L'affaire Sougraine

Chapter 11

Chapter 113,919 wordsPublic domain

Il sentait des chaleurs lui monter au visage et trouvait le vent tiède. Il se faisait une lutte terrible en son âme et cette lutte le fatiguait. Il ne pouvait pas résister au notaire, il le sentait bien, puisqu'il le ruinerait sur le champ. Ruiné, pourrait-il encore offrir sa fille à l'honorable monsieur Le Pêcheur et le ministre voudrait-il l'épouser? Mais qu'allait dire Léontine de ce changement à vue dans les sentiments et les calculs de son père? Se résignerait-elle encore? Ne finirait-elle point par se révolter et par traiter comme ils le mériteraient les caprices de ses bons parents. Pour lui, il comprenait bien son devoir; il n'y avait plus à balancer....

Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route, nombre de ses connaissances qui le saluèrent. Seulement comme il mettait le pied sur le seuil de sa maison, il aperçut, à quelques pas, deux ministres qui lui firent des signes amicaux. Il était trop tard pour entrer; il dut subir leurs compliments.

--Nos félicitations, monsieur D'Aucheron, lui dirent-ils, en lui tendant la main. Il n'est bruit dans la ville que du prochain mariage de notre collègue avec mademoiselle votre fille....

--Ce n'est qu'une rumeur, répondit D'Aucheron embarrassé; les rumeurs ne sont pas toujours vraies.

--Oh! monsieur Le Pêcheur lui-même vient de confirmer l'heureuse nouvelle. Il est chanceux. Une jeune personne d'une beauté remarquable et d'une vertu plus remarquable encore, dit-on... et puis, ce qui ne gâte rien, une petite part des écus du papa.

Ils se mirent à rire.

D'Aucheron rongeait son frein: une colère sourde bouillonnait au fond de son coeur.

--Le mariage n'est pas du tout décidé, je vous le jure, répliqua-t-il. Vous savez, il faut toujours un peu consulter le goût et les sentiments de ces chères petites créatures... et parfois elles ont des caprices, toutes bonnes et toutes vertueuses qu'elles soient.

--En tout cas, présentez à la future nos hommages respectueux et nos voeux les plus sincères pour son bonheur.

--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en ouvrant la porte.

--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il à la servante?

--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il répondu.

Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son air un peu singulier.

Il entra sans préambule dans le coeur du sujet.

--Tiens-tu beaucoup au mariage de Léontine avec monsieur Le Pêcheur?

--Pourquoi cette question? tu le sais bien que j'y tiens. Tu t'es donné bien du mal pour nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait pour toujours, nous élevait au-dessus des autres, et je l'ai compris, et Léontine a fini par le comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit accompli, ce mariage.

--Il ne s'accomplira pas cependant.

--Ce n'est pas sérieusement que tu parles?

--Très sérieusement.

--D'où vient ce changement d'idées? As-tu ton bon sens, mon mari?

--Nous sommes à la merci d'un excellent ami qui joue avec nous comme le chat avec la souris. Il faut en passer par ses volontés.

--Quel peut être ce tyran?

--C'est mon ami le notaire Vilbertin.

--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur Le Pêcheur? A-t-il songé qu'en se vengeant de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce n'est pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un ami cent fois éprouvé, non ce n'est pas possible.

--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est comme cela.

--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison donne-t-il?...

--C'est tout simplement une substitution qu'il veut faire...

--Une substitution? qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que Léontine aura toujours un épouseur quand même.

--Un épouseur? qui? Un autre ministre?...

--Non, pas un ministre...

--Un député au moins?

--Pas un député, non plus...

--Mon Dieu! mon Dieu! où s'en vont mes rêves?

Elle poussa un long soupir, puis elle demanda d'une voix inquiète:

--Est-il riche, au moins?

--Riche, veuf, assez jeune encore...

Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction, cette fois.

Elle avait pensé voir s'écrouler sa magnifique demeure, disparaître ses équipages, ses toilettes, toutes les délices de sa vanité. Cependant une ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine. Si l'Indien allait tenir pour le ministre? Ils sont entêtés ces sauvages. Il ne voudrait pourtant pas troubler le repos de celle qu'il croyait être sa fille.

Madame D'Aucheron était très agitée; elle se sentait menacée de nouveau. Ça ne finirait donc jamais cette alternative de quiétude et de terreur? Elle regrettait bien d'avoir adopté cette enfant. C'est à cause d'elle qu'elle se voyait en butte à tous ces ennuis, à cause d'elle qu'un passé coupable se dressait tout à coup. Faites du bien maintenant, voilà la récompense. Elle avait presque envie de la haïr, cette jeune fille qui troublait sa sécurité et faisait sourdre des remords éteints.

--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dépit, où est-il cet homme qu'il faut accepter à la place de l'honorable monsieur Le Pêcheur?

--Tu ne le divines point? cela m'étonne.

--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin.

--C'est là ton erreur: c'est précisément le gros, le rond, mais le riche notaire.....

--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron! Va-t-il se montrer généreux au moins?

--Comme tous les avares qui sont mordus au coeur par l'amour. Il fera des folies sublimes.... Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera complètement.

Ils firent demander Léontine. La jeune fille, qui cherchait dans la musique un adoucissement à ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses doigts agiles sur le clavier et les gammes s'élancèrent comme des fusées d'harmonie. Elle entra dans la chambre de ses parents adoptifs et attendit, debout, ce qu'on lui voulait.

--La nouvelle que j'ai à t'apprendre, mon enfant, commença madame D'Aucheron, va te surprendre un peu, beaucoup même, mais elle ne te causera pas de peine, j'en suis sûre.

--Parlez, mère.

--Ma fille, tu n'épouseras pas monsieur Le Pêcheur.

--Vraiment! fit Léontine en joignant les mains, que vous êtes bons, chers parents! Que je suis heureuse.

Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'étaient pas si bons que cela. La joie naïve de leur fille leur fit mal. Ils se regardèrent un moment sans rien dire... A la fin, comme il valait mieux en finir tout de suite, D'Aucheron ajouta:

--Il se présente un autre parti,.... un homme riche, très riche même, et jeune encore. Il t'aime à la folie.... c'est un notaire.... Une profession très digne, le notariat. Il va te faire une corbeille de noces splendide..... et il m'aidera à sortir de mes embarras financiers..... Il vaut autant l'avouer, j'ai des embarras financiers. Tout le monde en a.

Léontine avait pâli et sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Elle ne répondit pas.

--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne te donnerais pas à un homme qui ne serait point honorable, bien posé dans le monde. Je tiens à ce que tu vives en grande dame. Vilbertin est mon ami d'enfance.....

--Vilbertin! s'écria Léontine, le notaire Vilbertin! Consommons vite le sacrifice, ô mon Dieu! car l'autre prétendant qui suivrait serait peut-être pire encore.

Son désespoir s'armait d'ironie.

--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise... comme toujours, mon enfant? murmura madame D'Aucheron, avec l'accent de la prière....

--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi donc au plus haut enchérisseur, répliqua Léontine en les regardant avec fierté.

Les D'Aucheron furent étonnés de cette sanglante réplique et courbèrent le front, à leur tour, sous le regard étincelant de la jeune fille.

--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien promis, reprit D'Aucheron, et, tu sais, ces gens là--il allait dire les avares--quand ils aiment, c'est une fureur, une folie.....

--Enfin, décidez de moi comme il vous plaira; répliqua Léontine, vous me trouverez toujours soumise.

Elle songeait maintenant au secret de sa mère et cela lui donnait l'esprit d'abnégation. Elle se retira. Quand elle fut sortie, monsieur D'Aucheron dit à sa femme.

--Ça n'a pas été, après tout, aussi malaisé que nous le supposions.

XX

L'amour du notaire pour Léontine allait en grandissant de jour en jour. Les passions qui s'éveillent tard gagnent en intensité ce qu'elles ont perdu en durée. Il lui tardait de se jeter aux genoux de cette enfant pour lui demander pardon d'avoir osé l'aimer, pour la supplier d'avoir pitié de lui. Il serait assez éloquent pour l'attendrir. On ne résiste pas à un amour comme le sien. Il crut bon, toutefois, de mettre mademoiselle Ida Villor dans ses intérêts. Il la savait l'intime amie de Léontine. Il quitta donc son bureau et se rendit chez madame Villor. On le reçut cordialement. Un bienfaiteur!.... Il fit comprendre à mademoiselle Ida qu'elle et sa mère lui devait un peu de reconnaissance. Six mois de loyer, c'était quelque chose..... Il ne demandait rien, en retour, si non un léger service, une parole seulement. Parler, c'est facile et ça ne coûte pas cher... Il faudrait voir mademoiselle Léontine et lui dire, sans faire semblant de rien, qu'il avait un bon coeur, lui Vilbertin, qu'il rendrait certainement une femme heureuse..... qu'il était riche, avec cela pas égoïste comme il y en avait tant...... qu'il n'était pas sans pitié pour les pauvres; au contraire. Ida le remercia avec effusion de ce qu'il faisait si généreusement pour elle et sa mère, mais elle lui rappela que Rodolphe était son cousin à elle, presque son frère, et qu'elle ne pouvait pas détacher de lui la seule femme qu'il eut jamais aimée.... c'eût été une trahison.

Le notaire, dans son aveuglement, avait oublié que Rodolphe était le cousin d'Ida. Il s'en revint tout penaud, jurant qu'on ne le reprendrait plus à faire des remises de loyer.... Il cherchait un moyen de se venger. Les âmes basses ne manient bien que cette arme: la vengeance. Elle est à la portée de tous les lâches.

Quand il fut dans son étude il rédigea cette affiche originale:

GENS PAUVRES

Un philanthrope Vous offre un logement gratis Pour l'année prochaine. Allez au No. 444 rue Richelieu.

Il paya quelques centins pour faire coller cette affiche sur les murs de la porte St. Jean, dans l'escalier de la rue Buade, à la salle Jacques Cartier, et sur la clôture du terrain vacant, près de l'Eglise du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient et se sentaient pris de curiosité.

Le lendemain il se présenta chez D'Aucheron. Mademoiselle Léontine ne recevait point: elle était souffrante.

Il revint chez lui, écrivit une longue lettre toute de feu, mais dans le style du parfait notaire, et la fit porter à l'objet de sa passion. Il demandait une réponse et se mourait en l'attendant. La réponse ne vint pas.... la mort non plus.

Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit, cette adorable créature dont il raffolait. Il se jeta à ses genoux. Il avait vu quelque part, au théâtre peut-être, que cela se faisait dans les grandes passions. Il voulut lui embrasser les mains, il ne réussit qu'à effleurer le velours de sa robe. C'était déjà quelque chose. Elle fut tentée d'appeler au secours.

--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il, et sa voix rauque avait des pleurs de lubricité... Je suis riche et ma fortune est à vos pieds. Pour vous je donnerais la terre entière, si je la possédais; je donnerais toutes les félicités du ciel.

--Si vous le possédiez, ajouta Léontine qui s'était tout à coup décidée à rire de cette étrange passion, afin de la mieux désarmer. Il n'y a rien comme le rire pour tuer l'amour.

--Avec vous je le posséderais, le ciel! oui, et je n'en voudrais pas d'autre, continua-t-il..... Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre jour, je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a poursuivi partout, la nuit, le jour, au travail, à la promenade, toujours, toujours! Je voulais vous oublier d'abord: je pensais bien que vous ne m'aimeriez pas. Je ne suis ni beau, ni jeune. Vous en aimiez un autre! Vous étiez promise... Je me faisais toutes les objections. Je savais que j'étais fou. Et cependant c'était inutile, je ne pouvais éteindre cette flamme étrange. Je me délectais dans mon désespoir. Elle ne peut toujours pas m'empêcher de la voir en rêve, me disais-je, m'empêcher de songer à elle?

Oh! que je voudrais être plus jeune! plus beau, plus riche! plus renommé! Mais mon amour suppléera à tout ce qui me manque; daignez, ô daignez m'accorder votre main! Je serai le plus dévoué des maris. Vos moindres désirs seront pour moi des ordres; je ne vivrai que pour vous. Vous puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos pauvres que vous aimez tant! Vous leur donnerez tout ce que vous ne voudrez pas garder pour vous même... quel besoin aurai-je des biens et des richesses, moi, quand je vous posséderai? Vous serez tout mon bien, toute ma vie, toute ma richesse! Oh! par pitié, mademoiselle laissez-vous attendrir.

Il était épuisé. Il poussa un énorme soupir qui retentit dans les quatre coins du salon, et s'essuya le front avec son mouchoir.

Léontine l'avait trouvée joliment grotesque cette éloquence de notaire.

--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air sardonique, je vous pardonne.

Il se releva. Son enthousiasme était quelque peu tombé. Seulement il avait dans les paupières des éclairs de chaleur qui indiquaient un orage. Il acheva par où il eût dû commencer.

--Votre père vous a dit, n'est-ce pas, que je sollicitais votre main.

--C'est vrai, mais vous n'êtes pas généreux; vous menacez mes parents de toutes sortes de malheurs si je résiste à vos instances.

--Je vous aime tant que je ne reculerai devant rien pour vous obtenir....

--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est vous même.

--C'est vous, mais parce que vous devez être à moi. N'est-ce pas toujours ainsi?

Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre qu'elle ne pouvait pas décemment rompre avec l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle passerait pour une étourdie. Elle eût mieux aimé ne point se marier; cependant s'il fallait faire cet acte de dévoûment pour sauver ceux qui avaient eu soin de son enfance, elle se sentait capable de le faire. Mais celui qui l'épouserait serait bien sot de prendre une femme incapable de l'aimer. Elle ne serait que sa servante dans sa maison, car une femme qui n'aime point son mari ne fait plus dans sa maison que le rôle d'une servante.

Léontine venait d'échapper à une union détestable, mais ce n'était que pour subir une humiliation plus profonde, et pour accomplir un sacrifice plus pénible encore... Le bon Dieu n'avait donc point pitié d'elle. Cette fois il n'y aurait plus de délai. L'épée était suspendue par un fil sur la tête de ses parents. Vilbertin n'avait qu'à le vouloir et le fil se romprait.

Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se consommer la ruine des D'Aucheron plutôt que son malheur à elle?... Ah! si comme elle le croyait, il n'y avait pas longtemps encore, elle n'était pas la fille de madame D'Aucheron, ce serait bien aisé de laisser faire les événements, de se tenir à l'écart.... Elle avait assez souffert, déjà, pour payer les faveurs dont on l'avait comblée.... Mais ce n'était plus cela. Madame D'Aucheron était sa mère.... Elle l'avait avoué à Sougraine.... Ce ne pouvait pas être un mensonge. Pourquoi un mensonge? Pour se débarrasser des importunités de l'Indien, peut-être. Qui sait? Oh! si elle savait! si elle pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux pieds de sa mère et de lui demander la vérité, toute la vérité, si affreuse qu'elle pût être. Mais quelle honte pour sa mère! Non, ce serait trop cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait cela.

XXI

La Longue chevelure s'était plu à voir mademoiselle D'Aucheron et à causer avec elle. Rien ne le charmait comme la fraîcheur de sa voix, la naïveté de son esprit, l'éclat de son oeil noir. Il gémissait avec elle car il avait souffert aussi lui, et ceux-là seuls savent compatir aux douleurs des autres, qui ont bu le calice des amertumes. Il avait voulu s'assurer qu'elle aimait toujours le jeune docteur et qu'elle n'aimerait jamais que lui. Alors il revint trouver l'Abénaqui. Il l'avait averti qu'il le reverrait bientôt.

--Sougraine, lui dit-il, tu sais que ta fille n'aime pas le ministre.

--Cela ne fait rien.

--Sougraine, tu sais que ta fille aime un jeune médecin.

--Cela se peut bien....

--Sougraine, si tu tiens à ta tête tu vas donner ta fille à celui qu'elle aime.

La Langue muette fit un bond, regarda la Longue chevelure avec terreur et dit en suppliant:

--La Longue chevelure a le coeur trop bon pour forcer Sougraine à rompre une union qui va faire sa fille riche... et heureuse....

--Tu mens, ta fille en mourra de chagrin.

--C'est que, vois-tu, le mariage est décidé. Tout est arrangé.... Le ministre se fâchera. On ne sait pas ce qu'il peut faire....

--Je sais bien ce que je ferai, moi, si tu ne m'obéis point....

XXII

Le directeur de mademoiselle Léontine fit une visite au notaire Vilbertin. Il fut très bien accueilli. On parla politique, religion, instruction, entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne volonté. Rarement il se montrait si loquace. Il était probablement heureux; on est aimable envers tout le monde quand on est heureux. L'abbé lui demanda, en se levant pour prendre congé, s'il était vrai qu'il allait bientôt épouser une jeune et jolie fille.... Le notaire, gonflé de joie, n'osa pas nier.

--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous apporte son amour, lui dit-il avec intention.

Le notaire eut un soupçon et répondit froidement:

--Quand on se marie c'est signe que l'on aime.

L'abbé lui fit observer que malheureusement le contraire arrivait quelquefois et qu'alors la bénédiction divine ne descendait pas sur ces mariages. Il n'y avait que des peines au foyer, des remords, des reproches.

--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je suppose que vous êtes aimé....

Et il continuait à faire une peinture redoutable des tortures de toutes sortes qui sont réservées à ceux qu'un amour sincère n'a pas réunis.

Le notaire écoutait tout rêveur. Il sentait bien qu'il disait vrai et c'était pour cela qu'il souffrait de l'entendre.... Peu à peu et graduellement le prêtre en vint jusqu'à le supplier de renoncer à ce projet de mariage, au nom de sa tranquillité, de son bonheur à lui, au nom de la paix et de la félicité de cette jeune fille qui s'immolait par dévouement filial...

--Vous auriez pu commencer par la fin, répondit froidement le notaire, cela vous aurait ménagé du temps, et à moi aussi.

Puis il s'assit à son bureau et se mit à écrire. A la vérité il ne savait pas du tout ce qu'il écrivait. Il voulait faire comprendre à son visiteur qu'il ne faisait aucun cas de ses observations.

--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles affiches à rédiger, je lui demande mille pardons et me retire, dit malicieusement l'abbé en sortant.

Le notaire lui lança un regard foudroyant.

--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mêlent-ils donc? est-ce qu'on va les déranger dans leurs douce solitude?... Ils veulent tout régenter. Laissons faire, ils verront bientôt qu'on peut naître et mourir sans eux... et surtout qu'on, peut se marier sans leur consentement. Quand donc aurons-nous l'esprit de nos cousins de France et surtout leur courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant à lui-même, ne nous excitons pas trop, mon petit ami, tu sais que le sang te monte au cerveau, et c'est dangereux. L'apoplexie te guette; évite-la. On a toujours le temps de faire le plongeon. Qui peut dire après tout ce qui nous attend là-bas, dans cette maudite tombe?..... Si c'était vrai ce qu'ils nous enseignent de Dieu et de la religion, les prêtres!..... Voyons! j'ai trop d'esprit pour perdre mon temps à scruter ces mystères. Et puis le bon Dieu aura pitié de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice. Est-ce notre faute si nous sommes ignorants? Au bout la fin! soyons homme; pas de crainte chimérique, pas de courbettes. Renoncer à mon amour! renoncer à la posséder, elle, cette belle jeune fille que je vois dans mes rêves, que je désire de toutes les ardeurs de mon âme, oh! il est fou!..... Il ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon coeur qui se reposait depuis longtemps ne s'est pas réveillé pour rien. Je le sens battre, je le sens brûler. J'ai du feu dans les veines.... Et l'on veut que tout cela se refroidisse soudain, que tout cela se taise et meure sans retour! Allons donc! je suis plein de vie, et je veux aimer, et je veux jouir des délices de l'amour, et je briserai tout ceux qui me feront obstacle.... Je me moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard et d'un enfer qui brûle moins que mes sens! Je veux me plonger dans un océan de voluptés, je veux mourir d'ivresse!

Après cette élucubration érotique le notaire se baigna le front dans l'eau glacée. Il avait toujours peur de l'apoplexie.

L'allusion qu'avait faite en partant le jeune abbé n'avait pas, comme on le voit, manqué son effet.

Les passants lurent cette affiche singulière qui promettait un logement pour rien. Plusieurs rirent de cela, mais beaucoup s'imaginèrent que c'était un truc de la charité. La charité fait souvent le bien comme la haine, le mal, en se cachant. Ils se dirigèrent vers la rue Richelieu. On pouvait toujours voir.

Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire et comprit que c'était une mystification. Ida devina d'où le coup partait. Rodolphe alla en parler à Duplessis le vieil instituteur. A chaque instant on entendait monter, puis frapper à la porte. On voulait voir ce logement. Il ne manque pas de gens qui seraient heureux d'être hébergés gratis...... C'était un va-et-vient étourdissant dans les escaliers. La maison toujours ouverte, faisait entrer le vent et le froid. On gelait. La malade empirait. Réellement il y avait une persécution atroce.

Le père Duplessis dit à Rodolphe qui lui demandait un conseil:

--Il manque un mot à l'affiche; vous êtes jeune, courez l'écrire.

--Qu'est-ce donc?

--On est prié de s'adresser au notaire Vilbertin, rue du Palais.

Rodolphe courut dans tous les coins de la ville où les malheureuses affiches avaient été placardées et fit la correction suggérée par le professeur.

La foule prit alors le chemin de l'étude du notaire. Ce fut une véritable avalanche. Le notaire ahuri donnait à tous les diables les malencontreux qui le venaient déranger ainsi. Il n'y avait pas écrit sur l'affiche de s'adresser à lui. Il savait bien qu'il n'avait pas mis cela... Au reste, il affirmait qu'il n'était pas l'auteur de cette annonce ridicule. Les gens venaient, venaient toujours comme en procession. Chacun craignant d'arriver trop tard, on se pressait, on se bousculait pour entrer, on criait du dehors, on se réservait un petit coin, n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre avec son poing fermé, ordonnait de sortir, menaçait d'appeler la police... Jamais de sa vie il n'avait éprouvé une pareille contrariété; il en voulait à tout le monde... surtout à cette famille Villor qu'il gardait par charité dans cette excellente maison dont il aurait pu tirer un bon profit.

Il se vit dans l'obligation de fermer son étude pendant quelques jours. L'idée lui vint d'aller relire son placard pour voir si l'on était justifiable de venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de malédiction quand il lut: Adressez-vous au notaire Vilbertin, rue du Palais.

--Ce ne peut-être que ce freluquet de médecin, pensa-t-il... le neveu de la Villor. Gredin, va! tu me le paieras.

Il donna quelques sous à un gamin pour faire déchirer toutes ces affiches. Afin de calmer un peu son esprit irrité, il se mit à songer à son prochain mariage. Tout s'effaçait devant l'enivrante effluve de volupté que lui apportait le souvenir de Léontine. Il se grisait de folles espérances comme d'autres se grisent de désespoirs insensés. Tout son regret, c'était d'avoir perdu tant de jours qu'il aurait pu dépenser dans les jouissances exquises de l'amour. Comme il passait vis-à-vis l'école des frères, il vit quelques personnes entrer dans l'église du faubourg St. Jean.