L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon

Part 18

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Dans un concert de clameurs se poursuivait la lutte. Elle ne tardait pas, d'ailleurs, à se fondre dans une mêlée générale où allaient successivement se lancer toutes les catégories de privilégiés dont l'existence était suspendue aux questions de cérémonial et d'étiquette.

Ce fut d'abord l'action intentée par les princes du sang, pour faire déchoir les légitimés des avantages,--spécialement «de l'habilité au trône»,--que la faveur de Louis XIV leur avait concédés. Les ducs n'attendaient que ce signal pour entrer, eux aussi, en campagne. Leur but? Le même que celui des princes. Ils voulaient, de plus, l'abrogation de ce rang intermédiaire, qui leur causait tant d'ombrage, et le retrait de l'édit autorisant la réception des bâtards à l'expiration de la vingtième année. Ce qu'ils revendiquaient, en un mot, c'était l'égalité de rang, avec droit de préséance, en vertu de la maxime: _Chacun sied premier selon que premier a été fait pair_[288].

[Note 288: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 290.]

Il y eut, à ce sujet, de longs débats où l'ingratitude humaine, sous couleur d'indépendance, se donna scandaleusement carrière. Il se produisit, néanmoins, des résistances d'autant plus honorables que les récalcitrants, qualifiés de «faux frères», s'exposaient à d'incroyables grossièretés. Parmi eux figuraient: M. d'Antin, dont la situation était particulièrement délicate; M. de Rohan, «jamais d'accord avec personne, ni avec lui-même»; M. d'Aumont, «valet du duc du Maine et du Premier Président», déshonoré par ses capitulations dans l'affaire du bonnet; MM. d'Estrées et de Mazarin, «des excréments de la nature humaine»: ce dernier, chassé «avec ignominie» des réunions ducales, «fut mis par les épaules, littéralement, dehors[289]»... Au nombre des indécis se trouvait M. de Rochebonne, évêque-comte de Noyon, qui refusa longtemps sa signature. Mais il était jeune, pauvre, et aimait la dépense. Saint-Simon s'attacha à lui avec tant d'opiniâtreté qu'il finit par obtenir son concours, en échange d'une grasse abbaye, l'abbaye de Saint-Riquier, arrachée à la faiblesse du Régent[290]... En l'absence de M. de Reims, qui adhéra par écrit, la requête contre les bâtards fut rédigée chez l'évêque-comte de Laon, lequel se chargea de la présenter au roi.--Les voilà pris, s'écrie triomphalement Saint-Simon: écrasés «comme un pou entre deux ongles»!

[Note 289: _Ibid._, t. XIII, p. 291.]

[Note 290: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 120.]

Avec crânerie la duchesse du Maine prépara la résistance. On vit tout à coup débarquer à Sceaux des voitures de volumes poudreux, de chartes, de parchemins, et tout son entourage, depuis le cardinal de Polignac jusqu'à Mlle de Launay, se mit à la besogne. Pour sa part, elle passait les nuits en recherches fiévreuses, accumulant sur son lit des montagnes d'in-folio, sous l'amoncellement desquels son exiguë personne ressemblait à Encelade abîmé sous l'Etna[291]. Elle ne se bornait pas à compulser les vieilles chroniques: elle mettait aussi à contribution les jurisconsultes anciens et modernes. En même temps, elle faisait appel aux lumières du dehors, acceptant le concours de toute espèce de gens qui argumentaient de légitimations faites à la cour de Sémiramis ou dans la famille de Nemrod. Le plus sérieux de ces avocats de circonstance était l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame et ancien secrétaire de Mgr de Harlay. Or l'abbé Legendre établissait: que les bâtards royaux, sous la première et la seconde race, succédaient à la Couronne comme leurs frères légitimes; que les légitimés, n'étant appelés au trône qu'à défaut de princes légitimes, ces derniers n'avaient aucun intérêt à réclamer contre l'édit[292].

[Note 291: _Mémoires de Mme de Staal de Launay._]

[Note 292: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 329 et suiv.]

Mais un trait de génie de Mme du Maine, ce fut de lancer dans les jambes des ducs,--ceux de ses adversaires qu'elle abhorrait le plus,--la totalité de la noblesse française. On a vu l'irritation de cette dernière lorsque, sans égards pour l'état du vieux roi, les ducs répandirent dans le public des écrits affirmant leur droit à la dévolution de la couronne: irritation qui faillit dégénérer en émeute, quand ils manifestèrent l'intention d'aller, en groupe séparé du reste de la noblesse, saluer le nouveau monarque... Il y avait là une situation facile à exploiter: la duchesse du Maine ne manqua pas d'en tirer avantage. D'où une sorte de complot en vue de battre en brèche le principe même de la pairie. Les simples gentilshommes ne se gênaient plus pour déclarer que, ne pouvant prétendre à cette haute dignité, ils devaient manœuvrer de façon à la détruire. Sur quoi, d'aller de porte en porte, de faire appel à tout le monde, même «aux borgnes et aux boiteux», et, après avoir soulevé Paris, d'ameuter la province. Une campagne à laquelle on peut croire que la robe ne demeura pas étrangère... Elle écrivait dans toutes les directions, expédiait des députés, organisait des assemblées et chargeait des orateurs d'y prendre la parole. Tout ce qui lui touchait de près ou de loin se précipitait dans la mêlée, jusqu'au bailli de Mesmes qui utilisait sa qualité d'ambassadeur de Malte pour enlever l'adhésion des chevaliers de son ordre.

«Ramas informe, s'écrie Saint-Simon, sans consistance, sans nom, sans fonction, sans mouvement légitime!»--Légitime ou non, le mouvement s'accentuait de telle sorte qu'il recrutait des adeptes jusque dans l'entourage du Régent. Aussi bien, les coalisés ne tardaient-ils pas à adresser au roi une supplique,--signée en rond, afin qu'il n'y eût ni premier ni dernier,--où, en attendant la suppression de la pairie, ils demandaient justice contre «ses burlesques entreprises[293]». Et comme cet écrit ne recevait pas de réponse, ils présentaient requête au Parlement pour protester contre tout ce qui pourrait être fait au Conseil sans l'assemblée des États généraux, seuls juges de la succession au trône.

[Note 293: «Plaise à Sa Majesté, y était-il dit, déclarer que les pairs de France ne forment point un corps et, en conséquence, leur défendre de se créer des syndics et des commissaires, déclarer aussi qu'ils n'ont point droit de décider seuls de la succession à la couronne et des régences, ni de régler les affaires importantes de l'État.»]

Jusque-là, le duc d'Orléans avait vu sans déplaisir «tout ce vacarme». Peut-être même le favorisait-il[294]. Mais cette évocation des États généraux retentit à ses oreilles comme un glas funèbre et lui souffla «une vapeur de crainte». Il se crut perdu s'il ne recourait à des mesures de rigueur. C'est pourquoi il fit à six des conjurés l'honneur de les faire arrêter. En même temps, par un jeu de bascule qui entrait dans les combinaisons de sa politique, il interdisait aux ducs de s'assembler. Ceux-ci, aux grands éclats de rire du public, en furent réduits à aller se concerter au Port-à-l'Anglais, sous couleur «d'y manger des matelotes[295]». Et comme ces conciliabules agrémentés d'agapes confraternelles aboutissaient,--10 octobre 1722,--à un nouveau factum où se reconnaissait, à «son laconisme dur, sec, bouillant et inconsidéré», la griffe de Saint-Simon, la coalition ripostait de la belle encre...

[Note 294: Saint-Simon l'en accuse en termes formels. Voir notamment: _Mémoires_, t. XV, p. 44.]

[Note 295: _Les Correspondants de la marquise de Balleroy_, t. I, p. 182: «Ils y tiennent la cour de Paris; on s'en moque assez.»]

Cette fois, ce n'était pas l'origine des maisons ducales qui était passée au crible,--Novion, sur ce sujet, n'avait rien laissé à dire,--mais l'origine de leurs pairies, ces pairies dont l'étrange ambition était d'égaler celles du temps de Charlemagne. Pour quelques-unes qui avaient été accordées au mérite ou à la naissance, combien d'entre elles avaient été extorquées, au moment des guerres civiles, par des sujets rebelles! Combien provenaient de complaisances honteuses, comme celles qui dataient d'Henri III, lequel profana l'institution «en faveur de ses passions favorites!» Combien enfin n'avaient d'autre source que des fantaisies puériles! C'est ainsi que M. de Saint-Simon, le père, avait dû la sienne à cette circonstance heureuse qu'il ne redoutait pas le tonnerre, dont son jeune maître avait grand'peur[296]... Si bien que, toute récapitulation faite, on voyait tour à tour «la beauté, la crainte, la volupté, le caprice présider à la distribution d'une si éminentissime dignité»... Éminentissime, surtout dans l'opinion de ceux qui en étaient nantis; car, en somme, à quoi se réduisait-elle? A un double droit: celui de siéger au Parlement en qualité de conseiller honoraire, sans pouvoir jamais y présider; celui «de faire les importants à la Cour et d'y voir leurs femmes assises»... En réalité, il n'existait qu'un titre. Ce titre par excellence, le plus ancien, le plus honorable, était celui de gentilhomme, par lequel juraient François Ier et Henri IV. Le gentilhomme tirait de Dieu sa qualité: le duc n'était tel que par la grâce du roi. Un parchemin l'avait fait, un autre suffisait pour le défaire[297].

[Note 296: Saint-Simon attribue à une cause différente, mais tout aussi futile, la faveur dont bénéficia, auprès de Louis XIII, son père, alors page de la petite écurie. Elle provenait, assure-t-il, de ce que le jeune serviteur avait trouvé le moyen, aux relais de chasse, de présenter, plus vite que ses camarades, les chevaux de rechange de Sa Majesté. «Il lui tourna son cheval, puis, la tête à la croupe de l'autre, tellement que, sans mettre pied à terre, le roi n'eut qu'à sauter de l'un sur l'autre. Cette invention, qui satisfaisoit son impatience, lui plut tant, qu'il demanda le même page à l'autre relai et l'y vouloit toujours avoir.»--_Supplément aux Mémoires_, t. XXI, p. 36.]

[Note 297: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI, p. 254 et suiv.]

Et le bonnet? Que devenait-il durant cet échange d'aménités? C'étaient toujours, du côté des pairs, de formidables efforts en vue de terminer l'affaire au mieux de leurs intérêts. Mais chaque fois qu'ils se risquaient au Parlement, ils voyaient surgir devant eux, soit le sourire narquois de M. de Mesmes, soit le visage renfrogné d'André de Novion, soit l'un et l'autre. Et l'objection qu'on leur opposait était invariablement la même, à savoir qu'à la séance du 2 septembre 1715 la solution du litige avait été renvoyée à la majorité du roi... Si, du Palais, ils se rendaient chez le Régent pour le sommer de tenir ses promesses, la réponse, pour être courtoise, n'en restait pas moins identique:--Messieurs, déclarait Son Altesse Royale, Sa Majesté ne tardera pas à prendre le pouvoir... Je vous en supplie, un peu de patience.

La patience! mais c'était ce fonds qui leur manquait le plus. Voyant qu'il n'y avait aucune chance d'obtenir un jugement, Saint-Simon se persuada qu'une transaction n'était pas impossible. Aussitôt il rédigea un projet qui dut lui paraître admirable, car, n'accordant rien, il exigeait tout[298]. La difficulté était de le faire aboutir. Or, après avoir lu, personne ne prit la peine de le discuter: il ne pouvait qu'appeler une nouvelle déception après tant d'autres. L'auteur de cette tentative malheureuse en fût peut-être, de dépit, tombé malade si, à ce moment même, la Fortune, lasse sans doute de ses rigueurs, ne lui avait offert une de ces compensations qui font époque dans la vie d'un homme.

[Note 298: D'après le projet, les ducs devaient à l'avenir: 1º être reçus aux hauts sièges avec un cérémonial de nature à relever leur dignité; 2º entrer à la Grand'Chambre et en sortir par la porte du barreau; 3º être exonérés de la garde des bancs; 4º recevoir le salut au cours du délibéré... sans préjudice d'autres menus avantages, notamment celui-ci «qui avait son importance et sa sensibilité», qu'on rembourrerait les banquettes ducales.--_Écrits inédits_, t. III, p. 435 et suiv.]

Déjà, en juillet 1717, date à laquelle les bâtards subirent leur première humiliation,--déchéance du droit à la Couronne et interdiction de traverser le parquet,--le cœur des ducs avait eu un avant-goût des joies célestes. Mais rien n'est comparable aux transports que leur causa le lit de justice du 26 août 1718. Ce coup d'État,--c'en était un,--visait à la fois M. du Maine et le Parlement... Au premier, on reprochait ses accointances avec une opposition de plus en plus agressive, ses intrigues et celles de sa femme, ses relations avec l'Espagne, son empressement à propager, contre l'honneur du Régent, certains bruits calomnieux. Le laisser en paix poursuivre l'éducation de Louis XV, c'était lui permettre de consolider une situation qui, grâce à l'attachement de son royal élève, deviendrait dangereuse le jour où prendraient fin les pouvoirs du duc d'Orléans... Au second, on ne pardonnait ni sa bienveillance à l'égard des légitimés, ni sa popularité tant à Paris qu'en province, ni «ses monstrueuses entreprises dont l'une n'attendoit pas l'autre». Hier, c'était l'édit relatif aux monnaies qu'il refusait d'enregistrer, sous prétexte qu'en attribuant au numéraire une valeur fictive on encourageait la fraude. Maintenant, c'est aux spéculations financières de Law qu'il s'attaquait, en vertu de cet adage qu'il n'est pas possible d'emplir les coffres du Trésor sans vider la poche des contribuables. Et comme le Régent ne tenait pas compte de leurs remontrances, ces robins querelleurs venaient de rendre, le 12 août 1718, un arrêt interdisant à tous étrangers, même naturalisés, de s'immiscer dans l'administration des deniers royaux: mesure qui dissimulait à peine la menace de faire pendre le contrôleur général des finances[299]!... Sur quoi, on tombait d'accord au Palais-Royal qu'on ne pouvait, sans exposer le chef de l'État au sort de Charles Ier d'Angleterre, se dispenser de punir les auteurs de ces manifestations. On les frapperait donc, et on frapperait, en même temps, leur ami, le duc du Maine, à qui seraient enlevées, non seulement la garde et l'éducation de Sa Majesté, mais aussi le bénéfice de ce rang intermédiaire dont le nom seul suffisait à affoler toutes les têtes de la pairie[300].

[Note 299: «Cet arrêt fit beaucoup de bruit; on le lisoit partout.»--_Journal de Barbier_, t. I, p. 10.]

[Note 300: Il en était de même pour le comte de Toulouse. Mais celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son effacement, était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait pas profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.]

Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la dignité ducale «de ses anéantissements passés», occupe une place sans pareille dans les souvenirs de Saint-Simon... Quel merveilleux tableau il en dresse! Deux cents pages d'une passion débordante, d'une puissance descriptive qui tient du prodige[301]!

[Note 301: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 355 et suiv.; t. XVI, p. 1 et suiv.]

C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette réunion; lui qui, afin de prévenir les cabales, propose qu'elle soit tenue non au Parlement, comme d'usage, mais aux Tuileries, avec invitation non motivée adressée le jour même[302]. Dès que son avis est adopté, ce sont des démarches fiévreuses, des conciliabules secrets, des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver, en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce sont aussi de grandes et petites hypocrisies destinées à dérouter les gens, des tentatives de séduction, des marchandages, des menaces... Et quels soins pour éviter toute surprise! Les hypothèses les plus diverses sont envisagées, avec discours appropriés à chacune d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance ou prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera de se rendre à un appel qui déguise un guet-apens, ou qu'il se résoudra à l'obéissance. Les troupes sont consignées dans leurs casernes et, pour n'être point retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend dans la pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute conspiration bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de calculs approfondis. Les initiés doivent agir selon que le Régent se croisera les jambes, déploiera son mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais un détail qui éveille d'une façon toute particulière la vigilance du grand metteur en scène, c'est «la mécanique», c'est-à-dire l'installation matérielle de la salle où va s'accomplir l'œuvre destinée à rendre tout leur lustre à ces grandes victimes: la royauté et la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise exactement l'économie de la Grand'Chambre. Il importe surtout qu'on installe de hautes et de basses banquettes: les hautes, réservées aux ducs; les basses, disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler à Messieurs de la robe «l'ignominie» de leur origine:--travail qui ne fut exécuté qu'à la dernière heure, de crainte que l'éveil n'en fût donné.

[Note 302: Le lit de justice y fut tenu «dans la grande antichambre où le roi avait accoutumé de manger».]

Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme. Avisés du sort qu'on leur réserve, les bâtards ne croient pas devoir assister à l'écroulement de leurs rêves. Seuls les parlementaires, ignorants de ce qui se trame, viennent subir le choc de la fortune adverse... Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son récit pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à tout propos, malgré ses efforts pour se composer un visage où apparaisse «une couche de modestie et de gravité». La douleur, l'accablement, la déception, le désespoir de ses rivaux lui causent d'incomparables délices, dont le développement furieux déroute et stupéfie. Ces sentiments éclatent aux premiers mots que le garde des sceaux consacre aux empiétements de la Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire prévaloir: «Le Parlement pouvant tout sans le roi et le roi ne pouvant rien sans le Parlement!» Dorénavant, l'autorité royale ne tolérerait ni l'esprit de critique, ni l'entêtement, ni la présomption, ni la désobéissance: c'est une soumission absolue qu'elle exigeait de tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui ravissent l'auteur des _Mémoires_ et produisent sur ses nerfs l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais quel délire lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance! «Mes yeux, écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouroient tout le grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée qui ne finissoit que par le commandement du roi, vil petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds...» Vainement de Mesmes prononcera-t-il, en manière de protestation, une harangue pleine de dignité et de convenance[303]. Il est entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche. Ses paroles,--«un reste de venin, de la malice la plus raffinée», dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à lui-même et à sa compagnie»,--n'arrêtent pas le cours de la colère royale. Le garde des sceaux y coupe court par cette formule: Sa Majesté veut être obéie et obéie sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui «ressuscite» les ducs et précipite dans la poussière tous les robins de la création!

[Note 303: Voir, au _Journal de Buvat_ (t. I, p. 524), le procès-verbal de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet de retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.]

Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie sauvage va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte à le montrer grinçant des dents, tremblant de tout son corps, saisi d'un mouvement convulsif qui lui démonte «à vis» le visage et permet de croire que «son menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant avec l'attitude conquérante du narrateur dont le cœur, dilaté à l'excès, ne trouve pas «d'espace à s'étendre» et se meurt de raffinements exquis. Si, dans cet anéantissement voluptueux de son être, il découvre un dernier reste de forces, c'est pour se remémorer les maux de la pairie depuis les entreprises de la robe, se remercier lui-même d'y avoir apporté un remède, accabler de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à la face, en les faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte, le mépris, le triomphe, l'achever par des sourires dérobés «et se baigner dans sa rage!»... Le marquis d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il y avait de l'anthropophage[304]. Le mot paraît juste, avec cette restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des robins, le cannibalisme se doublait d'une manière de démence. Il faut, d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit de justice ne tranchât, en faveur des ducs, aucune des questions du bonnet. Il y a, en effet, à la joie une mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel dommage si une congestion fatale, déterminée par l'excès de grâces nouvelles, était survenue avant la rédaction des _Mémoires_[305]!

[Note 304: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. I, p. 46.]

[Note 305: Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il ne poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir demeurer en souffrance».]

Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain. Non que les bâtards fussent au bout de leurs peines; car, bientôt après, se produisaient les incidents relatifs à la conspiration de Cellamare et l'arrestation des châtelains de Sceaux. Mais la réintégration de M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais cette satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant au Parlement, l'ostracisme politique, dont la Couronne entendait le frapper, resta à l'état de lettre morte. Il continuait, comme par le passé, son contrôle gênant, touchait à tout, aux questions financières comme aux spéculations d'ordre religieux, ne ménageait ni critiques ni remontrances et, finalement, se faisait exiler à Pontoise, d'où, après un séjour de plusieurs mois, il rentrait à Paris avec les honneurs de la guerre et l'auréole d'une popularité encore accrue.

Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte de leurs illusions et le triomphe définitif de la robe, en la personne de son Premier Président.