Chapter 13
Rodolphe partit donc ivre de bonheur pour sa paroisse d'adoption. Le village où l'on demeure, c'est la patrie dans la patrie. On l'aime plus que tous les autres, comme on aime plus que tous les autres, aussi, le pays où l'on est né.
Il emmenait avec lui sa tante et sa cousine.
Vilbertin s'était souvent informé de la santé de madame Villor, et quand il apprit son départ pour St. Raymond, il en témoigna beaucoup de plaisir, disant qu'elle y serait mieux qu'en ville, et que l'air pur des champs ne manquerait pas d'avoir sur elle un effet merveilleux. Il loua son logement aussitôt, et ce fut un double plaisir, car il regrettait bien la sottise qu'il avait faite dans un moment d'erreur. Il avait mal calculé. Le secours n'était pas venu de ce côté-là. Enfin tout allait pour le mieux maintenant.
Il était assis, les jambes allongées, les bras derrière la tête, repassant, avec un raffinement de satisfaction, les derniers incidents de sa vie, et surtout les dernières phases si nouvelles et si pleines d'agréables surprises..... Il fumait un cigare, et des meilleurs..... Il faisait des folies tant il était heureux. Il regardait la fumée bleue qui montait en orbes odorantes vers le plafond noirci par le temps et la poussière, et pensait:
--Il y a des hommes dont les espérances s'envolent et se dissipent comme cette ondoyante fumée. Je les plains. Des maladroits, des malchanceux, des sots, des gens nés sous une mauvaise étoile!... Elle brille mon étoile, à moi.... Elle vaut l'étoile des mages.
Un coup fut frappé à la porte.
--Allons quel malvenu me dérange ainsi dans mes rêveries?
Il eut envie de ne pas répondre. On frappa de nouveau. Il opéra un demi-tour et se trouva convenablement placé devant son écritoire, tel que doit être un notaire sérieux, et cria:
--Entrez!
Sougraine parut.
--On ne te dérange pas trop, j'espère, monsieur le notaire? fit-il en saluant.
--Non, non, répondit Vilbertin, qui pensait tout le contraire.
C'est la coutume, on ment pour ne pas être impoli.
--L'indien vient pour une affaire sérieuse, qui concerne monsieur le notaire.
--Alors explique-toi.
--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?
--De quel droit me poses-tu ces questions?
--La chose n'est pas inutile...
--Je n'ai pas de temps à perdre, mon ami, va droit au but et sois convenable.
--L'indien sait ce qu'il fait, il est prêt à se retirer, mais tu aurais lieu de te repentir de ton impatience.
--Que me veux-tu?
--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?
--Eh bien! oui. Après?
--Tu espères l'épouser?
--Oui!
--Tu ne l'épouseras pas.
--Le notaire éclata de rire.
--Est-ce toi, prophète de malheur, qui m'empêcheras de l'épouser?
--C'est un homme plus fort que nous deux.
--Qui?
--La Longue chevelure.
--La Longue chevelure? ce beau sioux tout couvert de diamants que j'ai vu au bal de madame D'Aucheron?
--Celui-là même.
-Mais comment cet étranger peut-il disposer de la main de mademoiselle D'Aucheron?
--La Langue muette ne peut pas répondre à cette question, mais il affirme que tant que la Longue chevelure vivra, le notaire Vilbertin n'épousera point mademoiselle D'Aucheron. C'est le docteur Rodolphe qui aura la jeune beauté que ton coeur désire.
La jalousie brûla comme un fer rouge le coeur voluptueux du notaire et un éclat sinistre fit étinceler ses yeux.
--Le diable m'emportera, s'écria-t-il, avant qu'un autre possède cette femme qui m'est promise.
--Le diable, dit l'indien, t'emportera peut-être, mais, à coup sûr, tu ne l'auras point.....
--Je voudrais bien savoir, par exemple, si ce drôle-là, va s'immiscer plus longtemps dans mes affaires. Il va voir ce que peut un homme que l'amour influence et que le sentiment de la conservation dirige.... Mais si tu me trompes, toi, tu me le paieras cher.....O mes rêves d'or! fit-il en soupirant, en aparté, ô mes suaves espérances! ô mes divines amours!
Il faisait le fanfaron, mais il était effrayé. Peu accoutumé à la lutte, il s'irritait d'être forcé de descendre dans l'arène. Sa défense à lui, comme ses moyens d'attaque, c'était l'argent. Son coeur saignait un peu sans doute quand il fallait déposer en holocauste, sur l'autel de quelque dieu puissant, d'adorables pièces d'or; mais le sacrifice n'était jamais offert en vain, et les nouvelles jouissances faisaient oublier les déchirements qu'elles avaient coûtés. Ce riche sioux se moquerait sans doute des offres d'argent qu'on lui ferait. Il ne fallait pas songer à le vaincre avec cette arme pourtant triomphante.
--Que faut-il donc faire? demanda-t-il à Sougraine.
--L'indien n'en sait rien. Si le notaire trouve quelque chose, lui, l'indien sera bien aise et il agira.
--Il faut que je voie la famille D'Aucheron d'abord. J'aimerais aussi à rencontrer le siou. Peut-être, après tout, qu'il n'est pas si redoutable que tu le dis. Ou peut le rouler. Vilbertin en a déjà vu d'autres!....
Comme il se laissait emporter agréablement par ses pensées de forfanterie, la Longue chevelure, après avoir frappé à la porte, entra marchant d'un pas majestueux, les cheveux sur le cou, revêtu d'un riche capot de loutre.
--M. Vilbertin? fit-il.
--C'est moi, monsieur, répondit le notaire, dont les pensées vaniteuses s'envolèrent comme des flocons de neige sous la bourrasque....
La Longue chevelure salua aussi la Langue muette.
--Le notaire va bien voir, pensa celui-ci, que la Langue muette ne le trompait pas, et que la Longue chevelure est un ami bien dangereux.... pour nous deux....
Le notaire approcha un siège et pria le sioux de s'asseoir. Il était devenu d'une exquise politesse, le notaire.
--Je suis bien heureux de faire plus intime connaissance, dit-il, avec le chef distingué qui nous a tant émerveillé l'autre soir, chez monsieur D'Aucheron.
--Monsieur, fit le sioux en saluant, je viens vous dire qu'une jeune fille à laquelle je porte beaucoup d'intérêt, désire épouser un homme qu'elle aime, comme la fleur du nénuphar aime le soleil qui baigne sa corolle. Cette jeune fille vous la connaissez, c'est mademoiselle D'Aucheron..... Vous la recherchez vous-même, je le sais, comme le chasseur altéré recherche la fontaine d'eau vive. Elle vous estime et vous respecte sans doute, mais elle ne vous aime point. Je vous supplie d'être généreux et de l'oublier, comme le voyageur oublie l'ombre où il s'est reposé.
--Je ne comprends pas, monsieur, que vous me parliez de la sorte. Etes-vous envoyé par mademoiselle D'Aucheron ou par quelqu'un de sa famille?
--Je ne suis l'envoyé de personne et je n'obéis qu'à un sentiment de compassion et d'humanité.
--Alors permettez-moi de vous dire que je suis à un âge où l'on agit d'ordinaire après des réflexions suffisantes.
--Vous êtes à un âge où l'on fait des folies, parce que l'on en fait toujours, et toujours en se croyant sage.
--Dans tous les cas, monsieur le sioux des Montagnes Rocheuses, vous admettrez sans peine que vous jouez un rôle un peu singulier. Nous ne sommes plus au moyen âge, et c'est en vain que vous voudriez imiter les galants chevaliers qui galopaient, allant de château en château pour défendre les belles châtelaines et s'en faire aimer.
--Je ne suis qu'un père malheureux qui cherche depuis plus de vingt neiges son enfant perdue. J'ai rencontré par hasard une jeune fille remplie de charmes et de vertus. Elle est douce comme la gazelle. Un malheur la menace comme la serre de l'épervier menace la fauvette, et je m'efforce de la protéger.
--Vous êtes vraiment généreux; elle vous devra de la reconnaissance.... Mais laissez faire ce que vous ne pouvez empêcher.
--J'empêcherai ce que je ne dois pas laisser faire, répondit la Longue chevelure avec fermeté, puis il sortit.
Quand il fut dehors le notaire dit à Sougraine:
--Est-ce un complot?
--Ce n'est pas un complot, répondit Sougraine, et l'indien donnerait beaucoup pour voir cet homme loin.... bien loin....
--Si c'est une affaire entre vous, reprit Vilbertin, cela ne me regarde pas; arrangez-vous ensemble, moi je tiens à mon mariage.
Il se remettait à peine de son émotion que madame D'Aucheron, survint à son tour. Elle était plus pâle que d'habitude et l'on voyait, à ses yeux rougis, qu'elle avait beaucoup pleuré. Le notaire la fit entrer dans son bureau particulier, s'excusa auprès de l'indien et s'enferma avec elle.
--Mon cher notaire, commença-t-elle--et sa main droite cherchait à comprimer les battements de son coeur--mon cher notaire, il faut renoncer à notre projet, notre doux projet....! Une force majeure.... quelque chose d'inexplicable et de terrible est survenu qui nous force à retirer notre parole.... Léontine ne peut point vous épouser. Mon cher notaire, soyez indulgent: soyez bon comme toujours! Ce n'est point notre faute à nous, non, je vous l'assure....
Le notaire l'écoutait tout ébahi.
--Quel est ce mystère? dit-il à la fin.... Ma tête s'égare.... je deviens fou, ma foi! c'est à devenir fou... l'Abénaqui arrive et me dit: Vous ne vous marierez point. Le sioux le suit et me conjugue le même verbe. Vous survenez et c'est encore la même chanson... Vous me direz toujours bien pourquoi je n'épouserai votre fille, et pourquoi, dans ce cas-là, je ne vous ruinerais point, et ne vous jetterais point sur le pavé.
Il était en fureur, le notaire, et ne pesait plus ses paroles....
--Pourquoi! oh! pourquoi vous vengeriez-vous ainsi? ce n'est pas notre faute, je vous l'ai dit; nous sommes sous un talon de fer....
--Et mon talon à moi, croyez vous que vous ne le trouverez pas dur?
--Ce ne sera toujours que la ruine, répondit madame D'Aucheron, d'un air résigné....
--Que la ruine! comme vous en prenez votre parti, remarqua le notaire de plus en plus stupéfait..., l'autre chose qui vous menace est donc bien redoutable. Ce serait curieux cela, ajouta-t-il avec ironie.
Pendant que le notaire et madame D'Aucheron échangeaient ainsi des prières contre des imprécations, des supplications contre des moqueries, un monsieur entra dans l'étude.
--Le notaire est-il engagé? demanda-t-il à l'Indien.
--Il y a une dame avec lui dans l'autre chambre, là....
Et il montrait du doigt la porte du petit bureau.
--Ne le dérangeons pas, alors, fit le survenant.
L'abénaqui pensait à part lui:
--Ça va être drôle tout à l'heure.
Au bout d'une vingtaine de minutes qui parurent bien longues à celui qui attendait, la porte du bureau s'ouvrit et madame D'Aucheron parut. Elle était bouleversée et ses yeux avaient quelque chose de vague, de hagard à faire peur.
--Vous ici madame? fit le dernier arrivé.
C'était monsieur D'Aucheron. Sa femme fit un pas en arrière et ne répondit rien.
--Vous avez voulu prendre les devants, madame, continua D'Aucheron, mais vous n'arriverez pas plus vite pour cela.... Elle vous a supplié, sans doute, de renoncer à la main de notre fille? demanda-t-il, en s'adressant au notaire, n'allez pas l'écouter: elle divague.
Le notaire poussa un soupir de soulagement comme un homme qui revient du fond de l'eau. L'abénaqui sourit en entendant D'Aucheron appeler Léontine sa fille.
--Il me semblait, répondit Vilbertin que tu ne pouvais pas renoncer aux immenses avantages que t'assure mon mariage.
--Jamais! répliqua fermement D'Aucheron. Est-ce que je me ruinerais pour les caprices d'une femme, la mienne? Ce mariage aura lieu, je le veux.... Mais j'oublie que nous sommes en présence d'un étranger, remarqua-t-il en faisant allusion à Sougraine, passons donc de l'autre côté; nous allons, une fois pour toutes en finir avec cette affaire....
--Il paraît, répondit Vilbertin, que cet indien n'est pas de trop. Il est du complot; le siou aussi. Ils sont venus ici avant madame D'Aucheron pour me sommer, s'il vous plaît, rien que cela! de renoncer à mademoiselle Léontine.... Dis-moi donc ce qu'ils ont à voir, ces individus-là, dans nos projets.... Y comprends-tu quelque chose?
--Ces deux étrangers, ces deux sauvages sont venus te dire de renoncer à la main de ma fille?
--Comme j'ai l'honneur de te l'affirmer....
--Quelle insolence! quelle....
--Ce n'est pas cela, fit l'abénaqui, d'une voix étrangement douce, c'est la nécessité.... une affreuse nécessité....
--Allez donc vous promener, avec vos nécessités, cria D'Aucheron qui s'emportait...
--C'est pour sauver la paix de ta maison, l'honneur de ton nom, et plus que cela encore, continua l'abénaqui.
--Tu mens.
--L'indien dit la vérité.... Tout cela pourrait s'arranger pourtant, oui tout cela pourrait s'arranger, et le mariage de monsieur Vilbertin aurait lieu comme vous le désirez tous, si un homme s'éloignait.
--Comment cela? quel est cet homme? demanda D'Aucheron.
--C'est la Longue chevelure, répondit l'abénaqui. Il nous tient tous sous son pied, et il nous peut tous écraser comme des vers de terre.
--Quant à moi, continua D'Aucheron, je ne vois pas ce qu'il peut me faire....
--L'indien le sait, lui, et c'est terrible, va!
--Si le sioux disparaissait, demanda le notaire, tout s'arrangerait? Il n'y aurait plus d'obstacles à mon mariage?.... La paix de tout le monde serait respectée?
--Oui! s'écrièrent à la fois Sougraine et madame D'Aucheron.
--Comment peut-il se faire, demandait D'Aucheron, qu'un homme qui ne nous connaît que depuis quelques jours, qui a passé toute sa vie loin de nous, qui est parfaitement étranger à nos relations et à nos projets, devienne tout à coup l'arbitre de nos destinées, nous oblige à faire ce que nous ne voulons pas, et à nous désister de ce que nous voudrions faire. Parlez donc, vous autres qui connaissez ses motifs et qui vous montrez les esclaves de ses volontés, parlez donc! Quand on saura ce qu'il est, ce qu'il médite, ce qu'il ose on pourra déjouer ses desseins. Rencontrons-le face à face. Avons-nous peur d'engager la lutte? Encore une fois, que peut-il nous faire? Nous n'avons rien à cacher dans notre existence. Aurions-nous quelque chose, que ce ne serait pas lui, cet étranger, qui feuilletterait le livre de notre vie? Vous a-t-il achetés avec ses diamants? Quel intérêt a-t-il à empêcher le mariage de Léontine avec M. Vilbertin?...
Madame D'Aucheron écoutait la tête basse, l'abénaqui paraissait distrait. Il cherchait à oublier le danger dont il était menacé.
La position que prenait D'Aucheron n'avait rien de bien rassurant pour lui.
--Voilà du singulier, ajouta D'Aucheron. Il faudra toujours bien que j'aille au fond de ce mystère.
Il regardait sa femme avec une certaine cruauté. Elle vit bien qu'il était résolu de découvrir le secret qu'elle cachait avec tant de soin.
--Si la Longue chevelure disparaissait, pensait-elle.... Je n'aurais plus rien à craindre.
XXVII
Les élections générales approchaient. On entendait une rumeur sourde et profonde comme le grondement d'un orage encore lointain. On fourbissait dans l'ombre des armes qui promettaient d'être mortelles. Chaque parti faisait la revue de ses forces et préparait les machines qui devaient détruire le camp ennemi. Les futurs candidats se montraient d'une politesse exquise envers tout le monde, serraient avec effusion la main de l'ouvrier, saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, le bottier et le regrattier, libres et indépendants électeurs, dont le vote pouvait faire pencher la balance, et le regrattier, le bottier et le laitier, tous gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent besoin de plus petit que soi....
L'un des plus actifs, des plus polis, des plus affables, des plus populaciers, c'était M. Le Pêcheur. Il entendait bien se faire réélire et garder encore son portefeuille si doux à porter. Il allait de maison en maison solliciter les suffrages. On le recevait bien, mais on se disait à part soi:
--L'on verra. Le scrutin a été donné pour cacher son vote, on s'en servira, du scrutin....
L'adversaire du jeune ministre serait probablement l'employé qu'il avait destitué par économie et remplacé par galanterie. Le peuple est naturellement sensible, honnête, compatissant. Les actes tyranniques ou injustes le révoltent. Il protège les victimes et flagelle les bourreaux. Le peuple inclinait vers monsieur Préchon, la victime. D'autant plus que Préchon avait des capacités, n'était pas sot du tout et se montrait bon chrétien. On a beau dire, cela ne nuit pas aux choses temporelles d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus souvent qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans un mouvement de colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui, il ne tenait plus à se servir de cela pour discréditer son adversaire. Et qu'importe l'origine d'un homme, dans notre monde et dans notre siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet homme. Qu'il sorte d'un palais ou d'une chaumière, qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou du crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi que Dieu lui-même le juge. L'humanité, longtemps aveugle ou lâchement avilie, avait oublié ce suprême jugement du Créateur et se prosternait souvent devant un homme ignare ou méchant, voluptueux ou sot, parce que l'un de ses aïeux avait fait une belle action, son devoir probablement, et rangeait du pied le nouveau venu plein de sciences, de talents ou de vertus qui n'avait point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, une lumière plus pure éclaire les hommes, un sentiment plus juste les anime, un motif plus noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux et dangereux de l'égalité qui passe sur la terre pour raser les têtes qui s'élèvent... c'est la colère de Jésus qui maudit et jette au feu les arbres qui ne portent point de fruits.
TROISIÈME PARTIE
LES ASSISES CRIMINELLES
I
La chasse aux caribous n'est pas un frivole amusement, certes! et chaque hiver on voit sortir de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le fusil à l'épaule, l'imagination pleine de fantastiques panaches qui dansent sur des têtes effarées. Les neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant, et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos climats rigoureux. La glace, sous son éblouissant et incorruptible manteau, tient dans une impuissance absolue toutes les souillures du sol.
Aux reflets du soleil les cristaux de la neige étincellent comme une poussière de diamants, et sur les plaines d'une blancheur éclatante se déroule sans fin l'azur foncé d'un ciel pur...
Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient la ville dans une carriole mollement rembourrée. D'autres suivaient. C'étaient Dupotain, Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une voiture remplie de provisions de toutes sortes fermait le cortège. Ceux qui connaissaient la coutume du notaire et son goût pour la chasse n'eurent pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer le caribou dans nos montagnes pittoresques.
Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham, traversa St. Sauveur et suivit le chemin de la petite rivière. Il passa par Lorette, St. Augustin, le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides, laissa derrière lui Ste Catherine, atteignit et dépassa St. Raymond, au fond de sa charmante vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne....
La dernière habitation disparut derrière un coteau de neige, au bout des terrains à demi-défrichés, et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt sombre, infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les vallons se succèdent toujours, toujours jusqu'aux défrichements du lac St. Jean et, par de là, jusqu'à la mer de glace. Les grands sapins, les pruches, les épinettes avec leurs larges palmes vert sombre couvertes de blancs flocons, ressemblaient à ces vieux rois du nord que nous montrent les légendes scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux sombres garnis d'hermine, et couronnés de chevelures d'argent. Les chasseurs marchaient à la file et les raquettes laissaient sur la neige molle une empreinte qu'on eût dit produite par le pied d'un animal énorme ou le sillage d'un vaisseau dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait mille fois parcourus. La Longue chevelure, alerte et souple comme un cerf, le suivait. Puis les chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, Landau, Dupotain, Griflard. Puis encore les hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur dos. Le soir, on dressait la tente, on allumait le feu, on faisait des lits de sapins, sur lesquels on étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on s'endormait profondément.
On découvrit après quelques jours un superbe _ravage_, et l'on but à la santé de l'animal complaisant dont la piste allait être un guide sûr. La marche dura plusieurs heures encore avant que l'on pût apercevoir un superbe caribou.
Il était couché sous un magnifique sapin, et s'amusait à mordre les petites branches vertes qui pendaient comme des guirlandes au-dessus de lui. A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et tourna la tête. Il flaira le danger et son oeil doux s'alluma subitement. Il se leva tremblant. Une clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient presque à portée du fusil. Alors, rapide comme l'éclair, rejetant, son panache mobile afin de ne point s'embarrasser dans les rameaux des arbres, il s'élança à travers les couches mouvantes de la neige. Une poursuite acharnée et sans trêve commença. La Longue chevelure, avait pris les devants. C'était lui, au reste, qui devait tirer le premier. Vilbertin, l'on ne savait pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi. Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord ses ennemis, mais la fatigue le gagna peu à peu dans cette course sans merci, sur ces neiges molles et profondes....
Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières qu'il laissait maintenant, que ses forces le trahissaient, et qu'il faiblissait par instant pour reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se sentaient gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un prochain triomphe animait leur courage. Tout à coup deux détonations retentirent; elles furent suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore, réveillée un instant comme en sursaut, retomba dans son morne silence.
Le caribou était tombé, mais non loin de lui, quelques pas en arrière, celui qui l'avait blessé gisait aussi grièvement atteint.
Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant des cris de joie; mais à la vue de la Longue chevelure affaissé sur la neige et couvert de sang, leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations.
--Comment cet accident est-il arrivé demanda l'un des chasseurs?
--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien ne sait pas comment, par exemple. Il courait, il courait.... il y a tant de petites branches.... Tu sais.
--On n'est jamais assez prudent à la chasse, reprit, en forme de maxime, le gros notaire qui arrivait tout essoufflé.
Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux.
La balle était entrée en plein corps un peu au-dessus de la hanche. Le siou, malgré la douleur que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait pas perdu connaissance. On le coucha bien enveloppé dans de chaudes couvertures de laine, sur des branches molles au-dessous d'un arbre épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant la _traîne_ aux provisions sur laquelle on le mettrait pour le ramener aux plus prochaines habitations.
Le caribou gisait à quelques pas plus loin. Quand les chasseurs l'entourèrent il voulut se lever pour fuir encore, mais sa tête retomba sur la neige ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent sur eux pleins de larmes. Qui peut deviner à quoi songe la bête, au moment où elle se sent expirer sous les coups de l'homme? Ne pouvant raisonner sa douleur, ni s'en expliquer la cause, elle doit en souffrir davantage. L'homme, parfois, domine par la force de sa volonté, les souffrances qui le tuent. Sa pensée l'emporte dans une région supérieure. L'esprit impose silence à la matière.