L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon

Part 16

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C'est dans ce même esprit, impertinent et narquois, que se poursuivait la discussion. «Vous estimez, messieurs les ducs, que nous avons commis une action indécente en modifiant les bancs de la Grand'Chambre! Puérilité indigne de gens sérieux; ce changement remonte à 1406 et n'eut rien de clandestin: un arrêt l'ordonna parce que les anciens sièges tombaient de vétusté[249]...--Vous nous infligez l'appellation de quémandeurs de gages et de racoleurs d'épices!... Sachez qu'aucun de nous ne s'est enrichi dans des emplois de judicature, que beaucoup au contraire s'y sont appauvris, et que tous les gens impartiaux rendent hommage à notre désintéressement. Nous nous faisons gloire, d'ailleurs, de n'être pas de ceux qui, attachés à une fonction de Cour, recueillent les miettes de la table du maître et, abdiquant tout respect d'eux-mêmes, édifient leur fortune sur une complaisance illimitée!...--Vous nous reprochez la vénalité des charges, comme si cette mesure fiscale, dont nous sommes les premières victimes, nous était imputable! Or nous n'avons jamais cessé de réclamer le retour à l'élection, le mode de recrutement qui donna un si grand lustre à la magistrature d'autrefois. Et c'est vous, vous et la noblesse d'épée, qui, sous l'influence d'une cupidité inavouable, vous êtes toujours opposés au rétablissement de l'ancien ordre de choses[250]!...» Tout cela appartenait au domaine de l'histoire; mais l'histoire n'était pas le fait de Messieurs de la pairie, ainsi qu'on en pouvait juger par leur ignorance du passage que Mézeray consacre à leur origine!

[Note 249: _Histoire du Palais de justice_, par Rittiez, p. 226.]

[Note 250: Aux États généraux de 1615, la robe offrit l'abandon de ses charges, de façon qu'on pût abolir la vénalité, l'hérédité et la paulette. La noblesse repoussa cette proposition et demanda le maintien de la vénalité, laquelle présentait à ses yeux cet avantage que, lorsque les offices faisaient retour au roi, celui-ci les distribuait à son entourage qui s'empressait de les vendre à deniers comptants.]

Quand ils arrivaient à la question de leurs droits politiques,--la seule dont ils eussent réellement souci,--les officiers de robe quittaient ce ton de persiflage qui ne leur paraissait pas compatible avec la gravité du sujet. La concession de ces droits remontait, suivant eux, à une époque où le Parlement n'était pas encore sédentaire. Aux prises avec les difficultés incessantes que lui créaient des vassaux turbulents et ambitieux, le prince jugea à propos d'accroître son autorité en associant ce corps à la direction des affaires publiques. D'où une collaboration dont le résultat inappréciable fut de dégager la Couronne des entraves qui la paralysaient et de conférer au pays «les garanties d'un contrôle assidu, éclairé, courageux, des actes du gouvernement[251].»

[Note 251: _Histoire du Tiers-État_, par Augustin Thierry, t. I, p. 108.]

--Mais, s'écriaient les ducs qui ne pouvaient de sang-froid entendre ce langage, où prenez-vous les titres conférant de semblables prérogatives?

--Des titres! répondait la robe. Où sont les vôtres? Où sont ceux des États généraux? Où sont ceux de la royauté?... Nous ne sommes pas ici en Angleterre ou en Aragon, où il existe des lois écrites réglant les attributions des pouvoirs publics. En France, rien de pareil: c'est dans l'usage, l'usage seul, que les grands corps de l'État puisent leurs droits[252]...

[Note 252: C'est ce que, en termes presque identiques, déclare le cardinal de Retz: «Il y a plus de douze cents ans que la France a des rois; mais ces rois n'ont pas toujours été absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été réglée comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon par des lois écrites».--_Mémoires de Retz_, t. I, p. 119.]

Pour établir ce prétendu usage, en vertu duquel le Parlement «tenoit la place du conseil des princes qui étoit près les personnes des rois[253]», les magistrats tiraient de leurs bibliothèques une série de textes devant lesquels ceux de la partie adverse, réduits à l'opinion précitée de La Vacquerie, faisaient maigre figure. C'était: Claude de Seyssel, évêque de Marseille et ambassadeur à Rome, dont le traité sur _la Grande monarchie de France_ proclame que l'institution des hautes Compagnies judiciaires eut pour but de réprimer les empiétements du pouvoir personnel;--Mataril qui, dans sa réponse à la _Franco-Gallia_ d'Hotman, affirme à son tour que ces Compagnies jouent le rôle de médiateur entre le prince et les peuples;--Michel de Castelnau, La Roche-Flavin, Marculphe, bien d'autres encore... Mais celui dont le témoignage paraissait le plus concluant était Étienne Pasquier. La robe ne se lassait pas de répéter, après lui, que les lois n'ont «de vogue» en France qu'après avoir été vérifiées au Parlement, lequel les reçoit «non comme brevets qu'on envoie aux tabellions pour les grossoyer sans connoissance de cause», mais avec une licence de les critiquer, de les modifier et même de les rejeter[254]. Elle assurait, en se fondant toujours sur les déclarations de l'auteur des _Recherches_, que telle était la loi fondamentale du royaume et que jamais traité d'importance n'avait eu d'autorité que revêtu de ce visa!... Usage constant, consacré par plusieurs assemblées des États généraux[255], accepté par divers souverains qui, grâce à cette intervention bienfaisante, purent réparer leurs fautes et celles de leurs prédécesseurs. Usage reconnu par M. le duc d'Orléans, lequel déclarait hier encore que, si la régence lui appartenait à un double titre,--sa naissance et la volonté de Louis XIV,--il ne voulait la tenir que des suffrages du Parlement[256]. Usage appliqué enfin par la pairie elle-même dont le vote s'était uni au vote de la robe pour briser le testament du feu roi, dans des conditions identiques à celles où avaient été anéanties les dispositions dernières de Louis XIII[257]...

[Note 253: Remontrances de 1615.]

[Note 254: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, Amsterdam, 1723, t. II, p. 345.]

[Note 255: États de Blois, en 1576, où il fut précisé «qu'il falloit que tous les édits fussent vérifiez et contrôlez ès-Cours de Parlement, lesquels, combien qu'ils ne fussent qu'une forme des trois États raccourcis au petit pied, ont pouvoir de suspendre, de modifier ou refuser lesdits édits». États de 1593 qui reconnurent à ces mêmes Cours un droit d'examen sur tous les actes législatifs, notamment les édits engageant la fortune des particuliers et celle de l'État... La robe se réclamait également des États généraux de 1615; mais il importe de remarquer que si, au cours des travaux de cette assemblée, le Tiers affirma le droit de contrôle du Parlement et même lui confia le soin de veiller d'une façon permanente sur les affaires de l'État, il n'obtint l'adhésion ni du clergé ni de la noblesse.]

[Note 256: _Relation du président d'Aligre._]

[Note 257: Voir le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 27.]

Sans doute cette possession d'État avait subi quelques éclipses. Respectueux des droits de la nation durant les luttes contre la puissance féodale et, plus tard, dans les moments de détresse ou de troubles, les souverains se montraient impatients de tout contrôle lorsque, le calme revenu, ils se croyaient à l'abri du péril. Mais, ainsi qu'on venait encore une fois de s'en convaincre, les efforts du despotisme n'avaient qu'un temps, et la vérité d'une doctrine considérée de longue date comme nécessaire au salut de la nation, professée par tous les hommes de bonne foi, acclamée par le peuple avide de liberté et d'améliorations sociales, finissait toujours par avoir raison de ses détracteurs.

--Votre thèse, s'écriaient avec rage Saint-Simon et ses amis, repose tout entière sur l'abus monstrueux que vous faites de la faculté d'enregistrement, laquelle n'a été établie qu'en vue de porter à la connaissance des justiciables les actes de l'autorité... _Ut nota fierent_, entendez-vous! _Ut nota fierent_... La Couronne peut, s'il lui plaît, se passer de votre ministère et recourir à tout autre mode de publicité: par exemple, s'adresser aux services de l'Intendance.

--Vaine menace, qui tournerait à la confusion du ministre assez téméraire pour l'exécuter, répliquaient les parlementaires. On n'ordonne pas à la nation française sans observer au moins l'apparence de la légalité. Témoin attristé de certaines entreprises de ce genre, Étienne Pasquier proclame qu'elles suffisent pour loger la désobéissance au cœur des sujets: «de manière, déclare-t-il, que là où nos roys commandoient avec une baguette, maintenant ils n'y peuvent bonnement commander avec deux ou trois armées[258]...» Ainsi en était-il jadis, ainsi en serait-il aujourd'hui: la même résistance, on pouvait en être sûr, accueillerait les mêmes abus!

[Note 258: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, t. II, p. 327.]

Sur quoi, jetant un regard provocateur à l'adresse de la pairie qui n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles, la robe entière lançait ces paroles de combat:

--Essayez, essayez donc! Nous en verrons la fin!

Ce qui faisait sa grande force, c'est que cette opinion, sur la nature du rôle qui lui incombait, n'était point une opinion de parade ou de commande: c'était une conviction profonde et comme un article de foi. Quelques-uns, sans doute, considéraient comme excessive,--nous ajouterions comme inconstitutionnelle, si le mot eût existé alors, la formule d'Henri de Mesmes, à savoir que le Parlement était au-dessus des États généraux, et n'y voyaient qu'un artifice de stratégie en vue d'enlever à la Couronne le concours d'un corps politique dont, en 1615, s'appuyant sur les deux premiers ordres, à l'exclusion du troisième, elle avait fait un si scandaleux abus. Mais la totalité de ses membres, du plus humble au plus élevé, se regardaient comme investis, au moins depuis cette époque, d'une sorte de délégation émanant de leurs amis du Tiers, en vue de défendre les intérêts de la nation[259]. C'était dans ces sentiments qu'étaient élevés les fils destinés à succéder à leurs pères: sentiments si vivaces que rien, pas même la pression exercée par Louis XIV, n'en put venir à bout. Aussi, dès la constitution de la Régence, l'opposition parlementaire se trouvait-elle armée de toutes pièces, confiante dans la justice de la cause, à laquelle les fervents ne craignaient pas d'appliquer la prophétie rapportée au verset vingt-sixième du premier chapitre d'Isaïe: «Je rétablirai tes juges comme ils ont été d'abord et tes conseillers comme ils étaient autrefois: après tout cela, tu seras appelée la cité du juste, la ville fidèle.»

[Note 259: Consulter à ce sujet la relation de Florimond Rapine sur les États généraux de 1614-1615. L'auteur, député du bailliage de Saint-Pierre-le-Moutier, après s'être expliqué sur le mandat que son ordre entendait conférer aux officiers du Parlement, pousse l'exclamation suivante: «Je prie Dieu qu'il illumine leurs entendements et renforce leurs courages pour leur faire produire plus de bien que les États ne l'ont pas fait!» Il ajoute: «Toute la France a les yeux arrêtés sur ce grand aréopage et est aux écoutes pour apprendre avec applaudissement ce que produira le conclave du premier sénat d'Europe en un temps si désemparé et si corrompu.» Quelques jours s'étaient à peine écoulés que la Compagnie judiciaire, faisant état de cette singulière délégation, s'appropriait les revendications contenues dans les cahiers du Tiers et en poursuivait la réalisation.--Voir aussi les _Mémoires de Mathieu Molé_.]

Cependant les actes succédaient aux paroles. Les ducs accumulaient démarches sur démarches pour obtenir l'annulation de l'arrêt du 2 septembre qui les privait du droit de vote dans le cas où ils refuseraient de se découvrir[260]. Et c'étaient des alternatives de succès et de défaites; car, tiraillé dans tous les sens, le Régent donnait invariablement raison au dernier solliciteur. Un jour, il laissait rendre par le Conseil une décision remettant toutes choses en l'état où elles se trouvaient avant la mort du roi. Le lendemain, il lacérait cette même décision en présence du Premier Président, des présidents à mortier et d'un conseiller de chaque Chambre[261]. Puis, il revenait à son ancienne façon de voir et finalement accueillait la réclamation des ducs. Mais alors il se produisait des difficultés d'une autre nature: pas un notaire de Paris ne consentait à notifier la sentence du Conseil[262]... Tout cela se passait au milieu d'allées et venues où régnait le désordre et où pleuvaient les gros mots. «Plus méchant que jamais[263], au dire de ses propres amis, Saint-Simon ne manquait pas de prendre part à ces scènes tumultueuses. Au cours de l'une d'elles, dans la petite galerie du Palais-Royal, il parla du Premier Président «en termes de crocheteur»; le Régent détourna la tête, comme s'il n'avait pas entendu, afin de n'être pas contraint d'envoyer cet enragé à la Bastille[264].

[Note 260: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 383 et suiv.]

[Note 261: 30 mars 1716. _Journal de Dangeau_, t. XVI, p. 352.]

[Note 262: _Collection du greffier Gilbert de Lisle._]

[Note 263: Extrait d'une lettre du marquis de Louville au duc de Saint-Aignan, citée dans la _Notice sur la vie et les mémoires du duc de Saint-Simon_, par Chéruel, p. XLV.]

[Note 264: _Les correspondants de la marquise de Balleroy_, t. I, p. 71.--Une chanson contre le Régent faisait allusion à cet incident. (_Chansonnier historique_, t. II, p. 225):

Il traite de Jean F... De Mesmes en sa maison, Fais lui dire des messes Aux Petites Maisons. ]

Les querelles de personnes allaient désormais dominer l'affaire. La robe était trop nombreuse pour qu'il n'y figurât point des individualités prêtant le flanc à la critique. Il devint de bon ton, chez les ducs, de les tourner en ridicule. Mais ce sont surtout les présidents qu'on se plut à larder de sarcasmes[265]. Il n'y en avait qu'un, parmi eux, qui eût l'apparence «de l'ancienne chevalerie». C'était M. de Maisons: encore sortait-il récemment d'un huissier fieffé du village de Longueil, en Normandie. Qu'on juge des autres! Tous petits-fils «de procureurs, gargotiers, et autres artisans achetant ou vendant au fond de leurs boutiques»! Celui contre lequel on s'acharnait le plus, c'était,--à tout seigneur tout honneur,--M. de Mesmes, «l'homme qui se ruinoit en breloques»... Il est vrai que, de ce côté-là, les railleurs avaient la partie belle...

[Note 265: Les présidents à mortier étaient en 1715: Messires Jean-Antoine de Mesmes, premier, André Potier, Jean-Jacques Charron, Étienne d'Aligre, Chrétien de Lamoignon, Antoine Portail, Michel-Charles Amelot, Louis Le Pelletier, Nicolas-Louis de Bailleul, de Longueil de Maisons.]

Les de Mesmes, dont l'illustration n'était pas discutable, avaient, en effet, la faiblesse de prétendre à beaucoup mieux. «Ils se piquent furieusement de noblesse», écrit Tallemant des Réaux[266]. S'il faut l'en croire, celui de leurs aïeux qui enseignait le droit à Toulouse n'était point un professeur ordinaire: il faisait son cours «par plaisir»,--comme M. Jourdain cédait des pièces de drap, pour obliger ses amis. La famille, en ce temps-là, se déclarait issue d'un Romain de marque, le consul Memmius. Depuis, elle avait fait une nouvelle découverte qui donna un autre cours à son ambition. Dans l'admirable bibliothèque qu'elle possédait figuraient deux manuscrits d'une rare valeur: la bible de Théodulphe, évêque d'Orléans sous le règne de Charlemagne, et le psautier de la reine Ingeburge, de Danemark, femme de Philippe-Auguste... Ce psautier, sur vélin, «se fermant à deux fermouers de néelles à fleurs de lys pendant à deux lacs de soye et à deux gros boutons de perles et une petite pippe d'or[267]», était, avec ses vingt-sept miniatures représentant des scènes de l'Ancien Testament, des Évangiles, de la vie de «Madame Sainte Marie», une merveille de l'art français au treizième siècle. Conservé pieusement dans la maison royale, il devint le livre préféré de saint Louis, disparut à l'époque de l'occupation anglaise, appartint, si l'on en croit la légende, à Charles le Téméraire, à Philippe II d'Espagne, à sa fiancée, Marie d'Angleterre, et à une série de personnages dépourvus de notoriété. Au commencement du dix-septième siècle, il se trouvait à Londres, où Pierre de Bellièvre, ambassadeur de France, agissant pour le compte des de Mesmes, ses parents, parvint à l'arracher «à des mains profanes». Ce qui, au regard des nouveaux acquéreurs en doublait le prix, c'était qu'un des feuillets portait cette mention que saint Louis avait fait don de ce joyau à son premier chapelain, Guillaume de Mesmes, lequel, manifestement, ne pouvait être étranger à la puissante dynastie parlementaire!... Mention d'une authenticité douteuse, bien que Moreri et, après lui, certains généalogistes complaisants, aient accepté comme exactes et l'existence du chapelain et sa parenté avec les détenteurs du manuscrit... Par malheur, l'un des ancêtres du Premier Président eut, vers 1670, l'imprudence de commander un mémoire justificatif, lequel était imprimé sur trois pages in-folio, et les intéressés s'avisèrent qu'il devait être soumis au _juge d'armes_ du roi: nous avons nommé d'Hozier. Celui-ci, indépendant par sa fonction et ne se croyant pas tenu à la même condescendance que ses confrères, déclara que les de Mesmes, quoique constituant «une famille glorieuse», étaient issus de simples bourgeois... Ce qui obligea à rentrer précipitamment les trois pages in-folio que l'on se disposait à répandre sur Paris et la province[268].

[Note 266: _Historiette de M. d'Avaux._]

[Note 267: _Inventaire des joyaux de la Couronne_ de 1418. On appelait _pippe_ une tige métallique à laquelle se rattachaient les rubans servant de signets.]

[Note 268: Le psautier de la reine Ingeburge fut légué en 1812, par Albert-Paul de Mesmes, comte d'Avaux, à la famille de Puységur. Acheté plus tard par le duc d'Aumale, il se trouve actuellement dans la vitrine d'honneur de la galerie du château de Chantilly. Ces indications sont extraites du _Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale_, t. I, p. 397 et suiv.]

Rappelée à grand renfort de publicité, exploitée dans ses menus détails, agrémentée de la façon la plus désobligeante, cette aventure malencontreuse était, dans la bouche des ducs, un sujet d'incessantes railleries... Il y avait bien aussi l'histoire d'une tapisserie dans laquelle les armes des de Mesmes avaient été substituées aux armes de Navarre... Peut-être même y en avait-il encore d'autres!--Tout cela remontait, d'ailleurs, à cinquante ans; mais on en jouait avec tant d'entrain qu'on eût pu croire que ces menus ridicules dataient de la veille[269].

[Note 269: C'est à cette occasion que Saint-Simon écrit: «Ces Mesmes sont des paysans du Mont-de-Marsan, où il en est demeuré dans ce premier état et qui payent encore aujourd'hui la taille, nonobstant les généalogies que les Mesmes, qui ont fait fortune, se sont fait fabriquer, imprimer et insérer partout où ils ont pu, pour abuser le monde, quoiqu'il n'ait pas été possible de changer les alliances ni de dissimuler tout à fait les petits emplois de plume et de robe à travers l'enflure et la parure des artistes.»]

Les autres présidents n'étaient pas mieux partagés. Grâce à l'agence de recherches entretenue sur les fonds de la pairie, chacun d'eux était l'objet d'investigations passionnées. On fouillait leur parenté, leurs alliances et arrière-alliances. Rien ne demeurait dans l'ombre de ce qui pouvait prêter matière à dénigrement. Et c'étaient des lazzi interminables quand on découvrait parmi les tenants de ces dynasties orgueilleuses des gens «d'origine abjecte»: un apothicaire chez les d'Aligre, un gantier-fourreur chez les Potier, un barbier chez les Portail[270]. Les meilleures familles de robe se voyaient traitées par-dessous jambe, bafouées, réduites à néant, à grand renfort d'épithètes malsonnantes...

[Note 270:

Portail imite ses aïeux, Se servant de rasoirs comme eux.

_Chansonnier historique_, t. II, p. 134.]

Ces plaisanteries avaient assez duré. Les présidents, du moins, le jugèrent ainsi. Las de jouer le rôle de têtes de Turc, ils allaient prendre leur revanche... Et cela de telle façon que les ducs ne s'en relèveraient pas.

XIV

La revanche des parlementaires.--«Mémoire pour le Parlement contre les ducs et pairs.»--L'origine des maisons ducales.--La noblesse de Saint-Simon.--Conversation entre le duc de Gesvres et le maréchal de Villeroy.--La protestation de l'hôtel de Crussol.--Couplets contre les ducs.

Dans les premiers jours d'avril 1716, le Régent recevait, à son petit lever, un pli volumineux. On peut admettre qu'après l'avoir ouvert il ne sut pas retenir une grimace; car ce titre, peu rassurant pour son repos, s'étalait en tête de la première page: _Mémoire pour le Parlement contre les ducs et pairs, présenté à Monseigneur le duc d'Orléans_... Un factum dont il fallait bien se résigner à prendre connaissance. Son Altesse Royale se résigna: sans doute de l'air revêche d'un écolier qui s'acquitte d'un pensum. Mais au fur et à mesure que le lecteur avançait dans sa tâche, l'impression dut se modifier, et il est permis de croire qu'après avoir tourné le dernier feuillet, il ne regretta point sa peine.--Ce n'était pas, en effet, un mince régal pour ce sceptique malicieux, à qui la pairie ne ménageait ni ennuis, ni récriminations, ni algarades, que d'avoir les prémices de l'exécution dont elle était l'objet.

Que faire, cependant, de ce plaidoyer, dont les termes, d'une hardiesse inconnue jusqu'à ce jour, allaient déchaîner des tempêtes? Le garder secret? Le communiquer aux intéressés? Grave problème... Son Altesse, pour être tirée d'embarras, n'eut qu'à jeter les yeux sur la masse des courtisans qui guettaient son passage. Du côté des ducs,--attitude fébrile, gestes saccadés et impatients, dénotant une agitation intense, celle de gens que vient de bouleverser un événement inattendu. Du côté des non-ducs,--physionomie débordante de joie, avec une pointe d'ironie qui ne prenait même pas la peine de se déguiser sous un air d'hypocrite condoléance... Il était manifeste que, dans un clan comme dans l'autre, on n'ignorait rien. Chose aisément explicable; car, au moment où le _Mémoire pour le Parlement_ parvenait au Palais-Royal, un certain nombre d'exemplaires étaient déjà distribués dans Paris[271].

[Note 271: On en trouvera le texte dans plusieurs ouvrages, notamment dans le _Journal de Barbier_, t. VIII, p. 386.]

Que contenait donc ce document mystérieux dont l'apparition causait un tel émoi?