L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793
Part 23
Lorsque Buffon, âgé de vingt-sept ans seulement, fut nommé par l’Académie membre adjoint de la section de botanique, rien ne faisait prévoir encore la célébrité réservée à son nom. Comme Bossuet, comme Crébillon et comme l’aimable président De Brosses, il était élève des jésuites de Dijon. Le souvenir de ses succès d’écolier n’est pas parvenu jusqu’à nous. Fils d’un magistrat fort considéré et fort riche, Buffon, dès sa jeunesse, put régler sa vie à sa guise et satisfaire librement tous ses goûts; il voyagea en France et en Italie, en compagnie d’un jeune seigneur anglais dont le précepteur, homme fort instruit, paraît avoir dirigé ses premières études sur la science de la nature. Buffon, de même que Réaumur, dont il devait bientôt devenir le rival, débuta par la géométrie, et un mémoire ingénieux sur quelques problèmes de probabilité, le montre capable de réussir dans cette voie; mais sa science encore imparfaite devait s’affaiblir et se perdre dans la pratique des travaux d’un autre ordre; et une discussion célèbre avec Clairaut, dans laquelle vingt ans plus tard il méconnaît les principes les plus élémentaires, montre que Buffon, en quittant la géométrie, n’y avait pas fait assez de progrès pour en armer à jamais son esprit.
La traduction d’un ouvrage mathématique de Newton et de la statique des végétaux de Hales, l’étude théorique et expérimentale des miroirs ardents attribués à Archimède, et des expériences faites en grand sur la manière de durcir les bois en les écorçant sur pied, ne semblaient pas indiquer bien nettement sa voie, lorsque sur la proposition de Dufay mourant il fut nommé à l’âge de trente-deux ans directeur et intendant du Jardin du Roi. Obligé par devoir de favoriser les études d’histoire naturelle et d’y présider en quelque sorte, il tourna désormais vers elles l’activité de son esprit en y appliquant avec un zèle constant tous ses soins, ses travaux, son crédit et ses forces. L’observation minutieuse des faits n’était ni dans ses goûts ni dans ses aptitudes. Son génie, acceptant les détails de toute main, avait besoin d’un plus grand vol. Buffon, pour peindre la nature entière, prétendait d’un premier coup d’œil saisir tout d’abord les principes et tracer à grands traits un tableau d’ensemble: c’est par là que commence et que finit son grand ouvrage. Dans deux de ses livres les plus admirés, la _Théorie de la terre_ et les _Époques de la nature_, Buffon excité et soutenu par la grandeur de son sujet, semble débrouiller le chaos: aucune difficulté ne l’étonne, et l’on voit son éloquence, toujours majestueuse mais parfois trop ornée, devancer tour à tour la science de son temps, la dédaigner, ou y contredire.
Quoiqu’il eût succédé à Couplet comme trésorier de l’Académie, Buffon, presque toujours absent de Paris, assistait rarement aux séances. Peu soucieux des travaux de ses confrères, il communiquait rarement les siens à l’Académie et recherchait peu l’influence qu’il y exerçait cependant. L’Académie française, dans sa correspondance, l’occupe plus souvent et semble l’intéresser plus vivement que l’Académie des sciences. L’écrivain chez Buffon a en effet éclipsé le savant; dans ses écrits sur la science, qui valent surtout par l’exacte convenance et l’harmonieuse précision du style, on ne trouve qu’un bien petit nombre d’observations nouvelles ou d’expériences décisives sur des points jusque-là douteux. Et s’il est permis de rappeler une plaisanterie contre celui dont le long ouvrage n’en contient pas une seule, lorsque l’affectueuse estime de Louis XVI fit élever au Jardin des Plantes une statue à Buffon encore vivant, l’irrévérencieux passant qui, lisant sur le socle: _Naturam amplectitur omnem_, s’écria, dit-on: «Qui trop embrasse mal étreint,» ne manqua ni de justice ni d’à-propos.
Les noms de Daubenton et de Buffon sont inséparables dans l’histoire de la science. Compagnon de son enfance et collaborateur très-utile de son grand ouvrage, Daubenton, satisfait de la part qui lui était faite et dévoué sans arrière-pensée à l’œuvre commune, y apportait par des études sérieuses et originales un élément précieux de force, de solidité et de durée; un jour cependant Buffon, dans un intérêt de librairie, fit disparaître d’une édition nouvelle les chapitres écrits par son ami, dont la science plus profonde mais plus sèche que la sienne, avait moins d’attrait pour le public. Les intérêts de Daubenton étaient sacrifiés aussi bien que sa juste susceptibilité d’observateur et de savant, et cette cruelle blessure venait d’un compagnon d’enfance, d’un collaborateur admiré et aimé, et d’un protecteur généreux qui l’avait d’avance désarmé et enchaîné par les liens de la reconnaissance! Ces souvenirs dirigèrent la conduite de Daubenton et l’expliquent: attristé plus encore qu’irrité, il se plaignit avec douceur et modération; et, sans rompre des relations désormais froides et pénibles, il redoubla d’ardeur pour la formation du cabinet d’histoire naturelle, qui devint toute sa consolation. Malgré d’excellents et nombreux travaux, la création de ce beau musée reste l’œuvre saillante de Daubenton. On n’y trouvait guère avant lui que les coquilles recueillies par Tournefort. C’est Daubenton qui, pendant plus de quarante ans, y embrassant avec ardeur toutes les productions de la nature, les recueillit de toutes parts et souvent à grands frais, pour les grouper dans un ordre commode à la fois pour l’étude et séduisant pour les ignorants.
Daubenton a donné à l’Académie un grand nombre de mémoires sur des points particuliers d’histoire naturelle. On lui doit la description de plusieurs espèces réellement nouvelles, des études sur le développement des arbres qui, comme le palmier, ne croissent pas par couches extérieures et concentriques; des idées ingénieuses sur les albâtres et les stalactites, et les herborisations des pierres. Daubenton enfin, en appliquant à la paléontologie sa connaissance profonde des animaux vivants, a été le précurseur immédiat de Cuvier.
Ces travaux incessants et variés occupèrent Daubenton sans le captiver entièrement, et la juste célébrité de son nom s’attache en grande partie à une œuvre toute pratique et de grande utilité pour le pays. Ses écrits sur l’élevage des moutons et sur l’amélioration des laines le placent au nombre des bienfaiteurs de l’agriculture française.
«Mettre dans tout son jour l’utilité du parcage continuel, démontrer les suites pernicieuses de l’usage de renfermer les moutons dans les étables pendant l’hiver, essayer les divers moyens d’en améliorer la race, trouver ceux de déterminer avec précision le degré de finesse de la laine, reconnaître le véritable mécanisme de la rumination, en déduire des conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à laine et sur la manière de les nourrir et de les traiter, disséminer les produits de sa bergerie dans toutes les provinces, distribuer ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux, faire fabriquer des draps avec ses laines pour en démontrer aux plus prévenus la supériorité, former des bergers instruits pour propager la pratique de sa méthode, rédiger des instructions à la portée de toutes les classes d’agriculteurs, tel est, dit Cuvier, l’exposé rapide des travaux de Daubenton sur cet important sujet.»
Leur auteur, on en conviendra, n’avait pas besoin de paître lui-même ses troupeaux pour se faire délivrer sans scrupule, pendant les mauvais jours de la Terreur, un certificat de civisme sous le nom du berger Daubenton.
La direction du Jardin des Plantes, lorsqu’elle fut confiée à Buffon, était promise depuis longtemps à un naturaliste fort éminent, riche propriétaire, non moins recommandable par son caractère que par l’étendue de son esprit. Si Duhamel du Monceau n’a pas laissé comme Buffon un nom illustre, c’est que ses écrits, remarquables par le fond beaucoup plus que par la forme, ont servi surtout dans la science comme de précieux et solides matériaux utilisés par ses successeurs. Ami intime de Bernard de Jussieu et de Dufay, Duhamel, en étudiant sous leurs yeux l’histoire naturelle, sut à l’âge de vingt ans leur inspirer assez de confiance pour que l’Académie, conseillée par eux, lui confiât la mission d’étudier dans le Gâtinais les causes d’une maladie du safran qui alarmait alors les propriétaires du pays. Sa mission eut un plein succès, et la section de botanique l’appela peu après à une place d’adjoint.
Loin d’entrer à fond et par ordre dans le détail des travaux très-nombreux de Duhamel, nous ne pouvons pas même, dans cette revue rapide et superficielle, citer tous ceux qui, justement célèbres parmi les naturalistes, méritent encore aujourd’hui une sérieuse attention. Les expériences de Duhamel sur la formation des os sont très-élégantes et très-nettes. La garance, mêlée pendant quelque temps à la nourriture d’un animal, pénètre dans les os et les colore en rouge. Ce fait, observé par des savants anglais, lui donna l’idée de faire alterner la nourriture chargée de garance avec la nourriture ordinaire, pour observer, sur différents animaux bien entendu, le progrès de la coloration en rouge et le retour à l’état normal.
L’Académie, qui a compté parmi ses membres Tournefort, Magnol, Geoffroy, Vaillant, Duhamel, Antoine, Bernard et Laurent de Jussieu, et qui a inscrit le nom de Linnée sur la liste de ses associés étrangers, n’a pu manquer de prendre une grande et glorieuse part au progrès, on pourrait presque dire à la création de la science des plantes.
Magnol, qui le premier a prononcé en botanique le nom de famille, était professeur et professeur très-illustre à la Faculté de Montpellier. Le roi, sur sa grande réputation, le nomma successeur de Tournefort à l’Académie, quoiqu’il ne fût proposé qu’au troisième rang. Flatté d’un tel honneur, et renonçant à l’âge de soixante-douze ans aux habitudes de toute sa vie, il vint résider à Paris; mais le sacrifice était au-dessus de ses forces, et il n’assista que pendant un an à peine aux séances de l’Académie.
Vaillant fut un des élèves les plus illustres de Tournefort. Fagon, surintendant du roi, l’avait appelé, quoique fort jeune encore, à la direction des cultures du jardin, de préférence à Tournefort lui-même, qui s’en montra fort blessé. Le mauvais vouloir devint rapidement mutuel, et les mémoires scientifiques de Vaillant en conservent la trace; des critiques trop amères, quoique souvent fondées, y remplacent dans plus d’une page les applaudissements qui partout ailleurs saluaient les ouvrages de son maître.
Geoffroy, le frère du chimiste, fut un botaniste éminent. On lui doit une grande découverte, celle du sexe des plantes, qui, acceptée et mise dans un plus grand jour par Vaillant, lui a été souvent attribuée.
Antoine de Jussieu, élève de Magnol à Montpellier, et docteur déjà de la célèbre faculté, s’était rendu à Paris à l’âge de vingt-deux ans dans l’espoir surtout d’y suivre les leçons de Tournefort sur les plantes et de se perfectionner dans leur étude. Victime d’un accident qui devait être mortel, Tournefort ne professait plus, et peu de temps avant sa mort le jeune élève, rapidement distingué par Fagon, se trouva placé à l’âge de vingt-trois ans dans la chaire même dont la réputation l’avait attiré.
Antoine de Jussieu était un savant éminent et un excellent homme. Observateur ingénieux et sagace, il a composé d’excellents mémoires sur les diverses branches de l’histoire naturelle: frère généreux et dévoué, il a élevé et instruit le jeune Bernard, et en lui faisant partager la modeste aisance due à ses succès comme médecin, lui a permis de dévouer sa vie entière à la méditation opiniâtre d’une œuvre immortelle. L’esprit de famille et d’union est un des traits saillants du caractère des Jussieu; leur frère Joseph, compagnon de Lacondamine au Pérou, retrouva après trente-huit ans d’absence sa place au foyer fraternel, où il ne pouvait apporter qu’embarras et tristesse. Épuisé par de longues fatigues, il en avait oublié jusqu’à la triste histoire. On n’osa pas le conduire à l’Académie, qui l’avait élu pendant son absence, mais jusqu’à sa mort il trouva dans la petite maison de la rue des Bernardins les soins les plus intelligents et les plus affectueux.
Bernard survécut longtemps à Antoine: silencieux et caché par goût et par modestie, il n’était ni inconnu ni abandonné, et sa profonde douleur, en alarmant ses amis, accrut l’assiduité et l’empressement des meilleurs d’entre eux; chaque mercredi et chaque samedi, son confrère Duhamel venait le prendre dans son carrosse et le conduire au Louvre, à la séance de l’Académie; il le ramenait ensuite et partageait son modeste repas.
Sa maison reçut en 1765 un hôte nouveau et un peu dépaysé d’abord. Laurent de Jussieu, le célèbre auteur du _Genera plantarum_, devint, à l’âge de dix-sept ans, le commensal et le compagnon d’un vieillard triste et sérieux, que pendant son enfance il n’avait pas approché une seule fois. Chacun cependant y mit du sien: les soins et les leçons de Bernard inspirèrent à Laurent, avec la déférence d’un disciple, une affection réellement filiale. La vie austère de Bernard, consacrée à la science et à l’amitié, n’avait jamais ouvert son cœur à d’autres joies; mais la nature de Laurent différait de la sienne; son oncle le comprit, et pourvu qu’il se montrât exact à l’heure du souper, le jeune homme n’était jamais questionné sur les sorties qui pouvaient le précéder ou le suivre.
L’affection et la vénération de Laurent méritèrent toute l’estime de Bernard, qui le traita bientôt comme un ami avec qui on peut tout penser, tout dire et tout entendre; la science eut toujours la plus grande mais non la seule place dans leurs entretiens, qui parfois même moins graves que de coutume, les amenaient à lire ensemble quelques pages de Rabelais. Le vieil oncle confia bientôt à son neveu toute l’administration de la maison en lui disant: «Tout ce qui est à moi est à toi.» Cette parole était vraie à la lettre et s’étendait à son trésor le plus intime, à l’œuvre et à la préoccupation de toute sa vie, à sa méthode de classification des plantes, dont il le fit l’héritier, le dépositaire et le continuateur. Longtemps après la mort de son frère, Bernard ayant une dépense considérable à faire, ouvrit un vieux coffre où Antoine déposait ses économies et y prit 40,000 francs; mais le coffre servit toujours au même usage, et au moment de la mort de Bernard, il était rempli de nouveau. «Mon grand-oncle, disait Adrien de Jussieu, le digne fils de Laurent, traita ses idées scientifiques comme ses écus. Il les empila sans daigner s’en servir, ouvrit son coffre une seule fois et le légua à son héritier encore à moitié plein. Le modeste Bernard, depuis longtemps grand-maître dans la science des plantes, et connu pour tel de tous les botanistes de l’Europe, avait constamment refusé de faire des leçons publiques; il craignait d’ignorer l’art de bien dire. Ce fut l’académicien Lemonnier, frère de l’astronome, qui succéda à Antoine dans la chaire du Jardin du Roi. Forcé bientôt comme médecin des enfants de France de résider à Versailles, il dut se faire suppléer à Paris. Buffon, sur la présentation de Bernard, fit monter Laurent de Jussieu, âgé de vingt-deux ans, dans la chaire où le digne vieillard, non moins ému que lui, lui présentait silencieusement, comme à ses prédécesseurs, les plantes soigneusement choisies et que souvent la veille il lui avait appris à connaître.
Bernard n’a presque rien écrit: quatre mémoires publiés par l’Académie des sciences forment ses œuvres complètes; ils n’expliqueraient pas, malgré leur mérite réel, son immense et juste renommée. Méditant sans cesse sur les caractères des plantes pour en peser l’importance, observant toutes les analogies, estimant toutes les différences, et dans la diversité des détails contemplant l’harmonie de l’ensemble, Bernard ne cherchait pour elles ni un dénombrement ni même une nomenclature ou une ordonnance, mais un enchaînement. Lorsque Louis XV, inspiré par Lemonnier, le chargea d’établir à Trianon, dans un jardin des plantes, une école pratique de botanique, Bernard, forcé de donner une direction, dut fixer enfin son esprit toujours en suspens, et l’ordonnance générale de ses plantations, tout en trahissant quelques incertitudes, révélait clairement le principe déjà trouvé de la méthode naturelle. Le catalogue des plantes de Trianon était l’esquisse d’un grand ouvrage. Laurent de Jussieu, dépositaire et héritier des résultats de son oncle, le fut aussi de ses principes; et en publiant, quinze ans après la mort de Bernard, le célèbre _Genera plantarum_, il vint achever et accomplir pieusement le dessein de celui qu’il nomma jusqu’au bout son guide et son maître.
Haüy, étranger aux sciences jusqu’à l’âge de quarante ans, amené par un heureux instinct de son génie à réunir et à étudier des minéraux, devint le créateur d’une science nouvelle et l’une des gloires les moins contestées de l’Académie. Fils d’une pauvre famille, élevé par charité au collége de Navarre et satisfait d’un modeste emploi de régent, il enseignait le latin aux élèves de sixième, puis successivement à ceux de quatrième et de seconde. Ami intime du grammairien Lhomond, il avait pris près de lui le goût de la botanique, qui le conduisit au Jardin des Plantes, où le cours de Daubenton sur la minéralogie l’introduisit dans l’étude des cristaux. Le caractère fondamental de l’espèce, qui dans les plantes et les animaux est tiré de la reproduction, manque complétement dans les minéraux; c’est là une difficulté qui a longtemps retardé les progrès de la science. La composition chimique fournit, il est vrai, une base précise de classification, mais cette composition d’une part n’est pas toujours facile à connaître, et les minéralogistes d’ailleurs se refusent non sans raison aux conséquences d’un principe exclusif qui les obligerait, par exemple, à confondre la craie avec les cristaux transparents de spath d’Islande, ou le charbon avec le diamant. Tout en accordant à la composition chimique une importance considérable, une classification réellement naturelle doit faire nécessairement intervenir les propriétés physiques des corps.
Haüy tout d’abord s’attacha curieusement aux cristaux, qui, bien différents des fleurs auxquelles on les a comparés, présentent à peine, pour une même espèce, quelques analogies vagues et douteuses, et qu’apparemment au moins aucune loi ne régit. Un hasard heureux vint bientôt l’éclairer: dans un cristal de spath calcaire brisé devant lui par accident, Haüy remarqua des faces nouvelles, non moins nettes que celles du dehors, et formant un polyèdre identique par sa forme, comme il l’est par sa composition, aux cristaux de spath d’Islande très-différents pourtant de ceux du spath calcaire. Sans remonter aux causes réelles et sans doute éternellement inconnues qui le dominent et le nécessitent, Haüy frappé d’une lumière subite, entrevit dans ce fait la révélation d’un principe et une source nouvelle et assurée de découvertes qu’il devait, quoique féconde épuiser presque tout entière. Les cristaux si divers d’une même substance naissent de l’arrangement des mêmes molécules, dont les divers modes de groupement produisent toute la variété des formes. La petite collection d’Haüy, livrée immédiatement au marteau, confirma cette première vue. Le grenat, le spath fluor, la pyrite, le gypse, incessamment brisés et réduits en fragments imperceptibles, présentent chacun un polyèdre constant qui les distingue, et suivant Haüy les caractérise. Une voie nouvelle était ouverte, mais glissante, étroite et accessible aux seuls géomètres, Haüy, sans peut-être soupçonner toute la difficulté de l’entreprise, voulut la suivre jusqu’au bout. Agé alors de plus de quarante ans, le professeur de latin avait depuis longtemps oublié Euclide; mais il avait l’esprit géométrique. Il reprit ses vieux cahiers, demanda quelques leçons à des collègues plus habiles, et un petit nombre de théorèmes exactement étudiés et compris lui révélèrent les dernières conséquences des lois simples qu’il avait devinées, en lui donnant pour plusieurs espèces, avec la valeur précise des angles, la connaissance très-distincte de toutes les variations de la forme générale, de la disposition des facettes et de la dépendance des truncatures.
Quoique toujours timide et modeste, il apporta bien vite à l’Académie la grande découverte qui, plus fortement annoncée dans un second mémoire et portée à la dernière évidence, éleva aussitôt le nom d’Haüy au rang des plus grands et des plus illustres. Haüy, inconnu jusque-là dans la science et complétement éloigné des savants, apportait son premier mémoire le 10 janvier 1781; treize mois après, le 15 février 1782, l’Académie, dans son empressement à le posséder, le nommait presque à l’unanimité membre adjoint de la section de botanique.
Lagrange et Lavoisier, Berthollet et Laplace, comprirent que ce prêtre, hier encore ignorant et obscur, devenait tout à coup leur égal par la gloire comme il l’était par l’esprit d’invention, et le collége du cardinal Lemoine les vit plus d’une fois réunis autour du modeste régent de seconde qui, humblement confus de captiver et d’étonner de tels génies, leur démontrait dans les suites d’un seul principe toutes les richesses et toutes les harmonies de la géométrie des cristaux.
Haüy, de même que Lavoisier, eut à soutenir plus d’une controverse. On l’accusa d’avoir fait revivre une théorie ancienne et justement délaissée. Romé de Lisle, le plus célèbre alors des minéralogistes, et peut-être le seul savant français réellement considérable au XVIII^e siècle qui n’ait pas appartenu à l’Académie, appelait plaisamment la théorie nouvelle l’hérésie _des cristalloclastes_. «Mais heureusement, dit Cuvier, nous ne connaissons d’hérétiques dans la science que ceux qui ne veulent pas suivre les progrès de leur siècle; et ce sont aujourd’hui Romé de Lisle et ceux qui lui ont succédé dans leur petite jalousie qu’atteint avec justice cette qualification.»
III.
LA FIN DE L’ACADÉMIE.
L’ACADÉMIE DE 1789 A 1793.
L’Académie des sciences, par l’importance croissante de ses travaux, comme par la juste célébrité de ses membres, avait acquis à la fin du XVIII^e siècle une haute et universelle influence. Sans être mêlée à la conduite des affaires, elle était consultée sur les questions les plus difficiles et les plus importantes. Non-seulement les savants et les inventeurs, mais les administrateurs de province, les assemblées d’États, le parlement, le lieutenant de police, les ministres eux-mêmes, prenaient souvent son avis et le suivaient quelquefois. Les membres, nommés par le roi, étaient désignés en réalité par les suffrages des académiciens, dirigés souvent, mais non contraints, dans l’exercice de leur liberté; les choix étaient d’ailleurs ce qu’ils sont et seront toujours, bons dans l’ensemble, appelant tôt ou tard tous ceux qu’à un siècle de distance l’historien des sciences s’étonnerait de voir écarter, et leur associant, dans une proportion un peu trop forte peut-être, des hommes obscurs aujourd’hui, gens de bien et de savoir, connus alors pour tels, il faut le supposer, mais dont les ouvrages nous semblent insignifiants, quand ils ne sont pas introuvables.
La science, dans les procès-verbaux, est mêlée aux seules affaires académiques, et, depuis le commencement du siècle, on n’y rencontrerait pas peut-être une seule allusion aux événements politiques. L’année 1789 fait à peine exception. Les pensionnaires sont exacts, aussi bien que les associés, aux réunions du mercredi et du samedi. Les membres honoraires seuls font défaut; mais c’est chez eux déjà une fort ancienne habitude: depuis plus de vingt ans, la colonne réservée à leurs signatures recevait un nom ou deux tout au plus sur chaque feuille de présence, et restait blanche quelquefois pendant des mois entiers.