Chapter 21
--Sans doute; mais cela ne modifierait ni la nature ni la gravité du mal.
--Et... aurait-elle sa raison?
--Peut-être, répondit le docteur en regardant fixement son ami. Mais pourquoi me demandes-tu cela?
--Eh! mon cher Hervé, un mot de madame Gerdy, un seul me serait si nécessaire!
--Pour ton affaire, n'est-ce pas? Eh bien! je ne puis rien te dire à cet égard, rien te promettre. Tu as autant de chances pour toi que contre toi, seulement, ne t'éloigne pas. Si son intelligence revient, ce ne sera qu'un éclair, tâche d'en profiter. Allons, je me sauve, ajouta le docteur; j'ai encore trois visites à faire.
Noël accompagna son ami. Quand ils furent sur le palier...
--Tu reviendras? lui demanda-t-il.
--Ce soir à neuf heures. Rien à tenter d'ici là. Tout dépend de la garde-malade. Par bonheur, je t'en ai choisi une qui est une perle. Je la connais.
--C'est donc toi qui as fait venir cette religieuse?
--Moi-même, sans ta permission. En serais-tu fâché?
--Pas le moins du monde. Seulement, j'avoue...
--Quoi! tu fais la grimace! Est-ce que par hasard tes opinions politiques te défendraient de faire soigner ta mère, pardon!... madame Gerdy, par une fille de Saint-Vincent?
--Tu sauras, mon cher Hervé...
--Bon! je te vois venir, avec l'éternelle rengaine: elles sont adroites, insinuantes, dangereuses, c'est connu. Si j'avais un vieil oncle à succession, je ne les introduirais pas chez lui. On charge parfois ces bonnes filles de commissions étranges. Mais qu'as-tu à craindre de celle-ci? Laisse donc dire les sots. Héritage à part, les bonnes sœurs sont les premières gardes-malades du monde; je t'en souhaite une à ta dernière tisane. Sur quoi, salut, je suis pressé.
En effet, sans souci de la gravité médicale, le docteur se lança dans l'escalier, pendant que Noël tout pensif, le front chargé d'inquiétudes, regagnait l'appartement de Mme Gerdy.
Sur le seuil de la chambre de la malade, la religieuse épiait le retour de l'avocat.
--Monsieur, fit-elle, monsieur!
--Vous désirez quelque chose, ma sœur?
--Monsieur, la bonne m'a dit de m'adresser à vous pour de l'argent, elle n'en a plus, elle a pris à crédit chez le pharmacien...
--Excusez-moi, ma sœur, interrompit Noël d'un air vivement contrarié; excusez-moi, ma sœur, de n'avoir pas prévenu votre demande... je perds un peu la tête, voyez-vous!
Et, sortant de son portefeuille un billet de cent francs il le posa sur la cheminée.
--Merci! monsieur, dit la sœur, j'inscrirai toutes les dépenses. Nous faisons toujours comme cela, ajouta-t-elle, c'est plus commode pour les familles. On est si troublé quand on voit ceux qu'on aime malades! Ainsi, vous n'avez peut-être pas songé à donner à cette pauvre dame la douceur des secours de notre sainte religion? À votre place, monsieur, j'enverrais, sans tarder, chercher un prêtre...
--Maintenant, ma sœur! Mais voyez donc en quel état elle se trouve! Elle est morte, hélas! ou autant dire. Vous avez vu qu'elle n'a même pas entendu ma voix.
--Peu importe, monsieur, reprit la sœur, vous aurez toujours fait votre devoir. Elle ne vous a pas répondu, mais savez-vous si elle ne répondra pas au prêtre? Ah! vous ne connaissez pas toute la puissance des derniers sacrements. On a vu des agonisants retrouver leur intelligence et leurs forces pour faire une bonne confession et recevoir le corps sacré de Notre Seigneur Jésus-Christ. J'entends souvent des familles dire qu'elles ne veulent pas effrayer leur malade, que la vue du ministre du Seigneur peut inspirer une terreur qui hâte la fin. C'est une bien funeste erreur. Le prêtre n'épouvante pas, il rassure l'âme au seuil du grand passage. Il parle au nom du Dieu des miséricordes qui vient pour sauver et non pour perdre. Je pourrais vous citer bien des exemples de mourants qui ont été guéris rien qu'au contact des saintes huiles.
La bonne sœur parlait d'un ton morne comme son regard. Le cœur, évidemment, n'entrait pour rien dans les paroles qu'elle prononçait. C'était comme une leçon qu'elle débitait. Sans doute elle l'avait apprise autrefois lorsqu'elle était entrée au couvent. Alors elle exprimait quelque chose de ce qu'elle éprouvait. Elle traduisait ses propres impressions. Mais depuis! elle l'avait tant et tant répétée aux parents de tous ses malades que le sens finissait par lui échapper. Ce n'était plus désormais qu'une suite de mots banals qu'elle égrenait comme les dizaines latines de son chapelet. Cela désormais faisait partie de ses devoirs de garde-malade, comme la préparation de tisanes et la confection des cataplasmes.
Noël ne l'écoutait pas, son esprit était bien loin.
--Votre chère maman, poursuivait la sœur, cette bonne dame que vous aimez tant, devait tenir à sa religion, voudrez-vous exposer son âme? Si elle pouvait parler, au milieu de ses cruelles souffrances...
L'avocat allait répliquer lorsque la domestique lui annonça qu'un monsieur qui ne voulait pas dire son nom demandait à lui parler pour une affaire.
--J'y vais, répondit-il vivement.
--Que décidez-vous, monsieur? insista la religieuse.
--Je vous laisse libre, ma sœur, vous ferez ce que vous jugerez convenable.
La digne fille commença la leçon du remerciement, mais inutilement. Noël avait disparu d'un air mécontent et presque aussitôt elle entendit sa voix dans l'antichambre. Il disait:
--Enfin, vous voici, monsieur Clergeot; je renonçais presque à vous voir.
Ce visiteur qu'attendait l'avocat est un personnage bien connu dans la rue Saint-Lazare, du côté de la rue de Provence, dans les parages de Notre-Dame-de-Lorette, et tout le long des boulevards extérieurs, depuis la chaussée des Martyrs jusqu'au rond-point de l'ancienne barrière de Clichy.
M. Clergeot n'est pas plus usurier que le père de M. Jourdain n'était marchand. Seulement, comme il a beaucoup d'argent et qu'il est fort obligeant, il en prête à ses amis, et, en récompense de ce service, il consent à recevoir des intérêts qui peuvent varier entre quinze et cinq cents pour cent.
Excellent homme, il affectionne positivement ses pratiques, et sa probité est généralement appréciée. Jamais il n'a fait saisir un débiteur; il préfère le poursuivre sans trêve et sans relâche pendant dix ans et lui arracher bribe à bribe ce qui lui est dû.
Il doit demeurer vers le haut de la rue de la Victoire. Il n'a pas de magasin et pourtant il vend de toutes choses vendables et de quelques autres encore que la loi ne reconnaît pas comme marchandises, toujours pour être utile au prochain. Parfois il affirme qu'il n'est pas très riche. C'est possible. Il est fantasque, plus encore qu'avide, et effroyablement hardi. Facile à la poche quand on lui convient, il ne prêterait pas cent sous avec Ferrières en garantie à qui n'a pas l'honneur de lui plaire. Il risque d'ailleurs ses fonds sur les cartes les plus chanceuses.
Sa clientèle de prédilection se compose de petites dames, de femmes de théâtre, d'artistes, et de ces audacieux qui abordent les professions qui ne valent que par celui qui les exerce, tels que les avocats et les médecins.
Il prête aux femmes sur leur beauté présente, aux hommes sur leur talent à venir. Gages fragiles! Son flair, on doit l'avouer, jouit d'une réputation énorme. Rarement il s'est trompé. Une jolie fille meublée par Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, devoir à Clergeot est une recommandation préférable au plus chaud feuilleton.
Mme Juliette avait procuré à son amant cette utile et honorable connaissance.
Noël, qui savait combien ce digne homme est sensible aux prévenances et chatouilleux sur l'urbanité, commença par lui offrir un siège et lui demanda des nouvelles de sa santé. Clergeot donna des détails. La dent était bonne encore, mais la vue faiblissait. La jambe devenait molle et l'oreille un peu dure. Le chapitre des doléances épuisé...
--Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets échoient aujourd'hui et j'ai diablement besoin d'argent. Nous disons un de dix, un de sept et un troisième de cinq mille francs; total, vingt-deux mille francs.
--Voyons, monsieur Clergeot, répondit Noël, pas de mauvaise plaisanterie!
--Plaît-il? fit l'usurier. C'est que je ne plaisante pas du tout!
--J'aime à croire que si. Il y a précisément aujourd'hui huit jours que je vous ai écrit pour vous prévenir que je ne serais pas en mesure, et pour vous demander un renouvellement.
--J'ai parfaitement reçu votre lettre.
--Que dites-vous donc, cela étant?
--Ne vous répondant pas, j'ai supposé que vous comprendriez que je ne pouvais satisfaire votre demande. J'espérais que vous vous seriez remué pour trouver la somme.
Noël laissa échapper un geste d'impatience.
--Je ne l'ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre parti, je suis sans le sou.
--Diable!... Savez-vous que voilà quatre fois déjà que je les renouvelle, ces billets?
--Il me semble que les intérêts ont été bien et dûment payés, et à un taux qui vous permet de ne pas trop regretter le placement.
Clergeot n'aime pas à entendre parler des intérêts qu'on lui donne. Il prétend que cela l'humilie. C'est d'un ton sec qu'il répondit:
--Je ne me plains pas. Je tiens seulement à vous faire remarquer que vous en prenez par trop à l'aise avec moi. Si j'avais mis votre signature en circulation, tout serait payé à l'heure qu'il est.
--Pas davantage.
--Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, et vous auriez trouvé le moyen d'éviter les poursuites. Mais vous dites: «Le père Clergeot est bon enfant.» C'est la vérité. Pourtant, je ne le suis qu'autant que cela ne me cause pas trop de préjudice. Or, aujourd'hui, j'ai absolument besoin de mes fonds. Ab-so-lu-ment, ajouta-t-il, scandant les syllabes.
L'air décidé du bonhomme parut inquiéter l'avocat.
--Faut-il vous le répéter? dit-il, je suis complètement à sec, com-plè-te-ment.
--Vrai! reprit l'usurier, c'est fâcheux pour vous. Je me vois obligé de porter mes papiers chez l'huissier.
--À quoi bon? Jouons cartes sur table, monsieur Clergeot. Tenez-vous à grossir les revenus de messieurs les huissiers? Non, n'est-ce pas? Quand vous m'aurez fait beaucoup de frais, cela vous donnera-t-il un centime? Vous obtiendrez un jugement contre moi. Soit! Après? Songez-vous à me saisir? Je ne suis pas ici chez moi, le bail est au nom de madame Gerdy.
--On sait cela. Et quand même, la vente de tout ce qui est ici ne me couvrirait pas.
--C'est donc que vous comptez me faire fourrer à Clichy? Mauvaise spéculation, je vous en préviens; mon état serait perdu, et, plus d'état, plus d'argent.
--Bon! s'écria l'honnête prêteur, voilà que vous me chantez des sottises... Vous appelez cela être franc? À d'autres! Si vous me supposiez capable de la moitié des méchancetés que vous dites, mon argent serait là, dans votre tiroir.
--Erreur! je ne saurais où le prendre, et à moins de le demander à madame Gerdy, ce que je ne veux pas faire...
Un petit rire sardonique et des plus crispants, particulier au père Clergeot, interrompit Noël.
--Ce n'est pas la peine de frapper à cette porte, dit l'usurier, il y a longtemps que le sac de maman est vide, et si la chère dame venait à trépasser--on m'a dit qu'elle est très malade--je ne donnerais pas deux cents louis de sa succession.
L'avocat rougit de colère, ses yeux brillèrent; il dissimula pourtant et protesta avec une certaine vivacité.
--On sait ce qu'on sait, continua tranquillement Clergeot. Écoutez donc: avant de risquer ses sous, on s'informe, ce n'est que juste. Les dernières valeurs de maman ont été lavées en octobre dernier. Ah! la rue de Provence coûte bon. J'ai établi le devis, il est chez moi. Juliette est une femme charmante, c'est sûr; elle n'a pas sa pareille, j'en conviens; mais elle est chère. Elle est même diablement chère!
Noël enrageait d'entendre ainsi traiter sa Juliette par cet honorable personnage. Mais que répondre? D'ailleurs on n'est pas parfait, et M. Clergeot a le défaut de ne pas estimer les femmes, ce qui tient sans doute à ce que son commerce ne lui en a pas fait rencontrer d'estimables. Il est charmant avec ses pratiques du beau sexe, prévenant et même galantin, mais les plus grossières injures seraient moins révoltantes que sa flétrissante familiarité.
--Vous avez marché trop rondement, poursuivit-il sans daigner remarquer le dépit de son client, et je vous l'ai dit dans le temps. Mais bast! vous êtes fou de cette femme. Jamais vous n'avez su lui rien refuser. Avec vous, elle n'a pas le loisir de souhaiter qu'elle est servie. Sottise! Quand une jolie fille désire une chose, il faut la lui laisser désirer longtemps. De cette façon, elle a l'esprit occupé et ne pense pas à un tas d'autres bêtises. Quatre bonnes petites envies bien ménagées doivent durer un an. Vous n'avez pas su soigner votre bonheur. Je sais bien qu'elle a un diable de regard qui donnerait la colique à un saint de pierre, mais on se raisonne, saperlotte! Il n'y a pas à Paris dix femmes entretenues sur ce pied-là. Pensez-vous qu'elle vous en aime davantage! Point. Dès qu'elle vous saura ruiné, elle vous plantera là pour reverdir.
Noël acceptait l'éloquence de son banquier-providence à peu près comme un homme qui n'a pas de parapluie accepte une averse.
--Où voulez-vous en venir? dit-il.
--À ceci: que je ne veux pas renouveler vos billets. Comprenez-vous? À l'heure qu'il est, en battant ferme le rappel des espèces, vous pouvez encore mettre en ligne les vingt-deux mille francs en question. Ne froncez pas le sourcil, vous les trouverez, pour m'empêcher par exemple de vous faire saisir, non ici, ce qui serait idiot, mais chez votre petite femme, qui ne serait pas contente du tout, et qui ne vous le cacherait pas.
--Mais elle est chez elle et vous n'avez pas le droit...
--Après! Elle formera opposition, je m'y attends bien, mais elle vous fera dénicher les fonds. Croyez-moi, parez ce coup-là. Je veux être payé maintenant. Je ne veux pas vous accorder un délai, parce que d'ici trois mois vous aurez usé vos dernières ressources. Ne faites donc pas non, comme cela. Vous êtes dans une de ces situations qu'on prolonge à tout prix. Vous brûleriez le bois du lit de votre mère mourante pour lui chauffer les pieds, à cette créature! Où avez-vous pris les dix mille francs que vous lui avez remis l'autre soir? Qui sait ce que vous allez tenter pour vous procurer de l'argent? L'idée de la garder quinze jours, trois jours, un jour de plus peut vous mener loin. Ouvrez l'œil. Je connais ce jeu-là, moi. Si vous ne lâchez pas Juliette, vous êtes perdu. Écoutez un bon conseil, gratis: il vous faudra toujours la quitter, n'est-ce pas, un peu plus tôt, un peu plus tard? Exécutez-vous aujourd'hui même...
Voilà comment il est, ce digne Clergeot, il ne mâche pas la vérité à ses clients quand ils ne sont pas en mesure. S'ils sont mécontents, tant pis! sa conscience est en repos. Ce n'est pas lui qui prêterait jamais les mains à une folie!
Noël n'en pouvait tolérer davantage; sa mauvaise humeur éclata.
--En voilà assez! s'écria-t-il d'un ton résolu. Vous agirez, monsieur Clergeot, à votre guise; dispensez-moi de vos avis, je préfère la prose de l'huissier. Si j'ai risqué des imprudences, c'est que je puis les réparer, et de façon à vous surprendre. Oui, monsieur Clergeot, je puis trouver vingt-deux mille francs, j'en aurais cent mille demain matin, si bon me semblait; il m'en coûterait juste la peine de les demander. C'est ce que je ne ferai pas. Mes dépenses, ne vous en déplaise, resteront secrètes comme elles l'ont été jusqu'ici. Je ne veux pas qu'on puisse soupçonner ma gêne. Je n'irai pas, par amour pour vous, manquer le but que je poursuis, le jour même où j'y touche!
Il se rebiffe, pensa l'usurier; il est moins bas percé que je ne croyais!
--Ainsi, continua l'avocat, portez vos chiffons chez l'huissier. Qu'il poursuive! Mon portier seul le saura. Dans huit jours, je serai cité au tribunal de commerce et j'y demanderai les vingt-cinq jours de délai que les juges accordent à tout débiteur gêné. Vingt-cinq et huit, dans tous les pays du monde, font trente-trois jours. C'est précisément le répit qui m'est nécessaire. Résumons-nous: acceptez de suite une lettre de change de vingt-quatre mille francs à six semaines, ou... serviteur, je suis pressé, passez chez l'huissier.
--Et dans six semaines, répondit l'usurier, vous serez en mesure exactement comme aujourd'hui. Et quarante-cinq jours de Juliette, c'est des louis...
--Monsieur Clergeot, répliqua Noël, bien avant ce temps ma position aura changé du tout au tout. Mais je vous l'ai dit, ajouta-t-il en se levant, mes instants sont comptés...
--Minute donc, homme de feu! interrompit le doux banquier. Vous dites vingt-quatre mille francs à quarante-cinq jours?
--Oui. Cela fait dans les environs de soixante-quinze pour cent. C'est gracieux.
--Je ne chicane jamais sur les intérêts, fit M. Clergeot, seulement...
Il regarda finement Noël tout en se grattant furieusement le menton, geste qui indiquait chez lui un travail intense du cerveau.
--Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir sur quoi vous comptez.
--C'est ce que je ne vous dirai pas. Vous le saurez, comme tout le monde, avant peu.
--J'y suis! s'écria M. Clergeot, j'y suis! Vous allez vous marier! Parbleu! vous avez déniché une héritière. Votre petite Juliette m'avait dit quelque chose dans ce goût-là ce matin. Ah! vous épousez! Et est-elle jolie? Peu importe. Elle a le sac, n'est-il pas vrai? Vous ne la prendriez pas sans cela. Donc, vous entrez en ménage?
--Je ne dis pas cela.
--Bien! bien! faites le discret, on entend à demi-mot. Un avis pourtant: veillez au grain; votre petite femme a un pressentiment de la chose. Vous avez raison, il ne faut pas chercher d'argent. La moindre démarche suffirait pour mettre le beau-père sur la piste de votre situation financière et vous n'auriez pas la fille. Mariez-vous et soyez sage. Surtout, lâchez Juliette, ou je ne donne pas cent sous de la dot. Ainsi, c'est convenu, préparez une lettre de change de vingt-quatre mille francs, je la prendrai lundi en vous rapportant vos billets.
--Vous ne les avez donc pas sur vous?
--Non. Et pour être franc, je vous avouerai que, sachant bien que je ferais chou blanc, je les ai remis hier avec d'autres à mon huissier. Cependant, dormez tranquille, vous avez ma parole.
M. Clergeot fit mine de se retirer, mais au moment de sortir il se retourna brusquement.
--J'oubliais, dit-il; pendant que vous y serez, faites la lettre de change de vingt-six mille francs. Votre petite femme m'a demandé quelques chiffons que je me propose de lui porter demain, de la sorte ils se trouveront soldés.
L'avocat essaya de se récrier. Certes, il ne refusait pas de payer, seulement il tenait à être consulté pour les achats. Il ne pouvait tolérer qu'on disposât ainsi de sa caisse.
--Farceur! va, fit l'usurier en haussant les épaules. Voudriez-vous donc la contrarier pour une misère, cette femme! Elle vous en fera voir bien d'autres. Comptez qu'elle avalera la dot! Et vous savez, s'il vous faut quelques avances pour la noce, donnez-moi des assurances; faites-moi parler au notaire, et nous nous arrangerons. Allons, je file! À lundi, n'est-ce pas?
Noël prêta l'oreille pour être bien sûr que l'usurier s'éloignait décidément. Lorsqu'il entendit son pas traînard dans l'escalier:
--Canaille! s'écria-t-il, misérable, voleur, vieux fesse-Mathieu! s'est-il fait assez tirer l'oreille! C'est qu'il était décidé à poursuivre! Cela m'aurait bien posé dans l'esprit du comte, s'il était venu à savoir!... Vil usurier! j'ai craint un moment d'être obligé de tout lui dire!...
En continuant de pester et de jurer contre son banquier, l'avocat tira sa montre.
--Cinq heures et demie, déjà! fit-il.
Son indécision était très grande. Devait-il aller dîner avec son père? Pouvait-il quitter madame Gerdy? Le dîner de l'hôtel de Commarin lui tenait bien au cœur, mais, d'un autre côté, abandonner une mourante...
--Décidément, murmura-t-il, je ne puis m'absenter.
Il s'assit devant son bureau et en toute hâte écrivit une lettre d'excuse à son père. Madame Gerdy, disait-il, pouvait rendre le dernier soupir d'une minute à l'autre, il tenait à être là pour le recueillir. Pendant qu'il chargeait sa domestique de remettre ce billet à un commissionnaire qui le porterait au comte, il parut frappé d'une idée subite.
--Et le frère de madame, demanda-t-il, sait-il qu'elle est dangereusement malade?
--Je l'ignore, monsieur, répondit la bonne; en tout cas, ce n'est pas moi qui l'ai prévenu.
--Comment, malheureuse! en mon absence vous n'avez pas songé à l'avertir! Courez chez lui bien vite; qu'on le cherche, s'il n'y est pas; qu'il vienne!
Plus tranquille désormais, Noël alla s'asseoir dans la chambre de la malade. La lampe était allumée, et la sœur allait et venait comme chez elle, remettant tout en place, essuyant, arrangeant. Elle avait un air de satisfaction qui n'échappa point à Noël.
--Aurions-nous quelque lueur d'espoir, ma sœur? interrogea-t-il.
--Peut-être, répondit la religieuse. Monsieur le curé est venu lui-même, monsieur; votre chère maman ne s'est pas aperçue de sa présence; mais il reviendra. Ce n'est pas tout: depuis que monsieur le curé est venu, les sinapismes prennent admirablement, la peau se rubéfie partout; je suis sûre qu'elle les sent.
--Dieu vous entende, ma sœur!
--Oh! je l'ai déjà bien prié, allez! L'important est de ne pas la laisser seule une minute. Je me suis entendue avec la bonne. Quand le docteur sera venu, j'irai me coucher, et elle veillera jusqu'à une heure du matin. Je la relèverai alors...
--Vous vous reposerez, ma sœur, interrompit Noël d'une voix triste. C'est moi, qui ne saurais trouver une heure de sommeil, qui passerai la nuit.
XIV
Pour avoir été repoussé avec perte par le juge d'instruction, harassé d'une journée d'interrogatoire, le père Tabaret ne se tenait pas pour battu. Le bonhomme était plus entêté qu'une mule: c'était son défaut ou sa qualité.
À l'excès du désespoir auquel il avait succombé dans la galerie succéda bientôt cette résolution indomptable qui est l'enthousiasme du danger. Le sentiment du devoir reprenait le dessus. Était-ce donc le moment de se laisser aller à un lâche découragement, quand il y avait la vie d'un homme dans chaque minute! L'inaction serait impardonnable. Il avait poussé un innocent dans l'abîme, à lui de l'en tirer seul, si personne ne voulait prêter son assistance.
Le père Tabaret, aussi bien que le juge, succombait de lassitude. En arrivant au grand air, il s'aperçut qu'il tombait aussi de besoin. Les émotions de la journée l'avaient empêché de sentir la faim, et depuis la veille il n'avait pas pris un verre d'eau. Il entra dans un restaurant du boulevard et se fit servir à dîner.
À mesure qu'il mangeait, non seulement le courage, mais encore la confiance, lui revenaient insensiblement. C'était bien, pour lui, le cas de s'écrier: «Pauvre humanité!» Qui ne sait combien peut changer la teinte des idées, du commencement à la fin d'un repas, si modeste qu'il soit! Il s'est trouvé un philosophe pour prouver que l'héroïsme est une affaire d'estomac.
Le bonhomme envisageait la situation sous un jour bien moins sombre. N'avait-il pas du temps devant lui! Que ne fait pas en un mois un habile homme! Sa pénétration habituelle le trahirait-elle donc? Non, certainement. Son grand regret était de ne pouvoir faire avertir Albert que quelqu'un travaillait pour lui.
Il était tout autre en sortant de table, et c'est d'un pas allègre qu'il franchit la distance qui le séparait de la rue Saint-Lazare. Neuf heures sonnaient lorsque son portier lui tira le cordon.
Il commença par grimper jusqu'au quatrième étage, afin de prendre des nouvelles de son ancienne amie, de celle qu'il appelait jadis l'excellente, la digne Mme Gerdy.
C'est Noël qui vint lui ouvrir, Noël qui sans doute s'était laissé attendrir par les réminiscences du passé, car il paraissait triste comme si celle qui agonisait eût été véritablement sa mère.