L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793
Part 7
La somme de 12,000 livres annuellement accordée à l’Académie aurait dû être doublée en 1757. Le régent, en 1721, avait en effet accordé à Réaumur une pension de 12,000 livres qui, par lettres patentes et par arrêt du conseil, avait été déclarée reversible sur l’Académie. Réaumur mourut en 1757; de nouvelles lettres patentes confirmèrent les premières, et la rente fut transférée à l’Académie mais pour lui échapper aussitôt, car par une subtilité à laquelle on ne devait pas s’attendre, on la regarda comme tenant lieu de la somme égale assurée jusque-là chaque année sur le trésor royal et qui dès lors devenait inutile. Dans une lettre datée du 31 janvier 1759, le duc de la Vrillière déclare, il est vrai, que, si les besoins de l’Académie exigeaient que le fonds fût excédé, il y avait lieu d’espérer que Sa Majesté voudrait bien y avoir égard sur les propositions qu’en feraient MM. les officiers de l’Académie et dont il aurait l’honneur de rendre compte à Sa Majesté. L’Académie se plaignit, il n’en faut pas douter, et ses efforts furent persévérants, car, dix-sept ans après, en 1775, on voit ses représentations favorablement accueillies par Turgot et Malesherbes. Les négociations durèrent cependant trois années encore, et c’est en 1778 seulement, vingt ans après la mort de Réaumur, que l’Académie obtint enfin justice. La correspondance relative à cette affaire nous apprend que 8,000 livres sur les 12,000 qui formaient la première allocation étaient alors affectées à des augmentations de pensions: 4,000 livres restaient donc disponibles seulement pour les frais généraux, les expériences et les allocations demandées souvent par le libraire lorsque les volumes publiés contenaient un trop grand nombre de planches. C’est donc avec grande raison que le roi, en accordant enfin une subvention dont le refus avait été un déni de justice, en réservait expressément l’emploi aux expériences scientifiques et autres travaux de l’Académie.
«’^{er} juillet 1778.
«C’est avec bien du plaisir, écrit M. Amelot à l’Académie, que j’ai l’honneur de vous annoncer que Sa Majesté a bien voulu rétablir cette somme à compter du 1^{er} du mois prochain. Mais son intention est que la totalité des 12,000 livres soit employée à faire des expériences, sans qu’il puisse jamais en être rien distrait pour quelque autre objet que ce soit.»
L’Académie délibéra immédiatement sur le meilleur choix des expériences à faire. Lavoisier, dont les conclusions furent adoptées, fait paraître, en posant d’excellents principes, des vues aussi sages qu’élevées:
«Les travaux académiques me paraissent, dit-il, dans la circonstance actuelle, devoir être distingués en deux classes: les uns, relatifs à des découvertes particulières que l’auteur a intérêt à garder secrètes, demandent à être suivis dans le silence du laboratoire et du cabinet. Les travaux de cette sorte appartiennent plutôt aux particuliers qu’au corps, et l’Académie ne pourrait s’engager à en faire les frais sur la simple parole des auteurs sans s’exposer à partager l’enthousiasme naturel à chacun pour les découvertes qu’il a faites ou qu’il croit avoir faites, à favoriser la suite d’une infinité de chimères qu’on aurait prises pour des réalités, enfin à autoriser un emploi secret de fonds qui aurait les plus grands inconvénients. On pense, d’après cela, que tout académicien qui voudra tenir ses expériences secrètes ne doit prétendre à aucune récompense qu’à la gloire même attachée à une découverte importante. Non pas que l’Académie doive s’ôter le droit de rembourser les frais de ces sortes d’expériences, si elle le juge à propos, mais elle ne doit statuer que lorsqu’elle en aura pris connaissance et dans la supposition où il se trouvera des fonds libres et qui n’auront pas été destinés à des objets plus importants. Il est d’autres genres de travaux qui, loin de demander du mystère, exigent, au contraire, une sorte de publicité et le concours de plusieurs agents. Ces travaux, qui sont vraiment académiques et que le gouvernement a eus principalement en vue lors de l’institution de cette compagnie, consistent à répéter tous les faits principaux qui servent de base à chaque science, à constater toutes les découvertes importantes qui se font journellement par les savants de toutes les nations, à entreprendre de ces grandes suites d’expériences qui sont au-dessus des forces des particuliers, mais qui font époque dans les sciences et qui en établissent les masses. L’Académie, en reprenant ce plan, qui était celui des premiers académiciens, parviendrait à former un dépôt de faits d’autant plus précieux, que tous auraient un but relativement à l’avancement des sciences, qu’elle pourrait espérer de remplir des lacunes immenses que laissent dans ce moment la plupart des sciences physiques, enfin qu’elle parviendrait à mettre en œuvre une infinité de matériaux qui se multiplient de jour en jour, mais dont la place et l’arrangement sont absolument inconnus.
«Ce plan, qui ne peut être adopté que pour un corps et par un corps aidé et appuyé par le gouvernement, ne conduira pas toujours à des découvertes brillantes; mais il servira à assurer en peu de temps la marche des sciences, à dissiper le prestige des systèmes nouveaux qui ne sont point appuyés sur des preuves, à réduire toutes les choses à leur juste valeur, enfin à faire marcher les sciences en quelque façon tout d’une pièce, semblables à ces phalanges redoutables dont la marche lente mais sûre ne connaissait pas d’obstacles invincibles. Telles sont les vues d’après lesquelles on a rédigé le projet de règlement.»
Cinq ans après, en 1783, lorsque le bruit se répandit qu’aux applaudissements des états du Vivarais assemblés Joseph Montgolfier avait enlevé, sur la place publique d’Annonay, un ballon de cent pieds de diamètre, l’opinion publique en demandant à l’Académie la confirmation d’une découverte aussi prodigieuse semblait attendre d’elle des applications sans limite et la réalisation des plus chimériques espérances.
L’Académie fut invitée de la part du roi à s’occuper des expériences nouvelles en associant à ses recherches l’inventeur Montgolfier et Charles, professeur habile de physique qui, substituant l’air inflammable à l’air chaud, s’était audacieusement élevé à la vue des Parisiens effrayés et charmés jusqu’à 7,000 pieds au-dessus du sol. «La dépense, ajoutait la lettre de M. d’Ormesson, pourrait être prise sur les 12,000 livres allouées pour les expériences de l’Académie.»
L’Académie fut doublement choquée. Montgolfier et Charles malgré leur mérite éminent lui étaient jusque-là restés étrangers, et ses habitudes n’étaient pas d’associer à ses travaux des savants pris hors de son sein. La dernière phrase de la lettre de d’Ormesson semblait en outre une atteinte portée à la libre disposition de ses revenus. Des observations furent adressées au ministre, qui répondit fort gracieusement: «Je n’ai pas eu l’intention de proposer rien qui pût gêner l’Académie ou contrarier ses usages ou ses statuts. Le roi, qui connaît le zèle de l’Académie et ses dispositions à rendre utile une découverte aussi importante, s’en rapporte parfaitement à elle sur ce qu’elle croit devoir à des hommes estimables, dont l’un est inventeur de la machine et dont les autres ont fait avec succès les premières tentatives propres à en indiquer et à en perfectionner les propriétés.»
LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES.
La somme régulièrement allouée à l’Académie était trop faible pour subvenir aux frais de voyages ou d’expéditions jugées utiles au progrès de la science. La générosité du ministre et celle du souverain lui-même étaient donc invoquées dans toutes les occasions importantes et elles faisaient rarement défaut. Les voyages scientifiques entrepris à la demande de l’Académie étaient défrayés par une allocation spéciale accordée chaque fois pour un but déterminé et au membre même désigné par elle. Presque tous eurent pour but le progrès de l’astronomie et de la géographie; quelques-uns cependant furent consacrés aux études d’histoire naturelle.
C’est ainsi que l’on trouve dans les cartons de l’Académie une lettre non signée et datée du 13 juillet 1717, qui commence ainsi: «J’ai l’honneur de vous envoyer la notte pour une ordonnance de 4,000 livres par rapport à un voyage de M. de Jussieu. Je vous avoueray que j’aurais souhaité le delay d’un voyage de cette nature jusqu’à l’année prochaine, les affaires seront en meilleur estat. S. A. R. a trouvé l’objet trop médiocre pour attendre; pour moy je prendray seulement la liberté de vous faire remarquer que, dès que c’est là son intention, cette ordonnance est pressée, parce qu’il faut que M. de Jussieu parte à la fin de ce mois ou les premiers jours de l’autre tout au plus tard.»
M. de Jussieu était Antoine, le premier des académiciens de sa glorieuse famille. Son frère Bernard, âgé alors de dix-sept ans, devait l’accompagner dans ce voyage, le seul qu’il ait entrepris pendant sa belle et modeste carrière. Sa famille ne songeait nullement alors à en faire un savant et le destinait au commerce; lui-même au retour, attristé de ne pouvoir s’arrêter à aucun parti, fit une retraite au couvent de Saint-Lazare pour y méditer tout à son aise et sortit décidé pour la pharmacie à laquelle succéda bientôt la médecine, mais il revint heureusement à la botanique en s’associant à son frère qu’il ne quitta plus. Si le souvenir du voyage d’Espagne décida sa détermination, on peut assurer qu’en accordant les 4,000 livres malgré le mauvais état des affaires, le régent, dont la main s’ouvrit si souvent pour favoriser la science, lui rendit ce jour-là l’un des plus grands services dont elle doive remercier sa mémoire.
La mission de Tournefort, antérieure à celle de Jussieu, eut aussi pour but l’histoire naturelle. Tournefort savait voyager. La narration de ses aventures est pleine de détails intéressants racontés naïvement et non sans esprit quelquefois. Observateur curieux et sagace des mœurs et des coutumes, très-versé dans la lecture des auteurs anciens, Tournefort a composé deux volumes qui, sous forme de lettres à M. de Pontchartrain, rapportent les incidents de son voyage, les singularités observées, les opinions recueillies et les souvenirs éveillés par les lieux qu’il parcourt. L’histoire naturelle n’occupe pas tellement son esprit que d’autres études n’y puissent trouver place, et sa narration peut satisfaire, en même temps que la curiosité du savant, celle de l’homme politique, de l’historien et du géographe.
Les appréciations toujours sincères de Tournefort sont parfois singulières. Il recueille les renseignements et les traditions et les rapporte sans les contrôler; jamais dans l’interprétation des monuments anciens il ne semble apercevoir de difficultés, ou ce qui revient presque au même, il ne soupçonne pas qu’on puisse les éclaircir. L’île de Crète et le mont Ida lui rappellent la naissance et le règne de Jupiter; quelques ruines d’origine douteuse pourraient être suivant lui le temple où Ménélas sacrifia lorsqu’il eut appris l’enlèvement de sa femme Hélène; l’excellent vin de Candie, qui lorsqu’on en a goûté fait mépriser tous les autres, devait être le nectar que buvait autrefois Jupiter. Ces traits d’érudition naïve ne diminuent ni l’intérêt ni l’authenticité du récit des faits observés.
Les mœurs et les superstitions des Grecs et des Turcs, l’animosité qui sépare les deux races, sont mis en relief par une grande abondance de détails recueillis à toute occasion. Les sympathies de Tournefort pour les chrétiens vont jusqu’à l’horreur des infidèles auxquels il rend parfois justice cependant, et lorsque sa bonne foi triomphe de ses préventions et de ses préjugés, ses récits sont loin de confirmer ses appréciations générales. «Les Turcs, dit-il en parlant de l’île de Milo, font toujours quelque nouvelle avanie pour rançonner les pauvres Grecs, et d’ailleurs il faut leur faire des présents si l’on veut éviter la chaîne ou les coups de bâtons. Les Turcs sont plus insolents que jamais dans les îles depuis la retraite des corsaires français; ainsi les Grecs ne savent qui souhaiter. Les corsaires tenaient les Turcs en raison et mangeaient le profit de leurs prises dans le pays; mais aussi les corsaires étaient parfois des hôtes incommodes, avec lesquels il n’était pas trop aisé de vivre. Les plus habiles d’entre les Grecs, après la perte de la capitale de leur empire, se retirèrent en divers endroits de la chrétienté; ils emportèrent avec eux toutes les sciences de leur pays et par conséquent toutes les vertus.» Voilà donc, suivant Tournefort, Constantinople privée de toutes les vertus et pour longtemps sans doute, car les sciences, cela est notoire, n’y ont pas encore fait retour. Comment concilier cependant cette appréciation avec les lignes suivantes: «Comme la charité et l’amour du prochain sont les points les plus essentiels de la religion mahométane, les grands chemins sont ordinairement bien entretenus et l’on y trouve assez fréquemment des sources, parce qu’ils en ont besoin pour les ablutions; les pauvres gens prennent soin de la conduite des eaux, et ceux qui sont dans une fortune médiocre établissent des chaussées. Ils s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les grandes routes et contribuent au bien public suivant leurs facultés. Les ouvriers payent de leur personne: ils servent gratuitement de maçons et de manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages, aux portes des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passants. Quelques bons musulmans se logent sous des espèces de barrières qu’ils font construire sur les grands chemins, et là ils ne sont occupés pendant les grandes chaleurs qu’à faire reposer et rafraîchir ceux qui sont fatigués. L’esprit de charité est si généralement répandu parmi les Turcs, que les mendiants mêmes, quoiqu’on en voie très-peu chez eux, se croient obligés de donner leur superflu à d’autres pauvres.»
Les pages que Tournefort consacre à la science sont souvent des plus curieuses pour l’histoire de ses progrès et révèlent plus d’une erreur singulière acceptée alors sans difficulté par les hommes les plus éclairés. Rencontrant à Candie une source thermale, il y plonge des œufs qui ne cuisent pas; mais au lieu d’en conclure simplement que la température n’est pas suffisante, il y voit un caractère spécifique de cette eau et se rappelle qu’en France il a vu des soldats faire cuire une poule dans les eaux thermales du fort des Bains dans le Roussillon. «Toutes les sources d’eaux bouillantes que j’ai observées dans les divers pays m’ont paru, dit-il, également chaudes, parce que je n’avais d’autre thermomètre que ma main, et certainement je n’en ai rencontré aucune de celles qu’on appelle bouillantes, où j’aie pu tremper les doigts sans me brûler. Toutes ces sources fument également, cependant on trouve entre elles cette différence par rapport aux œufs que, dans les unes, ils ne s’y cuisent pas dans l’espace de deux heures, et dans quelques autres, ils se cuisent en quatre ou cinq minutes.»
L’évaporation continuelle des eaux de la mer semble d’après une autre lettre complétement inconnue à Tournefort, et il s’étonne de voir la mer Noire recevoir, par les diverses rivières qui s’y déchargent, plus d’eau que le Bosphore n’en peut rendre à la Méditerranée. «Que pouvaient, dit-il, devenir les eaux qui se ramassaient ensemble jour et nuit dans le même bassin sans qu’elles eussent leur décharge. La décharge de la Méditerranée dans l’Océan est au détroit de Gibraltar, où heureusement les eaux trouvent plus de facilité à creuser un canal que de se répandre sur la terre d’Afrique. Le Seigneur avait laissé cette ouverture entre les monts Atlas et celui de Gadès; il ne fallait que déboucher les digues.»
Les travaux relatifs à la forme de la terre et à la construction de la carte de France, incessamment discutés et repris depuis près d’un siècle, trouvèrent dans Louis XV et dans son successeur des protecteurs aussi zélés et aussi généreux que l’avaient été Louis XIV et le régent.
Le problème dont l’Académie avait confié la solution à Picard semblait d’abord des plus simples. La terre était pour elle une sphère dont il s’agissait de déterminer le rayon en évaluant l’arc d’un degré sur l’un de ses grands cercles. Les astronomes de l’antiquité et ceux du moyen âge avaient sans plus de preuves adopté l’opinion d’une sphéricité parfaite, et le même problème s’était présenté à eux, mais leurs déterminations inégales et par conséquent incertaines se ressentaient trop évidemment de la grossièreté des instruments employés. Le degré terrestre, si l’on en croit Aristote qui l’accepte des astronomes de son temps, aurait 1,111 stades de longueur. Ératosthène, qui vint après, n’en comptait plus que 700, Posidonius 666, et enfin Ptolémée 500 seulement. Les Arabes diminuèrent encore l’évaluation de Ptolémée.
Les astronomes assemblés par ordre d’Almamoun ayant pris la hauteur du pôle se séparèrent en deux troupes, les uns s’avançant vers le septentrion et les autres vers le midi, allant le plus droit qu’il leur fût possible, jusqu’à ce que l’une des troupes eût trouvé le pôle plus élevé d’un degré, et que l’autre au contraire l’eût trouvé abaissé d’un degré. Ils revinrent à leur première station pour comparer leurs observations, et l’on trouva que l’une des troupes avait compté sur son chemin 56 milles ⅔ et l’autre 56 milles juste; mais ils demeurèrent d’accord de compter le degré de 56 milles ⅔, ce qui revient à diminuer de 10 milles environ ou de plus d’un dixième l’évaluation reçue par Ptolémée.
La comparaison de ces diverses mesures avec les nôtres semble d’ailleurs fort difficile à cause de l’incertitude sur la valeur du stade ancien ou du mille des Arabes. Fernel et Snellius, sans se contenter d’une tradition incertaine, ont voulu à leur tour et chacun de son côté déduire de leurs observations la longueur du degré terrestre. Fernel, suivant précisément la méthode des Arabes, partit de Paris et marcha vers le nord jusqu’à ce que la hauteur du pôle eût augmenté d’un degré. Pour savoir alors quelle distance il avait parcourue, il monta dans un coche et compta les tours de roues jusqu’à Paris, en estimant pour les corriger de son mieux les erreurs causées par les inégalités et les détours de la route. Il trouva ainsi, pour la longueur du degré, 56,746 toises de Paris, auxquelles il eut la hardiesse presque risible d’ajouter 4 pieds. Snellius à peu près à la même époque ne trouvait que 55,011 toises, et Norwood par une méthode toute différente en obtenait 57,442.
Picard, chargé par l’Académie d’obtenir une évaluation définitive, employa la méthode suivie encore aujourd’hui dans les opérations de même nature. Son premier soin fut de mesurer avec une extrême précision, sur une route pavée et parfaitement droite, la distance de 5,662 toises qui sépare Villejuif de Juvisy. Ce fut la première base d’une série de triangles enchaînés dans la direction du nord au sud, et que le premier côté connu permettait de résoudre en ne mesurant plus sur le terrain que des angles seulement, pour lesquels l’emploi des lunettes, adoptées pour la première fois, assurait une exactitude inconnue jusque-là aux observateurs les plus habiles. L’orientation connue du réseau permettait d’ailleurs de calculer la portion de méridienne comprise dans l’intérieur de chaque triangle et enfin, par la mesure directe des latitudes extrêmes, la longueur d’un arc d’un nombre connu de degrés, minutes et secondes. Un arc de 1° 22′ 55″ ayant été trouvé ainsi de 77,850 toises, il en résulta par une proportion facile la longueur de degré 57,060 toises, et l’on fixa en conséquence la longueur de la lieue à 2,283 toises, afin qu’il y en eût 9,000 juste dans la circonférence de la terre.
Les opérations de Picard n’étaient que le préparatif et le fondement d’un travail plus considérable. La construction astronomique d’une carte du royaume fut proposée à Colbert et accueillie avec grande faveur; mais la vie d’un astronome, si habile et si actif qu’il fût, ne pouvait suffire à l’accomplissement d’une telle tâche. L’entreprise, plusieurs fois interrompue par des difficultés financières, fut après la mort de Picard confiée à Cassini, qui devait la léguer aux héritiers de son nom, de ses fonctions et de son ardeur pour la science. Sept degrés furent successivement mesurés sur un même méridien entre Paris et Perpignan et puis entre Paris et Dunkerque. Les opérations, commencées en 1701, reprises en 1713 et terminées en 1718 seulement, s’accordaient à montrer les degrés inégaux, en assignant constamment la plus grande longueur aux plus rapprochés de l’équateur et par conséquent à la terre une forme allongée dans le sens des pôles.
Ce résultat fort imprévu était confirmé par d’autres opérations. Cassini de Thury, le petit-fils de Dominique, ayant mesuré en 1733 l’arc de parallèle qui sépare Saint-Malo de Strasbourg et cherché en même temps l’écartement de ce parallèle avec le grand cercle perpendiculaire au méridien, fut par cette voie très-différente conduit à une conclusion que le célèbre d’Anville vint appuyer et fortifier à son tour par des considérations purement géographiques. Il ne s’agissait de rien moins, suivant lui, que d’ôter 300 lieues à la circonférence de l’équateur en faisant son diamètre plus petit d’un trentième environ que celui qui réunit les pôles.
La conviction de d’Anville résultait d’une comparaison attentive des cartes les plus exactes avec les documents anciens et modernes. Les cartes construites géométriquement et en supposant la terre sphérique assignent toujours, suivant lui, aux lieux éloignés une trop grande différence de longitude, et l’écart réel de deux méridiens est par conséquent plus petit que si la terre était sphérique. Les travaux de la carte de France, l’étude des cartes de Palestine et les opérations des missionnaires en Chine s’accordaient à confirmer cette opinion, en faveur de laquelle tant d’épreuves concordantes semblaient prévaloir sur tous les raisonnements.
Les géomètres cependant ne cessèrent jamais de douter et de réclamer de nouvelles mesures. La théorie de Newton, qui ne s’était pas encore imposée à l’Académie tout entière, assignait à l’Océan la forme nécessaire d’un sphéroïde aplati, et si, conformément à l’hypothèse au moins vraisemblable qu’il adoptait en même temps qu’Huyghens, notre globe primitivement fluide a conservé sa forme en se refroidissant, la partie solide elle-même ne peut manquer d’être aplatie aux pôles.
Huyghens et Newton, en signalant cet effet nécessaire de la force centrifuge, avaient tenté d’en calculer la grandeur. La méthode d’Huyghens repose sur une supposition qui ne peut plus aujourd’hui compter de partisans, et celle de Newton mêle à ses principes solides et inébranlables une hypothèse trop douteuse pour qu’on puisse taxer d’inexactitude nécessaire les opérations qui viendraient la démentir et la désavouer. La question de droit était donc incertaine aussi bien que celle de fait, et l’Académie partagée agitait l’opinion publique sans la diriger.
Les degrés du méridien augmentent-ils ou diminuent-ils de l’équateur au pôle? La seule méthode infaillible pour le décider était de prendre des mesures précises et rapprochées des points extrêmes. Avant de proposer dans ce but des expéditions lointaines et coûteuses, l’Académie écouta sur la question un grand nombre de mémoires qui, sans avancer beaucoup la solution, réussirent au moins à stimuler la curiosité des ministres et du roi et à les faire consentir avec empressement aux dépenses considérables qui leur furent demandées ensuite. Deux commissions furent envoyées, l’une en Laponie, l’autre au Pérou, pour mesurer les degrés dont la comparaison devait tout décider. Maupertuis, Clairaut, Lemonnier et l’abbé Outhier partirent pour le nord. La Condamine, Bouguer et Godin, accompagnés de Joseph de Jussieu et de Couplet, neveu du trésorier de l’Académie, s’étaient embarqués six mois avant pour le Pérou.