Chapter 30
--Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fidèle à notre traité; on ne m'aura pas vivant. Adieu, mon père! en tout ceci vous êtes le vrai coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel n'est pas juste. Je vous maudis...
Quand, une heure plus tard, les domestiques pénétrèrent dans le cabinet du comte, ils le trouvèrent étendu à terre, la face contre le tapis, donnant à peine signe de vie.
Cependant Noël était sorti de l'hôtel Commarin et remontait la rue de l'Université, chancelant sous le souffle du vertige.
Il lui semblait que les pavés oscillaient sous ses pas et que tout autour de lui tournait.
Il avait la bouche sèche, les yeux lui cuisaient, et de temps à autre une nausée soulevait son estomac.
Mais en même temps, phénomène étrange, il ressentait un soulagement incroyable, presque du bien-être.
La théorie de l'honnête M. Balan avait raison.
C'en était donc fait, tout était fini, perdu. Plus d'angoisses désormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de dissimulation, de luttes. Rien, il n'y avait plus rien à redouter désormais. Son horrible rôle achevé, il pouvait retirer son masque et respirer à l'aise.
Un irrésistible affaissement succédait à l'exaltation enragée qui devant le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous les ressorts de son organisation, bandés outre mesure depuis une semaine, se détendaient et fléchissaient. La fièvre qui, pendant huit jours, l'avait galvanisé tombait, et il sentait avec la fatigue un impérieux besoin de repos. Il éprouvait un vide immense, une indifférence sans bornes pour tout.
Son insensibilité avait quelque analogie avec celle des gens anéantis par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul sentiment n'est capable d'émouvoir, qui n'ont plus ni la force ni le courage de penser et que l'imminence d'un grand péril, de la mort même, ne saurait tirer de leur morne insouciance.
On serait venu l'arrêter en ce moment, qu'il n'aurait songé ni à résister ni à se débattre; il n'aurait pas fait une enjambée pour se cacher, pour fuir, pour sauver sa tête.
Bien plus, il eut un moment comme l'idée d'aller se constituer prisonnier, pour avoir la paix, pour être tranquille, pour se délivrer de l'inquiétude du salut.
Mais son énergie se révolta contre cette morne hébétude. La réaction vint, secouant ces défaillances de l'esprit et du corps. La conscience de la situation et du danger lui revint, il entrevit avec horreur l'échafaud comme on aperçoit l'abîme aux lueurs de la foudre.
Il faut défendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment?
Les transes mortelles qui ôtent aux assassins jusqu'au plus simple bon sens le faisaient frissonner.
Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou quatre passants l'examinaient curieusement. Son effroi s'en accrut.
Il se mit à courir dans la direction du quartier latin, sans projet, sans but, courant pour courir, pour s'éloigner, comme le Crime, que la peinture représente fuyant sous le fouet des Furies.
Il ne tarda pas à s'arrêter, frappé de cette idée que cette course désordonnée devait éveiller l'attention.
Il lui semblait que tout en lui dénonçait le meurtre; il croyait lire le mépris et l'horreur sur tous les visages, le soupçon dans tous les yeux.
Il allait, se répétant instinctivement: «Il faut prendre un parti.»
Mais dans son horrible agitation, il était incapable de rien voir, de délibérer, de comparer, de résoudre, de décider.
Lorsqu'il hésitait encore à frapper, il s'était dit: je puis être découvert. Et dans cette prévision il avait bâti tout un plan qui devait le mettre sûrement à l'abri des recherches. Il devait faire ceci et cela, il aurait recours à cette ruse, il prendrait telle précaution. Prévoyance inutile! Rien de ce qu'il avait imaginé ne lui semblait exécutable. On le cherchait, et il ne voyait nul endroit du monde entier où il pût se croire en sûreté.
Il était près de l'Odéon, quand une réflexion plus rapide que l'éclair illumina les ténèbres de son cerveau.
Il songea que sans aucun doute on le cherchait déjà, son signalement devait être donné partout; sa cravate blanche et ses favoris si bien soignés le trahissaient comme une affiche.
Avisant la boutique d'un coiffeur, il s'avança jusqu'à la porte, mais au moment de tourner le bouton, il eut peur.
Ne trouverait-on pas singulier qu'il fit couper sa barbe? Si on allait le questionner!
Il passa outre.
Il vit une autre boutique, les mêmes hésitations l'arrêtèrent.
Peu à peu la nuit était venue, et avec l'obscurité Noël sentait renaître son assurance et son audace.
Après cet immense naufrage au port, l'espérance surnageait. Pourquoi ne se sauverait-il pas?
On sait d'autres exemples. On passe à l'étranger, on change de nom, on se refait un état civil, on entre dans la peau d'un autre homme. Il avait de l'argent c'était le principal.
Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt mille francs en poche, est un imbécile, s'il se laisse prendre.
Et encore, ces quatre-vingt mille francs épuisés, il avait la certitude d'en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant.
Déjà il se demandait quel déguisement prendre et vers quelle frontière se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil à un fer rouge, traversa son cœur.
Allait-il s'éloigner sans elle, partir avec la certitude de ne la revoir jamais!
Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde civilisé, traqué comme une bête fauve, et elle resterait paisiblement à Paris! Était-ce possible! Pour qui le crime avait-il été commis? Pour elle. Qui en eût recueilli les bénéfices? Elle. N'était-il pas juste qu'elle portât sa part du châtiment!
Elle ne m'aime pas, pensait l'avocat avec amertume, elle ne m'a jamais aimé, elle serait ravie d'être délivrée de moi pour toujours. Elle n'aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis plus nécessaire; un coffre vide est un meuble inutile. Juliette est prudente, elle a su se mettre à l'abri une petite fortune. Riche de mes dépouilles, elle prendra un autre amant, elle m'oubliera, elle vivra heureuse, tandis que moi!... Et je partirais sans elle!...
La voix de la prudence lui criait: «--Malheureux! traîner une femme après soi, et une jolie femme, c'est attirer à plaisir les regards sur soi, et rendre la fuite impossible, c'est se livrer de gaieté de cœur!--Qu'importe! répondait la passion, nous nous sauverons ou nous périrons ensemble. Si elle ne m'aime pas, je l'aime, moi; il me la faut! Elle viendra, sinon...»
Mais comment voir Juliette, lui parler, la décider!
Aller chez elle, c'était s'exposer beaucoup. La police y était déjà, peut-être.
Non, pensa Noël, personne ne sait qu'elle est ma maîtresse, on ne le saura pas avant deux ou trois jours de recherches, et d'ailleurs, écrire serait plus dangereux encore.
Il s'approcha d'une voiture de place, non loin du carrefour de l'Observatoire, et tout bas il dit au cocher le numéro de cette maison de la rue de Provence si fatale pour lui.
Étendu sur les coussins du fiacre, bercé par les cahots monotones, Noël ne songeait point à interroger l'avenir; il ne se demandait même pas ce qu'il allait dire à Juliette. Non. Involontairement il repassait les événements qui avaient amené et précipité la catastrophe, comme un homme qui, près de mourir, revoit le drame ou la comédie de sa vie.
Il y avait de cela un mois, jour pour jour.
Ruiné, à bout d'expédients, sans ressources, il était déterminé à tout pour se procurer de l'argent, pour garder encore Mme Juliette, quand le hasard le rendit maître de la correspondance du comte de Commarin, non seulement des lettres lues au père Tabaret et communiquées à Albert, mais encore de celles qui, écrites par le comte lorsqu'il croyait la substitution accomplie, l'établissaient évidemment.
Cette lecture lui donna une heure de joie folle.
Il se crut le fils légitime. Bientôt sa mère le détrompa, lui apprit la vérité, la lui prouva par vingt lettres de la femme Lerouge, la lui fit attester par Claudine, la lui démontra par le signe qu'il portait.
Mais un homme qui se noie ne choisit pas les branches auxquelles il se raccroche. Noël songea à utiliser ces lettres quand même.
Il essaya d'user de son ascendant sur sa mère, pour la décider à laisser croire au comte que l'échange avait eu lieu, se chargeant d'obtenir une forte compensation. Mme Gerdy repoussa cette proposition avec horreur.
Alors l'avocat fit l'aveu de toutes ses folies, mit à nu sa situation financière, se montra tel qu'il était, perdu de dettes, et conjura sa mère d'avoir recours à M. de Commarin.
Cela aussi, elle le refusa, et prières et menaces échouèrent contre sa résolution. Pendant quinze jours ce fut entre la mère et le fils une lutte horrible dans laquelle l'avocat fut vaincu.
C'est à ce moment qu'il s'arrêta à l'idée de tuer Claudine.
La malheureuse n'avait pas été plus franche avec Mme Gerdy qu'avec les autres, Noël devait la croire et la croyait veuve. Son témoignage supprimé, qui avait-il contre lui? Mme Gerdy et peut-être le comte. Il les redoutait peu.
À Mme Gerdy parlant, il pouvait toujours répondre: «Après avoir donné mon nom à votre fils, vous faites tout au monde pour qu'il le garde.»
Mais comment se défaire de Claudine sans danger?
Après de longues réflexions, l'avocat s'avisa d'un stratagème diabolique.
Il brûla toutes les lettres du comte établissant la substitution et conserva seulement celles qui la laissaient soupçonner.
Ces dernières, il alla les montrer à Albert en se disant que, si la justice arrivait à pénétrer quelque chose des causes de la mort de Claudine, naturellement elle soupçonnerait celui qui paraîtrait y avoir tant d'intérêt.
Ce n'est pas qu'il songeât à faire retomber le crime sur Albert... C'était une simple précaution qu'il prenait. Il comptait agir de telle sorte que la police perdrait ses peines à la poursuite d'un scélérat imaginaire.
Il ne pensait pas non plus à se substituer au vicomte de Commarin.
Son plan était simple: son crime commis il attendrait; les choses traîneraient en longueur, il y aurait des pourparlers, enfin il transigerait au prix d'une fortune.
Il se croyait sûr du silence de sa mère, si jamais elle le soupçonnait d'un assassinat.
Ces mesures prises, il s'était résolu à frapper le jour du Mardi gras.
Pour ne rien négliger, il avait ce soir-là même conduit Juliette au théâtre et de là à l'Opéra. Il fondait ainsi, en cas de malheur, un alibi irrécusable.
La perte de son paletot ne l'avait inquiété que sur le premier moment. À la réflexion, il s'était rassuré, se disant: bast! qui saura jamais?
Tout avait réussi selon ses calculs; ce n'était dans son opinion qu'une affaire de patience.
Quand le récit du meurtre tomba sous les yeux de Mme Gerdy, la malheureuse femme devina la main de son fils, et dans le premier transport de sa douleur, elle déclara qu'elle allait le dénoncer.
Il eut peur. Un délire affreux s'était emparé de sa mère, un mot pouvait le perdre. Payant d'audace, il prit les devants et joua le tout pour le tout.
Mettre la police sur la trace d'Albert, c'était se garantir l'impunité, c'était s'assurer, en cas de succès probable, le nom et la fortune du comte de Commarin.
Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse et son habileté.
Le père Tabaret arriva à point nommé.
Noël savait ses relations avec la police; il comprit que le bonhomme serait un merveilleux confident.
Tant que vécut Mme Gerdy, Noël trembla. La fièvre est indiscrète et ne se raisonne pas. Quand elle eut rendu le dernier soupir, il se crut sauvé; il avait beau chercher, il ne voyait plus d'obstacles, il triompha.
Et voilà que tout avait été découvert comme il touchait au but. Comment? Par qui? Quelle fatalité avait ressuscité un secret qu'il croyait enseveli avec Mme Gerdy?
Mais à quoi bon, quand on est au fond de l'abîme, savoir quelle pierre a fait trébucher, se demander par quelle pente on y a roulé?
Le fiacre s'arrêta rue de Provence.
Noël allongea la tête à la portière, explorant les environs, sondant du regard les profondeurs du vestibule de la maison.
Ne découvrant rien, il paya la course sans sortir de la voiture, par le carreau du devant, et, franchissant d'un bond le trottoir, il s'élança dans l'escalier.
Charlotte, à sa vue, eut une exclamation de joie.
--C'est monsieur! s'écria-t-elle; ah! madame attendait monsieur avec une fameuse impatience, elle était joliment inquiète!
Juliette attendre? Juliette inquiète? L'avocat ne songeait pas à interroger. Il semblait qu'en touchant ce seuil il eût subitement recouvré tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il sentait la valeur exacte des minutes.
--Si on sonne, dit-il à Charlotte, n'ouvrez pas. Quoi qu'on fasse ou qu'on dise, n'ouvrez pas!
À la voix de Noël, Mme Juliette était accourue. Il la repoussa brusquement dans le salon et l'y suivit en refermant la porte.
Là seulement la jeune femme put voir le visage de son amant. Il était si changé, sa physionomie était à ce point bouleversée qu'elle ne put retenir un cri:
--Qu'y a-t-il?
Noël ne répondit pas; il s'avança vers elle et lui prit la main.
--Juliette, demanda-t-il d'une voix rauque en la fixant avec des yeux enflammés, Juliette, sois sincère, m'aimes-tu?
Elle devinait, elle sentait qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, elle respirait une atmosphère de malheur; cependant elle voulut minauder encore.
--Méchant, répondit-elle en allongeant ses lèvres provocantes, vous mériteriez bien...
--Oh! assez! interrompit Noël en frappant du pied avec une violence inouïe. Réponds, poursuivit-il en serrant à les briser les jolies mains de sa maîtresse, un oui ou un non, m'aimes-tu?
Cent fois elle avait joué avec la colère de son amant, se plaisant à l'exciter jusqu'à la fureur pour savourer le plaisir de l'apaiser d'un mot, mais jamais elle ne l'avait vu ainsi.
Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n'osait se plaindre de cette brutalité, la première.
--Oui, je t'aime! balbutia-t-elle; ne le sais-tu pas? pourquoi le demander?
--Pourquoi? répondit l'avocat qui abandonna les mains de sa maîtresse, pourquoi? C'est que si tu m'aimes, il s'agit de me le prouver. Si tu m'aimes, il faut me suivre à l'instant, tout quitter, venir, fuir avec moi, le temps presse...
La jeune femme avait décidément peur.
--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?
--Rien! Je t'ai trop aimée, vois-tu, Juliette. Le jour où je n'ai plus eu d'argent pour toi, pour ton luxe, pour tes caprices, j'ai perdu la tête. Pour me procurer de l'argent, j'ai... j'ai commis un crime, entends-tu? On me poursuit, je fuis, veux-tu me suivre?
La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle doutait.
--Un crime, toi! commença-t-elle.
--Oui, moi! Veux-tu savoir ce que j'ai fait? J'ai tué, j'ai assassiné! C'était pour toi.
Certes l'avocat était convaincu que Juliette à ces mots allait reculer d'horreur. Il s'attendait à cette épouvante qu'inspire le meurtrier, il y était résigné à l'avance. Il pensait qu'elle le fuirait d'abord. Peut-être essayerait-elle une scène... Elle aurait, qui sait? une attaque de nerfs, elle crierait, elle appellerait au secours, à la garde, à l'aide... Il se trompait.
D'un bond, Juliette fut sur lui, se liant à lui, entourant son cou de ses deux mains, l'embrassant à l'étouffer comme jamais elle ne l'avait embrassé.
--Oui! je t'aime, disait-elle, oui! Tu as fait un mauvais coup pour moi, toi! c'est que tu m'aimais. Tu as du cœur; je ne te connaissais pas.
Il en coûtait cher pour inspirer une passion à Mme Juliette, mais Noël ne réfléchit pas à cela.
Il eut une seconde de joie immense, il lui parut que rien n'était désespéré.
Pourtant il eut la force de dénouer les bras de sa maîtresse.
--Partons, reprit-il, le grand malheur est que je ne sais d'où vient le danger. Qu'on ait pu découvrir la vérité, c'est encore un mystère pour moi...
Juliette se rappela l'inquiétante visite de l'après-midi; elle comprit tout.
--Malheureuse! s'écria-t-elle, se tordant les mains de désespoir, c'est moi qui t'ai livré! C'était mardi, n'est-ce pas?
--Oui, c'était mardi.
--Ah! j'ai tout dit, sans m'en douter, à ton ami, à ce vieux que je croyais envoyé par toi, monsieur Tabaret.
--Tabaret est venu ici?
--Oui, tantôt.
--Oh! viens alors! s'écria Noël; vite, bien vite, c'est un miracle qu'il ne soit pas encore arrivé!
Il lui prit le bras pour l'entraîner; elle se dégagea lestement.
--Laisse, dit-elle, j'ai une somme en or, des bijoux, je veux les prendre...
--C'est inutile, laisse tout, j'ai une fortune, Juliette, fuyons...
Déjà elle avait ouvert sa chiffonnière et pêle-mêle elle jetait dans un petit sac de voyage tout ce qu'elle possédait, tout ce qui avait de la valeur.
--Ah! tu me perds, répétait Noël, tu me perds!
Il disait cela, mais son cœur était inondé de joie.
Quel dévouement sublime! Elle m'aimait vraiment, se disait-il; pour moi elle renonce sans hésiter à sa vie heureuse, elle me sacrifie tout!... Juliette avait fini ses préparatifs, elle nouait à la hâte son chapeau; un coup de sonnette retentit.
--Eux! s'écria Noël, devenant, s'il est possible, plus livide.
La jeune femme et son amant demeurèrent plus immobiles que deux statues, la sueur au front, les yeux dilatés, l'oreille tendue.
Un second coup de sonnette se fit entendre, puis un troisième. Charlotte parut, s'avançant sur la pointe des pieds.
--Ils sont plusieurs, dit-elle à mi-voix, j'ai entendu qu'on se consultait.
Après avoir sonné, on frappait. Une voix arriva jusqu'au salon; on distingua le mot «loi».
--Plus d'espoir! murmura Noël.
--Qui sait! s'écria Juliette, l'escalier de service?
--Sois tranquille, on ne l'a pas oublié.
En effet, Juliette revint l'air morne, consternée.
Elle avait surpris sur le palier des piétinements de pas lourds qu'on cherchait à étouffer.
--Il doit y avoir un moyen! fit-elle avec fureur.
--Oui, reprit Noël, c'est une seconde de courage. J'ai donné ma parole. On crochète la serrure... fermez toutes les portes et laissez enfoncer, cela me fera gagner du temps.
Juliette et Charlotte s'élancèrent. Alors, Noël, s'adossant à la cheminée du salon, sortit son revolver et l'appuya sur sa poitrine.
Mais Juliette, qui rentrait déjà, aperçut le mouvement; elle se jeta sur son amant à corps perdu, si vivement qu'elle fit dévier l'arme. Le coup partit et la balle traversa le ventre de Noël. Il poussa un effroyable cri.
Juliette faisait de sa mort un supplice affreux; elle prolongeait son agonie.
Il chancela, mais il resta debout, toujours appuyé à la tablette, perdant du sang en abondance.
Juliette s'était cramponnée à lui et s'efforçait de lui arracher le revolver.
--Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, tu es à moi, je t'aime! Laisse-les venir. Qu'est-ce que cela te fait? S'ils te mettent en prison, tu te sauveras. Je t'aiderai, nous donnerons de l'argent aux gardiens. Va, nous vivrons tous deux bien heureux, n'importe où, bien loin, en Amérique, personne ne nous connaîtra...
La porte d'entrée avait cédé; on crochetait maintenant la porte de l'antichambre.
--Finissons! râla Noël, il ne faut pas qu'on m'ait vivant.
Et dans un effort suprême, triomphant d'une souffrance horrible, il se dégagea et repoussa Juliette qui alla tomber près du canapé. Puis, armant son revolver, il l'appuya de nouveau à l'endroit où il sentait les battements de son cœur, lâcha la détente et roula à terre.
Il était temps, la police entrait.
La première pensée des agents fut que Noël, avant de se frapper, avait frappé sa maîtresse.
On sait des gens qui tiennent à quitter ce bas monde en compagnie. N'avait-on pas entendu deux explosions? Mais déjà Juliette était debout.
--Un médecin, disait-elle, un médecin, il ne peut être mort!
Un agent sortit en courant, tandis que les autres, sous la direction du père Tabaret, transportaient le corps de l'avocat sur le lit de Mme Juliette.
--Puisse-t-il ne pas s'être manqué! murmurait le bonhomme, dont la colère ne tenait pas devant ce spectacle; je l'ai aimé comme mon fils, après tout, son nom est encore sur mon testament.
Le père Tabaret s'interrompit. Noël venait de laisser échapper une plainte, il ouvrait les yeux.
--Vous voyez bien qu'il vivra! s'écria Juliette.
L'avocat fit un faible signe de tête, et pendant un moment, il s'agita péniblement sur son lit, promenant sa main droite alternativement sous sa redingote et sous l'oreiller. Il réussit même à se tourner à demi du côté du mur, puis à se retourner. Sur un signe qui fut compris, on glissa sous sa tête un oreiller.
Alors, d'une voix entrecoupée et sifflante, il prononça quelques paroles.
--Je suis l'assassin, dit-il; écrivez, je signerai, ça fera plaisir à Albert; je lui dois bien cela.
Pendant qu'on écrivait, il attira la tête de Juliette jusqu'à sa bouche.
--Ma fortune est sous l'oreiller, murmura-t-il, je te la donne. Un flot de sang monta à sa bouche, et on crut qu'il allait passer.
Pourtant, il eut encore la force de signer sa déclaration et de décocher une raillerie au père Tabaret.
--Eh bien! vieux papa, dit-il, on se mêle donc de police! C'est agréable de pincer soi-même ses amis! Ah! j'ai eu une belle partie, mais avec trois femmes dans son jeu on perd toujours...
Il entra en agonie et, quand le médecin arriva, il ne put que constater le décès du sieur Noël Gerdy, avocat.
XX
Quelques mois plus tard, un soir, chez la vieille Mlle de Goëllo, madame la marquise d'Arlange, rajeunie de dix ans, racontait aux douairières, ses amies, les détails du mariage de sa petite-fille Claire, laquelle venait d'épouser monsieur le vicomte Albert de Commarin.
--Le mariage, disait-elle, s'est fait dans nos terres de Normandie, sans tambour ni trompette. Mon gendre l'a voulu ainsi, en quoi je l'ai désapprouvé fortement. L'éclat de la méprise dont il a été victime appelait l'éclat des fêtes. C'est mon sentiment, je ne l'ai pas caché. Bast! ce garçon est aussi têtu que monsieur son père, ce qui n'est pas peu dire; il a tenu bon. Et mon effrontée petite-fille, obéissant à son mari par anticipation, s'est mise contre moi. Du reste, peu importe, je défie aujourd'hui de trouver un individu ayant le courage d'avouer qu'il a douté une seconde de l'innocence d'Albert. J'ai laissé mes jeunes gens dans l'extase de la lune de miel, plus roucoulants qu'une paire de tourtereaux. Il faut avouer qu'ils ont acheté leur bonheur un peu cher. Qu'ils soient donc heureux et qu'ils aient beaucoup d'enfants, ils ne seront embarrassés ni pour les nourrir ni pour les doter. Car, sachez-le, pour la première fois de sa vie et sans doute la dernière, monsieur de Commarin s'est conduit comme un ange. Il a donné toute sa fortune à son fils, toute absolument. Il veut aller vivre seul dans une de ses terres. Je ne crois pas que le pauvre cher homme fasse de vieux os. Je ne voudrais pas jurer même qu'il a bien toute sa tête depuis certaine attaque... Enfin! ma petite-fille est établie, et bien. Je sais ce qu'il m'en coûte, et me voici condamnée à une grande économie. Mais je mésestime les parents qui reculent devant un sacrifice pécuniaire quand le bonheur de leurs enfants est en jeu.
Ce que la marquise ne racontait pas, c'est que, huit jours avant «la noce», Albert avait nettoyé sa situation passablement embarrassée et liquidé un respectable arriéré.
Depuis elle ne lui a emprunté que neuf mille francs; seulement elle compte lui avouer un de ces jours combien elle est tracassée par un tapissier, par sa couturière, par trois marchands de nouveautés et par cinq ou six autres fournisseurs.
Eh bien! c'est une digne femme: elle ne dit pas de mal de son gendre.
Réfugié en Poitou après l'envoi de sa démission, M. Daburon a trouvé le calme; l'oubli viendra. On ne désespère pas, là-bas, de le décider à se marier.
Mme Juliette, elle, est tout à fait consolée. Les quatre-vingt mille francs cachés par Noël sous l'oreiller n'ont pas été perdus. Il n'en reste plus grand-chose. Avant longtemps on annoncera la vente d'un riche mobilier.
Seul, le père Tabaret se souvient.