L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon
Part 13
Pendant que Louis XIV agonisait, ce groupe des ardents multipliait les conférences, agitait les questions d'étiquette, s'ingéniait en combinaisons de nature à rehausser le lustre de «l'institution». Certains songeaient, dès à présent, à ouvrir le feu contre les bâtards. D'autres, résolus à créer un ordre spécial composé des seuls membres de la pairie, proposaient de profiter des circonstances pour se séparer de la noblesse. On sait qu'une distinction était faite entre ducs et non-ducs. Les ducs constituaient _la noblesse titrée_; tout ce qui n'était pas duc était relégué dans la noblesse _non titrée_[204]. Or, l'occasion semblant favorable pour accentuer cette ligne de démarcation, quelques pairs étaient d'avis de faire bande à part pour aller saluer le nouveau roi. Ce projet, devenu public par suite d'indiscrétions, déchaîna une incroyable effervescence parmi les simples gentilshommes qui protestèrent dans un mémoire rédigé par le marquis de Conflans[205]. Quel était l'auteur de cette tentative? Saint-Simon accuse nettement le duc de Noailles. Il prétend même avoir payé de sa personne pour dissuader ses collègues d'une entreprise dont il redoutait les conséquences; mieux encore, il fournit le canevas des harangues qu'il aurait prononcées à cette occasion. Ce qu'il y a de fâcheux, pour lui, c'est que, une fois de plus, il se trouve ici en contradiction avec ses contemporains. Le fauteur de ces troubles ne serait autre que lui-même, «le petit furibond». Aussi ne lui ménage-t-on pas le blâme, même dans l'entourage de M. d'Orléans. «Je suis sûre, écrit la duchesse de Lorraine[206], que tout ce qui s'est passé sur cela, entre les ducs et la noblesse, ne vient que de ce vilain mâtin-là[207].» Et elle s'étonne que «ce vilain mâtin-là» ne soit pas l'objet de mesures coercitives... Saint-Simon reconnaît, au surplus, que les gentilshommes non titrés étaient si montés contre lui qu'ils apostèrent des laquais devant sa porte pour noter le nom des personnes qui continuaient à le voir. Disgrâce qui atteignit également son _alter ego_, M. de Reims, «dont la dignité passagère n'avoit pas honte d'entrer dans un dessein si odieux[208]».
[Note 204: Cette distinction existait encore sous la Restauration. _Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. I, p. 396.]
[Note 205: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 177.]
[Note 206: Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur du Régent.]
[Note 207: _Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon_, par Chéruel, p. XLV.]
[Note 208: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
En ce qui touche le bonnet, les dispositions étaient prises du jour où le roi fut contraint de garder la chambre. De nombreux pairs avaient vu le futur Régent. A tous il avait fait de superbes promesses. Mais, comme des réponses individuelles ne paraissaient pas suffisantes, on lui expédia une députation sous la conduite de M. de Mailly[209]. Le duc d'Orléans confirma ses précédentes déclarations, affirmant que son premier soin, en prenant le pouvoir, serait de donner satisfaction aux réclamants. «Nous exigeons, ripostèrent ceux-ci, que cette satisfaction nous soit accordée à la séance même où il sera statué sur la régence.--Soit! fut-il répondu.--Vous trouverez bon que nous restions couverts quand le Premier Président prendra notre avis?--Je vous en donne ma parole...»
[Note 209: Elle comprenait, outre M. de Mailly, MM. de Langres, de Beauvais, de Luynes, de Saint-Simon, de La Force, de Charost, de Chaulnes et de Rohan-Rohan. _Écrits inédits_, t. III, p. 435.]
Parole de prince!... Le roi avait à peine rendu le dernier soupir que M. d'Orléans convoquait, dans son petit entresol, en vue de la réunion du Parlement, qui devait avoir lieu le lendemain de très bonne heure, ceux des pairs qui se trouvaient encore à Versailles. Ce fut alors un autre langage. Certes, l'engagement subsistait toujours: on en aurait prochainement la preuve. Mais l'heure ne semblait pas bien choisie pour des manifestations de cette nature. A qui n'apparaissait-il pas, en effet, que la première séance du haut sénat de France devait être consacrée, non à des débats d'ordre privé, mais aux affaires de l'État? Soulever une question d'étiquette quand le sort du royaume se trouvait en jeu, ne serait-ce point un défi à l'opinion publique déjà mal disposée à l'égard des pairs?... Et, en une péroraison «dorée», M. d'Orléans supplia ses amis les ducs de ne pas l'exposer, et avec lui la Couronne, aux pires aventures.
Ce ne fut qu'un cri d'indignation. Surmontant enfin leur émoi, ses interlocuteurs s'écrièrent:
--Mais, monsieur, quand les affaires publiques seront réglées, vous vous moquerez des nôtres. Une conjoncture comme celle-ci est notre seule planche de salut. Passé l'occasion, vous nous remettrez sans fin, et nous en resterons pour notre courte honte!
Cette généreuse ardeur ne dura pas plus qu'un feu de paille. Qu'attendre, en effet, d'un corps habitué à la servitude et auquel l'ombre du roi défunt, planant sur l'assemblée, inspirait encore un insurmontable effroi! Parmi ces beaux parleurs, il ne s'en trouva pas un assez hardi pour «oser hocher le mors» au prince qui représentait cette grande ombre. Une transaction apparut aux meilleurs comme la seule issue possible. Saint-Simon se chargea d'en trouver la formule: un des Messieurs prendrait la parole, au début de la réunion du Parlement, exposerait les revendications de la pairie, déclarerait ne point s'opposer à ce que l'affaire fût ajournée, moyennant la promesse d'une solution favorable à brève échéance, et interpellerait le duc d'Orléans pour le mettre en demeure de s'engager devant toute l'assistance... Ce n'était qu'un expédient; mais, comme il n'y avait pas de remède, on se résigna,--après d'orageuses discussions au cours desquelles quelques têtes exaltées, inconsolables de n'avoir pas le moindre robin à s'offrir en holocauste, proposèrent de se rattraper sur les bâtards.
Commencée à huit heures du soir, cette conférence,--une véritable veillée d'armes,--se prolongea assez avant dans la nuit. Puis, comme il n'y avait pas une minute à perdre, chacun se mit en route pour Paris où, en vue d'arrêter les dernières dispositions, rendez-vous fut pris, pour cinq heures du matin, chez M. de Reims, au bout du Pont-Royal, derrière l'hôtel de Mailly. A cinq heures, chacun se trouvait à son poste et l'on délibéra encore. A sept heures, la pairie se rendait en masse au Parlement, bien convaincue que, malgré les tergiversations de M. d'Orléans, le succès ne pouvait faire doute. Mais son espoir allait, une nouvelle fois, être déçu, par suite de l'intervention aussi habile qu'énergique de deux personnages dont, avant d'aller plus loin,--nous en aurons ensuite fini avec les portraits,--il importe de dire quelques mots.
XI
Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).--Sa jeunesse.--Sa famille.--Son caractère.--Le Président André de Novion.--Appréciations de Saint-Simon sur ces deux personnages.
Le premier de ces personnages est le chef de la Compagnie judiciaire, celui que nous venons de voir à l'œuvre: Messire Jean-Antoine III de Mesmes, comte d'Avaux, seigneur de Cramayel, Brie-Comte-Robert, marquis de Saint-Étienne, vicomte de Neuchâtel et autres lieux... Issu, en 1661, d'une ancienne maison de robe, M. de Mesmes,--on l'appelait alors M. de Neuchâtel,--avait tenu à honneur d'entrer au Parlement. Substitut du procureur général à dix-huit ans, conseiller à vingt-six, il devint, à vingt-sept ans, en 1688, Président à mortier en remplacement de son père[210]. En 1703, il obtenait la charge de prévôt et grand maître des cérémonies des ordres du roi, laquelle était, pour ainsi dire, héréditaire dans sa famille, et, en 1710, entrait à l'Académie où Boileau, septuagénaire, l'accueillait par ces paroles flatteuses: «Je viens à vous, monsieur, afin que vous me félicitiez d'avoir pour confrère un homme comme vous.»
[Note 210: Son père, Jean-Jacques de Mesmes, né vers 1640, remplit tour à tour les fonctions de maître des requêtes et de Président à mortier et fut reçu à l'Académie en 1676. Il mourut en 1688.]
Quelle avait été sa jeunesse? Une opinion assez répandue incline à voir en lui le modèle de ces magistrats imberbes qui, associés par la fortune et les plaisirs aux ébats des petits maîtres de la Cour, s'efforçaient, au grand dommage de leur prestige, de s'en approprier les ridicules, devenant ainsi, assure La Bruyère, «des copies fidèles de très méchants originaux[211]». Faut-il croire à cette légende? La réserve s'impose toujours lorsqu'il s'agit de mettre, par voie de conjecture, un nom au bas de portraits littéraires, lesquels, composés de détails empruntés à droite et à gauche, visent moins à représenter une personne qu'un genre. Ajoutons que si, à certains égards, quelque analogie put exister entre le jeune de Neuchâtel et les robins adolescents dont parlent les _Caractères_, la dissemblance sur d'autres points est telle qu'on ne saurait, sans injustice, s'arrêter à cette hypothèse.
[Note 211: _Les Caractères_, chapitre _De la ville_.]
La vérité est qu'élevé avec «ses proches alliances», les La Trémoille, les d'Elbeuf et les Vivonne, M. de Mesmes se façonna, de bonne heure, aux belles manières. La fréquentation «du meilleur monde» acheva de lui donner ce vernis de politesse qu'on n'acquérait guère qu'à Versailles. Toutes les portes lui furent ouvertes, même celle du Grand Dauphin dont, assurent les chroniques, il eut l'honneur «de partager les jeux[212]». Mais ses préférences le portaient vers la Cour de Sceaux, tenue par le duc et par la duchesse du Maine. L'exubérance de la vie qu'on y menait contrastait, d'une façon éclatante, avec la torpeur chagrine de l'entourage royal. Commensal habituel du duc du Maine, qui s'éprit pour lui d'une confiante tendresse, il lia commerce avec les beaux esprits de la maison, discuta arts et sciences avec Malézieu, philosopha avec le cardinal de Polignac, improvisa des épigrammes avec le marquis de Sainte-Aulaire, applaudit aux chansons de la Présidente Dreuilhet. Peut-être même ne repoussa-t-il point certains succès d'un ordre plus intime qui, à une époque où la femme régnait en souveraine, semblaient le complément nécessaire d'une éducation accomplie. Madame Palatine assure que la maîtresse du logis ne se montra point cruelle à son égard[213]... La petite-fille du grand Condé, qui avait la hardiesse et l'indépendance de son aïeul, ne repoussa point sans doute d'aussi délicats hommages; mais pourquoi penser à mal? Elle a pris soin de nous avertir:
[Note 212: Le _Journal de Barbier_ (t. I, p. 298) dit «les débauches».]
[Note 213: _Correspondance de Madame Palatine_, t. I, p. 422 et 473.]
Ce qui, chez les mortels, est une effronterie, Entre nous autres, demi-dieux, N'est qu'honnête galanterie.
La fonction de M. de Mesmes, à Sceaux, consistait simplement à prendre part aux bergeries de la duchesse, à porter le ruban citron de son ordre, _la mouche à miel_, et à rimer quelques vers suivant le goût du jour. Encore ce dernier emploi rentrait-il dans les attributions de son secrétaire. On n'ignore pas, en effet, que les personnages marquants de l'ancien régime déléguaient à un homme de lettres patenté le soin de tenir à jour, pour la plus grande joie du public, leur correspondance intime et leurs essais de poésie.
Il est clair que cette conception nouvelle de la gravité judiciaire dut indisposer plus d'un observateur chagrin. Affaire de temps et de milieux. On assure que, dans la marche de l'humanité, chaque génération porte l'empreinte de l'époque qui l'a vue naître. La justesse de cette observation apparaît manifeste, lorsqu'on étudie Nicolas de Novion et Harlay: l'un, le type accompli du frondeur toujours sur le qui-vive et prêt à en découdre; l'autre, le parfait modèle de la solennité, plus majestueuse qu'aimable, dont, vers son âge mûr, Louis XIV imposa la loi. Autant peut-on en dire de de Mesmes qui, à cheval sur les dix-septième et dix-huitième siècles, trouva le secret de fondre en sa personne les qualités et les travers de l'un et de l'autre; empruntant au premier, avec une tenue d'une correction irréprochable, l'amour du faste, de la représentation, des beaux monuments; au second, l'allure dégagée, la grâce, la bonne humeur, la vie facile et certain détachement des anciennes traditions: le tout accommodé d'un large esprit de tolérance et d'un scepticisme de bon ton. Son château de Cramayel-en-Brie, où l'on comptait vingt appartements à l'usage des invités, n'était certes pas comparable à Versailles, mais dépassait Saint-Germain comme confort et comme luxe. Quant à son hôtel de la rue Sainte-Avoye, c'était, avec son escalier de marbre du Languedoc, sa chapelle, sa coupole, ses admirables tapisseries, ses plafonds de Lebrun, ses portraits de Mignard, ses tableaux de Lesueur, une demeure princière. Tout y était à l'avenant: meubles, curiosités, objets d'art, la bibliothèque,--cette _Memmienne_ à la garde de laquelle Naudé, avant d'entrer au service de Mazarin, avait été préposé,--et certaine collection d'antiques et de médailles, composée à grands frais, dont l'État devait avoir un jour la bonne fortune de se rendre acquéreur... Tout cela avait coûté gros et ce n'était point un secret que la fortune du possesseur de ces merveilles, quoique considérable, était sérieusement compromise. «Je n'ai jamais vu, écrit un contemporain, manger son bien avec autant d'intrépidité!»
Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud et en 1713 par François de Troy, était un homme de belle stature et de forte corpulence: tête puissante, fine et affable. Saint-Simon assure que le visage, quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout en prêtant, d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses sans nombre dont il a l'habitude d'accabler ses adversaires, Saint-Simon ne lui conteste pas certaines qualités. «Beaucoup d'esprit, déclare-t-il, grande présence d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable; pénétration, réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur; petit maître en mœurs, en religion, en pratique; habile à donner le change, à tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de paroles et d'amis ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses intérêts; d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant convive, un goût exquis en meubles, en bijoux, en fêtes, en festins et en tout ce qu'aime le monde; grand brocanteur et panier percé, sans s'embarrasser jamais de ses profusions, avec les mains toujours ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en procurer, poli, affable, accueillant avec distinction et suprêmement glorieux, quoique avec un air de respect pour la véritable seigneurie et les plus bas ménagements pour les ministres et pour tout ce qui tenait à la Cour[214].»
[Note 214: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IX, p. 171.]
Saint-Simon n'est pas plus tendre pour la famille. Des paysans «du Mont-de-Marsan», s'écrie-t-il, dont bon nombre payent encore la taille! Et, avec un dédain non déguisé, il représente l'un de ces rustres quittant en sabots les landes natales, partant pour Toulouse, où, d'écolier, il devint professeur de droit, appelé à Pau par sa souveraine, Marguerite de Navarre, laquelle l'employa dans diverses missions et, en récompense de ses services, le fit nommer lieutenant civil au Châtelet. Ce fut le fondateur de la dynastie: une dynastie riche en hommes de valeur, magistrats, jurisconsultes, ambassadeurs, soldats, qui, tous, suivant l'expression d'un chroniqueur, furent aussi utiles aux peuples qu'à la Couronne:--Jean-Jacques, seigneur de Malassise, bien connu par la paix boiteuse qui porte son nom;--Henri, seigneur de Boissy, l'ami de Pibrac, de Paul de Foix, de Montaigne, de tous les hommes illustres de cette époque, protecteur des lettres et des savants, lettré et savant lui-même, dont Brantôme déclare «qu'il étoit un très grand, subtil et habile personnage d'État, d'affaires, de sciences et de haute gentillesse[215];»--Jean-Pierre, un poète doublé d'un astronome, qui, à ce double titre, se perdait souvent dans les nues et que Joachim du Bellay rappelait sur la terre en strophes exquises:
[Note 215: Lettre à Paul de Foix, du 1er septembre 1570.]
De la céleste musique Ne plaisent tant les doux sons Que le miel de tes chansons Plus doux que le miel attique[216]!
[Note 216: _Vie de Jean-Pierre de Mesmes_, par Guillaume Colletet.]
--Claude, comte d'Avaux, le diplomate fameux qui représente la France dans les négociations relatives aux traités de Westphalie;--un autre, Henri, troisième du nom, lequel, député aux États généraux de 1614, y joua un rôle que certains écrivains ont comparé à celui de Mirabeau aux États de 1789: patriote ardent à la chaude éloquence, dont la bourgeoisie acclama cette affirmation que les trois ordres étaient frères, comme issus d'une mère commune; que, sans doute, le Tiers occupait, au sein de sa famille, la dernière place, mais qu'il n'était pas rare de voir des maisons menées à la ruine par l'imprévoyance des aînés, recouvrer grandeur, fortune et gloire, grâce à la sage industrie des cadets[217]... Audacieuse proposition que ne pardonnèrent jamais ni les ducs ni la noblesse: d'autant mieux qu'elle était accompagnée d'une retentissante revendication du pouvoir politique des Parlements[218].
[Note 217: _Relation de Florimond Rapine_, p. 152.]
[Note 218: Le _Journal d'Olivier d'Ormesson_ et les _Mémoires de Mathieu Molé_ restituent à Henri de Mesmes, trop souvent méconnu, sa véritable physionomie. C'est lui qui, au cours de la Fronde, protestait dans une inoubliable apostrophe contre l'avis émis d'appeler l'armée espagnole. Le coadjuteur, qui ailleurs l'accuse de pusillanimité, ne peut s'empêcher de s'écrier: «Le Président de Mesmes fit une exclamation, au seul nom de l'envoyé de l'archiduc, éloquente et pathéthique au-dessus de tout ce que j'ai lu en ce genre dans l'antiquité.»--_Mémoires du cardinal de Retz_, t. I, p. 292.]
Saint-Simon n'ignore rien de ce passé. Il prend même plaisir à énumérer les alliances, les héritages, les emplois obtenus, les missions accomplies,--et ne s'aperçoit point que tout cela constitue une illustration deux fois centenaire, avec laquelle bon nombre de pairies, la sienne notamment, n'eussent pu sans péril affronter la comparaison. Mais il est trop l'homme de son temps pour compter le mérite personnel et les services rendus, s'ils ne se présentent sous le couvert de la naissance. Pour lui, au dix-huitième siècle comme au seizième siècle, la tribu des de Mesmes reste entachée «de la crasse héréditaire».
Ce fut en 1712 que l'héritier d'une race si discutée fut investi de la Première Présidence, bien que,--chose grave à un moment où la tiédeur en matière religieuse n'était plus admise,--il passât pour n'être rien moins que dévot[219]... A en croire Saint-Simon, il n'aurait eu d'autre titre à cette faveur que la protection de la cour de Sceaux. Le marquis de Sourches, plus véridique, fait remarquer qu'il était le doyen du grand banc, et, depuis dix-huit mois, remplaçait le titulaire, Le Pelletier de Rosambo, qui, malade et incapable, ne faisait au Palais que de rares apparitions[220].
[Note 219: Il semble qu'on exigeât alors des magistrats, comme des protestants récemment convertis, un certificat de «bonne catholicité». Aussi, dans l'enquête à laquelle tout nouveau promu était soumis, M. de Mesmes eut-il soin de faire entendre l'abbé Philippe-Michel Bonnet, docteur en théologie de la maison et Société de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs. L'honnête ecclésiastique déclara avoir constaté plusieurs fois, dans son église, la présence du récipiendaire. S'il ne l'avait pas vu fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie,--«ce qui seroit très difficile de connaître à l'égard de tous les paroissiens»,--il savait, pour s'en être informé, que ce grand magistrat avait rempli ses devoirs aux Pâques dernières et que, à l'imitation de ses aïeux, il avait accepté les honneurs du marguilliage!... On ne peut s'empêcher de reconnaître que cet acte de foi en partie double arrivait fort à propos. Aussi cette formule attira-t-elle l'attention du greffier Gilbert de Lisle dont la surprise se traduisit par la note suivante: «Voyez comme le curé a signé sa déposition.»]
[Note 220: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p. 268 et 269. Le Pelletier de Rosambo avait, depuis peu, succédé à Harlay. Il se hâta de démissionner pour se soustraire aux responsabilités d'une tâche au-dessus de ses forces.]
Cette nomination fut saluée,--elle méritait de l'être,--par des applaudissements unanimes... A vrai dire M. de Mesmes ne ressemblait guère à ces grands magistrats, «stoïques et tout d'une pièce», qu'on avait vus jadis dominer l'émeute et tenir tête aux rois. Un pareil rôle eût peut-être dépassé ses moyens. En revanche, il est permis de croire qu'aucun des robins de vieille roche, auxquels nous venons de faire allusion, n'eût, avec une maîtrise comparable à la sienne, préservé à la fois la Couronne et la Compagnie judiciaire des périls que firent naître pour elles une suite ininterrompue de conflits. Époque profondément troublée. Tout allait pousser à une désorganisation générale: les convoitises nées d'un régime nouveau; l'affaire de la Constitution, c'est-à-dire de la bulle _Unigenitus_, dont les péripéties bouleversaient les consciences; le système de Law, aussi dangereux pendant l'ère des illusions qu'affolant après la débâcle; l'explosion des rancunes parlementaires, comprimées depuis plus d'un demi-siècle et jalouses de prendre leur revanche... Soutenus, en effet, par l'opinion, qui ne se résigna jamais au despotisme, Messieurs des Enquêtes,--ces «terribles Enquêtes», l'effroi de Mazarin,--ne tardaient pas à rouvrir ce cabinet «de la première», dont jadis Nicolas de Novion avait «confisqué la clef». Et là, comme aux beaux jours de la Fronde, allaient se débattre, avec une singulière âpreté, les questions politiques, religieuses, économiques, financières, qui passionnaient la bourgeoisie et la robe: une sorte de club en permanence où, en dépit d'un attachement sincère à la royauté, soufflait l'esprit révolutionnaire. Dongois, qui avait vu «le cabinet» à l'œuvre, le signalait autrefois comme un danger pour l'État. «Dieu veuille, s'écriait-il, qu'après la mort du roi il ne ressuscite pas!» Et voilà que, semblable au phénix, «le cabinet de la première» renaissait de ses cendres!