Chapter 17
Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait de l'affaire. C'était vrai, mais pas dans le sens que le voulait le professeur. Il avait un dernier espoir, c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait touchée enfin de la constance et de la force de son attachement. Il se faisait illusion. La résolution de Léontine était bien prise, maintenant, et rien ne pourrait l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent. Rodolphe, dans son imagination exaltée, dans son coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout près, tout près... et le couvent paraissait là-bas, à demi-perdu dans une buée vaporeuse.
Madame D'Aucheron avait complètement perdu la tête, et ne se sentait plus la force de prendre une résolution. Elle était comme une épave ballottée par les flots, au gré des vents et des courants. Elle ne savait plus où était le salut; elle ne le voyait nulle part. Menacée par le ministre qui avait surpris ses secrets, par le notaire qui la jetterait comme une vaurienne sur le pavé, par sa fille qui reculait devant le sacrifice et parlait d'entrer dans un couvent, par son mari qui se montrait maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé, elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger contre elle même, braver les menaces et se moquer du monde. Elle se disait qu'il fallait désarmer ses ennemis par l'audace, et ne pas se laisser désarçonner comme cela du premier coup. A quoi lui servirait de se laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce qui la sauverait. Elle comptait les jours qui la séparaient des assises, comme un condamné, les jours qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque fatale, comme on regarde avec terreur le nuage plein d'éclairs et de tonnerre qui accourt de l'horizon ténébreux.
XIII
En entrant chez lui, après sa dernière visite à madame D'Aucheron, M. Le Pêcheur trouva une lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville.
--Tiens, fit-il, une lettre du père.
Ce n'est point par l'écriture qu'il la reconnaissait; le père Le Pêcheur ne savait pas écrire. Il déchira le bout de l'enveloppe, déplia la mince feuille de papier réglé et lut des yeux, en un moment, les deux pages de fine écriture. C'était évidemment la main de la maîtresse d'école.
Le bonhomme Le Pêcheur suppliait le ministre d'empêcher l'arrestation de Sougraine. Il ne savait pas encore que le malheureux était pris. Il disait:
--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre, interviens au plus vite, c'est moi qui t'en conjure. Il faut que cet homme reste libre; il faut qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende jamais parler.
--Voilà qui est curieux, par exemple, se dit le jeune ministre.... Est-ce un coup monté? On dirait qu'il y a entente entre le père Le Pêcheur et le père Duplessis. C'est tout de même singulier. Je voudrais bien l'empêcher d'être pris, ce chenapan de sauvage, mais il n'est plus temps. On pourrait peut-être lui faire prendre la clef des champs... Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi. Allons! que justice se fasse!
Une foule considérable suivait la rue St. Louis et s'engouffrait dans les ruelles qui conduisent aux anciens hôpitaux militaires, métamorphosés depuis plusieurs années en Palais de justice. A l'extérieur, la bâtisse a le même aspect triste, pauvre, désolé, avec sa couche d'enduit jaunâtre qui donne aux pierres une certaine harmonie de ton avec la rouille des vieilles ferrures; à l'intérieur, des malades encore et encore des médecins. Les malades d'une société qui se corrompt et les médecins que demande la morale outragée.
Un spectacle toujours nouveau attirait cette foule curieuse: Un procès à sensation. Le monde est tellement avide d'émotions qu'il serait capable de pousser au crime afin du voir juger un criminel. Si l'accusé n'a rien de remarquable, s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on le verra condamner sans regret; s'il est beau, rusé, ferme, de bonne mine, on le prend sous sa protection, on fait des voeux pour son acquittement, et, s'il est condamné, on crie à l'injustice. C'est comme au théâtre. Ou ne songe pas qu'un malfaiteur est d'autant plus à redouter qu'il a plus de qualités physiques ou morales, et que ce n'est pas l'homme que la justice veut atteindre mais le crime même. L'homme s'est fait l'instrument du mal, il faut qu'il devienne l'instrument de la réparation. Le mal doit être honni, poursuivi, puni partout et toujours, sans merci ni pitié, l'homme doit être un objet de commisération. Attendrissons-nous sur le sort du coupable mais applaudissons au châtiment du crime.
Sougraine allait être amené à la barre des criminels. La salle d'audience était remplie. Il y avait des gens debout dans les passages, dans les galeries, autour des sièges réservés aux avocats, partout. Quand l'accusé parut précédé et suivi par des hommes de la police, il se fit un long murmure et toutes les têtes se tournèrent vers lui.
Il regarda avec assurance cette foule curieuse et menaçante et un sourire triste passa sur ses lèvres pâles. Le juge, l'un des plus éminents du pays, sa longue toge de soie noire sur les épaules et son rabat blanc tombant sur la poitrine, entra précédé de l'huissier audiencier. Le silence se fit dans toute la salle. Les jurés furent appelés et répondirent à leurs noms, en se levant. Les jurés sont tenus de connaître leurs noms et même leurs prénoms, mais rien de plus. Tant mieux s'ils sont ignorants et simples; on les pétrit plus facilement. Les natures timides sont recherchées. Les revêches qui ont un cran de fermeté sont souvent éloignées avec succès. Un beau système tout de même. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a donné; c'est sacré. Honni soit qui mal y pense! Vous êtes jugé par vos pairs. Mes pairs? des naïfs qui souvent se laissent manipuler comme de la cire et trompent les fins de la justice. Si vous voulez pratiquer le système à la lettre, comme vous prétendez qu'il le doit être, faites donc juger l'accusé par ses compères... Le voleur par des voleurs et l'assassin par des assassins. Voilà ce qui s'appellerait suivre la lettre de la loi anglaise.
En face du banc des juges, auprès d'une longue table couverte de drap bleu foncé, s'étaient assis les avocats chargés de conduire la cause: Le substitut du Procureur Général, M. Dunbar, l'un des plus éminents parmi les jurisconsultes anglais, M. Guillaume Amyot, un orateur puissant, puis, M. F. X. Lemieux, jeune encore, mais déjà célèbre par son éloquence ardente et ses merveilleuses ressources.
Sougraine, désespéré, gémissait dans sa prison et personne ne voulait ou n'osait entreprendre la tâche ardue de le défendre. Il était pauvre et ne pouvait récompenser le dévoûment de son avocat. Il fallait donc que la charité, une grande charité, vînt s'unir à de grands talents pour lui venir en aide. C'est une chose terrible que d'être accusé d'un crime qui entraîne la peine capitale, lorsque l'on est innocent, et grand Dieu! quelle responsabilité pèse sur la tête d'un homme de loi qui se charge d'éclairer le tribunal et de faire triompher la justice! Comme il doit être habile, perspicace et prudent! comme il est bon qu'il sache bien dire, exposer nettement et savamment! comme il est important surtout qu'il soit honnête, car l'honnêteté a des accents qui vont à l'âme et que ne saurait trouver le mensonge.
Quand on vit monsieur Lemieux prendre la défense de Sougraine, on se dit que le prisonnier serait sauvé s'il était possible qu'il le fût....
Messieurs Stuart et Vallée--ce dernier, un notaire fatigué de sa paisible profession qui s'était fait avocat--tous deux remarquables aussi, s'étaient joints à leur jeune confrère, pour l'assister.
M. Dunbar avait préparé avec un soin tout particulier l'acte d'accusation. Jamais son talent d'investigation, son esprit logique, sa vertu farouche ne s'étaient mieux affirmés. Il fit l'exposé de la cause au milieu d'un religieux silence:
--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille du nom d'Audet vivait heureuse malgré son indigence, au milieu de nos campagnes tranquilles, dans l'une de nos bonnes et chrétiennes paroisses, sur les bords de la rivière Batiscan. Le père, la mère, les enfants étaient unis par des liens sacrés que les années resserraient de plus en plus.
Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de seize ans, faisait les délices de cet intérieur heureux. Un jour elle disparut, et les recherches pour la trouver furent vaines. Le deuil entra dans l'humble maison et les pleurs coulèrent, coulèrent sans jamais cesser. Aujourd'hui encore, sous le même toit solitaire de la chaumière de Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a pas voulu être consolée, verse des larmes sur la perte de sa fille chérie.
Un indien était venu dresser sa tente au bord de la rivière, non loin de la calme demeure des Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme et des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne et fut troublé jusqu'au fond de son âme. Il se laissa bercer par des rêves de volupté, ne trouva plus de charmes à la femme qu'il avait choisie pour compagne, ne fut pas ému des angoisses qu'il préparait à une mère pleine de sollicitude, et, dans son fol amour, il abusa de la confiance naïve de l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et, repliant sa tente il partit pour d'autres lieux. Elmire Audet le suivait.
Cependant la femme trahie était restée comme une esclave auprès de l'homme infidèle. C'était sans doute l'amour de ses enfants qui l'enchaînait encore au malheureux. Les jours pour elle s'écoulaient dans l'amertume. Quelquefois, lasse de supporter tant de hontes et d'ignominies elle se révoltait et alors des querelles sérieuses survenaient, des injures et des coups s'échangeaient. Une telle existence ne pouvait durer. Le mari ne pouvait goûter tranquillement les délices de ses illégitimes amours, et la vue continuelle de sa femme ne laissait plus de repos à sa conscience. Il croyait sans doute que si elle disparaissait, le trouble de son âme disparaîtrait aussi, et qu'il pourrait s'endormir dans une douce sécurité. Etrange méprise des âmes coupables!
Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied des caps élevés de St. Jean Deschaillons, l'on entendit des plaintes, des cris et des gémissements. L'on savait que l'Indien s'était arrêté là depuis quelques jours avec sa famille. On vit un canot s'éloigner sur le fleuve profond. L'accusé--car c'était lui--l'accusé toucha la rive nord avec ses enfants. Sa femme ne les accompagnait point. Plus tard, à quelques lieues en bas de Québec, on trouva, sur le rivage, le cadavre d'une femme noyée. Cette femme avait une corde autour du cou. Elle avait donc été traînée à l'eau. On la reconnut, c'était Clarisse Naptanne, la femme de Sougraine, l'accusé.
Les témoins vont corroborer ces paroles.
Un long murmure roula sous les vieux lambris, et les têtes se bercèrent comme la houle au jour de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan de la forêt.
L'accusé se pencha sur la barre comme écrasé sous le poids de ces regards scrutateurs.
XIV
Le coroner du district de Québec, à l'époque du crime, était mort depuis longtemps. On retrouva toute fois le procès verbal de l'enquête qui eut lieu alors. Il y était dit qu'un nommé Turgeon, de la paroisse de Beaumont, avait déclaré avoir trouvé dans ses _pêches_ le cadavre d'un homme ayant une corde au cou. Que ce cadavre ayant été transporté à Québec, on reconnut alors que c'était celui d'une femme. On rit un peu de la naïveté ou de la modestie extrême du brave pêcheur.
Le verdict fut: "Trouvé mort."
Verdict plein de sagesse et d'à propos auquel personne ne trouva à redire; la critique cette fois, fut désarmée.
Après l'enquête, le corps fut enterré dans le cimetière Belmont, près de Québec, et la description en fut donnée par les journaux de la ville. La semaine suivante, le curé de Notre-Dame-des-Anges vint à Québec et dit qu'une personne était disparue, l'automne précédent, de St. Jean Deschaillons. On fit l'exhumation du cadavre. Il était fort décomposé mais pas tout à fait méconnaissable. Le curé affirma que c'était la femme de Sougraine, un sauvage abénaqui.
Alors on se mit à la poursuite de ce sauvage qui était parti avec une jeune fille. Toutes les recherches furent inutiles. Les deux fugitifs erraient dans les prairies de l'Ouest.
Turgeon, le pêcheur de Beaumont, qui avait fait la lugubre trouvaille, vivait encore. Il fut appelé comme témoin. Il se souvenait bien du cadavre en question.
L'abbé Lamontagne, le curé de Notre-Dame-des-Anges se rendit aussi à l'appel de la cour.
Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse Naptanne, dite Bisson. Il furent ses paroissiens autrefois. La femme Sougraine, plus âgée que son mari, était grande et forte. Ils avaient deux petits garçons, l'un âgé de dix à douze ans et l'autre un peu plus jeune.
Ils demeuraient à une lieue environ du presbytère et habitaient une cabane d'écorce, sur les bords de la rivière Batiscan. L'accord paraissait régner dans le ménage.
Il continua:
Au nombre de mes paroissiens était aussi une jeune fille de seize ans, nommée Elmire Audet. J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez l'accusé. Celui-ci a quitté la paroisse avec sa famille vers la fin d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme. Lui, il est revenu en novembre. Il était seul. Je lui ai demandé où étaient sa femme et ses enfants et il m'a répondu qu'ils étaient aux Trois-Rivières. Elmire Audet était alors dans la paroisse. Quelques jours après elle n'y était plus.
J'ai vu le corps de la défunte au cimetière Belmont, et l'ai parfaitement reconnu. C'était bien la femme du prisonnier. A la mâchoire inférieure il y avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la mâchoire supérieure étaient noircies par l'usage du tabac et usées par la pipe. La défunte fumait beaucoup. Les cheveux étaient très noirs.
Transquestionné par M. Lemieux le curé ajouta:
--Un peu avant son départ Sougraine est venu à confesse et a communié.
Hermine Auger, un autre témoin, fut appelée.
--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle, je demeurais chez monsieur Raymond Beaudet, à St. Jean Deschaillons. Un soir du mois d'octobre, j'étais au bord du cap et j'entendis du bruit sur la grève. Un homme criait: Ma maudite, je vais te tuer et te noyer! Une voix de femme répliquait en pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gelés, je vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer! Un peu plus tard j'ai vu un canot qui s'en allait. Il y avait un homme à l'arrière et quelque chose de blanc au milieu.
A une transquestion qui lui fut posée par M. Lemieux, elle répondit:
--Après le départ du canot, j'ai encore entendu du bruit sur le rivage; c'était toujours la voix de femme qui continuait ses lamentations.
Alors comparut Metsalabanlé, le chef abénaqui de Bécancour.
--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanlé. Je suis le chef des Abénaquis de Bécancour. Mon nom signifie: un homme que l'on a renfermé par surprise et qui réussit à s'échapper. L'accusé est arrivé à Bécancour avec ses enfants, vers le commencement de novembre de l'an 18... Il est venu chez moi le lendemain de son arrivée. Il était sous l'influence de la boisson. Je lui ai demandé où était sa femme et il m'a répondu qu'il ne le savait pas; qu'elle était comme folle lorsqu'il l'avait laissée et qu'elle avait voulu faire chavirer le canot dans la traversée. Il a ajouté qu'elle était au désespoir et s'était peut-être jetée à l'eau.
Pierre-Antoine Thomas, autre Abénaqui vint à son tour:
--Je demeure à Bécancour dit-il. Je connais le prisonnier, et j'ai connu sa femme. Sougraine est arrivé chez moi, un soir de l'automne de 18... avec ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je lui demandai où était sa femme et il me répondit qu'elle était désertée par désespoir. Il me demanda si je voulais prendre ses enfants en pension parce qu'il allait _en chantier_. Il partit et je gardai les enfants. Je le revis plus tard; il s'informa de sa femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui dis qu'on le soupçonnait d'avoir tué sa femme. Il nia, disant qu'il n'avait jamais pensé à cela. La première fois qu'il est venu il n'avait pas l'air inquiet, mais, la seconde fois, il était très abattu. Il partit le matin au petit jour et s'enfonça dans la forêt. Il revint le soir même, vers dix heures, mangea, alla se coucher dans le grenier, puis partit encore de grand matin, disant qu'on ne le reverrait probablement pas de sitôt.
Je lui dis que, puisqu'il n'était point coupable, il ferait mieux de se livrer. Il me répondit qu'il le ferait s'il n'était pas sûr d'être puni pour avoir enlevé une jeune fille.
Puis, il ajouta, répondant à M. Lemieux, que l'accusé lui avait dit qu'il regrettait de s'être amouraché de cette jeune fille et qu'il ne savait pas où il avait eu la tête; que Sougraine vivait en bon accord avec sa femme et était un bon sauvage; qu'un des enfants lui avait dit alors que la défunte, pendant la traversée, avait voulu faire chavirer le canot.
Desanges Denis, épouse de Léon Deveau, fit la déposition suivante: Nous demeurons à cinq arpents environ du fleuve. Sougraine est arrivé chez nous, un matin, il y a bien vingt ans passés de cela. Il est entré seul et nous a demandé de prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'était le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller à la recherche de sa femme qui l'avait laissé après une querelle. Il a ajouté qu'elle était jalouse d'une jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait à Notre-Dame-des-Anges chercher des pièges qu'il avait tendus. Il fut absent une couple d'heures. Il est allé chercher ses enfants et les a amenés chez nous. Ils sont partis le dimanche. Il est revenu une quinzaine de jours plus tard avec une jeune fille. Il m'a dit que c'était sa femme. Ils sont arrivés le soir, ont partagé le même lit et sont repartis le lundi matin.
Le témoin dit se rappeler bien tous ces détails, parce que Sougraine ayant été soupçonné du meurtre de sa femme, quelques mois plus tard, elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait touchant cet homme. Elle ne reconnaissait pas l'accusé, cependant; il avait trop vieilli.
L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom sauvage la Longue chevelure.
Il se fit un profond murmure, et les curieux qui remplissaient les couloirs se rangèrent pour livrer passage au noble chasseur des Montagnes Rocheuses. Lui, pâle, mal rétabli encore de sa récente blessure, il s'avança lentement, le front haut mais sans arrogance, vers le banc des témoins. Un air de souffrance tempérait l'énergie de sa figure et lui donnait un charme nouveau. On savait comment il avait été blessé dans une partie de chasse, quelles souffrances il avait endurées, comme la mort était venue près de l'emporter. Depuis quelques jours seulement il pouvait sortir; la plaie était cicatrisée. C'est lui qui dans un accès de fièvre, avait innocemment et sans malice, trahi son frère l'Abénaqui, un sauvage comme lui. Il le regrettait sans doute.... comme l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement responsable. S'il n'eût point eu cette fièvre, l'accusé serait encore libre et heureux. Voilà ce que peut faire une parole même inconsciente. Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!... Mais c'était le notaire, c'était Sougraine, c'était madame D'Aucheron qui l'avaient imaginée, cette malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent les projets des méchants tournent contre eux.
La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette et ferme était l'écho d'une âme droite. On sentait que cette âme n'avait rien à cacher, et que cette parole n'avait rien à taire. On se plaisait à l'entendre, cet homme demi-sauvage.
Il raconta sa première rencontre avec l'accusé; comment il le sauva lui et sa jeune amie des flammes de la prairie, et les emmena dans son wigwam, au milieu des montagnes. Il répéta les questions qu'il leur adressa alors et les réponses qu'ils lui firent. L'accusé lui avait affirmé que sa femme était morte d'un hérésypèle, à St. Jean Deschaillons, et qu'elle était enterrée dans le cimetière de la paroisse; qu'il était marié avec cette jeune fille et ne voulait point s'en séparer; que cependant il avait fini par avouer que le mariage n'avait pas été célébré encore et que la jeune fille était sa maîtresse. Alors dit le témoin, je lui défendis de vivre plus longtemps avec elle, et je pris la résolution de renvoyer la jeune fille dans son pays, dès qu'il se présenterait une occasion. L'accusé se montra soumis. Des voyageurs canadiens passèrent vers le même temps et je leur confiai la jeune fille. Ma femme aussi partit alors avec une jeune enfant....
La voix du sioux trembla légèrement. On vit qu'il faisait un effort pour refouler une émotion profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la tête comme pour se recueillir. Il reprit ensuite.
--Les malheurs qui suivirent ne regardent que moi, ce n'est point le lieu de les répéter ici. Je dus, pour échapper à la mort, fuir ma tribu. Je n'avais plus qu'à pleurer sur ma femme indignement massacrée par les sioux, et sur la perte de mon enfant morte avec sa mère, sans doute. Je m'éloignai de mes chères montagnes. Deux ans après je rencontrai l'accusé à Los Angeles. Il niait toujours avoir tué sa femme. Plus tard, je gagnai les pays espagnols de l'Amérique du Sud. Je cherchais les parents de ma mère. Je ne revis plus Sougraine, jusqu'au jour où je le rencontrai à l'auberge du Loup Garou, il y a quelques semaines. Je ne le reconnus pas alors, mais depuis j'ai pu constater son identité. Je le reconnais bien maintenant.
Les péripéties du procès n'étaient pas finies. Les curieux en auraient pour leur temps perdu, cette fois, et l'on en parlerait longtemps de l'affaire Sougraine.
L'audience avait été suspendue, mais la foule était restée là, entassée dans la vaste pièce, aimant mieux respirer l'air chaud et vicié qui la remplissait, que de perdre un mot des témoignages. Au reste, dans un tête à tête entre le prisonnier à la barre et son défenseur, on avait surpris une parole qui piquait la curiosité.
--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne, avait dit l'avocat...
--Quel peut être ce témoin? C'était la question que chacun se faisait.
A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme solennel, l'huissier appela:
--Louis Vilbertin!
Il y eut un désappointement. On comptait sur un nom nouveau, inconnu, improbable... et c'était le gros notaire que tout le monde connaissait.
Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement la boîte aux témoins. Il s'essuyait le front avec son mouchoir. En marchant il pensait:
--Qu'avait-il besoin de me déranger ainsi? Est-ce que je vais le sauver? Et puis, c'est cruel de me forcer à m'avouer publiquement son fils... Il embrassa l'Evangile, comme il eût embrassé n'importe quoi.
--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda la greffier.
--Mon vrai nom est Louis Sougraine, répondit le notaire, d'une voix ferme, un peu irritée; je suis le fils de l'accusé.
Il bravait l'opinion.
--Le fils de l'accusé! ce mot s'échappa de toutes les bouches... Ce fut un murmure sourd qui couvrit un instant la parole des avocats.