Chapter 29
Il fit un signe plus désespéré que celui de l'homme qui se noie. Le signe fut vu. Il rassembla ses dernières forces et d'un bond s'élança dans la voiture sans le secours du marchepied.
--Là-bas, dit-il, ce coupé bleu, vingt francs!
--Compris! répondit le cocher en clignant de l'œil.
Et il enveloppa sa maigre rosse d'un vigoureux coup de fouet en murmurant:
--Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu! Hue cocotte!
Pour le père Tabaret, il était temps de s'arrêter, ses forces expiraient. Après une bonne minute, il n'avait pas repris haleine. On était sur le boulevard. Il se dressa dans la voiture, s'appuyant au siège du cocher.
--Je n'aperçois plus le coupé, dit-il.
--Oh! je le vois bien, moi, bourgeois; c'est qu'il a un fameux cheval.
--Le tien doit être meilleur! j'ai dit vingt francs, ce sera quarante.
Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frappant il grommelait:
--Il n'y a pas à dire, il faut la rejoindre. Pour vingt francs je la manquais: j'aime les femmes, moi, je suis de leur côté. Mais dame! deux louis... Peut-on être jaloux quand on est aussi laid que ça?
Le père Tabaret se donnait mille peines pour occuper son esprit de choses indifférentes.
Il ne voulait pas réfléchir avant d'avoir vu cette femme, de lui avoir parlé, de l'avoir habilement questionnée.
Il était sûr que d'un mot elle allait perdre ou sauver son amant.
Quoi! perdre Noël! Eh bien! oui.
Cette idée de Noël assassin le fatiguait, le harcelait, bourdonnait dans son cerveau comme la mouche agaçante qui mille et mille fois vient, revient se heurter à la vitre où brille un rayon.
On venait de dépasser la Chaussée-d'Antin, le coupé bleu n'était guère qu'à une trentaine de pas. Le cocher de remise se retourna:
--Bourgeois, notre coupé s'arrête.
--Arrête aussi et ne le perds pas de l'œil, pour repartir en même temps que lui. Le père Tabaret se pencha tant qu'il put hors de sa voiture.
La jeune femme descendait du coupé, traversait le trottoir et entrait dans un magasin où on vend des cachemires et des dentelles.
Voilà donc, pensait le père Tabaret, où vont les billets de mille francs! Un demi-million en quatre ans! Que font donc ces créatures de l'argent qu'on leur jette à pleines mains; le mangent-elles? Au feu de quels caprices fondent-elles les fortunes? Elles ont des philtres endiablés, bien sûr, qu'elles donnent à boire aux imbéciles qui se ruinent pour elles. Il faut qu'elles possèdent un art particulier de cuisiner et d'épicer le plaisir, puisque une fois qu'elles tiennent un homme il sacrifie tout avant de les abandonner.
La remise se remit en route, mais bientôt s'arrêta.
Le coupé faisait une nouvelle pause devant un magasin de curiosités.
Cette créature veut donc acheter tout Paris! se disait avec rage le bonhomme. Oui, c'est elle qui a poussé Noël, si Noël a commis le crime. C'est mes quinze mille francs qu'elle fricasse en ce moment. Combien de jours dureront-ils? Ce serait pour avoir de l'argent que Noël aurait tué la femme Lerouge. Oh! alors il serait le dernier, le plus infâme des hommes. Quel monstre de dissimulation et d'hypocrisie! Et penser que si je mourais ici de fureur, il serait mon héritier! Car c'est écrit en toutes lettres: «Je lègue à mon fils Noël Gerdy...» Si ce garçon était coupable, il n'y aurait pas d'assez grands supplices pour lui... Mais cette femme ne rentrera donc pas!
Cette femme n'était pas pressée, le temps était beau, sa toilette était ravissante, elle se montrait. Elle visita trois ou quatre magasins encore, et en dernier lieu s'arrêta chez un pâtissier, où elle resta plus d'un quart d'heure.
Le bonhomme, dévoré d'angoisses, bondissait et trépignait dans sa voiture.
Être séparé du mot d'une énigme terrible par le caprice d'une drôlesse, quelle torture! Il mourait d'envie de s'élancer sur ses pas, de la prendre par le bras et de lui crier: «Rentre donc, malheureuse! rentre donc chez toi! Que fais-tu là? Ne sais-tu pas qu'à cette heure ton amant, celui que tu as ruiné, est soupçonné d'un assassinat! Rentre donc que je te questionne, que je sache de toi s'il est innocent ou coupable! Car tu me le diras, sans t'en douter. Je t'ai préparé un traquenard où tu te prendras. Rentre donc, l'anxiété me tue!»
Elle rentra.
Le coupé bleu reprit sa course, remonta la rue du Faubourg-Montmartre, tourna dans la rue de Provence, déposa la jolie promeneuse à sa porte et repartit.
--Elle demeure là, dit le père Tabaret avec un soupir de soulagement.
Il descendit de voiture, donna au cocher les deux louis en lui ordonnant de l'attendre, et s'élança sur les traces de la jeune femme.
Il est patient, le bourgeois, pensa le cocher, mais la petite dame brune est pincée. Le bonhomme avait ouvert la porte de la loge du concierge.
--Le nom de cette dame qui vient de rentrer? demanda-t-il.
Le portier ne parut rien moins que disposé à répondre.
--Son nom? insista le vieux policier.
Le ton était si bref, si impérieux que le portier fut ébranlé.
--Madame Juliette Chaffour, répondit-il.
--À quel étage?
--Au second, la porte en face.
Une minute après, le bonhomme attendait dans le salon de Mme Juliette. Madame se déshabillait, lui avait répondu la femme de chambre, et allait venir à l'instant.
Le père Tabaret était stupéfié du luxe de ce salon. Il n'avait rien d'insolent pourtant, ni de brutal, ni même de mauvais goût. On ne se serait jamais cru chez une femme entretenue. Mais le bonhomme, qui s'y connaissait en beaucoup de choses, jugea bien que tout dans cette pièce était de grand prix. La seule garniture de cheminée valait, au bas mot, une vingtaine de mille francs.
Clergeot, pensait-il, n'a pas exagéré.
L'entrée de Juliette interrompit ses réflexions. Elle avait retiré sa robe et passé à la hâte un peignoir très ample, noir, avec des garnitures de satin cerise. Ses admirables cheveux un peu dérangés par son chapeau retombaient en cascades sur son cou et bouclaient derrière ses délicates oreilles. Elle éblouit le père Tabaret. Il comprit bien des folies.
--Vous avez demandé à me parler, monsieur? interrogea-t-elle en s'inclinant gracieusement.
--Madame, répondit le père Tabaret, je suis un ami de Noël, son meilleur ami, je puis le dire, et...
--Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, interrompit la jeune femme.
Elle-même se posa sur un canapé, lutinant du bout du pied ses mules pareilles à son peignoir, pendant que le bonhomme prenait place dans un fauteuil.
--Je viens, madame, reprit-il, pour une affaire grave. Votre présence chez monsieur Gerdy...
--Quoi! s'écria Juliette, il sait déjà ma visite? Mâtin! il a une police bien faite.
--Ma chère enfant, commença paternellement Tabaret...
--Bien! je sais, monsieur, ce que vous venez faire. Vous êtes chargé par Noël de me gronder. Il m'avait défendu d'aller chez lui, je n'ai pu y tenir. C'est embêtant, à la fin, d'avoir pour amant un rébus, un homme dont on ne sait rien, un logogriphe en habit noir et en cravate blanche, un être lugubre et mystérieux...
--Vous avez commis une imprudence.
--Pourquoi? parce qu'il va se marier? Que ne l'avoue-t-il alors?
--Si ce n'est pas!
--Ça est. Il l'a dit à ce vieux filou de Clergeot, qui me l'a répété. En tout cas, il doit tramer quelque coup de sa tête; depuis un mois il est tout chose, il est changé au point que je ne le reconnais plus.
Le père Tabaret désirait avant tout savoir si Noël ne s'était pas ménagé un alibi pour le mardi du crime. Là pour lui était la grande question. Oui; il était coupable certainement. Non; il pouvait encore être innocent. Mme Juliette devait, il n'en doutait pas, l'éclairer sur ce point décisif.
En conséquence, il était arrivé avec sa leçon toute préparée, son petit traquenard tendu. La vivacité de la jeune femme le dérouta un peu; pourtant il poursuivit, se fiant aux hasards de la conversation:
--Empêcheriez-vous donc le mariage de Noël?
--Son mariage! s'écria Juliette en éclatant de rire; ah! le pauvre garçon! s'il ne rencontre pas d'autre obstacle que moi, son affaire est conclue. Qu'il se marie, ce cher Noël, au plus vite, et que je n'entende plus parler de lui.
--Vous ne l'aimez donc pas? demanda le bonhomme un peu surpris de cette aimable franchise.
--Écoutez, monsieur, je l'ai beaucoup aimé, mais tout s'use. Depuis quatre ans, je mène, moi qui suis folle de plaisirs, une existence intolérable. Si Noël ne me quitte pas, c'est moi qui le lâcherai. Je suis excédée, à la fin, d'avoir un amant qui rougit de moi et qui me méprise.
--S'il vous méprise, belle dame, il n'y paraît guère, répondit le père Tabaret en promenant autour du salon un regard des plus significatifs.
--Vous voulez dire, riposta la dame en se levant, qu'il dépense beaucoup pour moi. C'est vrai. Il prétend qu'il s'est ruiné pour moi, c'est fort possible. Qu'est-ce que cela me fait? Je ne suis pas une femme intéressée, sachez-le. J'aurais préféré moins d'argent et plus d'égards. Mes folies m'ont été inspirées par la colère et le désœuvrement. Monsieur Gerdy me traite en fille, j'agis en fille. Nous sommes quittes.
--Vous savez bien qu'il vous adore...
--Lui! Puisque je vous dis qu'il a honte de moi. Il me cache comme une maladie secrète. Vous êtes le premier de ses amis à qui je parle. Demandez-lui s'il m'a jamais sortie! On dirait que mon contact est déshonorant. Tenez, mardi dernier, pas plus tard, nous sommes allés au théâtre. Il avait loué une loge entière. Vous croyez qu'il est resté près de moi? Erreur, monsieur s'est esquivé et je ne l'ai plus revu de la soirée.
--Comment! vous avez été forcée de revenir seule?
--Non. À la fin du spectacle, vers minuit, monsieur a daigné reparaître. Nous devions aller au bal de l'Opéra et de là souper. Ah! ce fut amusant! Au bal, monsieur n'a osé ni relever son capuchon, ni retirer son masque. Au souper, j'ai dû, à cause de ses amis, le traiter comme un étranger.
L'alibi préparé en cas de malheur apparaissait.
Moins emportée, Juliette aurait remarqué l'état du père Tabaret et certainement se serait tue.
Il était devenu livide et tremblait comme une feuille.
--Bast! reprit-il en faisant un effort surhumain pour articuler ses mots, le souper n'en a pas été moins gai.
--Gai! répéta la jeune femme en haussant les épaules, vous ne connaissez guère votre ami. Si vous l'invitez jamais à dîner, gardez-vous bien de le laisser boire. Il a le vin réjouissant comme un convoi de dernière classe. À la seconde bouteille, il était plus gris qu'un bouchon, si gris qu'il a perdu toutes ses affaires: paletot, parapluie, porte-monnaie, étui à cigares...
Le père Tabaret n'eut pas la force d'en écouter davantage: il se dressa sur ses pieds avec des gestes de fou furieux.
--Misérable! s'écria-t-il, infâme scélérat... C'est lui, mais je le tiens!
Et il s'enfuit, laissant Juliette si épouvantée qu'elle appela sa bonne.
--Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque affreuse boulette, de casser quelque carreau. Pour sûr, j'ai causé un malheur, je le devine, je le sens. Ce vieux drôle n'est pas un ami de Noël, il est venu pour m'entortiller, pour me tirer les vers du nez, et il a réussi... Sans m'en douter j'aurai parlé contre Noël. Qu'ai-je pu dire? J'ai beau chercher, je ne le vois pas; mais c'est égal, il faut le prévenir. Je vais lui écrire un mot; toi, cours chercher un commissionnaire.
Remonté en voiture, le père Tabaret galopait vers la préfecture de police. Noël assassin! Sa haine était sans bornes comme autrefois sa confiante amitié.
Avait-il été assez cruellement joué, assez indignement pris pour dupe par le plus vil et le plus criminel des hommes! Il avait soif de vengeance; il se demandait quel châtiment ne serait pas trop au-dessous du crime.
Car non seulement il a assassiné Claudine, pensait-il, mais il a tout disposé pour faire accuser un innocent. Et qui dit qu'il n'a pas tué sa pauvre mère!...
Il regrettait alors l'abolition de la torture, les raffinements des bourreaux du moyen âge, l'écartèlement, le bûcher, la roue.
La guillotine va si vite que c'est à peine si le condamné a le temps de sentir le froid de l'acier tranchant les muscles, ce n'est plus qu'une chiquenaude sur le cou.
À force de vouloir adoucir la peine de mort, on en a fait une plaisanterie, elle n'a plus de raison d'être.
Seule la certitude de confondre Noël, de le livrer à la justice, de se venger soutenait le père Tabaret.
--Il est clair, murmura-t-il, que c'est au chemin de fer, dans sa hâte de rejoindre sa maîtresse au théâtre, que ce misérable a oublié ses effets. Les retrouvera-t-on? S'il a eu la prudence d'être assez imprudent pour aller les retirer sous un faux nom, je n'aperçois plus de preuves. Le témoignage de cette madame Chaffour n'en est pas un pour moi. La drôlesse, voyant son amant menacé, reviendra sur ce qu'elle a dit; elle affirmera que Noël l'a quittée bien après dix heures.
Mais il n'aura pas osé aller au chemin de fer!
Vers le milieu de la rue de Richelieu, le père Tabaret fut pris d'un éblouissement.
Je vais avoir une attaque, pensa-t-il. Si je meurs, Noël échappe et il reste mon héritier... Quand on a fait un testament, on devrait bien le porter toujours sur soi pour le déchirer au besoin.
Vingt pas plus loin, apercevant la plaque d'un médecin, il fit arrêter la voiture et s'élança dans la maison.
Il était si défait, si hors de soi, ses yeux avaient une telle expression d'égarement, que le docteur eut presque peur de ce singulier client qui lui dit d'une voix rauque:
--Saignez-moi!
Le médecin essaya une objection mais déjà le bonhomme avait retiré sa redingote et relevé une des manches de sa chemise.
--Saignez-moi donc! répéta-t-il; voulez-vous me tuer?...
Sur cette instance, le médecin se décida et le père Tabaret descendit, rassuré et soulagé. Une heure plus tard, muni des pouvoirs nécessaires et suivi d'un officier de paix, il procédait, au bureau des objets perdus au chemin de fer, aux recherches indiquées.
Ses perquisitions eurent le résultat qu'il avait prévu.
Bientôt il sut que le soir du Mardi gras on avait trouvé dans un compartiment de seconde du train 45 un paletot et un parapluie. On lui représenta ces objets et il les reconnut pour appartenir à Noël. Dans une des poches du paletot se trouvait une paire de gants gris perle éraillés et déchirés, et un billet de retour de Chatou qui n'avait pas été utilisé.
En s'élançant à la poursuite de la vérité, le père Tabaret ne savait que trop ce qu'elle était.
Sa conviction, involontairement formée lorsque Clergeot lui avait révélé les folies de Noël, s'était depuis fortifiée de mille circonstances; chez Juliette il avait été sûr, et pourtant, à ce dernier moment, lorsque le doute devenait absolument impossible, en voyant éclater l'évidence, il fut atterré.
--Allons! s'écria-t-il enfin, il s'agit maintenant de le prendre!
Et sans perdre une minute, il se fit conduire au Palais de Justice où il espérait rencontrer le juge d'instruction. Malgré l'heure, en effet, M. Daburon n'avait pas encore quitté son cabinet.
Il causait avec le comte de Commarin, qu'il venait de mettre au fait des révélations de Pierre Lerouge, que le comte croyait mort depuis plusieurs années.
Le père Tabaret entra comme un tourbillon, trop éperdu pour faire attention à la présence d'un étranger.
--Monsieur! s'écria-t-il, bégayant de rage, monsieur, nous tenons l'assassin véritable! C'est lui, c'est mon fils d'adoption, mon héritier, c'est Noël!
--Noël!... répéta M. Daburon en se levant.
Et plus bas il ajouta:
--Je l'avais deviné.
--Ah! il faut un mandat bien vite, continua le bonhomme; si nous perdons une minute, il nous file entre les doigts! Il se sait découvert, si sa maîtresse l'a prévenu de ma visite. Hâtons-nous, monsieur le juge, hâtons-nous!
M. Daburon ouvrit la bouche pour demander une explication, mais le vieux policier poursuivit:
--Ce n'est pas tout encore: un innocent, Albert, est en prison...
--Il n'y sera plus dans une heure, répondit le magistrat; un moment avant votre arrivée, j'ai pris toutes mes dispositions pour sa mise en liberté; occupons-nous de l'autre.
Ni le père Tabaret ni M. Daburon ne remarquèrent la disparition du comte de Commarin. Au nom de Noël, il avait gagné doucement la porte et s'était élancé dans la galerie.
XIX
Noël avait promis de faire toutes les démarches du monde, de tenter l'impossible pour obtenir l'élargissement d'Albert.
Il visita en effet quelques membres du parquet et sut se faire repousser partout.
À quatre heures, il se présentait à l'hôtel Commarin pour apprendre au comte le peu de succès de ses efforts.
--Monsieur le comte est sorti, lui dit Denis, mais si monsieur veut prendre la peine de l'attendre...
--J'attendrai, répondit l'avocat.
--Alors, reprit le valet de chambre, je prierai monsieur de vouloir bien me suivre, j'ai ordre de monsieur le comte d'introduire monsieur dans son cabinet.
Cette confiance donnait à Noël la mesure de sa puissance nouvelle. Il était chez lui, désormais, dans cette magnifique demeure; il y était le maître, l'héritier. Son regard, qui inventoriait la pièce, s'arrêta sur le tableau généalogique suspendu près de la cheminée. Il s'en approcha et lut.
C'était comme une page, et des plus belles, arrachée au livre d'or de la noblesse française. Tous les noms qui dans notre histoire ont un chapitre ou un alinéa s'y retrouvaient. Les Commarin, avaient mêlé leur sang à toutes les grandes maisons. Deux d'entre eux avaient épousé des filles de familles régnantes.
Une chaude bouffée d'orgueil gonfla le cœur de l'avocat, ses tempes battirent plus vite, il releva fièrement la tête en murmurant:
--Vicomte de Commarin!
La porte s'ouvrit; il se retourna, le comte entrait.
Déjà Noël s'inclinait respectueusement: il fut pétrifié par le regard chargé de haine, de colère et de mépris de son père. Un frisson courut dans ses veines, ses dents claquèrent, il se sentit perdu.
--Misérable! s'écria le comte.
Et redoutant sa propre violence, le vieux gentilhomme jeta sa canne dans un coin. Il ne voulait pas frapper son fils, il le jugeait indigne d'être frappé de sa main. Puis il y eut entre eux une minute de silence mortel qui leur parut à tous deux durer un siècle. L'un et l'autre, en un instant, furent illuminés de réflexions qu'il faudrait un volume pour traduire. Noël osa parler le premier.
--Monsieur..., commença-t-il.
--Ah! taisez-vous, au moins, fit le comte d'une voix sourde, taisez-vous! Se peut-il, grand Dieu! que vous soyez mon fils? Hélas! je n'en puis douter, maintenant. Malheureux, vous saviez bien que vous étiez le fils de madame Gerdy! Infâme! Non seulement vous avez tué, mais vous avez mis tout en œuvre pour faire retomber votre crime sur un innocent! Parricide! vous avez tué votre mère!
L'avocat essaya de balbutier une protestation.
--Vous l'avez tuée, poursuivit le comte avec plus d'énergie, sinon par le poison, du moins par votre crime. Je comprends tout maintenant. Elle n'avait plus le délire, ce matin... Mais vous savez aussi bien que moi ce qu'elle disait. Vous écoutiez, et si vous avez osé entrer lorsqu'un mot de plus allait vous perdre, c'est que vous aviez caché l'effet de votre présence. C'est bien à vous que s'adressait sa dernière parole: «Assassin!»
Peu à peu Noël s'était reculé jusqu'au fond de la pièce, et il s'y tenait, adossé à la muraille, le haut du corps rejeté en arrière, les cheveux hérissés, l'œil hagard. Un tremblement convulsif le secouait. Son visage trahissait l'effroi le plus horrible à voir, l'effroi du criminel découvert.
--Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le comte, et je ne suis pas le seul à tout savoir. À cette heure, un mandat d'arrêt est décerné contre vous.
Un cri de rage, sorte de râle sourd, déchira la poitrine de l'avocat. Ses lèvres, que la terreur faisait affaissées et pendantes, se crispèrent. Foudroyé au milieu du triomphe, il se roidissait contre l'épouvante. Il se redressa avec un regard de défi.
M. de Commarin, sans paraître prendre garde à Noël, s'approcha de son bureau et ouvrit un tiroir.
--Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bourreau qui vous attend. Je veux bien me souvenir que j'ai le malheur d'être votre père. Asseyez-vous! écrivez et signez la confession de votre crime. Vous trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu vous pardonne!...
Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sortir. Noël l'arrêta d'un geste, et sortant de sa poche un revolver à quatre coups:
--Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il; mes précautions, vous le voyez, sont prises; on ne m'aura pas vivant. Seulement...
--Seulement? interrogea durement le comte.
--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit froidement l'avocat, que je ne veux pas me tuer... au moins en ce moment.
--Ah! s'écria M. de Commarin d'un ton de dégoût, il est lâche!
--Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai que lorsqu'il me sera bien démontré que toute issue m'est fermée, que je ne puis pas me sauver.
--Misérable! fit le comte menaçant, faudra-t-il donc que moi-même?...
Il s'élança vers le tiroir, mais Noël le referma d'un coup de pied.
--Écoutez-moi, monsieur, dit l'avocat de cette voix rauque et brève que donne aux hommes l'imminence du danger, ne perdons pas en paroles vaines le moment de répit qui m'est laissé. J'ai commis un crime, c'est vrai, et je ne cherche pas à me justifier, mais qui donc l'avait préparé, sinon vous? Maintenant vous me faites la faveur de m'offrir un pistolet: merci! je refuse. Cette générosité n'est pas à mon adresse. Avant tout, vous voulez éviter le scandale de mon procès et la honte qui ne manquera pas de rejaillir sur votre nom.
Le comte voulut répliquer.
--Laissez donc! interrompit Noël d'un ton impérieux. Je ne veux pas me tuer. Je veux sauver ma tête, s'il est possible. Fournissez-moi les moyens de fuir, et je vous promets que je serai mort avant d'être pris. Je dis: fournissez-moi les moyens, parce que je n'ai pas vingt francs à moi. Mon dernier billet de mille étant flambé le jour où... vous m'entendez. Il n'y a pas chez ma mère de quoi la faire enterrer. Donc, de l'argent!
--Jamais!
--Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui en résultera pour ce nom qui vous est si cher.
Le comte, ivre de colère, bondit jusqu'à son bureau pour y prendre une arme. Noël se plaça devant lui.
--Oh! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le plus fort.
M. de Commarin recula. En parlant de jugement, de scandale, de honte, l'avocat avait frappé juste. Pendant un moment, pris entre le respect de son nom et le désir brûlant de voir punir ce misérable, le vieux gentilhomme demeura indécis. Enfin le sentiment de la noblesse l'emporta.
--Finissons, prononça-t-il d'une voix frémissante et empreinte du plus atroce mépris, finissons cette discussion ignoble... Qu'exigez-vous?
--Je vous l'ai dit, de l'argent, tout ce que vous avez ici, mais décidez-vous vite!
Dans la journée du samedi le comte avait fait prendre chez son banquier des fonds destinés à monter la maison de celui qu'il croyait son fils légitime.
--J'ai quatre-vingt mille francs ici, reprit-il.
--C'est peu, fit l'avocat, cependant donnez. Je vous préviens que j'ai compté sur vous pour cinq cent mille francs. Si je réussis à déjouer les poursuites dont je suis l'objet, vous aurez à tenir à ma disposition quatre cent vingt mille francs. Vous engagez-vous à me les donner à ma première réquisition? Je trouverai un moyen de vous les faire demander sans risque pour moi. À ce prix, jamais vous n'entendrez parler de moi.
Pour toute réponse le comte ouvrit un petit coffre de fer scellé dans le mur et en tira une liasse de billets de banque qu'il jeta aux pieds de Noël.
Un éclair de fureur brilla dans les yeux de l'avocat; il fit un pas vers son père:
--Oh! ne me poussez pas, menaça-t-il, les gens qui comme moi n'ont plus rien à perdre sont dangereux. Je puis me livrer...
Il se baissa cependant et ramassa le paquet.
--Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir le reste?
--Oui.