Chapter 12
--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il pas mieux travailler que de venir pleurnicher devant des images? Quoi d'étonnant qu'il y ait tant de pauvres! Les protestants prient moins et travaillent plus, aussi, comme ils font de l'argent!... Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est elle! et une étrange émotion serra sa poitrine.
Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'église.
Les riches, les heureux de la terre sentent peu, sans doute, le besoin de prier. La prière, c'est la supplication, c'est l'humiliation dans la poussière; les malheureux seuls savent bien prier. C'est à eux aussi que la bonté divine se manifeste davantage.
Le notaire suivit la jeune fille. L'église avait un charme inconnu maintenant. Ce n'est pas Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel et impie, c'était une ivresse toute charnelle. Il s'assit dans un banc, en arrière de l'église, et après avoir porté des regards sceptiques sur les tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues dorées rangées autour de l'abside, sur la lampe d'argent qui brûlait dans l'ombre comme une âme chaste, il les arrêta sur la jeune fille à genoux devant l'autel et se mit à penser:
--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon Dieu ne s'enferme pas comme un bijou dans une boîte dorée.....
Il se disait encore:
--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai pas l'intention d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma faute, à moi, si je n'ai point la foi.
Il avait peur; la couardise et l'impiété se tiennent par la main.
--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donné la vie sans ma permission.
Il était de ces âmes lâches qui ne cherchent point la vérité, se complaisent dans l'ignorance, et ne veulent pas être troublées dans leur fausse quiétude.... Elles ne savent pas que Dieu se révèle aux humbles et qu'il se cache aux orgueilleux. La religion du Christ étant une religion d'amour et d'humilité, c'est par l'amour et l'humilité qu'on arrive à la connaître.
Mademoiselle Léontine se leva. Le notaire se précipita à genoux et se cacha le visage dans ses mains. Il écoutait le bruit des pas légers qui glissaient sur les dalles sonores, dont chaque son se répercutait dans son coeur. Quand elle passa près de lui, il la regarda furtivement.
--Comme elle est belle! fit-il... Au moins, j'espère qu'elle m'a vu.... Elle va me croire dévot..... C'est une bonne idée que j'ai eue là...
Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme il en approchait, Rodolphe débouchait de la rue Ste Marie, et les deux jeunes gens se donnèrent une poignée de main longue et forte qui fut comme un serrement de tenailles pour l'âme du notaire. Il ralentit le pas, car il ne voulait point être vu. Nulle situation n'est pénible comme celle d'un amoureux qui se trouve en présence de l'objet de son amour et d'un rival fortuné.
Rodolphe dit à Léontine qu'il partait pour St Raymond. Il allait emmener sa tante et sa cousine. Il vivraient tous trois ensemble. La tante était mieux; elle pouvait supporter le voyage. Léontine savait déjà le projet du jeune homme. Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir seule, abandonnée en quelque sorte de ceux qu'elle aimait le plus au monde, mais qu'elle irait les voir. Oui, elle irait bien sûr..... Et ils viendraient eux aussi; ils viendraient souvent, le chemin de fer serait construit bientôt; ce serait facile.
XXIII
Dans le même temps Sougraine entrait chez monsieur Le Pêcheur.
--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur le ministre, dit-il après les salutations d'usage, eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette te l'a dit, il est tout puissant dans cette maison, et il a décidé que mademoiselle Léontine donnerait sa fortune et sa main au docteur Rodolphe.
--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons démodées, répliqua le ministre. Sais-tu que le métier que tu fais peut te conduire en prison. On appelle cela du chantage. C'est un vol déguisé, mais c'est un vol.
--L'Indien fait payer un grand service, voilà tout, il n'y a rien de blâmable en cela, monsieur le ministre.... Il aurait pu te faire épouser une jeune fille belle et riche; tu as pensé l'avoir sans lui, c'est ton affaire. Je viens te déclarer que tu ne l'auras point.
Sors d'ici, dit Le Pêcheur qui commençait à perdre patience.
L'Indien ne se le fit point répéter. Il sortit.
--Voilà une affaire réglée, se dit-il, en cheminant. Le ministre et l'indien ne naviguent plus dans les mêmes eaux. Il faut voir l'ancienne maintenant.
L'ancienne, c'était madame D'Aucheron. Il n'y avait pas à reculer; le sioux aux longs cheveux n'entendait pas badinage, et il ne fallait point s'exposer à être livré à la justice des hommes.
Madame D'Aucheron fit remarquer à Sougraine que ses visites étaient trop fréquentes, cela semblait inexplicable aux gens de la maison.
--L'Indien est forcé d'agir, répondit Sougraine; il a le couteau sur la gorge; il est reconnu....
--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en pâlissant....
Une peur effroyable s'emparait d'elle....
--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien, car celui qui sait notre secret le gardera bien, mais à une condition....
--Qui est-il donc cet homme? à quelle condition? demanda fièvreusement la pauvre femme.
--C'est la Longue chevelure.....
--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien.
--Il ne parlera pas; il me l'a juré, et sa parole est irrévocable. Mais.....
--Quelle condition met-il à son silence?
--Le mariage de notre fille avec le docteur Rodolphe.
--Le mariage de notre fille!..... notre....
Elle ne savait plus que dire, avait envie de défaire ce qu'elle avait fait, de jurer que Léontine n'était pas sa fille..... qu'elle ne savait rien après tout..... qu'elle avait été folle longtemps dans sa maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant... qu'on lui avait dit que c'était un garçon.... Mais à quoi cela servirait-il? Si le sioux voulait ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite... Il pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine, prenez-le, car c'est un ravisseur de jeunes filles, c'est peut-être un meurtrier.... Un meurtrier! Il ne l'était point..... mais les apparences seraient contre lui... Sougraine, pour se venger crierait à son tour: Voici Elmire Audet, mon ancienne maîtresse, ma complice!... C'est cette belle dame qui se promène avec un magnifique attelage, chaque jour, dans les rues de Québec. C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur!
Jamais madame D'Aucheron n'avait éprouvé une pareille terreur. Elle se sentait devenir folle. Elle tenait sa tête à deux mains et criait: Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?....
--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur, courage! prudence! rien n'est perdu....
--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la fortune que Vilbertin nous promettait!... Vilbertin allait épouser Léontine. Il est riche, Vilbertin, très riche! Il aime notre fille à la folie... il donnerait toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut, il a juré qu'il l'aurait. Tout est arrangé, conclu. Léontine a consenti..... Et puis les affaires vont mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous abandonne nous sommes perdus.... Nous lui devons beaucoup à ce gros notaire que vous avez vu ici, au bal.... à notre grand bal.... Ah! le malheureux bal!.... Et s'il épouse notre fille, le notaire, il nous fait remise complète de ce que nous lui devons.... Si elle en épouse un autre, il nous ruine; il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle affreuse situation! qui donc nous tirera de cet horrible abîme?
--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent, répondit Sougraine, lentement, scandant chaque mot, mais l'indien aime mieux sa tête.... Et toi?
Madame D'Aucheron eut un frémissement. Non! elle le voyait bien, il n'y avait pas à lutter. Ce serait l'écrasement du ver par le talon. La richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur, mais la vie, ce sont des biens qui ne se paient ni ne se remplacent. La fortune perdue se retrouve quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!....
Cependant ce mot lugubre: ruiné! ruiné! tintait à ses oreilles comme un glas des morts. Cela voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus de vêtements magnifiques, plus de brillants équipages, plus de serviteurs! Ruinés, les D'Aucheron, ruinés! Comme leurs amis en feraient des gorges chaudes! Ce sont toujours les amis qui s'amusent le plus de nos infortunes. Quand ils passeraient à pied sur les trottoirs, eux les D'Aucheron, ils se feraient éclabousser à leur tour. On ne se rangerait plus pour les laisser passer. On n'écrirait plus leur nom avec une apostrophe et un grand A. Et puis comment expliquerait-on leur éclat d'un jour suivi d'une aussi horrible obscurité?... Voilà donc comme vont les choses de la vie! Des songes vermeils et des réveils épouvantables, des coups de soleil et des bourrasques terribles.
Et c'était bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention de la Longue chevelure dans leurs affaires? N'était-ce pas un accès de folie qu'elle avait tout à coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-être que tout cela se dissiperait tout à l'heure, comme un nuage emporté par le vent, et que le calme reviendrait. C'était peut-être une fantaisie de Sougraine pour l'effrayer. Il en était bien capable. Elle verrait le beau sioux et lui ferait entendre raison. Il ne résisterait pas à ses larmes. Elle se jetterait à ses genoux..... Un homme résiste-t-il aux larmes d'une femme? Mais comment annoncer la chose à monsieur D'Aucheron? Il ne voudrait rien entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement d'idée, il ne pourrait pas la savoir, et cependant il faudrait le convaincre.....
Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa devant une image de la Ste Vierge au pied de la croix, mais elle ne comprit rien à la douleur de cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs, et ne songea même pas à lui demander le secours divin qui n'est jamais refusé aux âmes souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques entretiens, et ne cherchait ses consolations que dans les frivolités du monde. Le monde allait lui manquer et elle se trouverait seule avec elle-même: ce serait le désespoir. Le ciel ne manque jamais à ceux qui l'invoquent, et c'est pourquoi les hommes de foi n'ont jamais de ces lâches défaillances qui cherchent un refuge dans la mort.
Vers le soir Léontine rentra. Elle venait de laisser Rodolphe et le bonheur rayonnait encore dans son coeur. Elle voulait parler de la mère Audet, sa grand'mère peut-être, à madame D'Aucheron, et elle éprouvait un serrement de coeur inexprimable. Elle avait peur d'être indiscrète, d'éveiller des souvenirs trop pénibles. Cependant il le fallait bien.
--Tu te rappelles, mère, commença-t-elle, la bonne vieille que monsieur Duplessis a amenée souper ici l'autre jour?
--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait tâché de se remettre un peu et de faire disparaître les traces de ses dernières larmes.
--On vient de la renvoyer dans sa paroisse.
--Madame D'Aucheron respira plus à l'aise.
--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller mourir avec les siens.
--Elle ne semble pas prête à mourir. Elle se porte à merveille maintenant que son garçon est revenu et qu'il lui a témoigné le désir de ne plus se séparer d'elle.
--Son garçon est revenu? oh! il est revenu? quand cela?
--Il était ici hier. C'est lui qui emmène la bonne vieille. Croiriez-vous qu'elle pleurait en nous disant adieu?.... Ces pauvres gens, comme ils exagèrent le bien qu'on leur fait!
--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au huitième portage?
--Au huitième portage? qu'est-ce que cela veut dire?
Madame D'Aucheron s'aperçut qu'elle avait lâché un mot de trop.....
--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au huitième portage.... je ne sais pas ce que c'est.
Léontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron était bien la fille de la mère Audet.... mais elle, était-elle vraiment la fille de madame D'Aucheron?..... Pourquoi alors l'hospice des enfants trouvés? Ah! pourquoi?.... sa candeur se troublait; cette question était pleine d'épouvantement.
--Tiens! chère enfant, reprit madame D'Aucheron avec des airs câlins, j'ai à t'annoncer une chose qui va faire battre de joie ton petit coeur.
--Ah! rien ne peut me réjouir maintenant.... vous le savez bien.
--Ces enfants, comme ils se découragent vite! on dirait qu'ils n'ont pas l'avenir pour eux.... Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans pitié comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de mère.... et si j'ai contrarié tes desseins et tes voeux c'était pour avoir la paix avec mon mari. Une femme doit obéir aux volontés de son époux... Cependant, après des réflexions profondes, j'ai compris que je devais te protéger. La fortune, les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute et cela rend la vie attrayante; mais quand il faut acheter ces divers biens au prix du bonheur de son enfant, une mère a raison de se dresser devant la volonté cruelle du maître, et de s'écrier: Frappe-moi, mais épargne l'innocente créature qui nous a voué ses plus pures affections....
Léontine, pendant ce préambule prétentieux, éprouvait de curieuses sensations: des rayons d'espoir traversaient les ténèbres de son âme comme des étoiles filantes sillonnent, à certaines époques, le ciel obscur, puis des craintes, des appréhensions suivaient. Elle était assaillie de mille sentiments divers, mais elle eut une joie intense, elle poussa un cri de surprise lorsque sa mère ajouta:
--Moi je désire que tu donnes ta main à celui qui possède ton coeur. Aimes-tu toujours monsieur Rodolphe?
--Si je l'aime! mère, que tu es bonne! que tu me rends heureuse.
Et elle se mit à pleurer, à pleurer comme si elle avait eu quelque grande douleur. Chose singulière les larmes sont la plus haute expression du bonheur et le rire la plus grande preuve du plus profond désespoir.
--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame D'Aucheron, je fais un grand sacrifice, mais n'importe, tu seras heureuse, je ne désire rien de plus. Nous serons ruinés,.... nous serons pauvres.... comme les pauvres que tu vas visiter avec tant d'amour,.... mais tu seras heureuse, toi..... Peut-être me donneras-tu une petite place, là-bas, dans ton humble maison, au milieu des champs... Ah! je n'ai plus d'ambition..... oui j'en ai une: l'ambition de faire ton bonheur.....
Léontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa avec une inexprimable effusion.
XXIV
D'Aucheron avait dû se rendre auprès de monsieur Le Pêcheur pour lui déclarer que des raisons d'une extrême gravité le forçaient à décliner l'honneur de l'avoir pour gendre. Il en était extrêmement mortifié et ne s'en consolerait point. Il avait tant caressé cette espérance: avoir dans sa famille, dans sa maison, un homme politique, un membre du cabinet. Il savait bien ce qu'il perdait en rompant ce mariage et ne se faisait point illusion.
Le ministre qui l'avait d'abord accueilli avec une affabilité toute particulière, prit un air digne. Lui aussi il voyait tomber ses illusions. Il ne put s'empêcher de songer à l'indien. Ce maudit sauvage était-il donc réellement pour quelque chose dans le désagrément qui lui arrivait? Il faudrait éclaircir ce mystère et.... gare à lui!... il lui apprendrait à ne pas se mêler des affaires des autres...
Il sortit pour secouer un peu sa torpeur morale et dissiper l'essaim de ses pensées noires. Il rencontra un ami qui lui dit à brûle pourpoint:
--A quand ton mariage?
--Va au diable avec tes questions indiscrètes! pensa-t-il.
Il en rencontra un autre qui lui apprit que la belle mademoiselle D'Aucheron épousait le notaire Vilbertin. Un mariage d'intérêt.....
Il devint blême et une sourde colère gronda dans son âme.
--Est-ce bien vrai, ce que tu dis-là? demanda-t-il en tremblant.
L'ami ne remarqua pas son émotion et répondit.
--C'est absolument vrai. D'Aucheron donne sa fille pour sauver sa fortune. Il a des relations d'affaire très intimes avec le notaire.....
L'Honorable monsieur Le Pêcheur continua sa promenade la tête basse, l'esprit très préoccupé. Il s'expliquait la volte-face exécutée si prestement par D'Aucheron, et se consolait en songeant que la capture n'eut pas été alors excessivement importante. Mais il aperçut le notaire qui venait avec la Langue muette, et la jalousie lui darda ses aiguillons dans le coeur.
--C'est pour laisser entrer ce ballon que l'on me prie d'évacuer la place, grommela-t-il? ce n'est pas flatteur pour moi,.... un ministre!.... Et toi, face jaune, te voilà encore sur mon chemin, ajouta-t-il, en pensant à l'indien, es-tu donc mon mauvais génie?..... Tu viens à moi, mon mariage s'arrange; tu t'éloignes pour en aborder un autre, mon mariage se rompt et ma future passe dans les bras de cet autre.... Il y a du diable là-dessous: Es-tu sorcier?..... Il faut que je te déniche, mon hibou de mauvais augure!.....
Ils passèrent près de lui et le saluèrent en souriant....
XXV
Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus gai et l'esprit plus alerte que le jour où madame son épouse, pressée par Sougraine, promit de donner sa fille à Rodolphe le jeune médecin. Il avait vu de nouveau son ami Vilbertin qui s'était montré fort accommodant, généreux même. Les affaires allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre qui ne serait peut-être plus rien demain. Ce qu'il fallait avant tout, c'était de l'argent. Les honneurs qui ne rapportent rien deviennent un embarras. Il était bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la possession d'une fille pauvre. Elle était belle, c'est vrai, mais il n'en manque pas de belles filles à Québec.
Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement. En tenait-elle encore pour monsieur Le Pêcheur? Non pourtant. Elle n'était toujours pas d'une humeur gaie. Après tout, une femme ne comprend pas les affaires comme un homme. Les combinaisons du coeur la touchent plus que les calculs de l'esprit.
--Notre gendre agit royalement, commença D'Aucheron. Il m'a donné un fameux coup d'épaule.
--Notre gendre? demanda ingénument madame D'Aucheron, lequel?
--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un, nous n'en aurons jamais qu'un seul... Vilbertin, le brave notaire Vilbertin.
Madame D'Aucheron ne savait trop comment engager cette dernière lutte, la plus terrible de toutes. Comment faire croire à son mari qu'il devait tout sacrifier, sa réputation d'homme d'affaires et sa fortune entière, au caprice, à l'inclination d'une enfant trouvée?.... On ne pouvait pas reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque chose de plus important qu'une fortune et une réputation d'habileté en affaires........ quelque chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle ne savait que trop, elle, la malheureuse femme.
--Depuis quelque temps j'ai réfléchi profondément, commença-t-elle, et j'ai des remords, oui des remords qui me rongent le coeur.
D'Aucheron craignit une révélation mortelle. Quelquefois cela arrive qu'une femme bourrelée de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce fut en tremblant qu'il demanda:
--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?...
--Rien. C'est cette pauvre Léontine. Elle change à vue d'oeil, mon mari; la voilà pâle comme une morte....
--Le mariage la ramènera, ma chère femme.
--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin, toujours.
--Comment, pas le mariage avec le notaire Vilbertin? que veux-tu dire? je ne te comprends plus....
--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la voir se donner ainsi pour nous plaire à un homme qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait être si heureuse avec son Rodolphe?
--Ne me parle pas de Rodolphe, s'écria D'Aucheron, qui s'emportait.... est-ce que tu perds la tête?
--Tu n'as pas un coeur de mère, toi?....
--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant, cette petite fille du hasard!... Crois-tu que nous l'aurons nourrie, élevée, vêtue, instruite pour rien, ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait un peu fort. Tu peux en prendre ton parti, cette fois, c'est irrévocablement déterminé. Vilbertin la veut, il l'aura.
--Tu la vends?
--Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde c'est pour vous conserver votre superbe demeure, vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux, vos habits magnifiques, que je la vends, comme vous dites.
--Des habits magnifiques, des meubles somptueux, des voitures, des chevaux, une superbe demeure, je n'en veux plus!....
D'Aucheron fut tellement étonné de cette réplique qu'il resta muet pendant une minute...
--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui parlez ainsi, madame?
--Oui, monsieur, c'est moi.
--Vous êtes folle.
--Je le deviendrai, bien sûr, si vous donnez suite à vos projets.
--Rien au monde ne me fera changer d'avis...
--Si je vous disais que des malheurs plus grands que ceux que vous redoutez tomberont sur nous si vous ne m'écoutez point....
--D'Aucheron éclata de rire, cette fois.
--Vous voulez vous moquer de moi. Allons! est-ce que je suis un enfant qu'on effraie avec des menaces ridicules.
--Mon mari, je t'en supplie! continua madame D'Aucheron.
Elle avait une expression singulièrement touchante. Sa figure se transformait. Ses mains jointes se serraient convulsivement.
--Caprice de femme! bêtise, bêtise!.... répondit-il.
Elle tomba à ses genoux.....
--Pour l'amour de moi! gémit-elle, pour l'amour de toi! oui, pour l'amour de toi!
--Mais, malheureuse, c'est ma ruine...
--Nous vivrons bien quand même.... Dieu qui donne aux petits oiseaux leur nourriture.
--De la poésie! diable! où prends-tu cela? La première fois de ta vie. Mieux vaut tard que jamais..... Et tu crois, comme cela, que Dieu qui donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite qu'est-ce que c'est?.... fit-il en se moquant.
--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours à genoux, ne ris point, je suis horriblement malheureuse.....
--Elle est folle, pensa-t-il tout haut.
--Non, je ne suis point folle, mon mari,.... je t'en supplie, écoute-moi. Tu sais bien que je t'ai toujours aimé. Nous n'avons eu que du bonheur ensemble, continuons à vivre heureux. Pour cela nous n'avons besoin que d'une chose: la santé, la santé pour travailler. Je travaillerai tant que tu voudras.... Je ne te serai pas à charge. Le travail ne me coûte pas; non il ne me coûte pas. Tu sais bien que je ne suis pas une paresseuse.... C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais c'était quand je croyais pouvoir me donner ces mille choses de la vanité, sans te gêner dans tes spéculations.....
--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais cet argent que tu dépensais si bien....
--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le savais bien; mais je me disais: il est habile mon mari, il réussira; tout cela se paiera d'un coup de dé....
--Oui, eh bien! le coup de dé, le voici, je l'ai tiré et j'ai gagné.... C'est le mariage de Léontine avec Vilbertin. Entends-tu?....
--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne peut se faire, cria-t-elle en se tordant les bras... s'il se fait, je disparaîtrai; tu me reverras jamais...
D'Aucheron finit par s'émouvoir et par soupçonner qu'il y avait là quelque chose d'extraordinaire....
--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me cache un secret.
Puis il ajouta tout haut:
--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de la position que tu viens de prendre à l'égard de Léontine et de Vilbertin....
--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin..... je l'aime trop pour supporter plus longtemps cette pensée.... et je sens en moi l'idée d'un grand devoir à remplir.
--Ce n'est pas vrai, répondit-il avec aigreur, et il sortit, la laissant seule à genoux sur le parquet.
XXVI
Ce fut un beau moment pour Rodolphe que celui où, des lèvres mêmes de Léontine, il apprit que le ciel se laissait attendrir et que l'espoir leur était encore permis. Ils renouèrent le fil brisé de leurs doux projets, refirent leur retraite paisible et chaste avec les oiseaux chanteurs et les arbres fleuris, s'abandonnèrent à toutes les délices nouvelles qui reviennent en foule, comme un essaim de bourdonnantes abeilles, au coeur qui se reprend à croire et à espérer, après un deuil qui devait être éternel.