L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon
Part 7
Pour peu qu'on touche à cette corde, il s'opère dans ce cerveau, d'ordinaire si lucide, une révolution qui lui enlève tout sang-froid. A partir de ce moment, pondération, discernement, logique, scrupules lui font également défaut. Ce n'est plus, comme d'habitude, auprès des hommes d'indiscutable sincérité,--les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, le ministre Chamillard, le chancelier de Pontchartrain, le maréchal de Boufflers,--qu'il cherche à se renseigner. C'est dans les cercles où se colportent commérages, calomnies et médisances qu'il puise ses inspirations. Au besoin il s'adressera à des valets... Des valets sûrs et «très principaux», proclame-t-il... Pas toujours, nous l'allons voir. Et, pour peu qu'au cours de cette poursuite passionnée il ait l'heureuse fortune de saisir au vol un récit équivoque, une anecdote suspecte, un propos d'antichambre ou d'office, sa haine s'en empare avec délices. Il se produit dans cette tête, «qui bout comme un volcan», une agitation analogue à celle des nuits fiévreuses où les moindres incidents grossissent au point de prendre des proportions monumentales. D'ordinaire, les fantômes nés durant les heures d'insomnie ne survivent pas à l'éclat du jour. Ceux que se forge Saint-Simon ne s'évanouissent jamais. Il les choie, les caresse, et vit avec eux dans une intimité étroite. Les gens les moins suspects auront beau démontrer que ce sont de pures ombres, des créations d'une fantaisie dévoyée, de vaines illusions... Il ne veut rien entendre et persiste dans son erreur, en dépit de tout et de tous. «Cet homme, dira le Régent, est d'une suite enragée!» Enragée, c'est cela même; mais, parfois aussi, aveugle et inconsciente, «qui, dans une certaine mesure, atténue une mauvaise foi dont il est, trop souvent, impossible de douter.» C'est en s'inspirant de ce point de vue complexe qu'il convient d'envisager les questions d'ordre critique que soulève ce débat:--à commencer par celle qui concerne Nicolas de Novion...
Saint-Simon s'occupe de lui, d'abord dans ses notes _sur Dangeau_, puis dans ses _Mémoires_.
La note qu'il lui consacre est ainsi conçue: «Le Premier Président étoit _fort accusé_ de vendre la justice et _on prétend_ qu'il fut, plus d'une fois, pris sur le fait, prononçant à l'audience des arrêts dont aucun des deux côtés n'avoit été d'avis. En sorte qu'un côté s'étonnoit de l'avis unanime de l'autre, et ainsi réciproquement, et que, sur ces injustices réitérées, le roi prit enfin le parti de l'obliger à se défaire[85].»--Ce sont des bruits dont le chroniqueur se fait l'écho, sans se porter garant de leur exactitude: le Premier Président était _fort accusé_... _On prétend que_...
[Note 85: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 473.]
Dans ses _Mémoires_, postérieurs de plusieurs années, il ne s'agit plus d'une médisance sujette à controverse, mais de faits affirmés sans réserves: «Lamoignon mourut en 1677. Novion lui succéda qui fut chassé de cette belle place pour les friponneries et les falsifications d'arrêts qu'il changeoit en les signant. Les rapporteurs s'en aperçurent longtemps avant que d'oser s'en plaindre. A la fin, les principaux de la Grand'Chambre lui en parlèrent et l'obligèrent à souffrir un témoin, d'entre les conseillers, à le voir signer. Il avoit encore une façon plus hardie pour les arrêts d'audience: il les prononçoit à son gré. Chaque côté de la séance, dont il avoit été prendre les avis, admira longtemps comment tout l'autre côté avoit pu être d'un avis différent de celui qui avoit été le plus nombreux du sien, et cela dura longtemps de la sorte. Comme cela arrivoit de plus en plus souvent, leur surprise fit qu'ils se la communiquèrent. Elle augmenta beaucoup quand ils s'apprirent mutuellement qu'elle leur étoit commune depuis longtemps et que ces arrêts, qui l'avoient causée, n'étoient l'avis d'aucun des deux côtés. Ils résolurent de lui en parler la première fois qu'ils s'en apercevroient. L'aventure ne tarda pas, et le hasard fit que la cause regardoit un marguilliage. Quelques-uns des plus accrédités de la Grand'Chambre lui parlèrent comme ils en étoient convenus entre eux et tout modestement le poussèrent. Se trouvant à bout, il se mit à rire et leur répondit qu'il seroit bien malheureux, étant Premier Président, s'il ne pouvoit pas faire un marguillier quand il en avoit envie. Ces gentillesses furent rapportées au roi, et il étoit chassé honteusement et avec éclat sans le duc de Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et, de tout temps, fort lié et fort libre avec le roi, qui en obtint qu'il donneroit sa démission, comme un homme qui veut se retirer, et se chargea de l'apporter au roi[86].»
[Note 86: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.]
Cette seconde version doit être complétée par l'indication nouvelle que voici: «Le Premier Président de Novion étoit un homme vendu à l'iniquité, à qui l'argent et les maîtresses obscures faisoient tout faire... Il vécut encore quatre ans dans l'abandon et l'ignominie et mourut à sa campagne sur la fin de 1693[87].»
[Note 87: _Ibid._, t. III, p. 312.]
Telles sont les accusations, si différentes de ton, qu'à des intervalles éloignés Saint-Simon a formulées contre l'adversaire des ducs. Y a-t-il opportunité à les opposer l'une à l'autre pour en établir l'inquiétante progression? Nous ne le pensons pas; car il est facile de démontrer que toutes deux sont également inexactes.
Et d'abord, quelle est l'impression qui se dégage de cet ensemble d'imputations? Un sentiment de surprise. On a peine à concevoir que l'ancien justicier des grands jours, tenu en haute estime par tant de gens de bien, se soit transformé tout à coup, après sa soixantième année, en magistrat cupide, vénal, prévaricateur et faussaire... A la réflexion, on découvre vite que certains détails manquent de vraisemblance: celui notamment qui a trait aux supercheries du délibéré. Comment admettre qu'une moitié des magistrats ait longtemps ignoré l'opinion unanime de collègues séparés d'eux par quelques pas à peine? Il faut n'avoir aucune notion des mœurs judiciaires pour considérer comme possible la mise en pratique d'aussi périlleuses combinaisons[88].
[Note 88: «Ce récit, dit M. Chéruel, n'est pas admissible et porte avec lui sa réfutation. Le vote avait lieu à haute voix. Comment admettre que le Parlement ait été distrait au point de ne pas s'apercevoir que le Premier Président dictait un arrêt contraire à l'avis unanime des conseillers? Saint-Simon a tellement dépassé les bornes du vraisemblable qu'il se réfute lui-même.» _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, p. 501.]
Ces récits,--qu'il s'agisse d'une simple rumeur ou d'une affirmation catégorique,--ne pourraient donc trouver crédit qu'autant qu'on en aurait la confirmation dans les correspondances et les écrits du temps. Or c'est précisément le contraire qui arrive.
Le premier des contemporains dont il convienne d'invoquer le témoignage, c'est Louis XIV lui-même, qu'on nous représente comme décidé à faire un éclat, et ne mettant un frein à sa colère que sur l'intervention du duc de Gesvres... Que Sa Majesté, sur de pressantes sollicitations, ait pardonné à un grand coupable, on peut facilement l'admettre. Mais qu'elle eût accablé ce coupable de bienfaits, tout en le chassant, ce serait la plus choquante des contradictions. La question ainsi posée, que voyons-nous? Loin de traiter Novion en magistrat indigne, le roi lui accorde les faveurs suivantes: attribution d'une année de gages; maintien de sa pension de dix-huit mille livres; constitution d'un brevet de retenue de cent mille écus; allocation d'une somme de trois cent soixante-quatorze mille livres pour l'acquisition d'une présidence à mortier destinée à son petit-fils, André de Novion. Les fils sont également l'objet de promesses réalisées à brève échéance: une abbaye à celui qui est d'Église; le grade de brigadier au colonel du régiment de Bretagne. Enfin le gendre, M. de la Briffe, est nommé procureur général en remplacement de Harlay... On confessera qu'il n'y a là rien qui ressemble à une disgrâce, encore moins à une déroute.
Interrogeons maintenant Dangeau, si bien renseigné sur les bruits de Cour. Dangeau consigne, à sa date, la retraite de Novion, sans lui attribuer aucune cause désobligeante. Au contraire, en chroniqueur scrupuleux, il énumère chacune des libéralités dont nous venons de dresser l'état et ajoute même qu'elles furent encore accrues de cent mille livres, à la suite d'une visite de l'intéressé au roi[89].
[Note 89: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 475.]
Au témoignage de Dangeau, il faut joindre celui de Bussy-Rabutin. Pour ce dernier, la démission du Premier Président est motivée par le souci d'assurer l'avenir des siens[90]. Un arrangement de famille: tel est aussi le sentiment du marquis de Sourches. Même note à l'Académie, où Nicolas de Novion avait été reçu en 1680[91]. Sa mort, survenue en 1693, y fut saluée dans des termes qui, en faisant une large part à l'hyperbole d'usage, ne laissent pas de place à l'équivoque. L'un des orateurs, l'abbé Boileau, célèbre les actes publics du défunt, la fécondité de son génie, la justesse de son discernement, la dignité avec laquelle il prononçait les oracles de la justice. Mais, s'il admire les talents qui le portèrent à la tête de l'un des premiers sénats du monde, il ne tarit pas sur la sagesse de sa retraite où il n'est pas éloigné de voir un signe de la protection divine[92].
[Note 90: _Correspondance de Bussy-Rabutin._ Lettre du 10 octobre 1689.]
[Note 91: C'est à ses bons offices qu'eut recours la docte assemblée pour régler son différend avec Furetière.]
[Note 92: _Recueil des harangues de messieurs les académiciens_, t. II, p. 459.]
Ces considérations avaient frappé M. Chéruel. Aussi n'hésitait-il pas à regarder comme dénuées de fondement les imputations de Saint-Simon[93]. Que n'eût-il pas dit s'il avait eu sous la main les _Souvenirs_ du greffier Dongois, neveu de Boileau-Despréaux!
[Note 93: L'opinion de M. Chéruel paraît avoir été partagée par M. de Boislisle, dans la grande édition de Saint-Simon, t. II, p. 51.]
En vertu de ses fonctions, Dongois était préposé à la garde des registres du Parlement. Par suite, son attention devait être attirée d'une façon spéciale sur les agissements de nature à en compromettre la sincérité. Toute altération de ses minutes l'eût touché autant qu'un attentat contre sa personne. Cependant, au cours des notes qu'il consacre à Nicolas de Novion, on ne relève aucune allusion ni aucune réticence qui puisse éveiller le soupçon. S'explique-t-il, en revanche, sur les relations du chef de la Compagnie avec ces rapporteurs dont on s'est plu à signaler l'attitude indignée et les précautions outrageantes, voici de quelle manière il les juge: «Le Premier Président avoit une grande facilité d'esprit et une appréhension si vive que, quelque nombre d'affaires qu'il eût envie de communiquer, il les remettoit avec une netteté surprenante. Il ne demandoit que le nom des parties et aussitôt rapportoit le procès à merveille en apparence. Du moins, les rapporteurs en étoient _très contents_...» _Satisfecit_ flatteur dont l'importance ne saurait échapper. Comment le concilier avec le flagrant délit au cours duquel Novion, «pris la main dans le sacq», aurait été démasqué et publiquement flétri?... Dongois déguise-t-il la vérité? Pourquoi, et dans quel intérêt? C'était, en même temps qu'un personnage considérable, un galant homme d'une probité à toute épreuve[94]. Ajoutons que ses _Souvenirs_, rédigés pour son petit-fils, Roger-François Gilbert de Voisins, qui lui succéda en 1717, avaient un caractère essentiellement privé[95].
[Note 94: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIV, p. 87.]
[Note 95: Dongois a laissé, outre les _Souvenirs_, un _Journal_, d'un haut intérêt documentaire, composé pendant son séjour à Clermont, où il remplissait les fonctions de greffier près de la Chambre de justice instituée par Louis XIV. Coïncidence curieuse: le _Journal_ défend Novion contre certaine médisance de l'abbé Fléchier, de même que les _Souvenirs_ le protègent contre les calomnies de Saint-Simon. Rendant compte des poursuites dont le marquis de Pont-du-Château fut l'objet en 1665, le futur évêque de Nîmes, après un long exposé des crimes de ce gentilhomme, insinue qu'à raison de son alliance avec M. de Ribeyre, gendre de Novion, il fut traité par celui-ci avec une indulgence scandaleuse. Or Dongois, qui rapporte, avec l'autorité attachée à son caractère officiel, les débats de ce procès, démontre l'inanité des bruits recueillis par Fléchier et justifie pleinement la décision rendue (voir à l'appendice les _Mémoires de Fléchier_, p. 393):--ce qui n'empêche pas Sainte-Beuve, dans l'étude qui figure en tête de cet ouvrage, de faire état des dires de l'auteur, de les rapprocher des attaques de Saint-Simon et d'émettre cet avis que le président des grands jours préludait alors, par «une nuance légère d'iniquité», aux méfaits dont, plus tard, il devait se rendre coupable.]
Dongois ne s'y montre pas, d'ailleurs, d'une tendresse aveugle à l'égard de son ancien chef. C'est ainsi qu'après l'avoir représenté comme «bon et compatissant», il expose «qu'il changeoit aisément d'amitiés et sentiments». Il termine même ses critiques par cette constatation peu flatteuse «qu'on ne peut pas disconvenir qu'il manquoit de tenue». Assurément, cette formule un peu nuageuse ne vise pas des négligences de toilette, mais certaines faiblesses d'un ordre tout à fait intime:--ce qui nous amène à la question «des maîtresses obscures»...
Que Nicolas de Novion eût du goût pour ce qu'un ministre de l'empire, dans une correspondance célèbre, appelait l'_odor della feminita_, cela n'est pas douteux. Il est certain que, dans sa jeunesse, les succès ne lui firent pas défaut. L'âge glissa-t-il sur lui sans calmer ses ardeurs? Il y a lieu de le croire. On doit même admettre, d'après les dires de Dongois, qu'il négligeait de prendre ces précautions qui, sans atténuer la gravité de la faute, ont l'avantage d'en restreindre la publicité. Mais il importe, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, de se tenir en garde contre toute exagération. Les notes rédigées, à la demande de Fouquet, sur le personnel du Parlement, contiennent, relativement à Novion, l'indication suivante: «Est souvent brouillé en son domestique: Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur lui.» Mme des Brosses-Chouart: une favorite, tenons-le pour acquis. Celle-ci fut-elle suivie d'une ou plusieurs autres? C'est fort possible... Défaillances fâcheuses, même en un siècle qui vit tout à la fois les dernières amours de Henri IV et les liaisons scandaleuses du Roi-Soleil. Mais, de ces habitudes de galanterie à une domination déshonorante, exercée par des personnes de bas étage exploitant les vices d'un vieillard et se livrant, de concert avec lui, à un trafic honteux, il y a une distance que rien ne nous permet de franchir.--Comment oublier d'ailleurs que, de ce vieillard, Guy Patin a dit: «C'est un fort honnête homme[96]», et l'abbé Legendre: «C'étoit un bon juge[97]»!
[Note 96: Lettre du 8 décembre 1665.]
[Note 97: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 30.--L'édition de Saint-Simon, publiée par M. de Boislisle, contient sur les mœurs de Nicolas de Novion la précision suivante qui ne contredit en rien notre opinion: «Le bruit public lui attribuait la paternité illégitime de cette cousine de Boileau qui épousa le frère de Jean de La Bruyère.» _Notice de M. Servois._]
Que reste t-il, en somme, des deux versions accusatrices? On peut dire rien... La calomnie n'en subsistera pas moins avec les conséquences cruelles que lui imprime le talent de son auteur. Elle fera son chemin et, plus tard, sera reproduite par les gens de lettres qui, soucieux d'aller vite en besogne, épousent volontiers les opinions toutes faites. Parmi tant de noms qu'on pourrait citer, nous n'en désignerons qu'un: celui de Duclos, dont on connaît les prétentions bourrues à l'indépendance et l'orgueilleuse affectation de sincérité. Duclos copie servilement, sans du reste indiquer la source, les dires de l'ex-vidame de Chartres sur Nicolas de Novion. Moyennant quoi, il libelle cette phrase lapidaire: «On en avait fait pendre de moins coupables, mais ce n'était pas de ceux qui font pendre!»--C'est ainsi qu'au cours de ce grand dix-huitième siècle, qui revendiqua si haut les droits de la libre critique, un philosophe doublé d'un moraliste comprenait les devoirs de l'historien[98].
[Note 98: Vers la même époque, Voisenon et Marmontel eurent aussi la bonne fortune de prendre connaissance des _Mémoires_. Ils y puisèrent également une foule d'indications, mais, pas plus que Duclos, ils ne songèrent, semble-t-il, à en contrôler l'exactitude.]
Est-ce à dire qu'en haut lieu on ne trouvât point que, pour Novion, l'heure de la retraite avait sonné? Si, on le pensait. Et c'est là l'équivoque dont les _Mémoires_ ont si habilement tiré parti. Il se produisit, en effet, une intervention officielle, mais motivée par des raisons qui n'entachaient en rien l'honneur de l'intéressé...
En 1689, l'ancien président des grands jours était parvenu au terme de sa carrière: soixante et onze ans d'âge et cinquante-deux ans de services. La maladie l'avait gravement éprouvé: il était infirme et entendait à peine. Ses facultés intellectuelles s'affaiblissaient également. La preuve en éclata dans une circonstance qui eut un retentissement considérable. Un _Te Deum_, en l'honneur du rétablissement de Sa Majesté, venait d'être célébré à la Sainte-Chapelle (6 février 1687), en présence du chancelier Boucherat, des représentants de la haute robe et de nombreuses personnes de distinction. Avant de se rendre au repas qu'allait lui offrir le chef de la Compagnie judiciaire, l'assistance se réunit à la Grand'Chambre pour y entendre les harangues d'usage, l'une du Premier Président, l'autre du chancelier. La curiosité était vive. On s'attendait, en effet, à un beau tournoi d'éloquence, chacun des orateurs devant briller par des mérites divers. Mais les suffrages étaient acquis d'avance au Premier Président qu'on savait doué d'un remarquable talent de parole[99]... Que se passa-t-il en lui? Il serait malaisé de le dire. Toujours est-il que, sous le coup d'une éclipse soudaine, son cerveau ne lui fournit aucune idée et sa mémoire aucune parole: il s'arrêta net au début de son discours et ne trouva pas un mot pour sauver la situation. «Ce fut, dit l'abbé Legendre, une scène désagréable pour un homme qui avoit préparé un dîner de plus de mille écus pour régaler le chancelier et tout ce qu'il y avoit de plus distingué dans la robe[100].» Le marquis de Sourches indique que la réputation du Premier Président était si bien établie que cette mésaventure ne pouvait lui causer aucun tort. Elle ne l'en affecta pas moins au delà de toute mesure. Il se regarda comme irrémédiablement amoindri, devint taciturne, tomba dans une affliction profonde, qui le suivit jusqu'au tombeau, et refusa longtemps de prendre possession de son siège[101].
[Note 99: «Il se piquoit, dit Dongois, de parler aisément sur-le-champ et, en effet, il le faisoit avec une facilité extraordinaire.»]
[Note 100: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 36.]
[Note 101: _Souvenirs de Dongois._--Le discours qu'il ne put prononcer n'en fut pas moins publié. Il se terminait par cette phrase sonore, rapportée par Gilbert de Lisle. «Nous avons en lui--c'est de Louis XIV qu'il est question--un libérateur; mais nous n'entreprendrons pas son éloge: l'écho n'a point assez de voix pour rendre le bruit du tonnerre».]
Des difficultés d'une autre nature lui rendaient également pénible l'exercice de ses fonctions. Ses rapports avec le procureur général de Harlay étaient extrêmement tendus, bien que celui-ci fût son neveu à la mode de Bretagne. Lorsque, après la mort de Lamoignon, la Première Présidence était devenue vacante, Harlay avait, nous le savons, posé sa candidature. Les compétitions furent, semble-t-il, fort ardentes. D'où une rivalité qui, avec le temps, ne fit que s'accentuer[102].
[Note 102: En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour la place de chancelier.--_Journal de Dangeau_, t. I, p. 242.]
L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries piquantes qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne harmonie.--«Les gens du roi! se plaisait à dire Novion: comme les orgues à l'église, ils ne servent qu'à allonger la cérémonie[103]...» Mais il avait affaire à forte partie. Pour un lardon lancé, il en recevait quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus acerbe que, désigné pour recueillir sa succession, il lui tardait qu'elle fût ouverte. Passé maître en l'art de la procédure, et supérieur aux plus fins limiers de la chicane, il s'ingéniait à soulever des contestations de forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide au champ d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa vigueur ancienne, l'eût sans doute emporté. Mais que pouvait sa fougue généreuse contre les coups d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme, que Mazarin avait su berner de si adroite manière, était, en dépit de ses facultés brillantes, pourvu d'une certaine dose de naïveté. Ajoutons que le sang-froid n'était pas sa qualité dominante. Aussi donnait-il «dans tous les panneaux que le procureur général lui tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà. Ce manège, qui durait depuis douze ans, n'en devait pas moins aboutir à un éclat public, sinon à un scandale.
[Note 103: _Messagiana_, t. II, p. 210.]
Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration de la justice, prit fin après la déconvenue oratoire du Premier Président, ce serait faire injure à l'espèce humaine. On peut affirmer que les partisans de Harlay profitèrent de l'occasion pour remontrer au roi les inconvénients de cet éternel conflit, le grand âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé, la diminution de son prestige, l'opportunité de son remplacement par un magistrat plus jeune et mieux en main. Ils agirent avec d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentaient soutenus par le parti des ducs, heureux de satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre part, le moment où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre parti sur le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux héritiers du trône, dont chaque mécontent escompte le libéralisme réparateur. Cette coalition d'intérêts et de rancunes manœuvra si habilement que Louis XIV, convaincu, chargea le marquis de Seignelay de faire comprendre au Premier Président que l'heure de la retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en même temps, énumérer les faveurs qui, à titre de récompense, seraient attribuées au démissionnaire. Celui-ci, dont cette démarche comblait les désirs secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il se hâta d'en tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon de prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence des témoins requis, le contrat qui le déchargeait d'un fardeau devenu trop lourd pour ses épaules.
Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle fût dite[104].
[Note 104: Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en 1702 il parut sous ce titre: _Mémoire pour servir à l'histoire du marquis de Fresne_, un libelle qui mettait en cause la tribu entière des Novion et dirigeait spécialement contre son chef--Nicolas V--les imputations les plus odieuses. Ce libelle, qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867 dans la _Revue des Deux Mondes_, était l'œuvre d'un criminel condamné pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic de sa femme qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les _Mémoires du comte de Rochefort_, édition de 1692, p. 237). Saint-Simon, qui n'a pu ignorer l'existence de ce pamphlet, n'y fait aucune allusion: c'est dire le cas qu'il mérite.]
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