Chapter 26
»Je me suis lâchement résignée au plus humiliant, au plus coupable des partages. Tu t'es marié, et je suis restée ta maîtresse. Oh! quel supplice, quelle soirée affreuse! J'étais seule, chez moi, dans cette chambre toute palpitante de toi, et tu en épousais une autre! Je me disais: à cette heure, une chaste et noble jeune fille va se donner à lui. Je me disais: quels serments fait cette bouche qui s'est si souvent appuyée sur mes lèvres? Souvent, depuis l'horrible malheur, je demande au bon Dieu quel crime j'ai commis pour être si impitoyablement châtiée: le crime, le voilà! Je suis restée ta maîtresse, et ta femme est morte. Je ne l'ai vue qu'une fois, quelques minutes à peine, mais elle t'a regardé, et j'ai compris qu'elle t'aimait autant que moi, Guy, c'est notre amour qui l'a tuée.»
Elle s'arrêta épuisée, mais aucun des assistants ne se permit un mouvement.
Ils écoutaient religieusement, avec une émotion fiévreuse, ils attendaient.
Mlle d'Arlange n'avait pas eu la force de rester debout; elle s'était laissée glisser à genoux et elle pressait son mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses sanglots. Cette femme n'était-elle pas la mère d'Albert?
Seule la digne religieuse n'était point émue: elle avait vu, ainsi qu'elle se le disait, bien d'autres délires. Rien, elle ne comprenait absolument rien à cette scène.
Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d'attention aux divagations d'une insensée.
Elle crut qu'elle devait avoir de la raison pour tous. S'avançant vers le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses couvertures.
--Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid.
--Ma sœur, murmurèrent en même temps le médecin et le prêtre.
--Tonnerre de Dieu! s'écria le vieux soldat, laissez-la donc parler!
--Qui donc, reprit la malade, insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais? Oh! les infâmes! On m'a fait espionner, n'est-ce pas? et on a découvert que souvent il venait chez moi un officier. Eh bien! mais cet officier est mon frère, mon cher Louis! Comme il venait d'avoir dix-huit ans et que l'ouvrage manquait, il s'est engagé soldat en disant à ma mère: «Ce sera toujours une bouche de moins à la maison.» C'est un bon sujet, et ses chefs l'ont aimé tout de suite. Il a travaillé au régiment; il s'est instruit, et on l'a fait monter bien vite en grade. On l'a nommé lieutenant, capitaine, il est devenu chef d'escadron. Il m'a toujours aimée, Louis; s'il était resté à Paris, je ne serais pas tombée. Mais notre mère est morte, et je me suis trouvée toute seule au milieu de cette grande ville. Il était sous-officier quand il a su que j'avais un amant. J'ai cru qu'il ne me reverrait jamais. Pourtant il m'a pardonné, en disant que la constance à une faute comme la mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il était plus jaloux de ton bonheur que toi-même. Il venait, mais en se cachant. Je l'avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa sœur. Je m'étais, moi, condamnée à ne jamais parler de lui, à ne pas prononcer son nom. Un noble soldat pouvait-il avouer qu'il était le frère d'une femme entretenue par un comte? Pour qu'on ne le vît pas, je prenais les plus minutieuses précautions. À quoi ont-elles servi? Hélas! à te faire douter de moi. Quand il a su ce qu'on disait, il voulait, dans son aveugle colère, te provoquer en duel. Et alors il m'a fallu lui prouver qu'il n'avait même pas le droit de me défendre. Quelle misère! Ah! j'ai payé bien cher mes années de bonheur volé! Mais te voici, tout est oublié. Car tu me crois, n'est-il pas vrai, Guy? J'écrirai à Louis: il viendra, il te dira que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa parole, à lui, un soldat!...
--Oui, sur mon honneur, prononça le vieux soldat, ce que ma sœur dit est la vérité.
La mourante ne l'entendit pas; elle continuait d'une voix que la lassitude faisait haleter:
--Comme ta présence me fait du bien! Je sens que je renais. J'ai failli tomber malade. Je ne dois pas être jolie, aujourd'hui, n'importe, embrasse-moi...
Elle tendait les bras et avançait les lèvres comme pour donner des baisers.
--Mais c'est à une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant. Oh! je t'en supplie, je t'en conjure, ne me le prends pas, laisse-le-moi! Une mère sans son enfant, que veux-tu qu'elle devienne? Tu me le demandes pour lui donner un nom illustre et une fortune immense; non! Tu me dis que ce sacrifice fera son bonheur; non! Mon enfant est à moi, je le garderai. La terre n'a ni honneurs ni richesses qui puissent remplacer une mère veillant sur un berceau. Tu veux, en échange, me donner l'enfant de l'autre; jamais! Quoi! c'est cette femme qui embrasserait mon fils! C'est impossible! Retirez d'auprès de moi cet enfant étranger, il me fait horreur, je veux le mien. Malheureux! n'insiste pas, ne me menace pas de ta colère, de ton abandon, je céderais et je mourrais après. Guy, renonce à ce projet fatal, la pensée seule est un crime. Quoi! mes prières, mes pleurs, rien ne t'émeut! Eh bien! Dieu nous punira. Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra où les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se lèveront pour nous maudire. Guy! j'entrevois l'avenir. Je vois mon fils justement irrité s'avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu! Oh! ces lettres, ces lettres, cher souvenir de nos amours! Mon fils! Il me menace, il me frappe! À moi! À l'aide! Un fils frapper sa mère... Ne le dites à personne, au moins! Dieu! que je souffre! Il sait pourtant bien que je suis sa mère, il feint de ne pas me croire. Seigneur, c'est trop souffrir. Guy! pardon! ô mon unique ami! je n'ai ni la force de résister ni le courage d'obéir.
À ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier s'ouvrit, et Noël parut, pâle comme à l'ordinaire, mais calme et tranquille.
La mourante le vit et éprouva comme un choc électrique.
Une secousse terrible ébranla son corps; ses yeux s'agrandirent démesurément, ses cheveux se dressèrent.
Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la direction de Noël, et d'une voix forte, elle cria:
--Assassin!...Une convulsion la rabattit sur son lit. On s'approcha, elle était morte.
Un grand silence se fit.
Telle est la majesté de la mort et la terreur qui s'en dégage, que devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le front et s'inclinent.
Pour un moment, les passions et les intérêts se taisent. Involontairement nous nous recueillons, lorsqu'en notre présence s'exhale le dernier soupir d'un d'entre nous.
Tous les assistants, d'ailleurs, étaient profondément émus de cette scène déchirante, de cette confession suprême arrachée au délire et à la douleur.
Mais ce mot «assassin», le dernier de Mme Gerdy, ne surprit personne. Tous, à l'exception de la sœur, savaient l'affreuse accusation qui pesait sur Albert.
À lui s'adressait la malédiction de cette mère infortunée.
Noël paraissait navré. Agenouillé près du lit de celle qui lui avait servi de mère, il avait pris une de ses mains et la tenait collée sur ses lèvres.
--Morte! gémissait-il, elle est morte!
Près de lui, la religieuse et le prêtre s'étaient mis à genoux et récitaient à demi-voix les prières des morts. Ils imploraient de Dieu, pour l'âme de la trépassée, sa paix et sa miséricorde. Ils demandaient un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant souffert sur cette terre. Renversé sur un fauteuil, la tête en arrière, le comte de Commarin était plus défait et plus livide que cette morte, sa maîtresse, autrefois si belle.
Claire et le docteur s'empressaient autour de lui.
Il avait fallu retirer sa cravate et dénouer le col de sa chemise, il suffoquait. Avec l'aide du vieux soldat, dont les yeux rouges et gonflés disaient la douleur comprimée, on avait roulé le fauteuil du comte près de la fenêtre entrouverte pour lui donner un peu d'air. Trois jours auparavant, cette scène l'aurait tué. Mais le cœur s'endurcit au malheur comme les mains au travail.
--Les larmes l'ont sauvé, dit le docteur à l'oreille de Claire.
M. de Commarin, en effet, reprenait peu à peu ses sens, et avec la netteté de la pensée la faculté de souffrir lui revenait. L'anéantissement suit les grandes secousses de l'âme; il semble que la nature se recueille pour soutenir le malheur; on n'en sent pas d'abord toute la violence, c'est après seulement qu'on sonde l'étendue et la profondeur du mal.
Les regards du comte s'arrêtaient sur ce lit où gisait le corps de Valérie. C'était donc là tout ce qui restait d'elle. L'âme, cette âme si dévouée et si tendre, s'était envolée.
Que n'eût-il pas donné pour que Dieu rendît à cette infortunée un jour, une heure seulement de vie et de raison! Avec quels transports de repentir il se serait jeté à ses pieds pour lui demander grâce, pour lui dire combien il avait horreur de sa conduite passée! Comment avait-il reconnu l'inépuisable amour de cet ange! Sur un soupçon, sans daigner s'informer, sans l'entendre, il l'avait accablée du plus froid mépris. Que ne l'avait-il revue? Il se serait épargné vingt ans de doutes affreux au sujet de la naissance d'Albert. Au lieu d'une existence d'isolement, il pouvait avoir une vie heureuse et douce.
Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle-là aussi l'avait aimé, et jusqu'à en mourir.
Il ne les avait pas comprises, il les avait tuées toutes deux.
L'heure de l'expiation était venue, et il ne pouvait pas dire: «Seigneur, le châtiment est trop grand.»
Et quelle punition, cependant! Que de malheurs depuis cinq jours!
--Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l'avait prédit; que ne l'ai-je écoutée!
Le frère de Mme Gerdy eut pitié de ce vieillard si impitoyablement éprouvé. Il lui tendit la main.
--Monsieur de Commarin, dit-il d'une voix grave et triste, il y a longtemps que ma sœur vous a pardonné, si toutefois elle vous en a jamais voulu; aujourd'hui c'est moi qui vous pardonne.
--Merci! monsieur, balbutia le comte, merci!...
Et il ajouta:
--Quelle mort, grand Dieu!
--Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier soupir avec cette idée que son fils a commis un crime. Et n'avoir pu la détromper!...
--Au moins! s'écria le comte, faut-il que son fils soit libre pour lui rendre les derniers devoirs; oui, il le faut... Noël!...
L'avocat s'était rapproché de son père et avait entendu.
--Je vous ai promis, mon père, répondit-il, de le sauver.
Pour la première fois Mlle d'Arlange envisagea Noël, leurs regards se croisèrent, et elle ne fut pas maîtresse d'un mouvement de répulsion qui fut vu de l'avocat.
--Albert est maintenant sauvé, dit-elle fièrement. Ce que nous demandons, c'est qu'on nous fasse prompte justice, c'est qu'il soit remis en liberté à l'instant. Le juge sait maintenant la vérité.
--Comment, la vérité? interrogea l'avocat.
--Oui! Albert a passé chez moi, avec moi, la nuit du crime.
Noël la regarda d'un air surpris; un aveu si singulier dans une telle bouche, sans explications, avait bien de quoi surprendre.
Elle se redressa magnifique d'orgueil.
--Je suis mademoiselle Claire d'Arlange, monsieur, dit-elle.
M. de Commarin raconta alors rapidement tous les incidents rapportés par Claire. Quand il eut terminé:
--Monsieur, répondit Noël, vous voyez ma situation en ce moment, dès demain...
--Demain! interrompit le comte d'une voix indignée; vous parlez, je crois, d'attendre à demain! L'honneur commande, monsieur, il faut agir aujourd'hui même, à l'instant. Le moyen, pour vous, d'honorer cette pauvre femme, n'est pas de prier pour elle... délivrez son fils.
Noël s'inclina profondément.
--Entendre votre volonté, monsieur, dit-il, c'est obéir. Je pars. Ce soir, à l'hôtel, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de mes démarches. Peut-être me sera-t-il donné de vous ramener Albert.
Il dit, et, embrassant une dernière fois la morte, il sortit.
Bientôt le comte et Mlle d'Arlange se retirèrent.
Le vieux soldat était allé à la mairie faire sa déclaration de décès et remplir les formalités indispensables. La religieuse resta seule en attendant le prêtre que le curé avait promis d'envoyer pour «garder le corps». La fille de Saint-Vincent n'éprouvait ni crainte ni embarras. Tant de fois elle s'était trouvée dans des circonstances pareilles! Ses prières dites, elle s'était relevée, et déjà elle allait et venait dans la chambre, disposant tout comme on doit le faire quand un malade a rendu le dernier soupir. Elle faisait disparaître les traces de la maladie, cachait les fioles et les petits pots, brûlait du sucre sur une pelle rougie, et sur une table recouverte d'une serviette blanche, à la tête du lit, elle allumait des bougies et plaçait un crucifix avec un bénitier et la branche de buis bénit.
XVII
Aussi troublé, aussi préoccupé que possible des révélations de Mlle d'Arlange, M. Daburon gravissait l'escalier qui conduit aux galeries des juges d'instruction, lorsqu'il fut croisé par le père Tabaret. Sa vue l'enchanta et tout aussitôt il l'appela:
--Monsieur Tabaret!... Mais le bonhomme, qui donnait tous les signes de l'agitation la plus vive, n'était rien moins que disposé à s'arrêter, à perdre une minute.
--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il en saluant, on m'attend chez moi.
--J'espère cependant...
--Oh! il est innocent, interrompit le père Tabaret. J'ai déjà quelques indices, et avant trois jours... Mais vous allez entendre l'homme aux boucles d'oreilles de Gévrol. Il est très malin, Gévrol, je l'avais mal jugé.
Et sans écouter un mot de plus il reprit sa course, sautant trois marches à la fois, au risque de se rompre le cou.
M. Daburon, désappointé, hâta le pas.
Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, sur le banc de bois grossier, Albert assis près d'un garde de Paris attendait.
--On va vous appeler à l'instant, monsieur, dit le juge au prévenu en ouvrant sa porte.
Dans le cabinet, Constant causait avec un petit homme à figure chafouine qu'on aurait pu prendre à sa tenue pour un petit rentier des Batignolles, sans l'énorme épingle «en faux» qui constellait sa cravate et trahissait l'agent de la sûreté.
--Vous avez reçu mes lettres? demanda M. Daburon à son greffier.
--Monsieur, vos ordres sont exécutés, le prévenu est là, et voici monsieur Martin qui arrive à l'instant du quartier des Invalides.
--Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d'un ton satisfait.
Et se retournant vers l'agent:
--Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu'avez-vous vu?
--Monsieur, il y a eu escalade.
--Y a-t-il longtemps?
--Cinq ou six jours.
--Vous en êtes sûr?
--Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant tailler une plume.
--Les traces sont visibles?
--Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j'ose m'exprimer ainsi. Le voleur--il s'agit d'un voleur, je suppose, continua M. Martin qui était un beau parleur--a pénétré avant la pluie et s'est retiré après, ainsi que l'avait conjecturé monsieur le juge d'instruction. Cette circonstance est facile à déterminer quand on compare, le long du mur, du côté de la rue, les empreintes de la montée et celles de la descente. Ces empreintes sont des éraillures faites par le bout des pieds. Les unes sont nettes, les autres boueuses. Le gaillard--il est leste, ma foi!--est entré à la force du poignet, mais, pour sortir, il s'est donné le luxe d'une échelle qu'il aura jetée à terre une fois en haut. On voit très bien où elle a été appliquée: en bas, à cause des trous, creusés par les montants; en haut, parce que la chaux est dégradée.
--Est-ce là tout? demanda le juge.
--Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui garnissent la crête du mur ont été arrachés. Plusieurs branches des acacias qui s'étendent au-dessus du même mur ont été tortillées ou brisées. Même, aux épines de l'une de ces branches, j'ai recueilli un petit fragment de peau grise que voici, et qui me paraît provenir d'un gant.
Le juge prit ce fragment avec empressement.
C'était bien un petit morceau de gant gris.
--Vous vous êtes arrangé, je l'espère, monsieur Martin, dit M. Daburon, pour ne point éveiller l'attention dans la maison où vous avez fait cette enquête?
--Certes, monsieur. J'ai d'abord examiné l'extérieur à mon aise. Après quoi, déposant mon chapeau chez le marchand de vins du coin, je me suis présenté chez la marquise d'Arlange, en me donnant pour l'intendant d'une duchesse du voisinage, au désespoir d'avoir laissé échapper un perroquet adoré et éloquent, si je puis employer ce terme. On m'a donné de très bonne grâce la permission de fouiller le jardin, et comme j'ai dit le plus grand mal de ma prétendue maîtresse, on m'aura indubitablement pris pour un domestique...
--Vous êtes un homme adroit et expéditif, monsieur Martin, interrompit le juge, je suis très satisfait de vous et je le ferai savoir à qui de droit.
Il sonna pendant que l'agent, fier des éloges reçus, gagnait la porte à reculons et courbé en arc de cercle.
Albert fut introduit.
--Vous êtes-vous décidé, monsieur, demanda sans préambule le juge d'instruction, à donner l'emploi de votre soirée de mardi?
--Je vous l'ai donné, monsieur.
--Non, monsieur, non, et je regrette d'être obligé de vous dire que vous m'avez menti.
Albert, à cette injure, devint pourpre, et ses yeux étincelèrent.
--Ce que vous avez fait ce soir-là, continua le juge, je le sais, parce que la justice, je vous l'ai déjà dit, n'ignore rien de ce qu'il lui importe de connaître.
Il chercha le regard d'Albert, le rencontra, et lentement dit:
--J'ai vu mademoiselle Claire d'Arlange.
À ce nom, les traits du prévenu, contractés par une ferme volonté de ne pas se laisser abattre, se détendirent. On eût dit qu'il éprouvait une immense sensation de bien-être, comme un homme qui, par miracle, échappe à un péril imminent qu'il désespérait de conjurer. Pourtant il ne répondit pas.
--Mademoiselle d'Arlange, reprit le magistrat, m'a dit où vous étiez mardi soir.
Albert hésitait encore.
--Je ne vous tends pas de piège, ajouta M. Daburon, je vous en donne ma parole d'honneur. Elle m'a tout dit, entendez-vous?
Cette fois, Albert se décida à parler. Ses explications concordaient de point en point avec celles de Claire, pas un détail de plus. Désormais le doute devenait impossible. La bonne foi de Mlle d'Arlange ne pouvait avoir été surprise. Ou Albert était innocent, ou elle était sa complice. Pouvait-elle être sciemment la complice de ce crime odieux? Non, elle ne pouvait même être soupçonnée. Mais alors, où chercher l'assassin? Car à la justice, lorsqu'elle découvre un crime, il faut un criminel.
--Vous le voyez, monsieur, dit sévèrement le juge à Albert, vous m'aviez trompé. Vous risquiez votre tête, monsieur, et ce qui est bien autrement grave, vous m'exposiez, vous exposiez la justice à une déplorable erreur. Pourquoi n'avoir pas dit d'abord la vérité?
--Monsieur, répondit Albert, mademoiselle d'Arlange, en acceptant de moi un rendez-vous, m'avait confié son honneur...
--Et vous seriez mort plutôt que de parler de cette entrevue? interrompit M. Daburon avec une nuance d'ironie; cela est beau, monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie...
--Je ne suis pas le héros que vous supposez, monsieur, dit simplement le prévenu. Si je vous disais que je ne comptais pas sur Claire, je mentirais. Je l'attendais. Je savais qu'en apprenant mon arrestation elle braverait tout pour me sauver. Mais on pouvait lui cacher ce malheur, et c'est là ce que je redoutais. En ce cas, autant qu'on peut répondre de soi, je crois que je n'aurais pas prononcé son nom.
Il n'y avait là nulle apparence de bravade. Ce qu'Albert disait, il le pensait et le sentait. M. Daburon regretta son ton ironique.
--Monsieur, reprit-il d'une voix bienveillante, on va vous reconduire en prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant vous ne serez plus au secret. On vous traitera avec tous les égards dus à un prisonnier dont l'innocence peut paraître probable.
Albert s'inclina et remercia. Son gardien revint le prendre.
--Qu'on fasse venir Gévrol, maintenant, dit le juge à son greffier.
Le chef de la sûreté était absent, on venait de le mander à la préfecture, mais son témoin, l'homme aux boucles d'oreilles, attendait dans la galerie.
On lui dit d'entrer chez le juge. C'était un de ces hommes courts et ramassés sur eux-mêmes, robustes comme les chênes, bâtis à chaux et à sable, qui peuvent porter jusqu'à trois pochées de blé sur leurs épaules bombées. Ses cheveux et ses favoris blancs faisaient paraître plus dur et plus foncé son teint hâlé, grillé, tanné par les intempéries des saisons, par le vent de la mer et par le soleil des tropiques. Il avait de larges mains, noires, dures, calleuses, avec de gros doigts noueux qui devaient avoir la puissance de pression d'un étau.
À ses oreilles, de grandes boucles d'oreilles pendaient, soutenant un découpage en forme d'ancre.
Il portait le costume des pêcheurs aisés de la Normandie, lorsqu'ils s'habillent pour aller à la ville ou au marché.
L'huissier fut obligé de le pousser dans le cabinet.
Ce loup de la côte était intimidé et interdit.
Il s'avança en se balançant d'une jambe sur l'autre avec cette démarche déhanchée des matelots qui, rompus au roulis et au tangage, sont surpris de trouver sous leurs pieds l'immobile plancher des vaches.
Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre souple, décoré de petites médailles de plomb, ni plus ni moins que l'auguste casquette du roi Louis XI, de dévote mémoire, et orné encore d'une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les filles de campagne sur un métier primitif composé de quatre ou cinq épingles fichées dans un bouchon percé.
M. Daburon le détailla et l'évalua d'un coup d'œil. On ne pouvait s'y tromper, c'était bien l'homme à figure de brique dépeint par le petit témoin de La Jonchère.
Impossible également de méconnaître l'honnête homme. Sa physionomie respirait la franchise et la bonté.
--Votre nom? demanda le juge d'instruction.
--Marie-Pierre Lerouge.
--Êtes-vous donc parent de Claudine Lerouge?
--Je suis son mari, monsieur.
Quoi? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son existence?
Voilà ce que pensa M. Daburon.
À quoi donc servent les surprenants progrès de l'industrie humaine?
Aujourd'hui, lorsque la justice hésite, il lui faut, tout comme il y a vingt ans, une énorme perte de temps et d'argent pour obtenir le moindre renseignement. Il faut la croix et la bannière, en beaucoup de cas, pour se procurer l'état civil d'un témoin ou d'un prévenu.
Le vendredi, dans la journée, on avait écrit pour demander le dossier de Claudine, on était au lundi, et la réponse n'était pas arrivée.
Cependant la photographie existe, on a le télégraphe électrique, on dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise pas.
--Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; elle-même prétendait l'être.
--C'est que, de cette manière, elle excusait un peu sa conduite. C'était d'ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que je n'existais plus pour elle.
--Ah!... Vous savez qu'elle est morte victime d'un crime odieux?
--Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l'a dit, monsieur, répondit le marin dont le front se plissa. C'était une malheureuse! ajouta-t-il d'une voix sourde.
--Comment! c'est vous, un mari, qui l'accusez?
--Je n'en ai que trop le droit, monsieur. Ah! défunt mon père, qui s'y connaissait au temps, m'avait averti. Je riais, quand il me disait: «Prends garde, elle nous déshonorera tous.» Il avait raison. J'ai été, moi, à cause d'elle, poursuivi par la police, ni plus ni moins qu'un voleur qui se cache et qu'on cherche. Partout où on me demandait avec une citation, les gens devaient se dire: tiens! il a donc fait un mauvais coup! Et me voici devant la justice. Ah! monsieur, quelle peine! C'est que les Lerouge sont honnêtes de père en fils depuis que le monde est monde. Informez-vous dans le pays, on vous dira: «Parole de Lerouge vaut écrit d'un autre.» Oui, c'était une malheureuse, et je lui avais bien dit qu'elle ferait une mauvaise fin.