L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793

Part 25

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L’Académie, peu empressée à se produire au dehors, évite les manifestations bruyantes dont Paris s’enivre peu à peu. Elle ne veut pas se dessaisir, en s’associant à d’autres compagnies, de son rôle incontesté jusque-là d’arbitre unique et de juge sans appel des questions de son ressort qui lui sont soumises. On lit par exemple dans le procès-verbal du 10 mars 1790:

«M. Tillet a lu une délibération du district de Saint-Jacques-l’Hôpital, par laquelle il invite l’Académie à assister à une séance des exercices des enfants aveugles à l’Hôtel de Ville, dirigée par M. Haüy, pour faire un rapport de cette séance, conjointement avec Messieurs de l’Université, Messieurs de l’Académie de musique et Messieurs du corps des imprimeurs, dont copie sera remise à Messieurs du district.

«Il a été décidé que l’Académie ne nommerait pas de commissaires, mais que ceux de Messieurs les académiciens qui voudraient se rendre à l’invitation de Messieurs du district en seraient les maîtres.»

Quelques-uns des travaux demandés à l’Académie inspirent aux membres qui en sont chargés une répugnance évidente, qu’ils n’expriment toutefois qu’avec une grande circonspection.

Lorsque, par exemple, le 13 avril 1791, l’Académie est invitée à faire l’essai des métaux précieux provenant des églises jugées inutiles au culte, l’un des commissaires trouve que ce sont des opérations très-délicates, _tant par rapport aux circonstances_ que pour avoir des résultats satisfaisants, et demande que l’on fortifie la commission par l’adjonction de nouveaux membres. Cette timidité ou ce scrupule ne se retrouve pas, il faut l’avouer, chez tous les académiciens. Pendant que Beaumé et Fourcroy étudient sans hésitation la composition du métal des cloches et cherchent sans répugnance le moyen d’en séparer les éléments pour les convertir en pièces de deux sous, ou de les plier à d’autres usages, Lagrange et Borda acceptent très-librement l’examen d’un mémoire de l’abbé Mongès, sur les moyens d’utiliser pour la science la prochaine destruction des clochers. «Il sera bon, dit l’abbé, approuvé en cela par les commissaires, d’examiner avec soin l’orientation de la croix de fer qui surmonte souvent l’édifice, de noter si elle est inclinée par l’action du temps et si, conformément à une croyance populaire, elle l’est toujours dans le même sens; on devra aussi étudier avec soin de quels bois sont faites les vieilles charpentes et si l’essence, comme on le croit généralement, a disparu de nos forêts.»

Les Académies, en temps de révolution surtout, sont, comme leurs membres, pleines de contradictions, et les travaux scientifiques relatifs à la suppression des églises n’empêchent pas l’Académie des sciences de se réunir le jour de la Saint-Louis à l’Académie des belles-lettres, pour entendre la messe à la chapelle du Louvre.

Le 24 août 1791, on lit au procès-verbal:

«M. Sage a lu la lettre suivante de M. Desessart:

«Le Roi donne son agrément pour que l’Académie, de concert avec celle des belles-lettres, fasse célébrer une messe dans la chapelle du Louvre, le jour de la Saint-Louis.»

«Sur la demande de M. Lavoisier, on a été aux voix si l’on demanderait à M. le curé de la paroisse un prêtre pour dire la messe le jour de la Saint-Louis, oui ou non.

«La pluralité a été pour que M. le directeur s’adressât à M. le curé.» Vingt-cinq académiciens assistèrent à la messe, et une députation alla remercier le curé de l’avoir célébrée lui-même.

Le 11 août 1792, le lendemain de l’invasion des Tuileries, était un mercredi. Vingt-deux académiciens assistent à la séance; mais, pour la première fois depuis le commencement de la Révolution, aucune communication scientifique ne se trouve à l’ordre du jour.

Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande qu’on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations. L’Académie, étonnée d’avoir à écarter une telle motion, décide que les seuls changements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles; le procès-verbal, discrètement rédigé, ne désigne personne; c’est huit jours après qu’une nouvelle insistance force le secrétaire à nous livrer le nom d’Antoine-François Fourcroy, futur comte de l’empire, dont la proposition trois fois reproduite est éludée enfin, non sans embarras et sans trouble, par le vote unanime de ses confrères attristés.

«M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1792, annonce à l’Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose à l’Académie d’en user pareillement envers certains de ses membres connus pour leur incivisme, et qu’en conséquence lecture soit faite de la liste de l’Académie pour prononcer leur radiation.

«Plusieurs personnes observent que l’Académie n’a le droit d’exclure aucun de ses membres, qu’elle ne doit pas prendre connaissance de leurs principes et de leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son unique occupation; que d’ailleurs, l’Assemblée nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation à l’Académie, elle exercera le droit qu’elle seule peut avoir de rayer de la liste de l’Académie les membres qu’elle jugera devoir en être exclus.» Mal accueilli sur ce point, Fourcroy, dans le raffinement de son zèle, invoque ingénieusement l’exécution du règlement relatif aux académiciens absents plus de deux mois sans congé.

«Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarqué qu’il ne s’étendait que sur les pensionnaires et que son exécution n’appartient pas à l’Académie.

«Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté définitivement que la lecture de la liste de l’Académie et la délibération relative à la susdite motion seraient remises à la séance prochaine.»

Dans la séance suivante, un membre (c’est le géomètre Cousin) s’explique avec autant d’habileté que de modération sur la délibération qui est à l’ordre du jour. «Il rappelle qu’anciennement et de tout temps l’Académie, uniquement occupée de l’objet de sa constitution, du progrès des sciences, avait coutume pour tout le reste d’en référer au ministre, avec lequel elle entretenait une correspondance et une communication fréquentes sur tout ce qui regardait son régime particulier; il s’étonne que, dans un moment où le ministre de l’intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite plus que jamais la confiance de l’Académie, elle n’en use pas envers lui comme elle le faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de charger les officiers de l’Académie de conférer avec le ministre sur l’objet proposé, tandis qu’elle se livrera à des occupations plus intéressantes.»

Cette échappatoire évidente est adoptée par l’Académie, et l’incident tourne à la confusion de celui qui l’a soulevé. Il n’est pas terminé pourtant.

Le 5 septembre 1792, lorsque les prisons, ruisselant du sang des victimes, gardaient encore l’académicien Desmarets, épargné par une sorte de miracle; lorsque le zèle de ses amis tremblants avait par un bonheur inouï délivré l’illustre et excellent Haüy, la veille seulement du massacre; lorsque signaler un suspect, c’était désigner une victime, la sinistre motion est poursuivie avec une inqualifiable opiniâtreté.

On lit au procès-verbal: «Le secrétaire est interpellé s’il avait reçu la lettre du ministre, qui avait promis d’écrire à l’Académie au sujet de la radiation qui devait être faite de ses membres émigrés. Le secrétaire ayant répondu qu’il n’avait reçu aucune lettre du ministre, l’Académie a arrêté que, le ministre n’ayant point répondu, le secrétaire ne pourrait délivrer aucune liste de l’Académie ni en faire imprimer aucune jusqu’à ce que cette réponse soit parvenue.

Malgré la terreur qui s’augmente chaque jour, l’Académie, étonnée de subsister encore et maîtrisant ses trop justes craintes, s’assemble une fois par décade avec une apparente tranquillité; elle tient, suivant la coutume, la séance publique du mois de novembre. Le 4 novembre 1792, dans le palais du Louvre, devenu Muséum national, Leroy lit un mémoire sur le frottement, Borda rend compte des travaux relatifs aux poids et mesures, Lavoisier fait une lecture sur la hauteur des montagnes qui entourent Paris, Sage parle de la nature et de la classification des marbres, et Desmarets enfin entretient l’Assemblée de l’étude et du dénombrement des terres végétales.

Quelques auteurs apportent encore de rares mémoires scientifiques, renvoyés suivant l’usage à des commissions. L’un deux, oublieux des progrès accomplis, demande même un privilége pour faire imprimer son écrit. On lui _observera_, dit le procès-verbal, que l’Académie n’a plus et ne donne plus de priviléges.

L’Académie, déjà, est en grand péril; l’irrésistible torrent, qui renverse tout ce qui s’élève, déracine tout ce qui résiste. Les plus prévoyants et les plus sages des académiciens veulent se taire et se faire oublier. Ils ne peuvent réprimer le zèle des confrères qui, empressés à rendre compte des opérations bien languissantes pourtant sur le système métrique, trouvent à la barre de la Convention l’occasion de vanter leur civisme et l’utilité de leurs travaux.

«Depuis longtemps, estimables savants, leur répond le président dans la séance du 18 novembre 1792, les philosophes plaçaient au nombre de leurs vœux celui d’affranchir les hommes de cette différence de poids et mesures qui entrave les transactions sociales et travestit la règle elle-même en un objet de commerce. Mais le gouvernement ne se prêtait point à cette idée des philosophes; jamais il n’aurait consenti à renoncer à un moyen de désunion; enfin le génie de la liberté a paru, il a demandé au génie des sciences quelle est l’unité fixe et invariable, indépendante de tout arbitraire, telle en un mot qu’elle n’ait pas besoin d’être déplacée pour être connue, et qu’il soit possible de la vérifier dans tous les temps et dans tous les lieux. Estimables savants, c’est par vous que l’univers devra ce bienfait à la France.»

Par une rencontre fortuite, mais singulière, un décret qui suspend la nomination aux places vacantes dans les Académies est adopté dans la même séance. L’Académie, condamnée désormais, reçoit encore pourtant les demandes et les missions incessantes du gouvernement. On la consulte sur les voitures couvertes destinées au transport des malades, sur les perfectionnements à apporter au régime des hôpitaux et des hospices, sur le système monétaire. Il suffira, dit le comité des assignats et monnaies en parlant du système nouveau, d’annoncer aux nations que l’Académie des sciences en a jeté les fondements pour mériter leur confiance.

L’Académie est encore consultée sur la manière d’accorder l’ère de la République avec l’ère vulgaire, sur une machine de guerre, sur une nouvelle invention de boulets, sur un taffetas huilé propre à faire des manteaux pour les troupes, sur l’idée d’établir plusieurs rangées de canons sur un même affût, sur la conservation des eaux à bord des navires de la République, sur l’administration nationale des économies du peuple, sur la conservation des biscuits et des légumes à la mer. L’Académie répond de son mieux, et reçoit avec des remercîments de fréquents témoignages de confiance et d’estime. L’excellent Lakanal, qui s’était fait dans le comité d’instruction publique le protecteur et l’ami officieux de la science et des arts, honorait sa jeunesse, suivant sa noble expression, en détournant ou adoucissant les coups qui les menaçaient. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, l’Académie est autorisée à remplir les places vacantes dans son sein. Elle put s’en réjouir, mais non en profiter. L’ordre de se dissoudre suivit de près la permission de se compléter. Lakanal cependant veillait encore sur elle.

«Les membres de la ci-devant Académie des sciences, dit un décret rendu sur sa proposition, continueront de s’assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances, pour s’occuper spécialement des objets qui leur ont été et pourraient leur être envoyés par la Convention nationale. En conséquence, les scellés, si aucuns ont été mis sur leurs registres, papiers et autres objets appartenant à la ci-devant Académie, seront levés, et les attributions annuelles faites aux savants qui la composaient leur seront payées comme par le passé et jusqu’à ce qu’il en ait été autrement ordonné.»

L’Académie pouvait se croire rétablie; meilleur juge que nous ne pouvons l’être, Lavoisier ne le pense pas; il écrivit à Lakanal:

«J’ai reçu avec une reconnaissance qu’il me serait difficile de vous exprimer l’expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez bien voulu m’adresser: j’en ai donné communication à quelques-uns de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments; malheureusement les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret, et, quelque important qu’il soit pour le travail des poids et mesures et pour la suite des autres objets dont l’Académie avait été chargée, elle ne pourrait pas s’en servir dans ce moment sans paraître lutter contre l’opinion dominante du comité d’instruction publique et de la partie prépondérante de l’Assemblée.

«Il est étonnant de voir que les sciences, qui faisaient en France des progrès si rapides et qui pourraient contribuer d’une manière si efficace à la gloire et à la prépondérance de la République, soient sacrifiées à des opinions exagérées, sur le danger desquelles on s’éclairera plus tard. Nous sommes dans une position où il est également dangereux de faire quelque chose et de ne rien faire. Recevez, je vous prie, l’assurance de l’attachement que je vous ai voué pour longtemps.»

Serviteurs inutiles de la science, les académiciens dispersés cherchent la plupart une prudente retraite. Les uns, suspects d’incivisme, comme Borda, Lavoisier et Laplace, et jugés trop tièdes dans leur haine pour les rois, sont exclus pour ce motif de la commission des poids et mesures, tandis que d’autres, comme Berthollet, exposés peut-être à des épreuves plus périlleuses et plus rudes, conservent la confiance du Comité du salut public, sans jamais trahir, pour la ménager, la vérité, toujours loyalement dite et maintenue invariablement.

Quelques jours avant le 9 thermidor, un dépôt sableux est trouvé dans une barrique d’eau-de-vie destinée à l’armée; les fournisseurs, suspects d’empoisonnement, sont aussitôt arrêtés et l’échafaud déjà semble se dresser pour eux. Berthollet cependant examine l’eau-de-vie, et la déclare pure de tout mélange.

«Tu oses soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie ne contient pas de poison?» Pour toute réponse, Berthollet en avale un verre en disant: «Je n’en ai jamais tant bu!—Tu as bien du courage! s’écrie Robespierre.—J’en ai eu davantage quand j’ai signé mon rapport.» Et l’affaire n’eut pas d’autres suites.

L’Académie devait renaître sous un autre nom; la première classe de l’Institut fut composée de ses anciens membres dans lesquels, est-il besoin de le dire? il fallut combler bien des vides.

Lorsque, le 23 mai 1796, la compagnie restaurée vint pour la première fois proposer aux savants un sujet de prix, elle reproduisit purement et simplement le dernier programme de l’Académie des sciences, comme pour proclamer qu’en acceptant tout son héritage elle garderait toutes ses traditions.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

I.

L’ACADÉMIE.

Pages.

L’ACADÉMIE DE 1666 1

L’ORGANISATION DE 1699 47

LES ÉLECTIONS 63

LES FINANCES DE L’ACADÉMIE 85

LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES 108

LES RAPPORTS 146

LES PRIX 176

II.

LES ACADÉMICIENS.

LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS 205

LES GÉOMÈTRES 229

LES ASTRONOMES 296

LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS 313

LES CHIMISTES 340

LES NATURALISTES 376

III.

LA FIN DE L’ACADÉMIE.

L’ACADÉMIE DE 1789 A 1796 403

PARIS.—J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.—[790]