L'affaire Sougraine

Chapter 18

Chapter 183,770 wordsPublic domain

--Nous demeurions, il y a vingt trois ans, à Notre-Dame-des-Anges. La famille se composait de mon père, de ma mère, de mon frère et de moi-même. Nous sommes partis de là avant l'hiver, en canot, suivant le cours de la rivière. Nous nous rendîmes à Ste Anne, sur la grève, et de là à St. Jean Deschaillons. Là, mon père et ma mère se battirent. C'était le soir, sur le bord de l'eau. C'est mon père qui commença la querelle. Il voulait avoir son _capot_ que ma mère avait mis sur ses épaules pour se garantir du froid. Il battit la défunte à coups de poings et d'aviron et la jeta à terre dans les branches. Ma mère lui demandait de ne pas la tuer et elle pleurait. La querelle a bien duré une heure. Le prisonnier lança aussi des pierres à ma mère. Elle paraissait souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle.... Nous sommes partis pour traverser le fleuve, mon père, mon frère et moi.... ma mère est demeurée sur la grève. Mon père ne voulut pas la laisser embarquer. Il la menaça avec une branche. Après notre départ elle est restée assise sur le sable et elle pleurait. Dans la traversée mon père nous a dit qu'il nous tuerait si nous rapportions ce qu'il avait fait. Le temps était noir. Le prisonnier nous a conduits à une maison où nous avons couché. Puis nous avons gagné Bécancour. Mon père nous a laissés chez mon oncle Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mère.

Répondant ensuite à M. Lemieux, il continua:

--En traversant la rivière ma mère a menacé de faire verser le canot. Avant de partir de Sainte Anne elle avait envoyé mon père acheter de la boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer et aussi pendant la traversée, si je me rappelle bien.... Il y a longtemps de cela. Elle but, je crois, ce qui restait dans une première bouteille... Peut-être un demiard... C'est l'idée qui m'est restée. Cependant mon père avait bu plus qu'elle...

Plusieurs dirent:

--Le gros notaire ne tient pas à sauver son père...

Et d'autres:

--On dirait qu'il veut être le fils d'un pendu...

Le notaire, sous les questions pressées de M. Lemieux, soufflait, haletait, s'épongeait... puis se contredisait.

--Mon père, avoua-t-il, pria la défunte de lui hacher du tabac. C'était dans le canot, en traversant. Elle consentit, se mit à la besogne, puis cessa tout à coup.... La querelle commença alors....

Ma mère voulut faire chavirer le canot, comme je l'ai dit, et l'accusé la supplia d'avoir pitié de nous, ses enfants... mon défunt frère et moi... Elle donna un coup d'aviron à mon père... Rendus sur la grève elle le frappa avec un couteau... C'était pour se défendre... Ils se battaient. Mon père n'avait pas de couteau, pas de bâton, non plus.... Si je me souviens bien.... Mon père alluma un feu sur la grève pour nous réchauffer et préparer des aliments. Il demanda à ma mère de venir manger avec nous...... Elle refusa. La querelle était terminée. Lorsque nous fûmes sur la grève de Batiscan, après avoir traversé le fleuve, mon père fit un petit feu et nous nous couchâmes tout au près... Mon père nous avoua, à mon frère et à moi, qu'il avait du regret d'avoir ainsi abandonné sa femme, seule, dans l'état où elle se trouvait.... Il remonta alors dans le canot.... et fut absent pendant quelques heures... Nous crûmes qu'il allait la chercher.... Il revint seul.... Il était triste... Il dit qu'il l'avait trouvée morte et que dans la crainte d'être soupçonné ou inquiété il l'avait traînée à la rivière...

Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux tempes et des rougeurs sur les joues. On entendit comme un soupir de soulagement qui montait de tous les coeurs. Les choses devaient s'être passées ainsi. Il était raisonnable de le supposer.

Un témoin, M. Léon Deveau, de Batiscan, vint dire qu'il n'y avait pas de trace de feu sur la grève où s'était arrêté le prisonnier, et laissa croire que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire pour sauver son père. Il y eut un malaise soudain. Mais le défenseur de l'accusé ne se tint pas pour battu.

--La grève est-elle large chez-vous? demanda-t-il au témoin.

--Oui, monsieur, répondit celui-ci, joliment large.

--Et la marée s'avance loin?

--Oui monsieur, assez loin.

--A-t-elle pu couvrir l'endroit où s'est arrêté l'accusé, et faire disparaître ainsi toute trace de feu?...

--Certainement, reprit le témoin.

--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas étonnant que vous n'ayez vu nulle trace du feu allumé par le prisonnier; c'est le contraire qui eût été surprenant... Une mer passant sur un feu sans l'éteindre...

Un rire bruyant courut dans la vaste salle.

XV

Un homme qui n'avait pas été peu surpris en voyant un huissier entrer chez lui, c'était monsieur D'Aucheron. Il pensa d'abord que Vilbertin le lâchait, comme on dit en termes d'affaires, et que la dégringolade allait commencer. Après tout, s'il fallait tomber, autant valait que ce fût aujourd'hui que demain. La pensée d'un mal qui vous menace est souvent plus amère que le mal lui-même. L'imagination grossit le mauvais comme le bon. C'est un verre qui nous montre souvent les choses sous un faux aspect.

--Un subpoena, monsieur D'Aucheron, avait dit l'huissier en saluant avec la gravité que comporte le métier.

--Un subpoena? fit M. D'Aucheron, qui eut envie d'éclater de rire, tant il avait eu peur.

--Oui monsieur, pour madame.

--Pour madame D'Aucheron? Mais, tonnerre! au sujet de quelle affaire?

--L'affaire Sougraine, monsieur D'Aucheron....

--Hein! l'affaire Sougraine? voilà qui est drôle. Où va-t-on chercher les témoins maintenant? Qu'est-ce qu'elle connaît de cette affaire, ma femme?

Cependant le souvenir du mystère qu'il avait essayé de débrouiller depuis quelque temps, mystère où sa femme, le notaire et Sougraine paraissaient se comprendre parfaitement, lui revint à l'esprit. De grosses gouttes de sueurs perlaient sur son front. Il comprit que tout allait éclater.

L'Huissier s'était retiré; il se rendit à la chambre de sa femme.

--Madame, dit-il avec un accent grave et solennel, lui tendant le papier légal d'une main qui s'efforçait de ne point trembler, on vous appelle comme témoin dans l'affaire Sougraine--une affaire vieille de vingt trois ans--dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que vous connaissez de cette affaire.

Madame D'Aucheron poussa un cri.

--Témoin! moi, témoin! et elle s'affaissa sur sa chaise.

Léontine accourut.

Implacable, M. D'Aucheron se tenait là, debout devant elle. Il était résolu d'en finir.

--Madame, dites-moi, je vous prie de quelle façon vous avez été mêlée à l'affaire Sougraine?...

Léontine à son tour jeta une clameur, mais elle ne faiblit pas.

--Pauvre mère, dit-elle, c'est donc fini; tout est connu, et elle se prit à pleurer à chaudes larmes....

--Tout n'est pas connu, répliqua M. D'Aucheron, mais j'ai le droit de tout savoir, et je veux que l'on parle ici avant d'aller parler à la cour...

Il passa le subpoena à Mademoiselle Léontine qui lut à travers ses pleurs....

--Pauvre mère! reprit-elle! pauvre mère! comme elle va souffrir!....

--Eh bien! mademoiselle, parlez donc, s'il vous plaît, si votre mère ne veut ou ne peut pas le faire, dit monsieur D'Aucheron, impatienté.

--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de douceur, de prières et de larmes, ayez pitié de ma malheureuse mère... soyez miséricordieux.

D'Aucheron tremblait. Il voyait bien que tout s'écroulait autour de lui, et que sa vie était à jamais empoisonnée. Il n'osait plus parler. Il écoutait maintenant, le front courbé, l'arrêt terrible qui le condamnait à la honte et à la souffrance pour le reste de ses jours.

--Ma mère, votre femme... reprit Léontine au milieu de ses sanglots... c'était....

--C'était?

--Elmire Audet!

--Elmire Audet! s'écria monsieur D'Aucheron, en se cachant le visage dans ses mains. Malheureux que je suis!

--Pitié! pardon! criait Léontine.

--Malheureux que je suis! répétait toujours D'Aucheron. Et il aurait voulu pleurer. La rage et la douleur l'étouffaient.

Il sortit marchant vite comme un homme pressé d'arriver, et cependant il ne savait où il allait. Ceux qui le rencontrèrent s'aperçurent qu'il n'était pas comme de coutume et se détournèrent pour le regarder. Il passa devant l'église du faubourg St. Jean et lui qui se vantait de ne pas importuner le Seigneur, et de ne jamais prendre la place des autres, dans les églises, il s'en alla tomber à genoux devant les saints tabernacles. C'est que les grandes douleurs ramènent à Dieu, et que les hommes profondément infortunés sentent bien que le secours ne peut pas leur venir des hommes. Il demeura longtemps, là, sur le parquet, la tête baissée, les mains jointes, et criant vers Dieu.

Le père Duplessis se trouvait à l'église; c'était l'heure de sa visite au St. Sacrement.

--Il devait en être ainsi, pensa-t-il. Le retour à Dieu ou le suicide.

Quand D'Aucheron sortit il le suivit.

--Mon cher ami, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon. Vous perdez beaucoup mais vous gagnez davantage. Au reste, songez-y bien, il n'y a pas de quoi se jeter à la rivière, s'il y a raison de se jeter dans les bras de Dieu.

--Connaissiez-vous mon malheur? demanda monsieur D'Aucheron.

--Je le soupçonnais. Madame D'Aucheron était mademoiselle Elmire Audet.

--Hélas! qui l'aurait pensé?

--Mademoiselle Elmire Audet, tout enfant, a fait une faute mais elle s'est repentie; elle est devenue une excellente femme. Ce n'est pas la première fois que cela arrive, ce ne sera pas la dernière non plus, hélas! soyez-en sûr.

D'Aucheron s'était attendu à bien des mécomptes, à des revers, à des insuccès, mais il ne se doutait nullement que l'orage viendrait de ce côté. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de passer sous la dent venimeuse de la médisance. Il se sentait horriblement humilié. Il ne lui serait pas possible de se relever de ce coup et il serait obligé de s'en aller vivre ailleurs.

XVI

Plusieurs témoins furent appelés encore pour prouver la culpabilité de l'accusé, mais aucun ne put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles fût en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour la plupart, que des querelles s'élevaient souvent entre Sougraine et sa femme et qu'ils proféraient l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, après vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares et ne se souvenaient guère.

Il y eut un mouvement extraordinaire dans la salle, et un murmure d'étonnement passa sur la foule quand l'huissier audiencier appela le nom de madame D'Aucheron.

Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier grossissant de plus en plus sa voix qu'il voulait rendre terrible, criait en vain: silence! silence! silence!

Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage.

--Votre nom, madame, est Elmire Audet, n'est-ce pas? demanda le greffier, qui voulait lui éviter la honte de le dire elle-même.

Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit pas dans la salle, tant la surprise était grande.

L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir près de l'avocat de la couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens remarquèrent avec surprise le plaisir qu'il paraissait éprouver en voyant la souffrance du témoin. Plusieurs s'en indignèrent. On fit raconter à madame D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors qu'elle était jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses pérégrinations nombreuses. Elle parlait bas et à chaque instant on la suppliait de parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter ses hontes, il fallait même les raconter à haute voix. La pudeur n'avait plus le droit de jeter son voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la pauvre femme hésitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle était tentée de cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé. Elle le connaissait depuis deux ans déjà....

--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes partis secrètement. Nous avons passé la première nuit dans une grange, à St. Ubalde, et le lendemain, nous étions à Batiscan. Il ne m'avoua la mort de sa femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à Batiscan, il me dit qu'elle était aux Trois-Rivières avec ses enfants. Il avait dit la même chose à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, puis, nous nous acheminâmes, à pied, vers Richmond où nous devions prendre le train. Il affirmait que nous allions à la recherche de sa femme... Dans la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis, quand il revint nous partîmes pour nous rendre au lac Mégantic où nous passâmes huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit alors que sa femme était morte...

Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait faite avec sa famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et qu'il l'avait suppliée de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa femme de venir manger. Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est ensuite allé choisir du bois pour faire un aviron, après avoir défendu à ses enfants qu'il avait placés sur une grosse roche, de suivre leur mère quand même elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent que leur mère avait voulu les battre avec un bâton, puis qu'elle s'était éloignée en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a conté cela.

Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis.

Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit:

Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon père est venu avec un autre homme pour me chercher. Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine comme aux autres. Il lui a demandé s'il avait objection à me laisser partir, et l'accusé a répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé de retourner chez nous, j'ai refusé en disant que j'avais honte, que je serais montrée du doigt comme une chienne....

Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait avec curiosité.

Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt vive et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait un grand trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et aussitôt après, des pâleurs d'effroi.

Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait jamais dit comment était morte sa femme.

Elle se leva vivement:

--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était vibrante, il m'a dit que cela lui ayant fait de la peine de l'avoir quittée seule sur la grève, il était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants, mais qu'il la trouva morte étendue sur le sable. Oui, je m'en souviens comme si c'était d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a jetée à l'eau pour éviter les persécutions... Vous comprenez? Il aurait été soupçonné... Le monde est si méchant...

--C'est en effet bien possible... murmura-t-on de toute part, dans la salle.

--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce pas? continua le témoin, en se tournant vers le prisonnier.

--C'est bien, madame, observa le juge, mais adressez-vous aux jurés, s'il vous plaît, non pas à l'accusé.

--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais oublié cela dans mon premier témoignage, parce qu'on ne me demandait rien. La mémoire me faisait défaut. Maintenant je vois tout comme si j'y étais. Il y a pourtant longtemps de cela...

Elle se mit à compter sur ses doigts....

--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois cinq font vingt, et trois, font vingt-trois... Mon garçon aurait vingt-trois ans....

--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle s'écria-t-on de toute part. Le juge la fit reconduire chez elle. Un vague malaise s'appesantit sur l'assistance, et chacun se sentit touché de cette douloureuse destinée.

L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui:

--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur insolence à mon égard.

XVII

La défense n'ayant pas de témoins à faire entendre, l'enquête fut déclarée close.

M. Lemieux prit la parole, et, dans un long et habile plaidoyer, il démolit pièce par pièce le raisonnement subtil de l'avocat de la Couronne. Il paraissait profondément ému; sa voix un peu hésitante d'abord, comme un flot qui cherche à rompre sa digue, prit peu à peu de la force et de l'ampleur. La vague devenait torrent.... On sentait des frémissements passer sur la foule anxieuse.

--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous des couleurs si terribles l'infortuné que voici? Il montrait Sougraine. Pourquoi lui prêter une malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le Seigneur seul peut connaître la droiture ou la perversité?... Qu'il se soit fait aimer d'une jeune fille, et que cette infortunée, dans son aveuglement fatal, ait poussé la folie jusqu'à déserter le foyer paternel et s'enfuir, avec lui, en pays étranger, c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve nullement qu'il soit un assassin. On prétend que la femme délaissée le gênait. On le prétend mais on ne le prouve pas. C'est elle-même, cette femme que l'on veut faire passer pour une victime touchante, c'est elle-même qui pria la jeune Elmire de venir demeurer sous la tente de son mari.

Mais voyons donc ce qu'était la défunte elle-même, voyons ce qu'elle faisait, ce qu'elle disait et déduisons en les conséquences naturelles. La logique n'est pas à dédaigner. Cette femme était adonnée à l'ivrognerie, le plus odieux des vices et celui qui mène le plus souvent à la mort tragique et subite. Elle était grande, fortement constituée, d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne craignait pas de provoquer la colère de son mari et savait se défendre de lui. Ne l'a-t-elle pas frappé à coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient le fleuve dans leur canot. En se livrant à une action aussi brutale, dans un pareil moment, au milieu des flots prêts à les engloutir, n'exposait-elle pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient dans la frêle embarcation? Et ses enfants n'étaient-ils pas là! De quel crime n'est pas capable une mère qui expose de la sorte la vie de ses enfants?...

Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est la mort qu'elle appelait, la mort pour elle même et pour les autres. Ne l'a-t-elle pas crié, dans sa rage insensée. Je veux mourir, disait-elle, je veux me noyer.

Elle était ivre. Elle but encore cependant, et, descendue sur le rivage, elle continua l'odieuse orgie commencée pendant la traversée.

Fatigué de ces menaces, de ces plaintes, de ces clameurs qui montaient comme des imprécations de l'enfer, et jetaient dans l'étonnement les habitants des côtes voisines l'accusé se rembarqua seul avec ses enfants. Il avait pardonné à sa femme cependant, puisqu'il l'avait priée de venir partager avec lui son modeste souper.

La femme délaissée se livra, dans son désespoir, à des fureurs nouvelles, redoubla ses gémissements et ses blasphèmes, s'avança, chancelante, sur le sable de la grève, et tomba d'épuisement sur le sol glacé. Là, les émotions trop violentes, la colère, la crainte, et surtout l'action des alcools, le froid de l'atmosphère et l'humidité du sol, venaient de lui porter un coup funeste. Le cerveau s'était enflammé, peut-être, ou le coeur s'était paralysé. La mort qu'elle avait invoquée tout à l'heure vint tout à coup la chercher...

Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les choses ont dû se passer ainsi. L'accusé, dont le caractère est doux, éprouva bientôt des remords et regretta d'avoir abandonné sa femme dans le triste état d'ébriété ou il l'avait laissée. Et puis, il n'était pas sans éprouver certaine crainte assez légitime.

Si elle venait à mourir là bas, pensait-il, on me soupçonnerait peut-être de l'avoir tuée. On sait que j'ai débarqué sur cette rive et que j'en suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les apparences seraient contre moi. Le préjugé naîtrait vite, et je serais peut-être condamné. Il est arrivé que des innocents aient été ainsi trouvés coupables... Je vais aller la chercher.

Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait la rive sud, il régnait partout un silence lugubre. Il appela, rien ne répondit à son appel.... rien que les échos des rochers. Il marcha vers l'endroit où il avait quitté la malheureuse créature. Rien encore.

Elle a peut-être essayé de se rendre aux maisons de la côte, se dit-il, et il se dirigea vers les hauteurs.

Alors il l'aperçut couchée dans les broussailles. Il crut qu'elle dormait et voulut l'éveiller. Elle ne se réveilla pas. Elle dormait du sommeil qui n'a pas de réveil ici bas. Il fut effrayé, anéanti.

On va dire que je l'ai tuée.... que faire?

Il était hors de lui, et ne pouvait rassembler ses idées. Il aurait voulu réfléchir froidement, ne fût-ce qu'une minute, et son trouble augmentait toujours.

La faire disparaître, c'est tout ce qu'il trouva au milieu du tourbillon des pensées diverses qui l'agitaient.

Il détacha machinalement la corde qui lui ceignait les reins, la passa en frémissant autour du cou de la morte et, traînant le lourd fardeau, il se dirigea vers le fleuve.

C'est mal, pourtant ce que je fais-là, pensait-il, mais il ne pouvait s'empêcher de marcher. Et le cadavre suivait, glissant avec son bruit mat sur la grève rocailleuse. Il l'attacha à l'arrière de son canot et se mit à ramer avec ardeur, se hâtant d'achever cette horrible tâche. Derrière le canot, le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre qui s'effaçait bientôt. Au milieu du fleuve il détacha la corde et la morte descendit lentement, creusant la vague qui se referma bientôt sur elle comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa rame. Alors une pensée, comme une lame aiguë, traversa son esprit.

--Ma ceinture!... Malheur!

Il venait de comprendre les suites terribles que pouvaient avoir cet oubli... Il était trop tard. Il n'y avait plus qu'à attendre le hasard des événements, la sagesse des hommes, ou la justice de Dieu. Il fut longtemps plein de tristesse et puis, afin d'éviter les dangers d'une accusation redoutable dont il serait toujours difficile de se laver, il s'en alla vers des régions lointaines.

Il eut tort de ne pas avouer franchement les causes de la mort de sa femme et les circonstances dont elle fut environnée. La franchise est encore la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on connaît le caractère timide et craintif du sauvage, l'idée étrange qu'il se forme de nos tribunaux, son horreur instinctif de la prison, son effroi de tous ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas surpris de le voir se compromettre par des explications inexactes...

C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine, et qui se déduit naturellement des témoignages rendus.

Un murmure approbateur accueillit les paroles du jeune avocat.

Alors M. Amyot se leva à son tour. On était avide de voir comment il rétablirait l'accusation et pourrait détruire l'effet produit par son habile confrère. On le savait un redoutable jouteur aux luttes de la parole. Il repassa, en les commentant les témoignages que l'on venait d'entendre et s'écria en terminant: