L'affaire Larcier

Part 5

Chapter 53,976 wordsPublic domain

Je me laisse guider assez volontiers dans mes impressions sur les gens par leur coupe de barbe et de cheveux. J’y trouve des indications analogues à celles que fournit la graphologie, avec cette différence que mes observations, dans ce cas, sont pour ainsi dire machinales. Je me méfie instinctivement des hommes dont la coiffure est trop soignée, dont la raie est trop méticuleuse, dont les bandeaux sont trop exactement bouclés. Il me semble qu’ils sont absorbés par des préoccupations un peu puériles.

De même, je préfère soit la barbe franche, soit les joues et le menton rasés, aux combinaisons étudiées des favoris et des barbiches.

XII

Le visage propre et bien soigné de M. Galoin n’avait rien de prétentieux.

Quand il me vit, il me dit simplement:

--Je suis l’inspecteur de la Sûreté que vous avez demandé.

Il ne tira pas avec autorité un calepin de sa poche pour prendre des notes; il me pria simplement de lui raconter tout ce que je savais du crime de Toul et de la démarche de Marteau.

Il hochait de temps en temps la tête, non pas avec la gravité d’un pontife, mais avec la satisfaction d’un homme qui enregistre un détail utile à son enquête.

Je crois qu’il aimait son métier; mais il l’aimait simplement, et sans avoir l’air de s’en rendre compte. Il me demanda si j’avais l’intention de venir à Londres, en me disant que ce n’était pas nécessaire et que je pouvais m’épargner ce dérangement.

Mais comme il vit que j’y tenais:

--Après tout, me dit-il, j’aime autant que vous veniez. Je n’ai pas pu, n’est-ce pas? vous poser toutes les questions auxquelles vous êtes en mesure de répondre, et je ne suis pas fâché de vous avoir sous la main pour vous demander, à l’occasion, des détails complémentaires sur Larcier et tout ce qui concerne l’affaire. On ne peut pas songer dès l’abord à demander tout ce qu’il faut savoir. Cela ne vous vient que peu à peu.

M. Galoin ne vous donnait pas des explications pour étaler la beauté de son système. Il vous disait cela par politesse, pour ne pas avoir l’air fermé et mystérieux, et pour vous tenir au courant du travail même de son esprit; d’ailleurs, et je m’en suis aperçu par la suite, il ne vous disait pas absolument tout. Il y avait bien des choses qu’il conservait pour lui. Il m’expliqua plus tard pourquoi il se gardait d’émettre des hypothèses incomplètement formées, de peur qu’un signe de désapprobation ou d’incrédulité chez son interlocuteur ne l’encourageât à renoncer à une piste qui pouvait, en somme, être bonne.

--On dit des choses devant quelqu’un, me dit-il, on a une idée, et la personne à qui on en parle n’a pas l’air de votre avis. On ne se demande pas si elle a réfléchi avant de vous désapprouver, on est malgré soi impressionné par son attitude, et l’on abandonne quelquefois son idée. On a tort.

Je demandai à M. Galoin quand nous partirions pour Londres, mais il lui était impossible de s’en aller avant le lendemain à quatre heures.

N’était-il pas imprudent de laisser prendre à Marteau une trop grande avance? Il me répondit qu’il ne s’en inquiétait pas, et cette assurance m’imposa d’autant plus confiance qu’il n’avait pas l’habitude d’affirmer ainsi les choses avec autant d’autorité.

Ce ne fut donc que le lendemain, à quatre heures, que nous nous retrouvâmes dans le train de Boulogne.

Blanche et moi, nous étions très contents de voyager avec un détective.

Elle lui posa des questions sur sa vie avec cette jolie indiscrétion des femmes qui se fait si facilement excuser.

M. Galoin nous raconta très bonnement qu’il avait été économe dans un lycée et qu’il y avait eu des histoires... Une somme qu’il avait empruntée à la caisse et qu’il n’avait pu rétablir à temps. L’affaire s’était arrangée, grâce à des appuis. Il avait perdu sa place d’économe, et il avait pu obtenir, grâce à ces mêmes relations, d’être employé parfois par la Sûreté générale, qui le chargeait de missions payées.

Il faisait ce métier depuis quatre ans et il avait déjà rendu quelques services très importants, notamment en retrouvant une bande de faussaires, et en apportant un peu de clarté dans la comptabilité très embrouillée d’une grande société financière.

Je lui demandai s’il y avait vraiment à la Sûreté des détectives extraordinaires.

Il me répondit qu’il s’y trouvait des hommes intelligents, souvent un peu trop infatués, qui n’avaient sans doute pas toutes les qualités d’ingéniosité qu’ils voulaient bien se prêter, mais qui possédaient néanmoins une aptitude remarquable à faire «causer» les gens.

--C’est ce qui ma manqué au début de ma nouvelle carrière, me dit M. Galoin. Je n’osais pas parler aux gens, j’avais toujours peur d’être indiscret en les interrogeant... Puis je m’y suis fait. J’ai fini par acquérir la manière de poser des questions, qui fait que ceux à qui on s’adresse sont contents d’être interrogés. Cela s’apprend par routine, oui, sans qu’on s’en doute.

Blanche s’étonnait qu’il portât toute sa barbe. Il lui semblait qu’il lui était moins facile ainsi de modifier son visage et de se grimer.

--J’en ai rarement l’occasion, lui dit M. Galoin. Jusqu’à présent je n’ai pas été chargé de missions où je sois absolument forcé de dissimuler mon état. Et puis ce n’est pas ma spécialité de me grimer; je ne saurais pas; ça se verrait. J’ai toujours été habitué à porter ma barbe. J’ai une figure assez normale, je dirai même assez banale; je n’ai pas--du moins je ne le crois pas--une tête de roussin.

Nous n’étions que trois dans notre compartiment. Le train, à toute allure, descendait la pente de Chantilly. M. Galoin avait remplacé son chapeau melon par une casquette et s’était installé pour lire son journal dans un coin du compartiment. Blanche et moi, chacun de notre côté, nous l’examinions avec curiosité.

Blanche lui demanda à brûle-pourpoint:

--Vous êtes marié, monsieur?

Il quitta le journal, sourit un peu de l’indiscrétion de mon amie, puis il dit:

--Non, madame.

Blanche sentit très bien la signification de ce sourire et rougit, mais elle ne voulut pas avoir l’air de s’en apercevoir.

--C’est bien plus commode d’être libre, dit-elle, pour voyager ainsi...

Et la conversation tomba.

M. Galoin reprit sa lecture, mais il lisait distraitement, car il posa tout à coup le journal et me fit quelques questions sur l’affaire qui nous occupait.

Il parut beaucoup s’intéresser à ce fait que le cadavre n’avait pas été retrouvé. Il me posa de nombreuses questions sur l’uniforme de Larcier qu’on avait découvert dans le jardin. Puis il reprit sa lecture.

--Pourquoi posez-vous ces questions? demanda Blanche, décidément d’une indiscrétion un peu gênante.

--Pour savoir, répondit simplement M. Galoin, qui sourit encore pour atténuer la sécheresse de sa réponse.

--Je me demande, lui dis-je, pourquoi Larcier, qui ne savait pas l’anglais, est allé plutôt à Londres qu’en Belgique. Cela ne vous frappe pas?

--Non, dit M. Galoin. En ce moment, je ne pense pas à Larcier, je pense à retrouver Marteau. Il ne faut pas faire deux choses à la fois.

--Excusez-moi de vous poser des questions.

--Mais faites donc, faites donc! répondit-il. Cela ne me gêne en aucune façon. Ma profession est d’interroger, et il serait vraiment extraordinaire que je fisse des difficultés pour répondre. Je ne donnerais pas le bon exemple.

--Eh bien, je voulais vous demander si vous avez une idée quelconque pour retrouver ce Marteau à Londres. Ça me paraît terrible. Je sais bien qu’il y a des hôtels où les Français vont de préférence, mais si ce Marteau sait l’anglais, ce qui est bien probable, et qu’il veuille, sur l’ordre de Larcier, échapper aux recherches, je crois qu’il a plutôt dû descendre dans un hôtel purement anglais où ne vont pas d’ordinaire des Français, et qui ne se trouve pas spécialement signalé à l’attention de la police française... D’abord, est-il sûr que Marteau soit à Londres?

--C’est ce que nous verrons, répondit évasivement M. Galoin.

Il me sembla qu’il devait avoir quelques indices, car, lorsqu’il ne savait rien, il le disait. J’arrivais peu à peu à le connaître. Je me dis qu’à ce moment, précisément, il couvait sans doute une de ces idées naissantes, qu’il ne voulait pas me montrer pour ne pas risquer d’affaiblir la foi qu’il commençait à avoir en elle.

Nous cessâmes de parler de l’affaire Larcier. Je me rapprochai de Blanche et nous nous mîmes à causer amicalement tout bas, non sans remarquer de temps en temps un coup d’œil furtif à M. Galoin. Nous nous sentions gênés l’un et l’autre. Il y avait entre nous quelque chose d’inexpliqué, et tant qu’un tiers ne s’était pas trouvé avec nous, nous n’avions pas été troublés; mais maintenant que notre intimité avait pour témoin l’œil inquisiteur de M. Galoin, nous n’étions plus aussi tranquilles.

XIII

Blanche n’avait jamais traversé la mer et se réjouissait beaucoup d’aller à Londres. Le temps était très beau, et tout nous annonçait une traversée agréable.

Nous nous installâmes sur le pont, sur des «rockings», pendant que M. Galoin se promenait en fumant sa pipe.

--Il observe à droite et à gauche, me dit Mᵐᵉ Blanche.

--Non, lui dis-je, il ne regarde rien du tout. Il ne se croit pas obligé, parce qu’il est inspecteur de la Sûreté, de prêter l’oreille à tous les vents et à user ses efforts dans une attention inutile. Il n’a point d’indices à recueillir sur le bateau. Alors, il se repose, tout simplement.

--Il a l’air comme ça, mais je suis persuadée qu’il travaille.

Je vis que ma blonde amie tenait à son idée romanesque et classique du détective toujours en éveil.

M. Galoin l’effrayait et l’amusait à la fois.

De Folkestone à Londres, le voyage se fit sans incidents. A la gare de Charing-Cross, M. Galoin nous quitta, après avoir pris rendez-vous avec nous pour dîner à l’hôtel qu’il nous indiqua.

C’était un hôtel français, nouvellement bâti, qui se trouvait dans une petite rue toute proche de Leicester square.

Blanche ouvrait de grands yeux en traversant Londres dans l’auto où nous étions montés. J’étais tout heureux de la voir près de moi, étonnée et émerveillée, et très content aussi de rester seul avec elle. Il me semblait que nous retrouvions notre intimité, un instant troublée par la présence de M. Galoin.

Nous allâmes déposer notre petit bagage à l’hôtel, puis nous nous promenâmes dans Coventry street et dans Piccadilly en attendant l’heure du dîner.

Le soir, je retrouvai M. Galoin. Il paraissait de bonne humeur, mais un peu agité. Il m’expliqua qu’il en était ainsi chaque fois qu’il suivait une piste.

Comme Blanche était très fatiguée de son voyage, elle monta se coucher presque tout de suite après le dîner, et nous restâmes, M. Galoin et moi, à nous promener devant l’hôtel. Puis nous gagnâmes Leicester square dont nous fîmes trois ou quatre fois le tour. M. Galoin me parlait de Londres, qu’il aimait beaucoup.

--Malheureusement, je n’ai jamais pu y venir en promenade. J’avais toujours une occupation qui m’absorbait, et cela m’amuserait de flâner dans Londres.

Je n’osais pas l’interroger sur ses démarches, mais il y vint de lui-même.

--Vous savez que, depuis notre arrivée à Londres, dit-il, jusqu’à l’heure du dîner, soit en trois heures, j’ai vu des quantités de personnes.

Puis il me dit sans transition:

--Je ne me rappelle plus s’il y avait une sonnette à la porte du petit jardin de la maison de Toul. Je vois bien la charnière et les gonds qui étaient à gauche, mais je ne vois pas s’il y avait au haut de la porte une petite tige de fer pour sonner en ouvrant.

Je le regardai avec un peu de stupéfaction:

--Vous connaissez le jardin de Toul?

--Oui, me dit-il. J’y suis allé avant-hier. C’est pour cela que nous ne sommes partis que plus tard... Je ne savais pas comment l’enquête avait été menée là-bas... Légèrement... un peu légèrement. Ils n’ont même pas été jusqu’au grenier, où se trouvait une caisse de vieux papiers intéressants. Ce sont ces papiers qui m’ont fourni des indications pour mes recherches à Londres. J’ai vu quelles relations le vieux Bonnel avait ici. J’ai vu qu’il était en rapport avec un nommé Hilbert, qui est homme d’affaires à Londres.

--Alors vous avez pensé que Larcier, ayant trouvé de ces papiers parmi ceux qu’il a emportés, s’est mis en relation avec ce Hilbert?

M. Galoin ne répondit pas. Il fit simplement un geste évasif dont je ne saisis pas la signification et dont je fus un peu surpris; car il m’avait semblé que, sur la piste mystérieuse qu’il suivait en ce moment, il s’avançait avec beaucoup de certitude.

--Le diable, continua-t-il, c’est que ce Hilbert n’habite plus à l’adresse que j’ai retrouvée dans les papiers du grenier. Ils sont assez anciens. Ils remontent à dix ou douze ans. Depuis ce temps-là, Hilbert a déménagé probablement deux fois. Je ne sais pas exactement où il perche, mais je sais qu’il est vivant, et qu’il est à Londres. L’adresse qu’indiquaient les papiers de Toul est une petite rue près de Ludgate-Hill. Je m’y suis rendu cet après-midi. Hilbert en est parti depuis longtemps, et je n’ai d’abord trouvé personne qui se souvînt de lui. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’ayant frappé à tout hasard à une porte, dans l’escalier, au deuxième étage, je me suis trouvé en présence d’un vieux commis d’assurance qui se souvenait de Hilbert, et qui a pu m’indiquer, non pas l’adresse de mon homme, mais un marchand de tabac de Fleet street, dont Hilbert avait été jadis le client et l’ami. Je me suis rendu dans Fleet street... Ce marchand de tabac avait cédé son fonds. Son successeur ne savait pas du tout où il demeurait, mais il m’a donné l’adresse d’une autre personne qui sait où est présentement le marchand de tabac... Vous voyez qu’il faut y mettre de la patience. Cette autre personne n’était chez elle ce soir; je la verrai sûrement demain matin, et je pense bien retrouver le marchand de tabac dans la journée de demain. Je pense que le marchand de tabac ne sera pas long à me donner l’adresse de Hilbert et, quand j’aurai mis la main sur Hilbert, je retrouverai promptement... Enfin nous ne serons pas loin de la solution.

--Mais croyez-vous, interrompis-je, que Larcier soit encore à Londres?

M. Galoin fit son geste évasif. Il en était ainsi toutes les fois que je lui parlais de Larcier, et il semblait avoir complètement oublié celui que nous recherchions.

Je me disais: «C’est un homme qui ne complique pas les difficultés. Il veut d’abord mettre la main sur Marteau, et il sait que, quand il aura Marteau, Larcier ne sera pas loin.»

--Je vais avoir ma journée de demain très occupée, continua M. Galoin, ce qui vous permettra de faire visiter plus complètement Londres à Mᵐᵉ Chéron... Elle est charmante, cette dame!

M. Galoin savait-il les rapports exacts qu’il y avait entre Blanche Chéron et moi? Etait-il au courant des relations de Blanche et de Larcier?

Nous marchâmes quelques instants en silence, et je me demandai pendant ce temps si je devais éclairer mon compagnon sur ce point.

Je lui racontai donc ce qu’il en était, comment Blanche et moi nous avions été rapprochés par notre désir commun de retrouver Larcier, et quels liens d’affection très tendre unissaient Blanche à mon pauvre ami.

M. Galoin m’écouta en silence, puis il me dit:

--Cette dame, votre amie, aimait beaucoup ce garçon?

--Je crois, lui répondis-je.

--Ah! reprit-il simplement, d’un air songeur.

Puis il ajouta:

--Il faut pourtant qu’elle s’habitue un peu à cette idée qu’elle ne pourra sans doute plus reprendre avec Larcier les rapports d’amitié qu’ils avaient jadis ensemble.

--Je ne sais pas si, malgré le crime de Larcier, Blanche n’aura pas pour lui un grand élan d’indulgence...

--Oui, répondit M. Galoin, toujours mystérieux. Mais enfin, dans l’hypothèse où elle serait contrainte de ne plus revoir Larcier, il vaudrait mieux dès à présent peut-être, l’habituer à cette idée et l’assurer qu’elle trouvera des consolations autre part. Il faut être plein de gentillesse pour elle, et l’on peut, sans en avoir l’air, l’accoutumer à cette idée de séparation...

Je ne comprenais pas très bien ce que disait l’inspecteur; je me demandais s’il n’y avait pas dans ses paroles une certaine ironie, et si, ayant remarqué l’intimité presque tendre qui existait entre Blanche et moi, il ne voulait pas dire que, ces consolations dont il parlait, Blanche les avait déjà trouvées.

La conversation s’arrêta. J’étais un peu fatigué et je repris avec M. Galoin le chemin de l’hôtel.

XIV

Le lendemain, quand je me levai, M. Galoin était déjà parti. Il m’avait simplement laissé un mot. Il me disait que, sans doute, il ne reviendrait pas avant le soir. Je retrouvai Blanche dans le hall de l’hôtel, et je lui racontai ce que, la veille, l’inspecteur m’avait dit de son voyage à Toul et de ses recherches à Londres.

Blanche m’écouta avec passion; elle retrouvait enfin en M. Galoin l’image traditionnelle du détective. Je ne lui parlai point de la partie de la conversation qui la concernait. J’étais gêné, on le conçoit, de lui en dire quelque chose.

Nous sortîmes ensemble dans Londres, et nous allâmes nous promener au Jardin Zoologique. Vraiment j’éprouvais un bien-être parfait à marcher à côté de Blanche, du même pas. Quand elle le ralentissait un peu, c’était un prétexte pour lui prendre doucement le bras et pour me rapprocher d’elle.

Je ne voulais pas songer à ce qui adviendrait aussitôt que nous rencontrerions Larcier; je ne voulais pas m’imaginer qu’il faudrait quitter Blanche et cesser de passer avec elle toutes les heures de la journée, comme j’en avais acquis la douce habitude depuis quelques jours. A un moment, comme nous allions l’un à côté de l’autre, dans une allée déserte, je la regardai. Elle leva les yeux. Son regard rencontra le mien. Ce fut comme un contact physique. Nos yeux gênés, presque blessés, se détournèrent aussitôt et nous marchâmes quelques instants en silence. Nous arrivâmes au tournant de l’allée où se trouvaient plusieurs promeneurs. Ce fut à la fois un soulagement et une déception de ne plus être seuls, mais je sentis très bien, et elle dut sentir, elle aussi, qu’à la prochaine occasion, cette gêne intime s’accuserait encore. Nous prîmes une auto pour sortir du Zoological Garden, mais nous avions beau être seuls dans la voiture, ce n’était pas l’isolement absolu; il y avait du monde qui nous croisait et la voiture était ouverte.

Elle nous arrêta à Regent street, et nous en descendîmes pour regarder les boutiques, dont chacune retenait l’attention de Blanche.

C’est alors que je me dis qu’un jour ou l’autre, nous retrouverions Larcier... Bien qu’il ne se fût rien passé de grave entre Blanche et moi, j’avais comme une espèce de remords. Peut-être même, qui sait? allions-nous rencontrer notre ami tout à coup... Londres est grand, mais, en somme, le quartier que les Français fréquentent est très restreint, et, malgré les précautions que Larcier devait être obligé de prendre, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il fût attiré par ce coin de la ville où reviennent naturellement tous les continentaux.

Tout à cette idée que nous pouvions nous trouver d’un moment à l’autre en présence de Larcier, j’eus comme un tressaillement quand je m’entendis appeler par mon nom.

Je vis devant moi un jeune homme blond, élégant, que je ne reconnus qu’au bout d’un instant. C’était M. de Simond, lieutenant dans mon régiment, qui suivait les courses et qui se trouvait à Londres pour assister au meeting d’Epsom.

--Mais qu’est-ce que vous faites ici, mon brave ami? me dit-il après avoir salué Blanche Chéron d’une inclinaison de tête soigneusement polie.

Un peu embarrassé, je lui expliquai le but de mon voyage.

Il me dit que j’avais peut-être tort de me donner tant de mal, que je ferais mieux de revenir au régiment auprès de mes camarades, et de reprendre ma vie habituelle, afin de faire peu à peu le silence sur cette affaire déplorable.

--On est très monté là-bas, me dit-il, contre Larcier, je n’ai pas besoin de vous le dire, mais aussi un peu contre vous. Je ne sais pas exactement ce qui se passe parmi les sous-officiers, mais j’en ai cependant un écho à notre mess. Vous savez, aux écuries, les officiers causent avec leurs maréchaux des logis, si bien que, quand nous nous réunissons à l’heure du déjeuner, nous sommes un peu fixés sur l’état des esprits...

... Qu’on dise pis que pendre de Larcier, cela ne me paraît que trop juste. Je sais bien qu’on a des tendances à tomber sur un homme qui s’est mis au ban de la société, mais enfin, c’est un criminel, un grand criminel, et tout ce qu’on dira ne sera jamais complètement injuste. Seulement, ce qui m’ennuie très sincèrement, ce qui ennuie quelques-uns d’entre nous, c’est de voir que, vous, vous soyez mis dans le même sac. Je vous dis les choses un peu brutalement.

J’ai gardé un bon souvenir de vous, n’est-ce pas? Je vous ai fait faire une partie de vos classes, et je vous ai eu deux mois sous ma coupe quand j’ai commandé le peloton des élèves brigadiers. Je ne vous passe pas de pommade, mais je vous ai toujours considéré comme un gentil garçon capable de faire un excellent sous-officier et même davantage, si vous aviez l’idée de préparer Saumur... Je peux donc me permettre de vous dire que je ne suis pas content de ce que j’entends autour de moi sur votre compte. Cela n’a rien de précis, évidemment... On ne prétend pas que vous avez été le complice de Larcier... Seulement, on a des façons de parler de vous qui ne sont pas aimables, moins dans ce que l’on dit que par le ton qu’on y met. Si vous étiez là-bas, mon ami, je suis persuadé que cela changerait les choses. Vous absent, on continue à dire que vous êtes parti on ne sait où, à la recherche de Larcier... J’ai même entendu insinuer que vous saviez parfaitement où il était, et que vous étiez tout bonnement allé le retrouver... On n’affirme pas positivement que vous êtes en train de partager avec lui le produit de son crime, mais si on ne dit pas ça, on ne dit pas le contraire.

Elle est très bien, cette petite femme, reprit-il à voix basse, en me désignant Blanche, qui, pour nous laisser causer tranquillement, s’était arrêtée à quelques pas, à une devanture, qu’elle examinait avec beaucoup d’attention.

J’inclinai la tête sans répondre. Il ne me convenait pas de donner à M. de Simond des informations plus détaillées sur le compte de Blanche.

--Sans blague, continua M. de Simond, vous ne savez pas où est Larcier?

--Non, mon lieutenant, je vous assure.

--Eh bien, mon ami, croyez-moi, ne vous attardez pas, et revenez là-bas, vous savez. Il faut tenir compte un peu de l’opinion du monde. Une fois qu’on a commencé à dire du mal de quelqu’un, et à se faire une mauvaise opinion de lui, c’est très difficile aux amis de faire revenir les gens sur leur idée. Rentrez donc à Nancy.

J’écoutais parler le lieutenant. Il s’exprimait comme un homme du monde d’une intelligence moyenne, qui aime bien parler, dire des choses sentencieuses. Il occupait ainsi, en discourant avec une autorité satisfaite, les quelques instants qu’il avait à tuer en attendant le moment de déjeuner et de partir pour les courses.

Il me demanda si je n’irais pas à Epsom l’après-midi. Il y avait perdu deux cents livres la veille. Il me parla du spectacle de l’Empire et de l’Alhambra, et m’invita à aller le voir à l’hôtel Carlton, si j’étais encore à Londres pour quelques jours.

Je vis qu’il n’était pas trop préoccupé par les conseils et les indications qu’il m’avait données. Je lui en sus gré. Tout de même, en le quittant, j’étais très irrité contre les sous-officiers de mon régiment. Il y avait longtemps que j’étais parti de là-bas et cette entrevue avec M. de Simond rafraîchit mes souvenirs.

A vrai dire, je n’étais pas ennuyé de ce qu’ils disaient de moi; mais cette espèce de haine méchante et satisfaite de tous ces gens pour Larcier m’inspira pour eux une aversion violente. Et plus vivement encore, je désirai retrouver Larcier, pour avoir de son crime l’explication que j’attendais. Mais arriverais-je jamais à confondre tous ces malveillants?