L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon

Part 14

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Pour parer à ces difficultés multiples, l'homme qu'il fallait à la tête du Parlement, ce n'était ni un jurisconsulte platonique comme Lamoignon, ni une nature de prime-saut comme Nicolas de Novion, ni un autoritaire renfrogné comme Harlay, mais un diplomate rompu au maniement des hommes, avisé, délié, fertile en ressources, sachant allier «le tact au manège». Or ces facultés maîtresses, de Mesmes les possédait à un haut degré. Il excellait notamment dans l'art de tirer parti des défauts aussi bien que des qualités de son entourage. Doué d'une pénétration très vive, il s'assimilait rapidement les matières les plus ardues. Le vieux roi, si peu prodigue de démonstrations, prenait plaisir à le recevoir et écoutait sans fatigue ce langage sobre, concis, dépourvu d'apprêt oratoire, qui avait le mérite de présenter les sujets compliqués sous une forme simple et agréable. «Ordinairement, dit Hénault, M. D'Aguesseau, alors procureur général, et d'un autre caractère, l'accompagnoit, et l'on disoit qu'il menoit le procureur général à la Cour, et que le procureur général le menoit au Parlement: c'étoit les peindre tous deux[221]...» Les succès du Premier Président n'étaient pas moins vifs dans les assemblées des chambres, «cette image d'une république qu'il faut réduire sans la maîtriser[222]». Il s'y montrait inimitable... Ce qui, d'ailleurs, ne le mettait pas à l'abri des suspicions. Que, dans chacun des deux camps, on l'accusât de tromper l'un au profit de l'autre, c'était inévitable. Intermédiaire désigné entre la Cour et sa Compagnie, obligé à de perpétuels ménagements en vue d'obtenir des concessions réciproques, il lui était difficile de satisfaire tout le monde. La question sera de savoir si, dans l'accomplissement de la tâche plus politique que judiciaire qu'il eut à remplir, sa participation aux affaires publiques ne fut pas féconde en heureux résultats, et si, d'autre part, il eut à se reprocher des calculs intéressés et des capitulations de conscience: c'est ce que nous examinerons bientôt.

[Note 221: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.]

[Note 222: _Ibid._]

Nous nous bornerons, pour le moment, à constater que la bonne opinion dont le Palais lui fit crédit, au surlendemain de sa nomination, s'accrut au fur et à mesure qu'on le fréquenta davantage: son irrésistible séduction calmait les défiances, dissipait les malentendus, ramenait les dissidents. Il n'est pas jusqu'au charme d'une modestie, sûrement plus apparente que réelle, qui ne contribuât à augmenter son prestige. C'est ainsi que le Palais applaudissait à sa mercuriale de 1712 où, énumérant les vertus dont le magistrat idéal doit être orné, il terminait sa harangue par ces paroles dites avec un art consommé: «Heureux ceux qui profiteront de ces «réflexions que j'ay l'honneur de soumettre à la compagnie avec un cœur plein de respect. Plus heureux encore si je puis en profiter moi-même, en ayant besoin plus qu'aucun autre[223]...» Comment rester sourd aux arguments de ce galant homme qui tenait en réserve, pour chacun de ses collègues, un mot gracieux et une complaisance illimitée, qui se livrait à «une dépense prodigieuse» en vue de leur faire honneur et leur réservait toujours un couvert à sa table, la plus somptueuse de Paris, où, pour peu que les convives fussent nombreux, le personnel attitré des officiers de bouche se doublait de trente gardes-suisses, commandés par deux sergents[224]!

[Note 223: _Collection de Gilbert de Lisle._]

[Note 224: _Collection de Gilbert de Lisle._]

Cette indulgence aimable,--et c'est ce qui en doublait la valeur,--ne dépassait guère les limites du Palais. Les détracteurs de la robe n'avaient, avec lui, qu'à se bien tenir. «Pénétré, rapporte Hénault, de ce qui étoit dû à sa place et le voulant faire sentir, à cause du peu d'égards que les gens du monde ont pour la magistrature, il étoit haut par caractère et par politique, quoique affable et de mœurs commodes avec tous les autres. On croignoit de lui déplaire parce qu'il imposoit, et on cherchoit son amitié parce qu'il étoit de bon air d'être son ami[225].» Nul, lorsqu'il le jugeait nécessaire, ne maniait, comme ce Gascon d'origine et de tempérament, l'ironie, la malice, l'épigramme. Nul n'avait de ces reparties soudaines qui déroutent l'interlocuteur. Le Régent lui-même en fit plus d'une fois l'expérience. Ayant, un jour, à la suite d'un refus d'enregistrement, répondu par des injures empruntées au vocabulaire des halles, de Mesmes lui ferma la bouche d'un mot:--«Son Altesse Royale exige-t-elle aussi qu'on enregistre ses paroles[226]?»

[Note 225: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.]

[Note 226: Barbier (t. I, p. 210) donne du fait une version différente: «Pour finir la conversation, rapporte-t-il, le prince lui a dit à son ordinaire: «Allez-vous faire f...., vous et votre Compagnie!» On dit que le Premier Président lui a répondu: «--Monseigneur, j'ai eu souvent l'occasion de parler au feu roi Louis XIV. Il ne s'est jamais servi de ces termes-là avec un de ses palefreniers.»]

Qu'un pareil homme ait apporté, dans l'affaire du bonnet, la passion que lui attribuent les _Mémoires_, personne ne le croira. Il semble, au contraire, qu'après s'être prêté de bonne grâce aux tentatives de conciliation qui échouèrent par l'intransigeance de certains ducs, il se soit absorbé dans l'étude des questions, autrement graves, dont, après la mort du roi, fut saisi le Parlement. Non qu'il se désintéressât d'une querelle qui tenait si fort au cœur de ses collègues; mais il ne lui déplut pas d'en partager la charge avec celui de ses lieutenants qu'il savait le plus apte à mener la campagne.

Ce lieutenant n'était autre qu'André III de Novion, le petit-fils du prétendu instigateur de «l'affaire». Président à mortier depuis 1689, date de la retraite de son aïeul, c'était un magistrat rompu aux affaires, possédant «le fond des diverses jurisprudences» et n'ignorant rien de ce qui touchait aux rapports de la robe et de la pairie. En lui revivait l'âme des anciens Potier,--avant fortune faite: qualités et défauts. Nicolas de Novion, bourgeois de cœur, était grand seigneur en son particulier. André de Novion, plus scrupuleusement fidèle à son origine, restait bourgeois partout et toujours, dans ses goûts, son habillement, sa vie parcimonieuse, son langage, ses mœurs: une exception flagrante à la loi que nous venons de rappeler, à savoir que l'homme porte l'empreinte du temps où il a vécu. Celui-ci retardait de deux siècles. Au milieu des splendeurs du règne de Louis XIV et des raffinements de la Régence, il demeurait une façon d'antique. Tout luxe lui répugnait, toute dépense lui fendait l'âme, et, pour se rendre à sa terre de Grignon, il se fût volontiers servi de l'équipage du Premier Président Lemaitre: une charrette à bœufs, avec de la paille fraîche en guise de coussins. Autant d'ailleurs il aimait à porter le mortier, autant le chapeau à plumes lui déplaisait.

«Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre!...» s'écria-t-il avec Perrin Dandin. Las des visites qui l'assaillaient durant les absences de M. de Mesmes, il s'enfuyait vers le vieux logis de sa famille, rue des Blancs-Manteaux, où personne ne songeait à le relancer. Là, au milieu d'un passé qui lui était cher, il se reposait des tristesses du présent. En face logeait un charron, «homme du meilleur sens du monde», et, tandis que les gens de qualité se morfondaient à sa porte, il causait tranquillement avec celui-ci, «sur le pas de sa boutique». C'est dans ce milieu que, certain jour, vint le trouver un pauvre diable de plaideur, lequel, le prenant pour un valet, lui présenta sa requête, en se plaignant de la sauvagerie du maître... Le malheureux faillit perdre la tête quand, apprenant que sa cause avait obtenu un tour de faveur, il vit son interlocuteur de la rue des Blancs-Manteaux diriger, l'hermine sur l'épaule, les débats du Parlement. Mais son procès était bon et il le gagna.

Probe par nature, chaste par tempérament, intraitable par mépris de l'humanité, cet original recueillait moins de sympathies que d'estime. Mais il enlevait tous les suffrages quand, sortant de son effacement volontaire, il prenait part aux débats de la Grand'Chambre où sa logique semblait irrésistible. Ses rudesses, à l'égard de ceux qui s'écartaient de la bonne règle, étaient d'ailleurs légendaires. L'abbé Croizat, maître des requêtes, en savait quelque chose[227]. Le chancelier Voisin aussi. Comme il jugeait à propos d'assurer le Parlement «de sa protection», André de Novion lui répondit: «Monsieur, c'est plus qu'il ne demande.»

[Note 227: _Souvenirs du président d'Aligre._ _Revue rétrospective_, 2e série, t. VI, p. 5.]

Ce nouvel adversaire ne pouvait trouver grâce aux yeux de Saint-Simon. Il s'en tire cependant à meilleur compte que ses devanciers. La raison en est peut-être toute fortuite. Son portrait,--le dernier de l'admirable collection que constituent les _Mémoires_,--arrive à une heure propice: celle où, prenant congé de ses lecteurs, Saint-Simon atteste le ciel que, la vérité étant le premier devoir de l'historien, il ne cessa jamais de la dire, fût-ce au prix des plus grands sacrifices[228]. Sous l'influence momentanée de ces beaux sentiments, il rend hommage à la probité d'André de Novion, lequel n'était, concède-t-il, ni injuste ni malhonnête... Mais, le naturel revenant au galop, il se hâte de déclarer qu'on ne saurait faire état de la parole d'un pareil personnage. Pourquoi? Parce que c'était un homme «plein d'humeurs et de caprices jusqu'à l'extravagance,... un dangereux maniaque qui avait laissé maints monuments de folie et de l'égarement de son esprit». Des preuves de cet égarement et de ces monuments de folie, il n'en est fourni aucune. On ne saurait, en effet, regarder comme telles, ni l'émigration vers la rue des Blancs-Manteaux de ce Potier hypocondriaque, ni ses manifestations d'estime à l'égard du charron... N'importe! C'était un fou: qu'on se garde d'en douter!

[Note 228: «Je puis dire que je l'ai chérie jusque contre moi-même.»--_Mémoires de Saint-Simon_, t. XIX, p. 220.]

Or, chose inouïe! c'est ce fou qui, en collaboration avec de Mesmes, va prendre en mains l'affaire du bonnet! Et, spectacle non moins déconcertant, ce même fou accomplira sa tâche avec une logique, une méthode, un esprit de suite, une variété de moyens dont la belle ordonnance provoquera les applaudissements de la galerie!... Comment expliquer ce prodige? L'explication est fort simple: c'est que «ce solitaire», si l'on veut aussi «ce sauvage», ne fut un fou que pour les besoins des _Mémoires_. Dans les _Écrits inédits_,--qui, n'étant point destinés à faire auprès des générations futures illusion sur les infortunes de la pairie, pouvaient se permettre le luxe de la sincérité,--André de Novion n'est représenté ni comme un fou, ni même comme «un dangereux maniaque». Il y apparaît, au contraire, comme un magistrat de beaucoup d'esprit, d'une capacité profonde, sachant, «plus fortement que nul autre, trouver des traits d'habile homme[229]»... C'est là une de ces contradictions dont nous avons déjà relevé plus d'un exemple et dont on connaît les motifs... Comme, d'ailleurs, l'opinion des _Écrits inédits_ est aussi celle des contemporains, parmi lesquels le marquis de Sourches[230], notre choix ne saurait être douteux.--On va, du reste, pouvoir se prononcer en connaissance de cause.

[Note 229: _Écrits inédits_, t. IV, p. 61 et suiv.]

[Note 230: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p. 262.]

XII

Une journée historique (2 septembre 1715).--Les réserves des ducs au sujet de leurs revendications.--Le rôle personnel de Saint-Simon.--La déception des ducs.--Ils répandent un mémoire exposant leurs prétentions.--Les pairs représentent les grands vassaux de la couronne.--Les empiétements des légistes.

La séance qui se tint au Parlement le 2 septembre 1715 présente tous les caractères d'une haute comédie de mœurs. Chacun y joua son rôle suivant un programme concerté d'avance, au gré d'ambitions qui ne prenaient même pas la peine de se dissimuler. Il y eut, cela va de soi, des vainqueurs et des vaincus. Parmi les premiers se trouvaient le duc d'Orléans et la Compagnie judiciaire: le duc, réduit par le testament de Louis XIV à un pouvoir purement nominal, se voyait rétabli dans tous les droits afférents à la régence; le Parlement, condamné depuis un demi-siècle à une sujétion humiliante, recouvrait, par la restitution de ce droit de remontrances,--que D'Aguesseau, en un jour de deuil, avait appelé «le dernier cri des libertés mourantes»,--l'entier exercice de ses prérogatives politiques. Parmi les vaincus figuraient: tout d'abord le duc du Maine, déchu des splendeurs qu'il avait rêvées, un demi-dieu le matin, et le soir sans autre prérogative que le soin de veiller à l'éducation d'un monarque de cinq ans[231]; puis Messieurs de la pairie, dont les laborieuses combinaisons, en vue de leurs conflits avec la robe, échouaient contre l'habile stratégie du grand banc.

[Note 231: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine, p. 252.]

Nous n'avons pas le projet de ressusciter dans son ensemble cette journée historique, coupée en deux parties égales par l'intermède d'un déjeuner où s'ourdirent les dernières manœuvres. Notre tâche, plus modeste, se bornera à en détacher ce qui concerne l'objet de cette étude.

Ce fut à sept heures du matin que les ducs pénétrèrent dans l'enceinte de la Grand'Chambre. Leur premier soin, comme il avait été convenu, devait être de formuler la déclaration aux termes de laquelle ils consentaient à retarder, jusqu'au règlement des affaires publiques, la revendication de leurs droits.

Cette déclaration, quel en allait être le metteur en scène? La question avait fait l'objet d'un débat, dans l'entresol du duc d'Orléans. Saint-Simon,--c'est lui qui l'assure,--fut élu «par acclamation». Oh! il se défendit avec vigueur. Il n'était pas l'homme qui convenait: son impétuosité bien connue pouvait, en effet, permettre de craindre qu'il ne parlât «trop fortement». Mais l'insistance fut telle qu'il finit par céder. Le lendemain, 2 septembre, à la conférence tenue, au lever de l'aurore, chez M. de Reims, il revint à la charge pour être exonéré d'une mission aussi délicate. Vaine tentative: comme la veille, on lui fit violence et, devant le cri unanime de ses collègues, il lui fallut se résigner. Donc, dès que la séance fut ouverte, il se leva, se découvrit d'abord, se recouvrit ensuite, fit signe de la main qu'il voulait parler et prononça un discours aussi ferme que digne dont il ne nous laisse ignorer ni les grandes lignes, ni les particularités, ni l'impression sur l'assistance...

Voilà qui est entendu. C'est lui, c'est bien lui qui doit recueillir l'honneur de cette glorieuse manifestation... Hélas! Comme il en faut rabattre! Plusieurs comptes rendus sont parvenus jusqu'à nous, et pas un ne confirme le récit qu'il lui a plu de libeller. Personne n'a vu sa noble mimique, pour cette bonne raison qu'il est resté coi à son banc; personne n'a entendu sa vigoureuse harangue, pour cette raison décisive qu'il ne l'a pas prononcée. La protestation eut lieu à l'heure dite: c'est certain. Mais ce n'est point lui, c'est le premier pair du royaume, l'archevêque-duc de Reims, qui la formula.

Est-ce à dire qu'au cours de ces graves conjonctures il se résigna à l'emploi de témoin silencieux? Non certes. Au moment où l'on votait sur la garde du roi, il se produisit, sur le gradin des pairs, un murmure dominé par une voix aiguë,--«un filet de vinaigre»,--qui disait:

--Acte! Acte! Nous demandons acte de nos protestations. M. le duc d'Orléans nous l'a promis... Acte! Acte!

--A qui le demandez-vous? interrompit Novion.

--A la Cour! reprit le filet de vinaigre.

--Vous la reconnaissez donc pour juge? répliqua le président...

Riposte embarrassante à laquelle il fut répondu par un _non_ qui se perdit dans le tumulte, ainsi que cette réflexion d'un des pairs à l'interrupteur: «Ma foi, tu es un mauvais avocat[232].»

[Note 232: D'après la relation du Président d'Aligre, Saint-Simon aurait prononcé quelques paroles après la déclaration de M. de Reims. Il aurait dit que, si la pairie cédait, c'était «pour cette fois seulement et sans le tirer à conséquence».]

Sur ces entrefaites, le maréchal de Villars exprima sa surprise de ce que le Premier Président refusait aux ducs le coup de bonnet réclamé par eux et affirma tenir du feu roi,--dont l'opinion devait trancher le litige,--qu'une pareille prétention était fort étonnante... A quoi M. de Mesmes répondit vivement:

--Sa Majesté, monsieur, m'a dit à moi tout le contraire. Son avis, lorsque vous émîtes vos prétentions, fut qu'il fallait tâcher de s'arranger. Elle ajouta qu'elle ne prendrait jamais connaissance du litige.

Le duc de Noailles, dont nous avons déjà signalé l'allure conciliante, jugea le moment favorable pour prononcer quelques mots pacifiques:

--Accommodons-nous, déclara-t-il, et qu'il ne soit plus question de rien.

Tel semblait bien être l'avis du duc d'Orléans, fort embarrassé dans ce conflit qui tournait à l'aigre. Il prit la parole à son tour; mais la formule qu'il employa ne fut point heureuse. Il annonça, en effet, qu'il _statuerait_ après avoir entendu les parties et examiné les usages.

--Nous ne demandons que cela! s'écrièrent les ducs.

Mais ils avaient compté sans «ce fou de Novion» qui, comme personne, possédait les précédents en la matière.

--«Doucement, s'écria-t-il... Notre respect est acquis à M. le duc d'Orléans dans les ordres qu'il lui plaira de donner en sa qualité de régent; mais la contestation dont il s'agit n'est point de son ressort. Seul le roi peut la trancher... Il n'y a qu'un parti à prendre: attendre sa majorité.»

Et sur cette habile réplique, à laquelle personne ne trouva rien à répondre, la question fut remise à la date lointaine indiquée par l'orateur... C'est ce que, en style parlementaire, on appelle «un enterrement».

L'incident valait la peine d'être conté. Cependant Saint-Simon n'en souffle mot. Pourquoi? Parce qu'il ne tourne pas à son avantage. Les commentaires auxquels il donna lieu ne laissent pas, en effet, que d'être pénibles pour sa vanité... Épisode divertissant et douloureux! estime l'avocat Prévot... Comédie! s'écrie un autre témoin de cette scène... Quant au public, il ne dissimulait pas son mécontentement en voyant l'intérêt général sacrifié à une question d'étiquette: Étrange chose, murmurait-il, qu'un petit gentilhomme, qui devrait être surpris de se trouver en pareil lieu, soit chargé de défendre les intérêts de la pairie!... Pour l'historien Lémontey, ce qui domine dans cette ridicule aventure, c'est la note comique: «La mine chétive, déclare-t-il, et la prodigieuse colère de ce seigneur acariâtre délassèrent la Cour des fatigues de la journée[233].»--Ce sont là des impressions dont l'intéressé n'avait pas lieu d'être fier. Aussi supprime-t-il tous ces détails avec un sans-gêne égal à celui qui présida à l'invention assez piquante de ses succès oratoires[234].

[Note 233: _Histoire de la Régence_, t. I, p. 38.]

[Note 234: Pour renseignements plus amples, nous renvoyons à l'ouvrage de Chéruel: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, p. 90 et suiv. On y trouvera un résumé des relations de l'avocat Prévot, de Mathieu Marais, du président d'Aligre, etc... Voir aussi, du même auteur, sa _Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon_, p. XLI et suiv.]

Il est muet également sur un autre épisode... Si secrets qu'eussent été les conciliabules tenus avant la mort du roi, il en avait transpiré quelque chose. Le bruit circulait que les ducs étaient résolus à frapper un grand coup en faveur de leurs revendications. De quelle nature? On ne le savait pas. Messieurs de la pairie assailliraient-ils les conseillers préposés à la garde des bancs, en vue de les contraindre à la retraite? Enlèveraient-ils, par ruse ou par violence, le mortier du Premier Président, pour l'obliger à se découvrir? Se borneraient-ils à rester couverts eux-mêmes s'il n'était pas fait droit à leurs réclamations?... Deux, au moins, de ces hypothèses étaient invraisemblables; mais, soupçonneuse par profession, la robe aima mieux prévoir sans sujet, que de risquer d'être prise sans vert. Convoqués pour la première heure du jour, ses officiers se rendirent au Palais au moment même où les ducs se réunissaient chez M. de Reims. M. de Mesmes exposa la situation et invita ses collègues à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre. Deux solutions se présentaient: ne point paraître apercevoir les usurpations commises; couper court à tout empiétement par des mesures arrêtées d'avance,--ce que Novion nommait «des précautions de police[235]». Ce fut cette dernière opinion qui prévalut. Le Premier Président fut prié, en conséquence, d'interpeller chaque pair avec une extrême politesse. S'il refusait d'opiner dans les conditions prescrites par l'usage, on lui ferait remarquer, avec un redoublement de courtoisie, que, faute par lui de se conformer à la tradition, la Cour se verrait dans la nécessité de ne pas faire état de son suffrage. S'il persistait dans sa résistance, on passerait outre et sa voix n'entrerait pas en ligne de compte[236]:--c'est ce qu'on appela l'arrêt du 2 septembre 1715, arrêt qui mit la pairie vent debout et à l'annulation duquel elle travailla dans la suite avec une énergie désespérée.

[Note 235: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]

[Note 236: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 157.]

Tel fut le bilan de cette rencontre, attendue avec tant d'impatience et si féconde en déceptions. Elle servit de point de départ à une campagne furieuse. Le premier soin des ducs fut de réimprimer et de répandre à profusion les mémoires de 1664 où la robe était déchirée à belles dents. Celle-ci, touchée au vif, n'aurait reculé devant aucune mesure pour empêcher la diffusion de ces écrits: interdiction de vente et de colportage, menace de poursuites et de saisies[237]; ce qui, suivant la règle, ne fit qu'aiguillonner la curiosité publique. En même temps partaient, d'officines rivales, une avalanche de petits vers, d'épigrammes, d'injures. Chaque parti avait ses fidèles, clairsemés du côté des pairs, très nombreux de l'autre côté, et c'étaient, aux coins de rues, d'orageuses discussions sur le mérite respectif des combattants, leur origine, leurs aspirations, leurs droits. Quant aux intéressés eux-mêmes, après avoir exalté l'institution à laquelle ils avaient l'honneur d'appartenir, ils ne négligeaient rien pour tourner en ridicule la partie adverse.

[Note 237: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.]

Les ducs étaient assurément, après les princes de la famille royale, les premiers personnages du royaume. Mais, quelque éclatant qu'il fût, le lustre auquel ils pouvaient légitimement prétendre ne suffisait point à leur orgueil. Comme nous l'avons déjà fait connaître, ils n'aspiraient à rien moins qu'à la gloire de représenter la grande pairie terrienne constituée au début des temps féodaux, laquelle comptait alors sept adhérents, les ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne,--investis d'un pouvoir souverain. Réduite à six membres par l'accession à la couronne de Hugues Capet, l'illustre association ne tardait pas à s'adjoindre,--en manière d'hommage à l'Église, toute-puissante en ces siècles de foi,--six représentants du clergé choisis par le nouveau roi dans les limites restreintes de ses États: l'archevêque de Reims, les évêques de Laon, Beauvais, Langres, Châlons-sur-Marne et Noyon. Cette pairie, remplacée plus tard par une seconde pairie qui n'avait que le nom de commun avec la première, avait déjà cessé de vivre quand, poursuivant sa marche conquérante, la monarchie française s'annexa, en totalité ou en partie, les domaines des hauts barons.