L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon
Part 9
[Note 123: _Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 219.]
[Note 124: _Ibid._, t. X, p. 224.]
La vérité est que, vers cette époque, peut-être à la suite des assauts dont il venait d'être l'objet, il fut atteint d'une attaque d'apoplexie pour laquelle on le saigna quatre fois,--accident qui inspira l'épigramme suivante, plus acerbe que spirituelle:
Ne le saignez pas tant: l'émétique est meilleur. Purgez, purgez, purgez! le mal est dans l'humeur[125].
[Note 125: _Correspondance de Mme de Sévigné._ Lettre du 9 juillet 1695.]
Les ducs étaient-ils pour quelque chose dans cette malicieuse publication? Rien ne permet de le dire; mais on peut affirmer qu'ils en firent des gorges chaudes.
C'est au lendemain de cet effort que se termina la première période de l'affaire du bonnet. Chacun, en effet, se rendait compte qu'il n'y avait rien à faire: d'autant mieux qu'il venait de se produire un événement qui éloignait de plus en plus la réalisation de toute espérance. Par sa déclaration du 5 mai 1694, portant reconnaissance des légitimés, Louis XIV avait décidé que ceux-ci, le duc du Maine et le comte de Toulouse, occuperaient au Parlement «un rang intermédiaire» entre les ducs et les princes du sang, avec cette précision qu'en prenant leur avis le Premier Président ne ferait qu'une demi-révérence, mais se découvrirait[126]. Cette attribution du droit au salut, destiné à établir la supériorité des bâtards sur les ducs, condamnait implicitement les prétentions de ces derniers. C'est ainsi, du reste, qu'en jugea M. du Maine. Dès qu'il fut en âge de prendre parti dans la querelle, il se prononça nettement contre les ducs, afin d'empêcher que, traités comme lui, ils ne parussent ses égaux... C'était, tant que la situation des jeunes princes ne serait pas modifiée, un obstacle insurmontable: les pairs se le tinrent pour dit.
[Note 126: On avait pensé à mettre les légitimés au même rang que les princes du sang, mais Harlay «fit entendre à M. du Maine qu'il ne feroit jamais rien de solide qu'en mettant les princes du sang hors d'intérêt et en leur en donnant un de soutenir ce qui seroit fait en sa faveur; que, pour cela, il falloit toujours laisser une différence entière entre les distinctions que le Parlement faisoit aux princes du sang et celles qu'on lui accorderoit au-dessus des pairs, et de former ainsi un rang intermédiaire». _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 165.]
Il se produisit bien encore quelques tentatives de rébellion; mais elles ne parvinrent pas à triompher du découragement général. Deux d'entre elles émanaient de Saint-Simon qui, au lendemain du jour où il eut prêté serment, jugea opportun de se précipiter dans la lice... Oh! la robe n'aurait pas facilement raison de lui! Il le fit bien voir.
Sa première manifestation visa les fameuses guérites. Les présidents n'ayant pas eu l'audace de s'en servir en présence du duc de Berry et du duc d'Orléans, il n'admit pas qu'à son égard il pût en être d'autre sorte. C'est pourquoi il alla s'asseoir à la place réservée aux pairs ecclésiastiques, juste derrière les «mécaniques», et, prenant prétexte de ce qu'elles lui cachaient la vue, envoya un émissaire pour les faire baisser. Aussitôt les ficelles furent mises en mouvement, les anneaux glissèrent sur les tringles, les guérites s'évanouirent et le jeune néophyte apparut aux regards de tous dans l'auréole de sa dignité nouvelle!
Son second exploit ne fut pas moins glorieux. De nombreuses réceptions s'étant produites, peu après la sienne, il constata, à l'une d'elles, que, pour trois bancs de pairs, il y avait quatre conseillers-gardiens, c'est-à-dire un de trop. Il fit remarquer «la nouveauté» à ses voisins, qui n'avaient rien aperçu, puis, d'un geste impérieux, la signala au Premier Président. Le moment était solennel. «L'œil de vrille», dont la nature l'avait pourvu, se mesura avec «l'œil de vautour» de Harlay. Ce fut l'œil de vautour qui capitula. Sur un signe rapide, le conseiller usurpateur abandonna le banc où il n'avait que faire et, la mine piteuse, regagna sa place. «Depuis, s'écrie triomphalement le vengeur des ducs, ils n'ont plus hasardé celle-ci[127]»!
[Note 127: _Mémoires_, t. X, p. 431.--Saint-Simon reporte cet incident à la date de 1700. Il oublie qu'il ne fut reçu au Parlement qu'en 1702.]
Poudre perdue! Ces brillantes escarmouches n'eurent pas la bonne fortune de secouer la torpeur des pairs. L'indiscipline, d'ailleurs, régnait parmi eux et chacun tirait de son côté. MM. d'Elbeuf et de Ventadour ne voulaient entendre parler de rien. Le maréchal de Luxembourg, ravi de la tournure de son procès, ne cessait de faire l'éloge du Premier Président. Brissac, obscur et ruiné, ne quittait plus la mauvaise compagnie. Bouillon, assagi par l'histoire du faux cartulaire de Brioude, n'était pas d'humeur à se lancer dans de nouvelles entreprises. La Force, las des exils, prison, enlèvement de ses enfants et mortifications diverses qu'on lui avait fait subir pour le ramener à la foi catholique, se terrait dans ses domaines du Périgord. Lesdiguières sortait à peine de pages. Rohan avait toujours, quand sa présence était utile, quelque étang à pêcher. Tresmes et La Rochefoucauld aimaient mieux perdre leur temps en querelles futiles que de le consacrer à la grande affaire du bonnet[128]...
[Note 128: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 49.]
Ainsi s'acheva cette première période qui, malgré l'agitation profonde à laquelle elle donna lieu, ne peut offrir qu'une faible idée de la seconde, si riche en développements pittoresques, en fantaisies inattendues et en complications théâtrales. C'est qu'il lui manqua cet acteur incomparable, animé du feu sacré et brûlant les planches, que fut Saint-Simon. Son apparition, en effet, ne se produisit qu'à la dernière heure, alors que les troupes, en tête desquelles il aspirait à mener le bon combat, étaient en pleine débandade. Son rôle, dans cette première phase, fut donc le rôle d'un chroniqueur, non celui d'un témoin. Constatation bien faite pour surprendre... En l'entendant exposer, avec cette intensité de vie, les scènes que nous venons de passer en revue, on a peine à croire qu'il ne les ait pas vécues lui-même. Telle est cependant la vérité, au moins pour tout ce qui touche Novion. Lorsque celui-ci quitta le Palais, Saint-Simon avait à peine quatorze ans et ne le connaissait même pas de vue.
Seul, d'ailleurs, pendant que chacun déposait les armes, le nouveau venu persistait à rester sur la brèche. Convaincu que la plume est souvent aussi meurtrière que l'épée, et que les plus rudes coups ne sont pas toujours ceux qu'on porte à visage découvert, il travaillait pour l'avenir dont il espérait une revanche. Retiré dans cet arrière-cabinet, que ses familiers appelaient _sa boutique_, où se trouvaient réunis déjà d'innombrables matériaux, il préparait, en vue du journal auquel il consacra sa vieillesse, un récit de la querelle du bonnet, arrangé à sa façon, et gravait à l'eau-forte, sans grand souci d'ailleurs de l'exactitude, le portrait de ses adversaires... On se souvient: «Ces hommes si corrompus et de genres de corruptions si divers,... quoique tous corrompus au dernier excès»!--Nous savons que chacun d'eux aura son compte!--Après avoir accommodé Novion de la manière qu'on a pu voir, il composait, «à huis-clos et le verrou tiré», le dossier de Harlay, y classait avec méthode une liasse énorme de fiches griffonnées au cours des luttes dont nous venons de recueillir l'écho, et dressait contre lui le plus âpre des réquisitoires.
VII
Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les documents de l'époque.--Le dépôt de Ruvigny.--L'arlequin Dominique.--L'affaire de Fargues.
Nous ne croyons pas qu'il existe d'œuvre historique où un personnage,--quels qu'aient pu être ses forfaits,--subisse une avalanche d'injures comparables à celles dont Achille III de Harlay, pour avoir soutenu les prétentions de la robe, est accablé dans les écrits de Saint-Simon. A celles que nous avons relevées, il faut en joindre bien d'autres, et de quelle nature!... Harlay est «le cynique» par excellence, «insolent et entreprenant par audace, bas et rampant,--comme on l'a déjà dit,--devant ses besoins», doué de talents merveilleux qu'il réserve au service «du crime». Cruel mari, père barbare, père tyran, ami uniquement de soi-même, c'est une façon de monstre «sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans humanité même, en un mot un hypocrite, sans foi, sans loi, sans Dieu, sans âme[129].»... On se figure que c'est fini! Mais à la page suivante, les diatribes recommencent, accompagnées de malédictions: vil courtisan, pharisien, bouffon, juge prévaricateur, dépositaire infidèle, parjure... Le vocabulaire est inépuisable: on en ferait un volume, comme des fameuses reparties.
[Note 129: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XI, p. 339.]
Nous l'avons déclaré: Harlay n'eut pas la bonne fortune de naître sans défaut. Nous savons que «c'étoit un homme à sarcasmes» et, si l'on en juge par ses rapports avec Novion, un neveu dépourvu d'égards. Ajouterons-nous, en tenant pour authentique une anecdote assez répandue, qu'il lui arriva de manquer de galanterie vis-à-vis de celle qui lui avait fait l'honneur de le choisir pour époux[130]? Ses travaux pouvaient ne pas rendre toujours son commerce fort agréable. Mais de là à conclure que ce fut «un bourreau domestique», il y a loin. Le silence gardé à ce sujet par les contemporains est un sûr garant de l'inexactitude ou du grossissement démesuré de cet ordre d'accusations.
[Note 130: «Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un livre, parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui.--Et moi aussi, répondit-il gravement, je le voudrois, car on en change souvent.» Note de Saint-Simon au _Journal de Dangeau_, t. XI, p. 340. Cette note est aussi reproduite dans les _Souvenirs_ du président Bouhier.]
Mais si les renseignements font défaut sur sa vie intime, ils foisonnent, en revanche, sur sa vie publique. Là, il n'y a aucune réserve à faire. On peut tenir pour certain que Harlay fut un très galant homme,--«un génie élevé et d'une grande intégrité», dit l'abbé Legendre[131], un magistrat illustre entre tous, «le fléau de l'injustice et de la chicane», assure l'auteur des _Causes célèbres_[132].
[Note 131: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.]
[Note 132: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t. IX, p. 676.]
Mme de Sévigné, qui eut l'avantage de le bien connaître, en parle avec enthousiasme. «Une belle action du procureur général! écrit-elle, le 13 octobre 1675. Il avoit une terre, de la maison de Bellièvre, qu'on lui avoit fort bien donnée[133]. Il l'a remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il ne sauroit aimer ce présent quand il songe qu'il fait tort aux créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi. Cela est héroïque[134].»--Lorsque Harlay est appelé à la Première Présidence, la joie de la spirituelle marquise déborde. C'est une belle âme! s'écrie-t-elle,--«un peu difficultueuse», ajoutera-t-elle ailleurs. Elle ne cesse d'admirer les mesures prises par le nouveau dignitaire pour assurer le bon ordre dans son entourage: doublement du salaire de ses domestiques, afin de les soustraire à toute tentation; doublement aussi des gages de son secrétaire, auquel il donne, en outre, deux mille écus «d'entrée de jeu».
[Note 133: La mère de Harlay était une Bellièvre. La famille de Bellièvre, à cette époque, tomba en déconfiture.]
[Note 134: On trouvera, dans les _Mémoires du marquis de Sourches_ (t. III, p. 470), un autre exemple non moins remarquable du désintéressement de Harlay.]
Et voilà qu'au cours de cette instructive correspondance, apparaît un détail intéressant ce foyer familial qu'on nous a dit si troublé. Mme de Mouci, une prétendue victime, s'inquiète du surcroît de dépenses que va occasionner au barbare qu'est son frère la grande fonction dont il est investi. Sa tendresse se traduit par le don de douze mille livres de vaisselle et d'une tapisserie représentant la décollation de saint Jean «valant bien deux mille pistoles». Et Mme de Sévigné de reprendre sur le mode lyrique: «Franchement, ma fille, voilà ce que j'envie, voilà ce qui me touche fort au cœur de voir des âmes de cette trempe... Je mandois aussi à Mme de Mouci qu'il falloit écrire au roi, au Parlement, à la France pour se réjouir de voir un tel homme dans une telle place[135].»
[Note 135: Lettre du 9 octobre 1689.]
Cette attestation si décisive est corroborée par celle, non moins précieuse, de l'abbé de Rancé, le célèbre réformateur de la Trappe[136], au témoignage duquel nous ajouterons ceux de Colbert, de Catinat, de Condé, de Louis XIV lui-même, qui, tous, tenaient le Premier Président en rare estime, si l'on en juge du moins par les lettres qu'ils lui adressaient[137].
[Note 136: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t. II, p. 263.]
[Note 137: Pour plus amples détails on peut se reporter à _Saint-Simon envisagé comme historien de Louis XIV_, par Chéruel, p. 607 et suiv.]
Ces choses-là, et beaucoup d'autres, Saint-Simon ne peut les ignorer: elles étaient de notoriété publique. Aussi bien ne les nie-t-il pas. A quoi bon! Il a son explication toute prête.--Ces belles paroles, affirme-t-il, ces beaux sentiments auxquels vous vous laissez prendre: affectation dolosive d'honnêteté, désintéressement hypocrite, sacrifices calculés pour mieux tromper son monde!... Inutile d'insister: on n'obtiendrait rien de plus de cet esprit buté, réfractaire à tout ce qui contrarie «les chimères» créées par son imagination.
Faut-il, d'autre part,--comme il le répète à satiété, en formules de plus en plus violentes,--voir en Harlay un vil courtisan, «esclave de la faveur et du crime»?--Courtisan, peut-être, comme chacun l'était à cette époque, mais sans accompagnement d'épithètes flétrissantes. Sans doute possédait-il, en même temps que les facultés maîtresses du diplomate, certaine aptitude à saisir les occasions et à en tirer avantage. Mais cette dextérité n'allait pas sans une véritable indépendance. Ce n'est point un flatteur de profession qui eût, contre l'avis du roi, soutenu la nécessité de lier les mains au pape. Il fallait aussi quelque courage pour parler comme il le fit, du haut de son siège, en 1707. L'heure était tristement critique. Mis à sec par des exigences d'ordre privé qui se joignaient aux charges de la guerre, le Trésor ne pouvait suffire aux dépenses. Chaque année voyait surgir des taxes nouvelles, de ruineuses spéculations sur les monnaies, des emprunts forcés sur les officiers de robe et autres moyens vexatoires de se procurer des ressources. Quoi qu'il pensât de ces procédés, le Parlement enregistrait en silence. Un jour, cependant, Harlay crut devoir s'en expliquer. Sachant, mieux que personne, l'inutilité de la résistance, il n'eut garde de pousser ses collègues dans cette voie; mais il protesta contre les mesures fiscales imposées à leur ratification, et cela avec une mâle éloquence et une liberté de langage dont, depuis longtemps, le Palais avait perdu le souvenir... Une témérité qui, vingt ans plus tôt, aurait été châtiée avec rigueur et qui, du reste, assurent les _Mémoires_, lui valut l'humiliation de recevoir son congé[138].
[Note 138: «Peu après, on commença à se dire à l'oreille que ce cynique ne demeureroit pas longtemps en place. Il dura pourtant encore quatre mois; mais, à la fin, il fallut céder, pour sortir par la belle porte, en faisant semblant de vouloir se retirer.» _Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 164. Rien ne nous paraît moins certain que cette prétendue disgrâce. Il importe cependant de constater que la munificence royale fut moins prodigue à l'égard de Harlay qu'elle ne l'avait été vis-à-vis de Novion.]
Mais cet esprit de noble indépendance, Harlay se serait bien gardé d'en faire usage, lorsqu'il s'agit d'attribuer aux fils adultérins de Mme de Montespan un état civil qui, au mépris des ordonnances, les introduisait au sein de la famille royale!... Nous inclinons à penser que, suivant son habitude, l'auteur des _Mémoires_ exagère le rôle joué dans ce débat par «le cynique». L'intervention de celui-ci fut-elle aussi spontanée que l'affirme son détracteur? On pourrait en douter en voyant avec quelle sérénité Louis XIV lui faussa parole pour la charge de chancelier[139]. Sa docilité, d'ailleurs, n'est pas niable. Répréhensible, assurément, si on ne l'envisage qu'au point de vue moral, elle l'est beaucoup moins si l'on tient compte des ambiances. Vivant dans un milieu où on ne rencontre pas une figure qui n'eût subi comme une empreinte de domesticité, Harlay reçut un ordre. Il eut la faiblesse,--que n'aurait sans doute pas eue Michel de L'Hospital,--de ne point formuler de protestations. Sa faute, il faut le dire, fut partagée par tous les hauts dignitaires de l'État. La requête présentée en son nom reçut du Parlement, présidé alors par Guillaume de Lamoignon, un respectueux accueil. Et lorsque, plus tard, il s'agit d'attribuer à M. du Maine ce fameux rang intermédiaire qui provoqua tant de murmures, tous les pairs, tant laïcs qu'ecclésiastiques,--sauf deux,--rehaussèrent par leur présence, par leur vote et par leurs acclamations, l'éclat de la cérémonie[140]. Quant à Saint-Simon, s'il n'y assista point, c'est qu'il n'avait pas encore prêté serment... Dieu merci! s'écrie-t-il, démontrant par cette parole même qu'il n'eût, pas plus que ses collègues, fait preuve d'indépendance... Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se laisser prendre à ses transports d'indignation. Ce qui le scandalisait, lui et son entourage, dans la fortune des légitimés, ce n'était ni l'atteinte à la morale et au respect de la famille, ni la violation des lois civiles et religieuses, c'était la création d'une nouvelle catégorie de privilégiés ayant sur les ducs un droit de préséance. Ces privilégiés eussent été placés _à la suite_ des ducs, au lieu de se trouver _devant_, tout aurait paru pour le mieux et les applaudissements de Saint-Simon auraient éclaté.
[Note 139: M. Louis Vian, dans son ouvrage sur _les Lamoignon_, émet l'avis que c'est Colbert qui suggéra à Louis XIV l'idée de «la légitimation».]
[Note 140: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 330.]
Mais voici la pièce de résistance de ce long réquisitoire: Harlay, parjure à la foi jurée et délateur odieux, se serait «couvert d'infamie» en abusant d'un dépôt confié à son honneur par un gentilhomme huguenot, du nom de Ruvigny...
Ruvigny était, depuis longtemps, le député de sa religion à la Cour. En 1685, lors de la révocation de l'édit de Nantes, le roi, qui professait pour lui quelque estime, lui laissa la libre disposition de ses biens et, de plus, l'autorisa à rester à Paris. Ruvigny refusa cette dernière faveur et, avant de passer en Angleterre, où il ne tarda pas à mourir, remit à Harlay une cassette contenant deux cent mille livres, «restant des fonds de l'agence des Églises réformées[141].» Cependant son fils, qui avait pris du service dans l'armée du prince d'Orange, et était devenu comte de Galloway, se signalait par son hostilité à l'égard de la France. Louis XIV lui fit adresser des représentations et, comme il n'en tenait aucun compte, confisqua tous ses biens, y compris la fameuse cassette dont le contenu, destiné à l'entretien d'un culte aboli, fut versé au Trésor public.
[Note 141: Indication fournie par le Père Léonard. _Archives nationales_, MM. 825, fol. 82.]
Telles sont, dans leur matérialité, les circonstances de cette affaire.--Que devient-elle sous la plume de Saint-Simon?
Le brillant chroniqueur en parle, pour la première fois, dans une note au _Journal de Dangeau_. Deux lignes seulement: «Harlay, intime ami de Ruvigny, ne se «lava jamais d'avoir révélé au roi le dépôt qu'il lui avoit confié, ni moins encore d'en avoir _profité en partie_[142]».--Voilà la glose initiale. Mais lorsqu'il a l'heureuse fortune de mettre la main sur un méfait imputable à Messieurs du bonnet, Saint-Simon n'est pas homme à lâcher prise. Il revient donc sur celui-ci, longtemps plus tard, dans ses _Mémoires_, et alors, comme toujours, se livre à ses pratiques d'amplification. Harlay ne se borne plus, comme jadis, à _profiter d'une partie_ de la somme; maintenant c'est la totalité du dépôt que «cet hypocrite de justice, de désintéressement et de rigorisme n'a pas honte de s'approprier». Là, d'ailleurs, ne se limite pas le profit qu'il retire de son zèle. Louis XIV, en effet, trouvant la récompense insuffisante, le gratifie d'une pension de vingt mille livres, «qui est celle des ministres», et, en outre, donne à son fils[143], «lequel se déshonoroit tous les jours dans la charge d'avocat général, la place de conseiller d'État vacante par la mort de Pussort».--Et le farouche justicier de conclure par cet apophtegme vengeur: «Ainsi les forfaits sont récompensés en ce monde![144].»
[Note 142: _Annotations au journal de Dangeau_, t. VI, p. 59.]
[Note 143: Achille IV de Harlay.--Celui-ci était également un cynique, mais «un autre genre de cynique épicurien». _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 165.]
[Note 144: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 397.]
Heureusement, Dangeau est là pour rétablir la vérité. «Le roi, indique-t-il, étoit dans la confidence de ce dépôt là, dès que milord Galloway et M. de Ruvigny sortirent de France. Et tandis qu'il a été seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir le bien pour ne pas abuser du secret. Mais, ayant été averti par beaucoup d'autres endroits et, en dernier lieu, par M. de Barbezieux, il a cru devoir confisquer le bien de ses sujets dont il a grande raison de se plaindre[145]...» Pas un mot, pas une allusion qui soient de nature à incriminer la délicatesse de Harlay. Saint-Simon ignore-t-il cette déclaration si différente de la sienne? Il l'ignore si peu qu'il la fait suivre d'un commentaire,--celui-là même qui constitue sa première version, rapportée plus haut... Mais de Dangeau il n'a cure, bien qu'il connaisse l'exactitude de ses renseignements. Il a un plan bien arrêté et n'en démordra pas. Et, désormais, dans le système qu'il édifie, tout va rouler sur ces deux faits qu'à une époque voisine de la confiscation, Harlay fils fut nommé conseiller d'État et que Harlay père reçut une pension de vingt mille livres. Faits exacts, qu'on le remarque; mais travestis, et de quelle façon! On va s'en rendre compte.
[Note 145: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 58. Le dépôt avait été effectué en 1685 et la saisie eut lieu en 1687. La somme resta donc deux ans entre les mains de Harlay.]
Il est certain que Harlay fils fut, à cette époque, nommé conseiller d'État; mais il n'est pas vrai qu'il l'ait été «en remplacement de Pussort». Pussort, conseiller d'État _ordinaire_, fut remplacé par Basville, conseiller d'État _semestre_, lequel eut Harlay fils comme successeur. Ce dernier n'était donc appelé qu'à la charge de conseiller _semestre_ et, en cette qualité, devait recevoir mille écus d'appointements, au lieu des dix mille livres que touchaient les conseillers _ordinaires_[146]. Distinction essentielle que Dangeau a bien soin de faire[147], mais que néglige Saint-Simon. Il importait, en effet, au succès de sa thèse que Harlay fils parût avoir été l'objet d'une faveur considérable, alors que, en réalité, quittant une place très en vue, il en recevait une autre moins décorative: à peine un équivalent.
[Note 146: Les conseillers _ordinaires_ étaient au nombre de huit, les conseillers _semestres_ au nombre de dix. Il y avait aussi treize conseillers _quatrimestres_ qui recevaient deux mille livres de gages.]
[Note 147: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.]