L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon

Part 4

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Né en 1618, conseiller en 1637, Président en 1645, Nicolas de Novion était dans la force de l'âge au moment où éclata la Fronde. Il en fut l'un des premiers adeptes. Condé, qui n'avait pas encore rompu avec Anne d'Autriche, ayant remontré au Parlement qu'il n'avait point à se mêler des affaires de l'État, mais seulement à juger «les différends du tiers et du quart», Novion se chargea de lui répondre: il le fit en termes qui obtinrent l'approbation de tous. Il ne tardait pas, d'ailleurs, à se signaler par son attitude énergique et acquérait «une grande réputation» dans les assemblées des Chambres[32]. A partir de cette époque, on le trouve dans toutes les manifestations qui se produisent au Palais ou en ville. Il prend à partie Mazarin, pousse, en vue de l'éloigner du pouvoir, au vote de la disposition interdisant aux étrangers l'exercice des fonctions publiques, opère la saisie de son trésor caché, s'inscrit pour une somme de cinquante mille livres afin de pourvoir à l'établissement d'une armée permanente, parcourt la cité pot en tête, reçoit ici un coup de hallebarde, là une décharge de pistolet, pénètre dans l'Hôtel de ville envahi par l'émeute et signifie aux échevins affolés «qu'il fault aller droit en besogne et que le premier qui bronchera sera jeté par la fenêtre[33]»... Ce qui n'empêchera pas le rédacteur des notes secrètes destinées à Fouquet d'écrire «qu'il est timide lorsqu'il est poussé[34]»!

[Note 32: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 426 et 446.]

[Note 33: _Registres de l'Hôtel de ville_, t. I, p. 98, cités dans le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 618.]

[Note 34: Voici le texte de cette note: «Est homme de grande présomption et de peu de sûreté, timide lorsqu'il est poussé, assez habile dans le Palais, y ayant sa cabale composée de ses parents et de ses amis, MM. Le Feron, Mondat, Tubeuf, son gendre, son fils, etc... s'appliquent tous les jours à y faire de nouvelles habitudes. Son principal crédit est dans la deuxième Chambre. Il est souvent brouillé en son domestique. Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur luy. A de grands biens et particulièrement sur le roy. S'est allié à M. le président Malon de Bercy, par le moyen de son fils qui a épousé sa fille. Possède les aides d'Arques, Frenay et Montivilliers et nouveaux droits, de 47 000 livres, de Saint-Denis, 10 000.»]

Entre temps, au cours des heures les plus calmes, il prenait part aux débats de la déclaration de 1648 dont, pour la première fois en France, le texte proclamait le principe de la liberté individuelle, et, dans des remontrances restées célèbres, reprochait à la reine la déloyauté de ses ministres qui, après avoir signé cette déclaration, ne craignaient pas de la fouler aux pieds[35]. Les revendications qu'il formulait alors étaient celles-là même qu'on acclamait, dans ce cabinet de la première des enquêtes où se réunissaient «les chefs de meute» et où, au milieu de propositions inopportunes, égoïstes ou impolitiques, en figuraient d'autres marquées au coin d'une libérale sagesse: la réforme des finances, les poursuites contre les traitants concussionnaires, la flétrissure des commissions criminelles composées au gré du prince, les restrictions à la toute-puissance des ministres, la limitation, en matière répressive, des droits de l'État...

[Note 35: «Votre Majesté, déclarait-il, a le malheur commun à presque tous les princes de la terre, de connaître la dernière l'état de ses affaires. Les gouvernements de la Provence et de la Guyenne ont perdu la mémoire de cette grande déclaration que Votre Majesté accorda à ses sujets, le mois d'octobre dernier. On vous dégage bien promptement, Madame, de la parole si publiquement donnée et à laquelle vous ne pouvez légitimement contrevenir, à moins qu'on ne veuille soutenir cette maxime qu'on a osé publier en présence de Votre Majesté, qu'un roi n'est pas obligé de garder sa foi à ses sujets!» A la suite de ce discours les Bordelais attribuaient à Nicolas de Novion le qualificatif flatteur «de personnage d'une vertu héroïque». _Histoire des mouvements de Bordeaux_, p. 347.]

Un an, du reste, s'était à peine écoulé que ce hardi novateur, si prompt à payer de sa parole, de sa bourse et de sa personne, opérait un changement de front. Il n'avait point, en effet, tardé à s'apercevoir que la Fronde, née d'un cri unanime d'indignation, se transformait en œuvre de réaction seigneuriale... Cruel réveil pour les magistrats idéologues qui rêvaient,--en y trouvant leur profit,--de donner à la France des institutions analogues à celles de l'Angleterre! Novion se rapprocha de Mathieu Molé et devint son lieutenant le plus actif. Il ne se borna pas à combattre l'émeute de la rue; il s'attaqua aux gens de haut parage qui lui fournissaient des subsides. Ayant rencontré au Palais d'Orléans le duc de Beaufort, que l'on accusait de soudoyer des assassins, il lui lança cet outrage à la face: «Monseigneur, votre action est celle d'un bandit, non d'un prince ou d'un gentilhomme[36]!...» Bientôt, poursuivi lui-même par des meurtriers, il franchit les remparts, se rendit à Pontoise et y devint chef d'un Parlement «réduit» que la reine venait d'établir dans cette ville.

[Note 36: _Mémoires de Conrart_, édit. Petitot, p. 99.]

De pareilles recrues ne se dédaignent pas, surtout aux heures de détresse. Oublieux, du moins en apparence, des procédés discourtois dont il venait d'être l'objet, Mazarin accueillit le transfuge à bras ouverts et proclama hautement ses mérites[37]. Il ne lui ménageait, d'ailleurs, aucune promesse, jusqu'à celle de la Première Présidence... La Première Présidence! Quel coup du sort c'eût été, quand on songe que Novion n'avait guère dépassé la trentaine!... Mais aussi, quelle calamité pour les ducs, si l'on admet,--comme l'affirment les _Mémoires_,--que, dévoré de «son ver rongeur», il n'attendît que ce moment pour entrer en lice contre la pairie: la funeste affaire du bonnet, née seulement en 1681, eût éclaté trente ans plus tôt[38]!

[Note 37: _Correspondance de Mazarin_, t. V, p. 69, 82, 89.]

[Note 38: C'est seulement en 1663 que M. de Gesvres prêta serment en qualité de duc et pair; mais sa nomination, comme celle de presque tous ses collègues compris dans la même «fournée»,--ils étaient quatorze,--remontait à l'époque de la Fronde et était antérieure au fait que nous rapportons. C'est par suite de considérations d'ordre politique que l'installation officielle de ces quatorze pairs fut retardée aussi longtemps.]

L'engagement, sérieux et formel, devait, à brève échéance, recevoir son exécution. Mais comme son aïeul, «l'homme juste», Novion, quoique ambitieux, avait la répugnance tenace. Bien que passé, avec armes et bagages, dans le camp de la Cour, il ne modifiait, à l'égard de Mazarin, ni ses sentiments intimes, ni son allure cavalière. Estimant que la retraite, au moins momentanée, du plus fervent de ses admirateurs était nécessaire à la pacification des esprits, il la demanda dans des remontrances conçues, assure Omer Talon, «en termes assez aigres[39]». Passe encore pour les remontrances: l'aigreur était de trop. Mazarin dut se résigner à prendre de nouveau le chemin de l'exil. Mais quand il revint quelques mois après, cette fois pour toujours, son zèle se trouva fort refroidi et il regretta d'autant plus d'avoir donné sa parole qu'à ce moment même, Mathieu Molé, qui, depuis deux ans, cumulait la qualité de garde des sceaux avec celle de Premier Président, se démettait de cette dernière fonction[40]. Cruel embarras! Renier sa promesse, c'était transformer en ennemi mortel un homme allié aux plus puissantes maisons de la robe. L'appeler à la tête de sa Compagnie constituait, pour un gouvernement encore bien débile, une solution grosse d'embarras. Il s'agissait de découvrir une combinaison qui permît à la fois d'offrir la Première Présidence à «ce cher Novion» et de le mettre dans l'obligation de la refuser: un tour de passe-passe que, seule, la fourberie italienne était capable de mener à bien!

[Note 39: 6 août 1652. _Mémoires d'Omer Talon_, édit. Petitot, vol. LXII, p. 446.]

[Note 40: Mathieu Molé fut nommé garde des sceaux à deux reprises: en avril et en septembre 1651.]

Engagée dans ce sens, l'affaire fut conduite avec un art merveilleux. Mathieu Molé déclara se retirer, à la condition d'obtenir gratuitement une présidence pour son fils, Molé de Champlâtreux: d'où l'obligation de le remplacer par un président assez riche pour consentir, sans indemnité pécuniaire, à l'abandon de sa charge... Sacrifice énorme; car chacun de ces offices, dont l'importance s'était démesurément accrue durant les troubles de la Fronde, représentait la valeur d'au moins un million[41]... C'est dans ces circonstances que le cardinal offrit à Novion la préférence sur ses collègues. Celui-ci, s'il n'eût suivi que ses désirs, eût peut-être accepté. Mais son «conseil bourgeois[42]» lui fit remarquer qu'étant donné le nombre de ses enfants, ce serait une folie... C'est bien ce qu'on espérait. Pour plus de sûreté, on lui dépêcha les personnes en état d'exercer quelque influence sur son esprit, jusqu'à sa maîtresse, «à laquelle on donna gros[43]» pour le maintenir dans l'idée d'un refus... Il refusa, en effet. La place fut accordée à Pomponne de Bellièvre qui, n'ayant ni famille ni héritiers, se prêta à toutes les exigences. Lorsque, trois ans après, ce dernier mourut, Mazarin, maître incontesté du royaume, eut le courage de ses rancunes, et Novion, qui eût sans doute payé cher pour rattraper les termes «assez aigres» de ses remontrances, fut une seconde fois sacrifié. Ce n'était d'ailleurs que partie remise... Mais les ducs,--toujours en tenant pour exacts les dires de Saint-Simon,--bénéficiaient d'un nouveau sursis[44].

[Note 41: Dongois se fait l'écho d'un bruit d'après lequel un acquéreur aurait offert à Nicolas de Novion dix-huit cent mille livres de sa charge.]

[Note 42: _Souvenirs de Dongois_: voir les _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. X, p. 573.]

[Note 43: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.--Cet incident se passait au commencement de 1653 et non en 1658, comme l'indiquent par erreur les _Mémoires_.]

[Note 44: Novion offrit-il, comme le bruit en courut, six vingt mille pistoles, soit douze cent mille francs, pour rafraîchir la mémoire de son oublieux ami? C'est peu probable, pour deux raisons: la première, c'est que «son conseil bourgeois» ne se serait pas déjugé à si peu de distance; la seconde, c'est que Mazarin, qui, comme cet empereur célèbre, trouvait que, quelle que fût sa provenance, l'argent fleurait toujours bon, n'était pas homme à laisser échapper une pareille aubaine. Guillaume de Lamoignon, qui fut préféré à Novion, aurait lui-même, d'après le bruit public, été soumis à d'onéreuses exigences. _Lettres de Guy Patin_, 11 octobre 1658.]

C'est seulement après la mort du cardinal que Nicolas de Novion rentrait en faveur. En 1665, le roi le chargeait de présider les Grands jours d'Auvergne,--mission glorieuse qu'il accomplit avec un entier succès. A peine arrivé à Clermont, il écrivait à Colbert: «Nous avons quantité de prisonniers. Tous les prévôts en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les Auvergnats n'ont jamais si bien cognu qu'ils ont un roy...» Ainsi parle le justicier. Voici maintenant l'adversaire de la noblesse qui laisse percer le bout de l'oreille: «Un gentilhomme me vient de faire une plainte qu'un païsan, lui ayant dit des insolences, il lui a jeté son chapeau par terre sans le frapper, et que le païsan lui a répondu hardiment qu'il eût à relever son chapeau ou qu'il le mêneroit incontinent devant des gens qui lui en feroient nettoyer l'ordure... Jamais il n'y eut autant de joie entre les faibles[45]!»--L'œuvre de répression accomplie sur cette terre d'Auvergne, où partout régnait le brigandage, tient, du reste, du prodige. En l'espace de quelques mois, la Commission jugea quatre mille plaintes et frappa un nombre énorme de coupables. L'arrivée de Messieurs du Parlement avait fait naître, dans le peuple, de vives espérances. A l'achèvement de leurs travaux l'enthousiasme touchait au délire. Le roi lui-même manifestait son contentement dans les termes les plus flatteurs[46]. Quant aux Parisiens, ils ne ménageaient pas leur admiration à cette petite troupe de robins qui, sous la direction d'un chef déterminé, s'acharnaient à la poursuite des gentilshommes criminels, les forçaient dans leurs repaires et rasaient forteresses et châteaux[47].

[Note 45: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t. II, p. 165.]

[Note 46: «Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter au contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun s'applique, dans les grands jours, à bien faire son devoir. Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent la recommandation que leur donne auprès de moi une si louable conduite, et vous ne douterez pas en votre particulier que, sachant avec quel succès vous agissez dans votre place, je n'en conserve le souvenir. Louis. Paris, 1er décembre 1665. (Appendice aux _Mémoires de Fléchier_.)]

[Note 47: Il importe, relativement au caractère de Novion, de se mettre en garde contre certaines appréciations des _Mémoires de Fléchier_. Ces _Mémoires_ furent, en effet, écrits sous l'inspiration de la jeune et séduisante Mme de Caumartin, née de Verthanson, venue en Auvergne avec son mari, le maître des requêtes chargé, en cette qualité, de «tenir le sceau». Les sentiments de Fléchier, qui remplissait dans la maison l'office de précepteur, ne pouvaient guère que refléter ceux de la maîtresse du logis. Il résista d'autant moins à l'influence de cette femme distinguée--dont en vers pompeux il avait déjà célébré les grâces--qu'écrivant, non pour le public, mais pour un cercle restreint, il n'avait pas à redouter de contradictions. Or des difficultés s'étaient produites entre MM. de Novion et de Caumartin sur une question de service qui avait ému les susceptibilités des parlementaires. D'où des froissements aggravés encore par des rivalités féminines et un antagonisme de salons, dont on retrouve fréquemment la trace dans les explications du futur évêque de Nîmes.]

Chose bizarre! Ce n'est pas cette note guerrière qui caractérise la physionomie de Nicolas de Novion, telle du moins qu'en un chef-d'œuvre l'a reproduite Robert Nanteuil. C'est, au contraire, la sérénité, avec une pointe de mélancolie qui ne laisse pas que de surprendre. «Dire, écrit un critique connu, la majesté, le calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait est impossible. Le front est large et découvert. Les yeux, pleins de douceur, ont cependant une vivacité voilée et, en quelque sorte, intérieure. Doué d'une grande noblesse, le visage, d'un ton clair et pâle, se détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches à peine marquées au centre et touffues aux coins de la bouche, une royale dépassant le menton, à la manière du cardinal de Richelieu, enfin une chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au sommet de la tête par une calotte noire, complètent cet ensemble que relèvent encore le manteau d'hermine du Président à mortier et une croix du Saint-Esprit descendant sur la poitrine[48].»--En dépit du cordon, de l'hermine et de la robe écarlate, c'est Novion intime et au repos qu'a représenté Nanteuil. Il n'eût point été sans intérêt de le voir aussi sous son autre aspect; dans le feu de l'action, le regard ardent, le geste rude, la bouche ironique, tel qu'il apparut aux émeutiers de la Fronde et aux gentilshommes auvergnats, tel qu'on se l'imagine durant le conflit de 1664, auquel sûrement il prit une part active, et dans l'affaire du bonnet.--Un détail, en tout cas, à retenir, c'est qu'en 1678, date à laquelle nous sommes parvenus, vingt années s'étaient appesanties sur sa tête et qu'il avait atteint la soixantaine[49].

[Note 48: _Portraits historiques_, par Pierre Clément, p. 109.]

[Note 49: Le portrait de Nanteuil est de 1657.]

Il pouvait, d'ailleurs, au seuil d'une verte vieillesse, promener, non sans quelque fierté, son regard autour de lui. Une lignée nombreuse se groupait à ses côtés:--trois fils dont la carrière s'annonçait brillante[50];--trois filles qui, richement dotées, eussent pu prétendre à de hauts partis, mais que, fidèle à ses principes, il tint à marier dans son monde[51]... Quant à sa fortune, elle était également de nature à le satisfaire. Elle comprenait, outre sa charge et deux hôtels patrimoniaux, des biens fonciers considérables et cinquante-sept mille livres de rente, rien que sur le trésor public: de quoi tenir dignement son rang.

[Note 50: L'aîné, André II, seigneur de Grignon et d'Orches, appartenait déjà à la robe, en qualité de conseiller. Le second, Jacques, docteur en Sorbonne, était abbé du Petit-Cîteaux, en attendant de devenir évêque de Sisteron, puis d'Evreux. Le troisième, Claude, colonel du régiment de Bretagne, devait terminer sa carrière comme brigadier des armées du roi.]

[Note 51: L'aînée épousa Charles Tubeuf, maître des requêtes; la seconde, Antoine de Ribeyre, conseiller d'État; la troisième, Arnaud de La Briffe, un futur procureur général au Parlement.]

Il convient d'ajouter, comme contre-partie, que, s'il comptait, au Palais et à la ville, une foule de partisans, il possédait, en revanche, la plus belle collection d'ennemis dont un homme pût s'enorgueillir: presque toute la noblesse, dont il avait, en Auvergne et pays circonvoisins, traqué les parents; la pairie entière, à laquelle il n'avait jamais épargné l'ironie de ses lardons. A cet ensemble imposant il faut joindre certain ministre connu pour sa perfidie et son esprit d'intrigue, celui-là même que le comte de Grammont comparait à une fouine égorgeant des poulets: le chancelier Le Tellier. Quel méfait Novion avait-il commis à son égard? Le saura-t-on jamais? Toujours est-il que Le Tellier «faisoit profession de le mépriser[52]», chose grave, au moment d'une candidature pour la Première Présidence; car Le Tellier, en sa qualité de grand maître de la magistrature, avait, plus que personne, après le roi, voix au chapitre, et soutenait Harlay. Novion courait grand risque de rester sur le carreau, pour la troisième fois. Ce que voyant, il demanda audience à Louis XIV et l'aborda par ces mots:

[Note 52: _Souvenirs du greffier Dongois._]

--Sire, quand le capitaine disparaît, le lieutenant est là pour prendre le commandement!

Et, montrant ses cheveux blanchis sous le harnois, il invoqua, avec ses quarante années de magistrature, son dévouement au prince et au pays. Ce tempérament résolu n'était point pour déplaire au roi. Il hésitait cependant, sans doute à cause de la réputation de frondeur militant dont le solliciteur ne pouvait se dépouiller, bien qu'assagi de longue date et devenu,--ainsi l'exigeaient les mœurs nouvelles,--un courtisan fort présentable. Une allusion ayant été faite à cette période du règne et au cabinet de la «première des enquêtes» où s'étaient tenus tant de conciliabules auxquels il n'était pas demeuré étranger, Novion répliqua avec à-propos:

--Sire, j'en ai fermé la porte et j'ai, dans une poche, la clef du cadenas[53].

[Note 53: _Souvenirs du greffier Dongois._]

Le mot,--hommage habile à l'autorité du prince qui avait su briser toutes les résistances,--eut du succès. Le roi estima ne pouvoir refuser à ce vieux serviteur une récompense si méritée et, malgré les efforts de Le Tellier, signa sa nomination... Ainsi, à un Premier Président qui possédait l'art des ménagements et s'appliquait à la conciliation, en succédait un autre dont l'humeur était moins accommodante et dont le nom suffisait à exaspérer les ducs.--La crise était imminente: nous en suivrons les développements.

III

La querelle du bonnet.--Son origine d'après Saint-Simon.--La garde des bancs.--Le «débourrage» et le «surbourrage» des banquettes.--Les paravents en forme de dais.--Examen de la thèse des «Mémoires».--Les «Écrits inédits» de Saint-Simon.--L'«État des changements arrivés à la dignité de duc et pair».--Le «Mémoire abrégé au roi».--Conséquences a tirer du rapprochement de ces documents.

Qui, des ducs ou des présidents, allait être l'instigateur de la querelle?

A en croire Saint-Simon, qui ne cesse de le répéter, le doute ne serait pas possible. Le coupable, c'est Novion. Son but? Satisfaire ses propres rancunes et celles de la robe qui, ne pouvant se consoler de l'arrêt de 1664, soupirait après une revanche. C'est pourquoi son principal souci, en prenant possession de son siège, aurait été de chercher «des prétextes»... Oh! ses débuts n'eurent rien d'un coup d'éclat. Ce ne furent d'abord que «d'apparentes ténuités» dont il était difficile de préciser l'origine. Mais bientôt, par leur répétition et leur enchaînement, ces menues tracasseries devenaient «des usurpations de la dernière indécence»... La première, en date et en gravité, serait celle-là même qui donna à ce litige la dénomination sous laquelle il est devenu célèbre...

On sait qu'il existait au Parlement deux sortes d'assemblées: les assemblées royales, dites _lits de justice_, où, sauf les conseillers, toute l'assistance se tenait aux hauts sièges; les assemblées ou audiences ordinaires, où tout le monde s'asseyait aux bas sièges. Les récriminations des ducs visaient exclusivement les audiences aux bas sièges et, parmi celles-ci, les audiences à huis-clos, où il était d'usage de recevoir leur serment. Dans ces solennités, le Premier Président, soit de sa place, soit en allant de groupe en groupe, recueillait l'avis des assistants qui répondaient à tour de rôle et tête nue. Lui-même restait couvert lorsqu'il s'adressait aux conseillers. Au contraire, il ôtait son bonnet,--le fameux bonnet[54],--lorsqu'il interpellait les princes du sang, les présidents à mortier et, assure Saint-Simon,--c'est le nœud du litige,--les ducs[55]. Princes du sang, présidents et ducs formaient ainsi une catégorie privilégiée... Le crime de Novion aurait été d'en exclure les ducs et, en vue de les rabaisser au rang des conseillers, de rester couvert devant eux.

[Note 54: Le mot bonnet est pris ici dans son sens générique; la coiffure des présidents se nommait en effet le mortier.]

[Note 55: Les pairs laïcs et ecclésiastiques étaient interpellés par le nom de leur pairie, M. le duc de Reims, M. le comte de Noyon, M. le duc d'Uzès... Les princes du sang étaient interpellés par le nom qu'ils portaient d'ordinaire.]