Voici le registre.

Il y eut un grand murmure de surprise dans le palais d'audience.

Le vieux prêtre fut assermenté comme témoin et l'extrait de baptême fut alors lu comme suit:

Nous soussigné prêtre, curé de la paroisse de St. Jean d'Iberville avons ce jourd'hui, le 5 juillet 18... baptisé un enfant du sexe masculin, né le même jour, d'une fille nommée Elmire Audet et d'un père inconnu.

Parrain, Jean-Louis Martel.

Marraine, Jeanne-Marie Laliberté.

Mais, M. le curé, observa le juge, vous saviez le nom du père de l'enfant, puisque vous dites que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas enregistré cependant.

--Je ne le savais que par ouï dire.... La jeune fille perdit connaissance et devint folle. Elle venait des Montagnes Rocheuses. Ceux qui se trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de nos charitables familles et continuer leur chemin. Sa folie dura plusieurs mois. Quand elle fut capable de se lever, elle ne se souvenait plus de rien. Elle se rendit à Lowell, dans les Etats. Son enfant est resté dans la maison où il est né. L'excellent citoyen qui l'a élevé est ici, il rendra témoignage si vous le désirez....

Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à la barbe blanche, au sourire doux, se présenta. Il embrassa l'Evangile avec respect, après l'avoir pris de sa main tremblante.

Il déclina son nom et dit:

--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans ma maison, comme M. le curé vient de le dire. C'était un petit garçon. Il y a vingt-trois ans de cela. J'avais dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était venu, il fallait voir pourquoi. Je l'ai fait instruire un peu. Il a fait son chemin. Il a pris mon nom qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement. Il s'appelle Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable Oscar Le Pêcheur, monsieur le juge...

Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience que, pendant dix minutes, toute procédure fut interrompue. Cependant cet incident mettait fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le moins étonné, se proposa d'aller sans délai renouveler connaissance avec l'honorable ministre son enfant.

XXI

Le père le Pêcheur s'était imposé une rude tâche en venant rendre témoignage dans cette affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais, avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa naissance. Il fallait éviter l'humiliation à ce déshérité. Le jeune homme apprit de ses petits compagnons, cependant, cette chose pénible que la charité lui cachait avec soin. Les petits compagnons, dans leurs colères d'un moment, sont d'implacables bourreaux. Ils l'appelaient: bâtard. Il demanda à ses parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait, comme une flèche acérée, pour le braver. Il ne le sut pas d'abord. On lui donna des explications qui n'expliquaient rien du tout. Cependant il finit par le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir cette chose humiliante... Mais il ne connut jamais le nom des auteurs de ses jours. Il songeait maintenant, depuis qu'il était devenu un homme important, à retrouver sa mère, si elle vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il pensait en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix culpâ.... l'heureuse faute que j'ai faite....

Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès de Sougraine avec un intérêt que l'on comprend aisément. Il s'était bien ému du triste sort de madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir que son fils adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses révélations. Il resterait inconnu. Il n'en était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant lui-même qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur possible et d'une grande injustice en voie de s'accomplir, le brave homme n'hésita plus. Il descendit à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais surpris de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus depuis des années. Il demeurait tranquille au coin de son humble foyer, laissant rouler le monde d'ornière en ornière.

--Quel bon vent vous amène, père? avait dit le ministre en serrant la main du vieillard.

--Des choses sérieuses, mon enfant...

--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une réponse à votre lettre de l'autre jour. En vérité j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs envers vous: Je vous prie de me pardonner...

--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le péril, maintenant, et marcher droit au but. Au reste, tu n'es pas responsable de ta naissance, et l'on juge un homme d'après son mérite, aujourd'hui, non pas d'après la valeur de ceux qui l'ont engendré.

--Je parie que vous venez me révéler, sans que je vous le demande, le secret que vous m'avez toujours caché lorsque je vous ai interrogé.

--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard tout tremblant.

--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout entendre sans broncher.

--J'en doute, mon enfant... j'en doute.

--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite. J'aime mieux en finir tout de suite.

--Eh bien! mon cher... ta mère... était... Elmire Audet... et ton père, Sougraine l'indien.

Le ministre bondit en jetant une clameur.

--Si j'avais pu te voir plus tôt, ajouta le vieillard, ce qui nous afflige maintenant ne serait peut-être pas arrivé; mais il m'a été impossible de sortir la semaine dernière. Je ne voulais pas faire écrire. Des lettres, ça parle à tout le monde; il n'y a qu'à les interroger. Puis, notre maîtresse d'école est jeune; il faut respecter son ignorance... son innocence, je veux dire.

Le jeune ministre n'entendait guère les réflexions du père Le Pêcheur. Il repassait dans son esprit les incidents qui s'étaient produits depuis quelques semaines, et regrettait la position qu'il avait prise à l'égard de madame D'Aucheron. Il s'était vengé de sa mère... Tout se fût si bien arrangé, si mademoiselle Léontine n'eût pas tant fait la difficile. Madame D'Aucheron serait encore une femme respectée. Sougraine aurait été facilement désintéressé, moyennant finances, son prestige et sa fortune, à lui, n'auraient fait que grandir; il aurait continué à recueillir les hommages et les félicitations de tout le monde.... Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait reconnaître publiquement pour sa mère, la ruine financière d'un homme auquel il devait tous les égards, et, sur le front de son père, la tache indélébile que laisse toujours une accusation capitale... Et c'était à cause de Rodolphe Houde que tout cela arrivait... Il se rencontre donc des hommes qui nous apportent toutes sortes de calamités. Si on les connaissait d'avance il faudrait les écraser comme des vipères. Quand on les devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il était injuste envers Rodolphe, mais dans son irritation il mettait un certain plaisir à déchirer l'innocence.

Tout à coup il se prit à rire.

--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne encore ne sait le nom de mes parents, n'est-ce pas?

--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, excepté le curé, ne se souvient du nom de ta mère.

--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous faire ici? retournez à la maison discrètement et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom de mon père ni celui de ma mère.

--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause on resterait muet. On comprend aisément qu'il ne serait pas légitime de briser une existence comme la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires et des humiliations pour satisfaire les caprices d'un homme qui t'a mis sur la terre, comme on jette une graine dans un champ étranger, sans se soucier qu'elle germe ou périsse, mais il y a une question de justice envers une autre personne: Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta place et boive le calice que tu refuses de boire...

--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est une enfant trouvée, elle... qu'importe le nom de ses parents?

--Le curé est venu; il saurait toujours bien remplir son devoir, lui, si j'étais assez lâche pour forfaire au mien.

Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs et des rayons de vertu indignée illuminaient sa belle figure.

--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice ne peut s'éloigner de moi, je le boirai.

Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à un autre. Il était mobile comme une vague, malin comme un diable, capricieux comme un lutin. Il se rendit chez D'Aucheron pendant que son père adoptif se dirigeait vers le palais de justice. Il prenait les devants. Il dit en riant, à tous ceux qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de mal. Personne ne voulut le croire. Il était anxieux de voir sa mère. Il regrettait bien d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de son humiliation. La faute retombait sur sa tête. Il est toujours mal de se réjouir des malheurs des autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis entre elle et la main brutale du destin. Le soufflet n'eût pas été pour elle. Enfin, il était trop tard et toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches ne serviraient de rien.