L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon

Part 17

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Il se divisait en trois parties... La première rappelait, dans un exposé rapide, que, sous le règne précédent, deux entreprises s'étaient produites contre les prérogatives dont la sagesse de la monarchie ancienne avait gratifié le Parlement. L'une, déjà vieille, issue «du caprice orgueilleux» de M. d'Uzès, qui ne voulut pas se découvrir en donnant son avis, avait reçu de Louis XIV l'accueil qu'elle méritait. L'autre, non encore résolue, était née de cette conviction que le chef actuel de la Compagnie judiciaire, fort répandu dans le monde de la Cour, finirait, à la suite des importunités dont il était assailli, par se relâcher de la vigilance traditionnelle... Injure purement gratuite; car M. de Mesmes ne se laissa ni séduire par les flatteries, ni effrayer par les menaces. Comme, d'ailleurs, il appuyait sa résistance sur la parole du feu roi, on était en droit de croire qu'il n'y avait plus matière à discussion. Mais la robe avait le malheur de se trouver en face d'adversaires irréductibles qu'aucune concession ne pouvait satisfaire, qu'aucun échec ne rebutait et qui ne cessaient de faire entendre «leurs clameurs importunes». C'est pourquoi elle se voyait contrainte d'en appeler à la justice de Son Altesse Royale... Son Altesse n'oublierait ni les procédés ni l'attitude des deux parties au moment de la constitution de la Régence: la pairie, procédant par voie d'intimidation et subordonnant ses suffrages à la réalisation d'engagements formels; la robe, offrant spontanément son concours, sans chercher «à rien extorquer».

Quels étaient donc ces pairs orgueilleux qui ne daignaient pas s'accommoder d'un état de choses accepté jadis par les fils de France? D'où pouvait venir la haute opinion qu'ils avaient de leurs personnes?--De l'influence qu'ils exerçaient sur la noblesse? La noblesse, ils se l'étaient aliénée par leur vanité ridicule et par la prétention de constituer un corps spécial d'où ils osaient l'exclure.--Du crédit dont ils jouissaient auprès des princes du sang? Les princes, dont ils ne cessaient de contester les honneurs et les privilèges, ne professaient à leur égard qu'une médiocre estime.--De l'étendue de leurs possessions territoriales? La plupart ne se soutenaient que par des unions «peu sortables» et ne réunissaient même pas, au prix de ces mésalliances, autant de fortune qu'il en fallait à Rome pour être simple chevalier.--De la vaillance de leurs épées? Elles n'étaient rien moins que redoutables; car, à l'exception d'un petit nombre d'entre eux, les emplois militaires ne convenaient pas au tempérament des ducs. Ils servaient mal dans les armées et n'y donnaient que peu de marques de valeur. Aussi bien était-il notoire que leur ambition se limitait «aux dignités pacifiques».

Tout cela asséné de main de maître, avec cette causticité exempte de ménagements, autrefois si commune, mais dont la langue académique du grand siècle, façonnée à l'hôtel de Rambouillet, avait fait perdre jusqu'au souvenir.

Pour cruelle que fût cette première partie, la seconde l'était encore davantage; car, sortant des généralités, le mémoire dressait une nomenclature, «sommaire mais fidèle», des antécédents de la plupart des maisons ducales. Seules étaient exceptées celles dont les représentants avaient montré quelque discrétion à l'égard du rasoir des Portail, de l'enseigne des Potier où pendait «une dextre d'or» et du missel intempestif de M. de Mesmes. Pour les autres, point de quartier. Leur origine était passée au fil d'une implacable médisance que n'arrêtait pas «la piperie» des généalogies: Menteur comme un généalogiste! proclamait le mémoire, d'accord sur ce point avec la sagesse des nations. Pour s'édifier, le Parlement avait mieux que ces articles de commande à l'aide desquels, au dire des _Lettres persanes_, il est toujours facile de réformer un nom, de décrasser des ancêtres et d'orner un carrosse. Il possédait,--précieux dépôt,--une série de lettres d'anoblissement qui permettaient de ramener à des réalités plus humbles certaines légendes fabuleuses. Le mémoire posait en fait que les Boulainvilliers, les Boufflers, les Lauzun n'étaient connus, il y avait cent cinquante ans, qu'aux environs de leur village; que les Gesvres dataient de moins longtemps encore; que le duc de Villars, si infatué de son élévation récente, descendait d'un greffier de Condrieu dont la progéniture dut se faire réhabiliter pour avoir tenu des terres à ferme; que les Pardailhan-Montespan, d'où sortait le duc d'Antin, étaient issus du bâtard d'un chanoine de Lectoure; que les Béthune-Sully venaient d'un aventurier écossais qui débaucha la fille du seigneur de Rosny, et dont le fils, Maximilien, traité d'homme de néant par le maréchal de Tavannes, «s'enta» sur les Béthune (de Flandre), grâce à la complicité d'un feudiste gagné à prix d'or; que le premier Villeroy connu était un marchand de poisson, contrôleur de la bouche de François Ier, dont le fils, greffier de l'Hôtel de ville, fit souche d'audienciers et de secrétaires d'État:--une extraction assez mince, dont la morgue du maréchal actuel «avoit bien de la peine à s'accommoder»!...

L'insolence «présidentale», s'acharnant avec méthode à la démolition de la pairie, apportait des précisions désespérantes. Telle maison, réputée pour son orgueil, avait pour auteur un artisan de bas étage, telle autre un apothicaire, celle-ci un joueur de flûte, celle-là un étalier-boucher! Les pairs ecclésiastiques ne se trouvaient pas en meilleure posture. On signalait parmi les ancêtres du plus vaniteux, l'archevêque-duc de Reims, un de ces robins,--fils de serfs!--vis-à-vis desquels il se montrait si acharné. L'évêque-duc de Laon, non moins féru de sa «dignité passagère», était représenté comme d'une naissance peu relevée: son arrière-grand-père aurait servi les Polignac en qualité de domestique!

Dans cette revue impitoyable, une mention spéciale était consacrée à l'ancien vidame de Chartres. Ici, nous citons textuellement: «Le duc de Saint-Simon est d'une noblesse et d'une fortune si récentes que tout le monde en est instruit. Un de ses cousins était, presque de nos jours, écuyer de Mme de Schomberg. La ressemblance des armes de La Vacquerie, que cette famille écartèle, avec celle des Vermandois, lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse de cette maison. Enfin, la vanité de ce petit duc est si folle que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison de Rosni un bourgeois, juge de Mayenne, nommé Le Bossu, qui a épousé l'héritière de la branche aînée de sa maison.»--C'était bref, mais chaque mot portait.

Tels apparaissaient, en gros et en détail, les pairs modernes qui osaient se comparer aux grands vassaux, cabalaient contre les princes du sang, refusaient la main à la noblesse, accablaient de leur mépris le Parlement, tout en se prosternant devant lui «dans le cours de leurs moindres affaires». La conclusion d'une aussi laborieuse étude se résumait dans cette constatation narquoise: ce n'est pas la peine, messieurs les ducs, de faire tant d'éclat; nous avons mieux que cela dans la robe.

L'auteur de cette fulgurante réplique à d'injurieuses attaques n'était autre,--peut-être l'a-t-on déjà deviné,--que «ce maniaque» de Novion, lequel, en harmonie parfaite avec ses collègues, accomplissait ce nouvel acte de folie[272]. Habilement répandue dans les cercles parisiens, sa prose obtenait un succès prodigieux. Chaque pair ne fut plus appelé que de son nom patronymique, auquel on accolait la profession roturière de celui qui, le premier, l'avait porté[273]. Dans le camp qui applaudissait à tout rompre, figurait la noblesse elle-même, heureuse de prendre sa revanche d'incessantes humiliations. On citait aussi certaines princesses qui se réjouirent «plus que de raison».

[Note 272: La personnalité du président André de Novion s'affirme nettement à chaque ligne de ce factum. Aussi bien Duclos (t. IX, p. 121) n'hésite-t-il pas à lui en attribuer la paternité. Quant à M. Chéruel, recherchant les raisons pour lesquelles Saint-Simon s'est acharné contre Nicolas de Novion, il indique que l'auteur des _Mémoires_ ne pardonna jamais à celui-ci d'avoir laissé un descendant qui lutta victorieusement contre lui dans l'affaire du bonnet. Il est très probable, déclare t-il, que l'aïeul porta la peine de la résistance du petit-fils aux prétentions de la pairie: «Il ne faut pas oublier, ajoute-t-il, qu'on attribuait au président de Novion le pamphlet contre les ducs et pairs où la noblesse de Saint-Simon étoit fortement contestée. Ce qui est indubitable, c'est que le Président de Novion avait été le chef de l'opposition parlementaire dans la question du bonnet.» _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, p. 501 et 502.]

[Note 273: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 440.]

A en croire les intéressés, l'opinion «des honnêtes gens» aurait été toute différente, de pareils procédés de discussion ne pouvant être approuvés de personne. Saint-Simon, dont l'imagination n'est jamais en défaut dans les conjonctures délicates, pousse même la fantaisie jusqu'à prétendre que le Parlement fit mine de désavouer l'écrit et offrit d'en prononcer la condamnation... Mais, se hâte-t-il d'ajouter, c'était une perfidie nouvelle organisée dans l'intention d'accroître le scandale par le retentissement d'un débat public. Heureusement ce grand politique veillait. Il représenta à ses collègues les périls d'une situation de ce genre et ces derniers, «moins imbéciles qu'à l'ordinaire»,--plus loin, il parle de «leur sottise accoutumée»,--«trompèrent une attente si bien concertée[274]».

[Note 274: Annotations au _Journal de Dangeau_, t. I, p. 440.]

Cependant on ne pouvait laisser sans réponse «ce tissu de mensonges et d'injures impudentes, ce parallèle» entre la robe et la plus haute institution du royaume. A défaut d'un arrêt réparateur, que certainement ils auraient attendu en vain de la Compagnie judiciaire, les ducs se seraient volontiers accommodés d'une décision du Conseil de régence. Tous leurs efforts tendirent à ce que les ministres prissent l'affaire en mains; mais ceux-ci firent la sourde oreille, ne se souciant pas de s'associer «à ces querelles d'orgueil[275]». En désespoir de cause, on se résigna à répliquer au libelle de Novion par un contre-libelle où chacun, sous forme de notice individuelle, devait apporter son tribut. Qui pouvait, en effet, mieux que l'intéressé lui-même, faire justice des calomnies répandues sur sa race!... De toutes parts, aussitôt, on bouleversa les archives, tant publiques que privées, pour en retirer les parchemins que, en vue de convaincre le public «et de s'édifier réciproquement»,--car, de duc à duc, il y avait quelques sceptiques,--on eut soin de porter à l'hôtel de Crussol, devenu le quartier général de l'indignation. On nomma des commissaires et, après une gestation laborieuse, le syndicat mettait au monde un écrit où il était victorieusement démontré que toutes les familles ducales avaient une origine illustre et que plusieurs comptaient dans leurs alliances les premières maisons d'Europe: France, Danemark, Oldenbourg, Hesse-Cassel, Aragon, sans parler des anciens ducs de Normandie et d'Aquitaine. Il n'y avait qu'une tache à ce tableau: c'est que l'une d'elles, la famille de Gesvres, avait le malheur de se confondre avec celle des Potier de Blancmesnil et de Novion!

[Note 275: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I p. 76.]

Dans cette revue rétrospective, où chacun s'appliqua de son mieux, Saint-Simon se montra moins prolixe qu'on eût pu s'y attendre. Il se borna à rappeler les services rendus par sa maison, mentionna, parmi les célébrités dont elle avait le droit de s'enorgueillir, quatre vice-rois de Navarre, et constata que, par suite du mariage, en 1334, de Mathieu de Rouvroy avec Marguerite de Saint-Simon, elle était «extraite du sang impérial de Charlemagne par les comtes de Vermandois et rois d'Italie»... Fort, d'ailleurs, de cette ascendance auguste, il gardait prudemment le silence sur quelques menus détails embarrassants, tels que son cousinage avec Le Bossu, juge criminel de Mayenne[276].

[Note 276: Voir la notice sur l'origine de Saint-Simon. _Mémoires_, édit. Boislisle, t. I, p. 402.]

Telle avait été l'attaque. Telle fut la riposte. Et l'on se demande qui des deux parties avait raison. Duclos, qui copie servilement les _Mémoires_, ne pouvait manquer, sur ce point comme sur les autres, de s'en assimiler les conclusions. Le libelle de Novion, déclare-t-il, est un «ouvrage plein de méchanceté et d'ignorance[277]». Ce n'était pas l'avis de ses contemporains, habitués de longue date aux supercheries nobiliaires. Ce n'est pas non plus celui des critiques modernes. «Sans remonter bien haut dans le passé, écrit l'un d'eux, le terrible réquisitoire des gens de justice anéantissait toute cette gloriole[278].» C'est sans doute aller trop loin. Nous ne doutons point, pour notre part, que, dans ce factum,--une œuvre de parti,--il ne se soit glissé quelques inexactitudes. Mais si des réserves sont nécessaires, l'écrit d'avril 1716 contenait beaucoup de vérités. Nous citerons, à titre d'exemple, deux maisons dont il est permis de parler en toute indépendance, parce qu'elles sont éteintes l'une et l'autre, celles de Saint-Simon et de Villeroy.

[Note 277: _Œuvres de Duclos_, t. IX, p. 121.]

[Note 278: _État de la France en 1789_, par Paul Boiteau, p. 164.]

Les Rouvroy, assurent les chroniques, étaient «de sages et vaillants chevaliers» qui avaient pris part, non sans éclat, aux batailles de la guerre de Cent Ans. Mais c'est à peine si, par eux-mêmes, par leurs seigneuries et leurs alliances, ils comptaient dans la noblesse de second ordre. Leur filiation n'était pas établie au delà du quatorzième siècle et jamais aucun d'eux n'avait nourri l'ambition de se rattacher,--même par les femmes,--à la descendance de Charlemagne. C'est seulement après la fortune inespérée du premier duc, que des feudistes pleins de zèle s'appliquèrent à lui découvrir des aïeux de souche royale. Personne ne prit au sérieux cette légende[279], pas plus, du reste, qu'on ne saurait ajouter foi aux découvertes qui suivirent. Avec les Rouvroy, en effet, on marche de surprise en surprise. A la fin du dix-huitième siècle, ils ne se bornent plus à se réclamer d'une origine carolingienne. Ils entendent aussi se relier à Marcus Mœcilius Avitus qui, en 455, «occupa le siège impérial de Rome». Enfin, non contents de ces alliances terrestres, ils revendiquent en outre une parenté, encore plus flatteuse, avec une demi-douzaine de saints occupant une place d'honneur au séjour des élus[280]!

[Note 279: «Cette famille, qui n'est pas bien ancienne et qui se pique d'une noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs.» _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 283. Voir aussi le _Journal de Dangeau_, t. XVIII, p. 397, en note.]

[Note 280: Voir le savant article inséré à l'appendice du premier volume des _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, p. 384.]

Pour les Villeroy, c'est d'Hozier qui nous renseigne. Chargé par Louis XIV de rechercher le passé de cette maison, le célèbre juge d'armes établissait que, suivant toutes vraisemblances, elle descendait d'un Nicolas de Neufville, clerc de cuisine de Philippe le Long. Mais ce qui est certain, c'est que Richard, fils de Nicolas, dont, en 1645, on voyait encore l'épitaphe au charnier des Innocents, était vendeur de poisson de mer aux halles; que le fils de Richard exerçait la même profession, rue Comtesse-d'Artois, à l'image de Saint Martin, et que, dans sa descendance, figuraient un autre vendeur de poisson, un receveur-voyer et... un marchand épicier,--après lequel commença l'élévation de la lignée. Ce ne fut qu'en 1688, quand une Villeroy eut épousé un Souza, comte de Pardo, que la généalogie des Neufville fut revue, corrigée et travestie[281].

[Note 281: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. VI, p. 596.]

Aussi bien l'appui solidaire que, dans la circonstance, se prêtaient les familles ducales n'était-il qu'accidentel. D'ordinaire, elles ne se ménageaient pas, et il est probable que la plupart des critiques de Novion étaient, de longue date, formulées par les bonnes langues de la pairie. Les _Mémoires_ fournissent un exemple curieux de ces débats intimes où l'on se jetait des vérités à la face. C'est encore Villeroy qui est en scène. Son interlocuteur est le vieux duc de Gesvres, malin comme un singe et bossu comme un sac de noix...

--Monsieur le Maréchal, insinuait Gesvres, convenez que nous sommes d'heureux mortels...

Villeroy, dont la théâtrale fatuité était légendaire, n'aurait eu garde de contredire.

--Car enfin, continuait Gesvres, un de vos ancêtres épousa une Créquy, un des miens épousa une Luxembourg. De là des charges, des gouvernements, des dignités...

Villeroy se rengorgeait de plus belle. Mais Gesvres de reprendre aussitôt:

--Et les pères de ces gens-là, qu'étaient-ils, monsieur le Maréchal? De simples secrétaires d'État...

Villeroy, trouvant que la conversation prenait une tournure fâcheuse, secouait impatiemment sa perruque. Mais l'impitoyable railleur, se glissant derrière une table, pour s'en faire un rempart, poursuivait son persiflage:

--Arrêtons-nous, monsieur le Maréchal, criait-il de sa voix perçante, car nous nous verrions contraints à de pénibles aveux... Les pères de ces deux secrétaires d'État? Par ma foi, c'étaient de petits commis. Et ces petits commis eux-mêmes, de qui diantre venaient-ils? Le vôtre, d'un vendeur de marée, le mien d'un porte-balles, peut-être pis!

Et, prenant la galerie à témoin, Gesvres éclatait de rire, tandis que le maréchal bondissait de fureur... Mais, remarque judicieusement Saint-Simon, que faire à un homme qui, pour vous dire une vérité cruelle, s'en dit une pareille?

C'est exactement ce que la robe racontait des Neufville. Elle passait même sous silence le _marchand épicier_ dont d'Hozier, fidèle à sa consigne, n'a pas cru devoir se dispenser de faire état. Si bien que, tout compte fait, loin d'avoir à se plaindre, Villeroy demeurait l'obligé de Messieurs du grand banc.

La protestation de l'hôtel de Crussol, celle qu'on peut qualifier d'officielle et qu'on trouve reproduite dans de nombreux recueils[282], n'était pas d'ailleurs la seule. Il en circulait d'autres émanant de ducs moins disciplinés,--les francs-tireurs de la pairie: une, notamment, qui faisait bon marché d'un certain nombre de familles. Elle confessait l'origine modeste de MM. de La Porte, de Gesvres, de Villeroy, de Villars, qui, tous, sortaient de la robe, «source de roture», et déclarait que ces maisons n'avaient été admises à pénétrer dans le sanctuaire qu'après avoir lavé cette tache sur le champ de bataille. Quant à Saint-Simon, elle proclamait, sans du reste reconnaître sa filiation carolingienne, qu'étant de la maison de Rouvroy, on ne pouvait attaquer sa naissance. Néanmoins, ajoutait-elle, «s'il tire de là sa vanité, il a tort»; car une fille de son nom s'était mésalliée, et son père,--étrange façon d'apprécier les titres des gens!--avait, «au rapport de Bassompierre», le malheur «d'être punois»... Ayant ainsi fait la part du feu, l'écrit en question entonnait un dithyrambe en l'honneur des autres maisons ducales, dont la noblesse bien authentique n'avait rien de commun avec «la fumée» que, depuis plusieurs règnes, on accordait «à tous les acquéreurs de charges pour avoir de l'argent»... Tout cela net, précis, d'une discussion âpre et serrée, accompagné de spéculations théoriques dont nous avons déjà trop longuement parlé pour qu'il soit opportun d'y revenir. Nous ne détacherons qu'un court passage: il est relatif à cette inlassable prétention qu'avaient les pairs modernes de se rallier aux pairs anciens. «Ce sont toujours les mêmes, affirme le mémoire. Les ducs d'Aquitaine et de Normandie sont morts, et non pas leurs dignités. Les rois qui les ont établis n'ont rien changé. M. le duc d'Uzès est pair comme le duc de Guise, et le duc de Guise l'étoit comme le duc de Vendôme, comme les ducs de Bourgogne et de Normandie».--Sur quoi, l'auteur terminait son travail par cette menace: «Je conseille à Messieurs de la robe de ne point se plaindre. Ils doivent comprendre que je les ai ménagés; car, si je levois certains voiles, où en seroient-ils[283]?»

[Note 282: Notamment dans les _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 441.]

[Note 283: Ce mémoire, dont l'original est conservé à la bibliothèque impériale de Vienne, est reproduit dans le _Journal de Dangeau_, t. XVIII, p. 393.]

La pairie avait beau faire. Ses efforts désespérés ne parvenaient pas à lui concilier les sympathies. Les recueils du temps regorgent d'épigrammes décochées contre elle. Presque tous ses membres y figurent, depuis

Le grand Mailly, ce savant homme Qui fut placé je ne sais comme Dans la chaire de Saint-Rémy[284],

[Note 284: Le _Chansonnier historique_, t. II, p. 171.]

jusqu'au duc d'Antin, dont une satire pénétrante prend plaisir à mettre en relief la souplesse bien connue, la trop grande adresse au jeu et les volte-faces intéressées. Les ridicules de ces disputeurs de rang y sont qualifiés d'une façon acerbe. Mais,--détail bien fait pour provoquer la surprise,--l'accusation sur laquelle les chansonniers insistent le plus est précisément celle qui nous laisse le plus incrédule: le manque de bravoure... Celui-ci,

Pour conserver ses jours, évite les batailles!

Celui-là, plus cruellement encore, est taxé de lâcheté. A l'ensemble de l'institution, les gazettes refusent toute vertu guerrière:

Comme Mercure, ils sont sorciers En toutes sortes de métiers, Excepté celui de la guerre. Et si, par malheur, aujourd'hui, Il sortoit des géants de terre, Ils s'iroient cacher comme lui[285].

[Note 285: _Ibid._, p. 76.--Le couplet qui suit, après une longue énumération de noms, se termine par cette apostrophe:

Fortes colonnes de l'État S'ils n'avoient pas la diarrhée Lorsqu'il faut aller au combat!... ]

C'est avec la même rigueur, parfois la même injustice, que Saint-Simon est représenté: des allusions perpétuelles à son orgueil, à ses colères, à ses cabales, à l'exiguïté de sa taille, à sa démence justiciable des Petites-Maisons, à son origine «sans noblesse»:

Le petit duc de Saint-Simon Voudroit bien payer de son nom Pour les services de ses pères. On ne sauroit dire qu'«Hélas!» Aussi bien on n'en connaît guère, Pour mieux dire: on n'en connaît pas[286].

[Note 286: Le _Chansonnier historique_, t. III, p. 75.]

Et ailleurs:

D'où te vient tant de gloire, Dis-moi, petit Simon? Nous n'avons dans l'histoire Jamais trouvé ton nom[287].

[Note 287: _Ibid._, t. II, p. 224.]

Suivent des appellations variées qui ne brillent ni par l'esprit ni par le goût: vil insecte de terre, vrai gibier de lardon, avorton haï de tout le monde... Injures qu'il était permis de dédaigner. Mais que penser de celles-ci, qui s'étageaient en une gradation savante: poltron, malodorant comme son père,--et cette dernière qui eût fait bondir un paralytique... bourgeois! nous disons bien, bourgeois!... Lui, Mgr Louis de Saint-Simon, pair de France, gouverneur pour Sa Majesté des ville, citadelle et comté de Blaye, grand bailli et gouverneur de Senlis et autres places, vidame de Chartres et seigneur d'une foule de lieux... Bourgeois!...

XV

La requête des ducs contre les bâtards.--La duchesse du Maine prépare la résistance.--Elle se concilie la noblesse et le Parlement.--Supplique au roi.--Le Régent s'inquiète et veut sévir.--Le lit de justice du 26 aout 1718.--La joie de Saint-Simon.--Courte durée du triomphe.--Mlle de Mesmes épouse le duc de Lorges.--Fureur de Saint-Simon.--Il se résigne.--Tentative de transaction.--La réception du duc de Nevers.--La question du bonnet reste entière.