L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon
Part 12
Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public, M. du Maine fut «un prince très sage et très estimé[183]». Ceux qui vécurent dans son intimité n'avaient pas de lui une moins bonne opinion. Mme de Staal de Launay le représente sous les couleurs les plus favorables. Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure Mme de Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit fin et cultivé, d'un caractère noble et sérieux, aimant l'ordre, épris de justice, ne s'écartant jamais des bienséances, possédant tous les dons qu'on apprécie dans le monde, mais ne les produisant qu'avec une extrême répugnance, à raison de son goût pour le travail et la solitude[184]: ce qui explique ses retraites prolongées au fond de certaine tourelle où il s'oubliait à dire son chapelet, à dresser des plans de jardin ou bien à traduire l'_Anti-Lucrèce_... Si bien que, outrée de tant d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa femme, lui décochait des traits de ce genre:--Un beau matin, monsieur, vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes de l'Académie et M. d'Orléans à la Régence[185]!... Ce n'est sûrement point là l'intrigant, dépourvu de scrupules, qui, prodigue de démarches, de discours, de promesses, toujours sur la brèche et se dépensant de cent manières différentes, organisa «les odieuses manœuvres» dont pâtirent les ducs!
[Note 183: _Journal de Barbier_, t. I, p. 13.]
[Note 184: _Mémoires de Mme de Staal de Launay_, _in fine_.]
[Note 185: Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien connu le duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute entreprise». _Mémoires de Villars_, t. II, p. 413.]
Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine de Saint-Simon et un peu aussi celui de Madame Palatine. Ce second personnage, il faut le reconnaître, ne ressemble guère au premier. C'est une façon d'hypocrite à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit «comme un ange»,--un ange déchu, s'entend,--dont il possède la malignité, la perversité d'âme, les simulations hors mesure, les séductions et le charme, expert en combinaisons artificieuses, s'appliquant à nuire et y parvenant toujours, capable d'ailleurs de vues à longue échéance et en poursuivant la réalisation avec une invincible ténacité... Tout cela s'alliant,--contradiction qu'on ne s'explique guère,--avec une telle poltronnerie que, pour le pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton[186]».
[Note 186: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 223. Ce n'est pas seulement de poltronnerie que parlent les _Mémoires_; c'est aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux paraît aujourd'hui avoir fait justice.]
C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé, délié, retors, que, pour juger le récit des _Mémoires_, il importe de se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui prêtent? Un calcul inconciliable avec le bon sens le plus élémentaire. Non que nous contestions l'excellence de la maxime chère à Louis XI: diviser pour régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander l'application aux princes,--non pourvus d'un trône,--dont le sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but poursuivaient les légitimés? Conserver le bénéfice des avantages à eux concédés par deux édits et par un testament? Quel était le tribunal chargé de statuer? La Cour de Parlement. De quels éléments se composait cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe, chacun ayant voix égale... Or n'est-il pas de règle qu'un plaideur cherche d'abord à se concilier ses juges, sauf à les maudire ensuite si la décision ne lui est pas favorable? M. du Maine change tout cela et, sous couleur d'opérer une division habile, s'applique à indisposer tout le monde: les uns, en proclamant que leur opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable; les autres, en les «embarquant» malgré eux dans la plus fâcheuse des aventures! De la part d'un homme gratifié par la nature «du génie d'un démon», on confessera que c'est une singulière politique.
Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été en contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt et les désirs se confondaient avec ceux des légitimés. Que le souverain crût nécessaire de recourir à de minutieux ménagements, cela peut paraître paradoxal. Rien, cependant, n'est plus exact. Le temps, en effet, était loin où le catéchisme royal faisait de lui un lieutenant du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»; où lui-même, convaincu de son essence surhumaine, faisait admettre cet axiome que sa volonté devait être obéie «sans discernement[187]»... Depuis lors, que de revers, d'amertume, d'humiliations, bien faits pour ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la puissance dont il était investi! A l'acclamation des foules ont succédé les malédictions du peuple, les chansons outrageantes, les placards séditieux affichés dans les lieux publics, «surtout à ses statues[188]». Le triomphateur ébloui est remplacé par un vaincu qui ne se fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir absolu. Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un conflit puéril il va indisposer cette grande institution judiciaire, le Parlement, dont les décisions,--il ne l'ignore pas,--régleront le sort de ses dispositions posthumes[189]?--Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord préalable des parties en cause.
[Note 187: _Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, par Arvède Barine, p. 146.]
[Note 188: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VI, p. 408.]
[Note 189: Voir, notamment, les _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 261 et suiv.]
Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes contre la thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas, d'ailleurs, le seul contemporain qui se soit expliqué sur cette période de l'affaire. Le maréchal de Villars, un duc et pair également, d'autant plus jaloux des prérogatives de sa dignité qu'il en était investi de fraîche date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a laissé, lui aussi, des _Mémoires_. Or Villars ne souffle mot des incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications sont moins compliquées. Aussitôt après l'édit de juillet 1714, conférant aux légitimés «l'habilité au trône», une démarche fut faite auprès de Sa Majesté, et ce fut lui, Villars, qui porta la parole[190]:
[Note 190: Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais il indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il arriva le 9 septembre 1714.]
--«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui ont l'honneur de représenter Votre Majesté dans son Parlement refusent aux pairs de France un honneur que Votre Majesté veut bien leur faire en toute occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous approchons d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il quelque apparence de raison que le Premier Président le refuse et que le représentant veuille plus d'honneurs que le représenté n'en exige?»
Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le monde:
--«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il sera plus agréable pour les pairs que le Parlement se rende de lui-même que si c'étoit par mon ordre.»
C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu la reprise de l'affaire. Quant à des promesses, encore moins à une pression, à «l'embarquement» de la pairie sous la menace des plus cruelles calamités, à une ligue «scélérate», à la virulente sortie que l'on sait--il n'en est pas question. La formule de Villars est d'une simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il, prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y opposèrent parce que ce droit auroit trop rapproché les pairs d'eux; mais ils n'y mirent plus d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la faculté de parvenir à la couronne après les princes du sang, ils furent gratifiés des mêmes honneurs et privilèges[191].»
[Note 191: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 349.]
Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait être l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés dans leurs espérances par l'annulation du testament royal, ils n'eurent plus de ménagements à garder. De contrainte morale, les ducs n'en subirent aucune. S'ils se lancèrent dans un nouveau conflit avec la robe, c'est qu'ils se figuraient avoir facilement raison de M. de Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord à le séduire par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement, essayèrent de l'intimider par leurs menaces[192]... Qu'il y ait eu alors des pourparlers en vue d'une transaction que le duc du Maine, désireux de se faire bien venir des deux parties,--ses juges de demain,--envisagea avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais là, suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative de ce prince dans des négociations que l'intransigeance de certains ducs empêcha d'aboutir. Cette faute, imputable à ses amis et à lui-même, l'auteur des _Mémoires_ n'était pas homme à la reconnaître: d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le silence du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur forme définitive... Les choses ainsi mises au point, il est permis de croire que la prétendue trahison de 1714 est le pendant de la soi-disant agression de 1681: avec cette différence que, pour 1681, le vengeur de la pairie dut se contenter d'une victime,--Novion; tandis que, pour 1714, ayant le moyen de s'en offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes, il n'eut garde de négliger une occasion aussi heureuse.
[Note 192: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
X
La dernière maladie de Louis XIV.--Les ducs délibèrent.--Les ducs de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal de Villars, les ducs de Coislin, de Tresmes.--Les pairs ecclésiastiques.--M. de Reims.--Questions d'étiquette.--Négociations avec le Régent.
Cependant le moment décisif approchait: celui que les pairs, pareils au peuple d'Israël soupirant après la terre promise, appelaient de tous leurs vœux. La mort de Louis XIV n'était plus qu'une affaire de semaines. Commencée à la disparition du duc de Bourgogne, la déchéance suivait son cours avec une effrayante rapidité. Le teint était devenu couleur de cire et les traits avaient subi une altération telle que, rencontré ailleurs qu'à Versailles, le royal malade n'eût été reconnu de personne.
L'imminente éventualité d'un changement de règne déchaînait les convoitises. Sans parler des ducs d'Orléans et du Maine qui, chacun de son côté, travaillaient à se créer des partisans, en vue d'une rencontre prochaine à la barre de la Grand'Chambre, les ambitions de toute nature,--Dieu sait si elles étaient nombreuses!--se donnaient librement carrière. La Cour, du plus humble au plus élevé, offrait le spectacle d'une lamentable bassesse. Les salons du futur Régent se vidaient en un clin d'œil, ou s'emplissaient si bien qu'une aiguille n'eût pu tomber à terre, suivant que le bulletin médical faisait présager une amélioration ou une recrudescence du mal. L'absorption de deux biscuits, avec un doigt de vin d'Espagne, ramenait au moribond cette foule servile. Le renvoi d'un bouillon ou le recours à quelque empirique la précipitait du côté du soleil levant.
Au sein de la pairie l'agitation touchait à son comble. En dépit des visées politiques de certains de ses membres, l'affaire du bonnet constituait la grande préoccupation. Depuis plusieurs mois déjà, on se concertait: non, d'ailleurs, sans quelque peine. Le château de Versailles était, en effet, le lieu du royaume où la police était le plus active. Grâce à l'habile organisation d'un service d'espionnage, rien n'échappait à la surveillance du roi. Toute démarche suspecte donnant lieu à un rapport, des assemblées plénières n'eussent point été possibles. Aussi se réunissait-on par séries de quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, chaque groupe communiquant avec le groupe voisin par l'entremise d'un émissaire. Et pendant qu'un serviteur faisait le guet dans les couloirs, les conjurés, assis, suivant l'ordre du tableau, au fond d'une pièce reculée, abordaient l'ordre du jour... Débats approfondis, graves et d'une rare prolixité! Saint-Simon surtout était inépuisable, quand il rencontrait quelque résistance: «Monsieur, lui écrit le chancelier de Pontchartrain, un siècle entier de conversation vous paraîtrait un moment étranglé si on ne finissoit pas par être de votre avis[193].» Un de ceux qui lui tenaient tête le plus volontiers était M. de Noailles, Brutus-Noailles, dont, en dépit de ce sobriquet tragique, chacun proclamait l'excellent esprit[194]. Un jour, entre eux, la discussion s'échauffa si bien qu'elle dégénéra en querelle. M. de Noailles, de belle prestance et doué d'un vigoureux organe, écrasait son adversaire. Celui-ci avait beau gesticuler, jeter feu et flamme, sa voix de crécelle ne parvenait pas à prendre le dessus. Ce que voyant, il grimpait sur le gradin de la fenêtre; puis, ne pouvant encore se faire entendre, il se hissait au sommet d'une armoire, d'où il s'époumonait à fulminer ses arguments.
[Note 193: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VIII, p. 365.]
[Note 194: Ainsi nommé parce que, à l'époque où couraient, sur le duc d'Orléans, les bruits les plus défavorables, M. de Noailles s'était déclaré prêt à jouer, auprès de lui, le rôle de Brutus.]
Saint-Simon avait, dès cette époque, réuni autour de sa personne tout un groupe de ducs animés de sentiments analogues aux siens, poursuivant les mêmes chimères et captivés par le charme de sa conversation, qu'un contemporain qualifie «d'enchanteresse», par le sel de ses lardons, par ses critiques passionnées et aussi par sa rare compétence sur les questions d'étiquette. Tous, dans l'immense tableau que constituent ses _Mémoires_, font l'objet de portraits brossés de main de maître. Si, au cours de la rapide revue que nous en allons dresser, quelques-uns reçoivent des égratignures, c'est à celui qui fut leur compagnon d'armes que ces ombres ducales devront en demander raison.
Au premier rang, il convient de placer M. de La Force: un ami de vieille date auquel Saint-Simon restera fidèle jusque dans la disgrâce. M. de La Force, très expert en l'art de la parole, avait de l'intelligence, de l'instruction, de l'aptitude au maniement des affaires et un grand besoin d'activité. Mais sa qualité dominante, aux yeux du petit cénacle, c'était «d'être fort duc et pair et incapable de gauchir». L'abaissement de la robe constituait pour lui un article de foi; d'autant plus que, personnellement, il avait eu maille à partir avec elle: non à Paris, mais en province. La province, en effet, marchait sur les traces de la capitale. Il n'existait pas de présidial, de sénéchaussée ou de bailliage où l'on ne se passionnât pour l'affaire du bonnet.
Quant aux divers parlements du royaume, personne, du plus élevé des magistrats jusqu'au dernier des procureurs, n'y jurait que par Novion et Harlay. Dès qu'un pair, en cours de voyage, faisait mine d'user de son droit en siégeant à l'une de ces hautes juridictions, présidents et conseillers s'appliquaient,--pour l'entrée, la sortie, les saluts,--à traiter l'indiscret comme l'eussent pu faire leurs collègues de Paris. C'est à Bordeaux que la patience de M. de La Force avait été mise à l'épreuve: le Parlement exigea qu'il prît la suite de la Compagnie et interdit à son carrosse l'entrée de la cour du Palais... Des procédés inqualifiables que M. de La Force n'oublia jamais[195].
[Note 195: Cette affaire fut soumise à Sa Majesté et donna lieu à une longue correspondance de MM. de La Vrillière et de Ponchartrain.]
Après lui, il faut citer M. de Charost. «Bonhomme, dévot et qui ne pense pas à mal», dit de lui Mathieu Marais[196]. Saint-Simon célèbre ses qualités morales, mais confirme l'opinion peu flatteuse de son confrère en chronique sur la valeur intellectuelle du personnage. «Ce n'étoit pas, déclare-t-il, un homme à exister, par conséquent à compter.» Mais, ajoute-t-il, «il étoit tout à moi»... La nullité de ce courtisan digne d'estime qui, après la disgrâce de Villeroy, obtint les fonctions de gouverneur de Louis XV, fut sans doute la raison de sa fortune: «tel est, en effet, le malheur des princes et la nécessité des combinaisons».
[Note 196: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 328.]
Ajoutons, d'un trait rapide:--«M. d'Antin, qui ne se consolait pas de n'avoir pu obtenir le titre d'Épernon»;--le maréchal de Villars, que sa gloire militaire n'empêchait pas d'être fort sensible aux questions de cérémonial;--M. d'Estrées, un viveur ruiné, en quête d'emplois que la Cour s'obstinait à lui refuser;--M. de Sully, le meilleur danseur de Versailles, pris par Louis XIV en aversion, on ne savait pourquoi, et qui supportait cette défaveur avec plus de résignation que les entreprises de la robe;--M. de Coislin, évêque de Metz, héritier et successeur de son frère, le «tortionnaire» de Nicolas de Novion[197];--M. de Tresmes, premier gentilhomme de la Chambre et gouverneur de Paris... Une happelourde! s'accordait-on à reconnaître... «Une vieille bête», dit, plus simplement, Madame Palatine: d'une bêtise si grande qu'elle finit par constituer sa force et par le maintenir en place[198]... Pourvu que son cerveau ne fût pas soumis à de trop rudes épreuves, il n'y avait pas d'obstacles devant lesquels reculât le zèle de M. de Tresmes. Les corrections manuelles relevaient de son département: témoin ses algarades au bailli de Mesmes et à M. de Caumartin. Peut-être trouverait-on le secret d'une attitude aussi militante dans ce fait qu'ayant, en vertu d'une licence royale, transformé son hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin en académie de jeux,--bassette, pharaon, biribi,--dont la ferme lui rapportait quarante mille écus de rente, il se trouvait en butte à l'hostilité du Parlement: émus des scandales quotidiens dont son tripot était le théâtre, certains de Messieurs ne dissimulaient pas leur intention d'en prescrire la fermeture, en vertu du droit de police dont ils étaient investis[199].
[Note 197: La réception de M. de Coislin qui, bien que d'Église, était pourvu d'une pairie laïque, donna lieu à de graves débats. L'admettrait-on en costume civil, avec l'épée et le «bouquet de plumes»? ou en costume ecclésiastique, avec rochet et camail?... C'est pour ce dernier parti qu'on se décida, après avis du roi.]
[Note 198: C'est lui, assurait-on,--on ne prête qu'aux riches,--qui, regardant d'un air connaisseur plusieurs crucifiements du Christ, soutenait qu'ils étaient l'œuvre d'un peintre unique: «Ne voyez-vous pas la signature: INRI? Elle est la même sur toutes les toiles.»]
[Note 199: L'hôtel de Gesvres (ou de Tresmes) partageait ce privilège avec l'hôtel de Soissons qui appartenait au prince de Carignan.]
Quoique moins nombreux, l'élément ecclésiastique n'était pas non plus à dédaigner. Un élément pondérateur, est-on tenté de croire: des gens d'Église, revêtus de l'habit qui commande le détachement des vanités terrestres, élevés en dehors de tout préjugé de caste et ne pouvant transmettre, après eux, une dignité dont les hasards de la fortune les ont pourvus, ne devaient, semble-t-il, avoir à la bouche que des paroles de paix! Qu'on se détrompe. L'air de la pairie «étoit si contagieux» que ceux-là mêmes, dont on eût été en droit d'attendre le plus de modération, se faisaient remarquer par leur turbulence. Tel M. de Clermont-Chatte, évêque-duc de Laon, qui, très bon homme en son particulier, devenait intraitable quand les privilèges de sa dignité se trouvaient en péril. Tel aussi M. de Saulx-Tavannes, évêque-comte de Châlons, lequel eût bel et bien précipité le cardinal Dubois du haut des gradins de la Grand'Chambre, s'il s'était avisé, comme il en avait l'intention, d'usurper la préséance[200]!
[Note 200: Les pairs laïcs s'étaient engagés à prêter main-forte à M. de Châlons. La résolution, dit Saint-Simon, «avoit passé par moi et auroit été exécutée si le cardinal Dubois s'y fût commis». _Mémoires_, t. X, p. 443.]
Mais le plus fougueux de ces prélats était M. de Mailly, archevêque de Reims, légat-né du Saint-Siège et primat de la Gaule Belgique: un de ces cadets de bonne maison que des convenances de famille obligeaient, souvent contre leur gré, à entrer dans les ordres. En dehors des mœurs, qu'il avait irréprochables, M. de Mailly ne prit jamais de l'état ecclésiastique, pour lequel il ne sentait aucune inclination[201], «que ce qu'il ne put laisser». Ambitieux, adroit, plein de ressources, rompu à l'intrigue et d'une ténacité rare, il avait, en nouant avec Rome des intelligences secrètes que Louis XIV ne lui pardonna jamais, enlevé «à force de bras» la haute situation dont il était pourvu. Il allait même bientôt, à l'insu du gouvernement, qui refusa plusieurs mois de ratifier sa nomination, obtenir la barrette. Mais il aspirait à mieux encore et se flattait de devenir grand aumônier de France et archevêque de Paris. C'est pourquoi il se lançait à corps perdu dans les affaires de la Constitution où, prétendaient certains pêcheurs en eau trouble, il y avait de gros profits à réaliser... Des difficultés, ce singulier prélat en avait avec tout le monde. Le rôle de la Grand'Chambre était encombré de procès qu'il perdait régulièrement: procès avec ses curés, procès avec ses chanoines, procès avec l'Université. Puis, lorsque le parti ultramontain l'emporta d'une façon définitive, conflits avec ses suffragants, avec son chapitre, avec bon nombre d'ecclésiastiques vis-à-vis desquels il ne ménageait ni les mesures vexatoires, ni les lettres de cachet[202]... Ce personnage «difficultueux et des moins disposés à entrer en composition[203]», mis en évidence par son titre de premier pair du royaume, devait jouer, dans l'affaire, un rôle considérable. Il le joua, en effet, aux côtés de Saint-Simon, son ami et son allié, sinon son parent. Celui-ci, il faut le dire à sa louange, n'hésitait pas à blâmer la ligne de conduite de M. de Reims et possédait une qualité, le désintéressement, que ce dernier ne paraît pas avoir souvent mise en pratique.
[Note 201: «L'abbé de Mailly, qui n'avoit jamais voulu tâter de la moinerie, n'avoit pas plus d'inclination pour l'état ecclésiastique; sa mère l'y força... On peut juger quel prêtre ce fut et quelles études il fit; mais il avoit de l'honneur et fit de nécessité vertu.» _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 298.]
[Note 202: D'après Buvat (_Journal de la Régence_, t. II, p. 294), M. de Mailly obtint trente-deux lettres de cachet contre des prêtres de son diocèse. Une chanson--on en fit plusieurs à ce sujet--lui prête le langage suivant:
Les curés sont trop mutins: J'ai beau, pour punir ces lutins, Excommunier, interdire... Ils croient que c'est pour rire, Et pour les mettre à la raison La Fare a besoin d'un bâton.
La Fare, l'un de ses vicaires généraux, s'était livré à des voies de fait contre un des récalcitrants. _Chansonnier historique_, t. II, p. 174.]
[Note 203: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 358.]