L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793

Part 22

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Pendant plus de vingt ans, passant sans repos d’un travail à un autre, il ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses preuves et la clarté de ses explications: après avoir démontré dans l’air atmosphérique l’agent nécessaire de la combustion et prouvé qu’elle est impossible partout où il ne pénètre pas; après avoir établi qu’en s’associant au corps qu’il brûle, il y demeure condensé, dans la proportion quelquefois de mille volumes pour un, il fallait chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout entier intervient dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties seulement. La découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la théorie nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français. Avec des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait lui révéler incessamment les faits les plus importants et les plus nouveaux, mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie qui les rassemble et les utilise pour en montrer la convenance et le véritable rapport est due tout entière à Lavoisier.

En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un grand sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit loyalement: «Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences contenues dans ce mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être même, rigoureusement parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne puisse réclamer la première idée; mais comme les mêmes faits nous ont conduits à des conséquences diamétralement opposées, j’espère que si on a à me reprocher d’avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce célèbre physicien, on ne me contestera pas au moins la propriété des conséquences.»

Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui les ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire, affectant d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement en respecter mais en accroître la confusion; et pour n’en pas citer d’autre exemple, disons seulement que l’analyse de l’air, si nettement établie par Lavoisier, repose sur des faits qui, connus de Priestley, lui montraient dans notre atmosphère un mélange de terre et d’acide nitreux.

Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui encore ils forment la partie la plus solide et la moins contestée.

Malgré l’abondance des preuves renouvelées avec profusion, les habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence; mais, tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de voir, dans leur admiration, les représentants les plus illustres des autres sciences interrompre leurs propres découvertes pour étendre et fortifier les siennes. Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis ses collaborateurs, lui apportèrent avec l’autorité de leurs noms la puissance d’invention de leur génie vaste et facile et la rigueur de leurs premières études.

Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace, associé à Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les vrais principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la plus assurée pour en obtenir la mesure.

Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile des commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort écouté de ses confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires de l’Académie. Riche, de plus, aimant à réunir les savants et à guider leurs premiers pas, Lavoisier, pendant plus d’un quart de siècle, sut se faire un des plus beaux rôles et des plus enviables que raconte l’histoire de la science.

La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient dans le tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie moderne, délivré au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et peu soucieux des problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait tranquillement ses fortes pensées et communiquait à l’Académie la suite de ses découvertes. Également éloigné des sentiments extrêmes, contemplant la Révolution sans hostilité et la servant sans affecter de zèle, rien ne semblait le commettre à la fureur ou le désigner même à l’attention des puissants du jour. Malheureusement il était riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas davantage. On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus chers, quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une accusation aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation, et quelques minutes suffirent, suivant l’exclamation précieusement recueillie de Lagrange, pour faire tomber une de ces têtes que la nature produit à peine une fois en plusieurs siècles.

Berthollet, qui doit compter parmi les chimistes les plus illustres, avait appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du phlogistique. Né à Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à Turin. Ses parents, le destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent chercher, près de la Faculté de Paris, l’enseignement le plus célèbre qui fût alors. Le professeur de chimie, dès ses premières leçons, lui fit oublier ses projets. On ne le vit plus aux autres cours; mais ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide amicale et généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son séjour en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous les moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard.

Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée.

Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger les travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant sans réserve ses belles expériences; applaudissant sans faiblesse à l’esprit sagace qui le dirige, il lui signale les écueils inaperçus, et l’avertissant pour l’instruire non pour triompher de lui, il le ramène parfois à des découvertes importantes dont ses premières vues l’auraient écarté.

La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus que vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a donc fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes; mais leurs relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance toujours loyale et tenace sans obstination. A partir de cette époque, on voit les deux amis complétement d’accord, et la parole brillante de Fourcroy répandre dans la chaire du Jardin des Plantes la doctrine devenue commune; la trace de leur union devait être ineffaçable. Unis à Guyton de Morveau, encouragés d’abord et applaudis bientôt par les chimistes les plus illustres de l’Europe, ils osèrent proposer et faire accepter par l’ascendant de leur renommée, une réforme complète de la langue des chimistes.

Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la combinaison des idées.

Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On crut faire merveille en dotant les chimistes de tous les avantages promis à une _langue bien faite_.

Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à Guyton de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de la théorie nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la règle. La section de chimie fut chargée d’examiner leur travail, et en autorisa l’impression sous le privilége de l’Académie, en essayant toutefois en faveur des idées anciennes une dernière et impuissante protestation.

«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage de quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en occupent depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien comparé sans doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de la théorie nouvelle; ils fondent celle-ci sur des expériences belles et imposantes. Mais quelle théorie doit jamais donner naissance à des hommes doués de plus de génie, à un travail plus soutenu, plus opiniâtre, quelle autre réunit jamais les savants par un concert de plus belles expériences, par une masse de faits plus brillants que la doctrine du phlogistique?

«Ce n’est pas encore en un jour qu’on réforme, qu’on anéantit presque une langue déjà entendue, déjà familière même dans toute l’Europe, et qu’on lui en substitue une nouvelle d’après des étymologies ou étrangères à son génie, ou prises souvent dans une langue ancienne déjà presque ignorée des savants et dans laquelle il ne peut y avoir ni trace ni notion quelconque des choses ni des idées qu’on doit lui faire signifier.»

L’Académie, on le voit, faisait plus que des réserves.

Me permettra-t-on de dire que, sur la question spéciale du langage, je ne puis absolument la blâmer; la chimie subissait, cela est vrai, une complète et brillante transformation dont les mots nouveaux, soigneusement assortis aux idées, proclamaient le triomphe définitif et complet. Mais à cet avantage, tout entier de circonstance, on pouvait opposer plus d’un inconvénient.

Croit-on sérieusement qu’en continuant à appeler l’alcali volatil, ammoniaque au lieu d’azoture d’hydrogène, on ait compromis les progrès de la science ou la simplicité de son enseignement?

L’impuissance de cette nomenclature, qui croyait avoir tout prévu, à dénommer seulement les combinaisons du carbone et de l’hydrogène, n’a-t-elle pas retardé les progrès de la chimie organique, qui, pour y avoir forcément renoncé, a été longtemps considérée comme une science distincte et soumise à de tout autres principes?

Si l’histoire de la chimie, enfin, est si mal et si peu connue, n’en faut-il pas accuser ce changement complet des mots qui, indépendamment du progrès dans les idées, interdit même à des chimistes exercés, la lecture courante et facile des premiers maîtres de la science?

Mais l’époque était favorable aux révolutions. Celle-ci, sans retard comme sans résistance, s’établit dans toute l’Europe; elle n’a pas vu encore de réaction.

LES NATURALISTES.

L’histoire naturelle, désignée sous le nom de physique, occupait, avec la chimie, une moitié des séances de l’ancienne Académie des sciences. Lors de la réorganisation en 1699, elle y fut représentée par les sections de botanique et d’anatomie, dont les membres, toujours actifs, contribuèrent constamment et pour une grande part à la renommée et à la force de la compagnie.

Réaumur, qui devait être une des gloires de l’Académie, y entra, comme Amontons, avec le titre d’élève; il était âgé de vingt-trois ans; riche et indépendant comme Buffon, il ne demandait comme lui à la science d’autres avantages que le plaisir d’apprendre et la gloire de découvrir. Quoique plus pénétrant, plus patient dans ses observations et plus rigoureux dans ses raisonnements, il lui fut fort inférieur par le style et est resté beaucoup moins célèbre.

Réaumur se fit connaître d’abord de l’Académie par deux mémoires de géométrie qui montrent la pleine intelligence de la méthode de Descartes et des théories infinitésimales, que quelques membres de l’Académie repoussaient encore. Quoique son génie ne soit pas celui d’un géomètre, il a fortifié son esprit par la discipline des raisonnements rigoureux, en poussant ses études mathématiques assez loin pour pouvoir prononcer par lui-même, en toute circonstance, sur la possibilité et la légitimité de leur application; mais il les abandonna bien vite pour l’histoire naturelle, vers laquelle le portaient ses goûts et ses aptitudes. Curieux de tous les secrets de la nature, Réaumur se plaît à l’interroger avec un sage et excellent esprit, en étudiant les moyens par lesquels elle arrive à son but et l’usage des instruments qu’elle y emploie; les phénomènes eux-mêmes, qu’il aime à suivre et à faire naître, lui en apprennent plus que les discours et que les livres. Ses mémoires, dans la collection de l’Académie, sont au nombre des plus célèbres; marqués presque tous au même coin, ils n’exigent, pour être lus et compris, aucune étude préalable. Plus éclairé qu’érudit, Réaumur ne fait aucun étalage de sa science, qui, toujours cependant, sur toutes les questions, resta à la hauteur de son époque.

Réaumur, en effet, s’occupait de toutes les sciences en même temps; se proposant, avec une infatigable ardeur, les problèmes les plus divers, qu’il voulait et qu’il savait le plus souvent résoudre par lui-même, il n’avait pas le temps d’acquérir une érudition bien profonde; son activité dans les mémoires de l’Académie s’étend à tous les sujets, qu’il traite tous, sinon avec la même compétence, tout au moins avec la même sagacité.

L’étude des divers métiers occupait l’Académie; elle se proposait d’en publier successivement la description. Réaumur, jeune encore, toujours de loisir, curieux de tout voir et de tout connaître, était désigné tout naturellement pour prendre une part importante à ce travail.

La perspicacité inventive de Réaumur ne parut en aucun de ses ouvrages plus évidemment que dans son traité sur la fabrication de l’acier. On emploie depuis longtemps, on le sait, dans les usages de la vie, trois sortes de fer très-distinctes: le fer proprement dit, l’acier et la fonte, dont les propriétés diffèrent bien plus encore que l’aspect; la fonte est en effet fusible, dure et cassante; l’acier, difficilement fusible, dur et malléable; le fer, enfin, réfractaire au feu, dur à la lime, cédant au marteau et plus malléable encore que l’acier. Le fer, on l’ignorait alors, est un métal presque pur, l’acier contient 4 à 7 millièmes de charbon, et la fonte en contient le plus souvent de 20 à 30 millièmes; entre le fer et la fonte, on peut obtenir d’ailleurs tous les intermédiaires, qui participent, suivant leur composition, des propriétés du type le plus voisin.

L’acier se trempe, c’est-à-dire qu’après avoir été chauffé au rouge, puis plongé dans l’eau froide, il devient dur et cassant; la fonte se trempe aussi, en se transformant en fonte blanche; le fer ne se trempe jamais.

Ces caractères étaient bien connus avant Réaumur, mais on ignorait que le principe aciérant est le charbon pur. La chimie était trop peu avancée alors, et Réaumur, d’ailleurs, était trop peu chimiste pour qu’une telle découverte lui fût possible. La matière aciérante est pour lui _une espèce de soufre_.

Mais les chimistes alors, il ne faut pas l’oublier, enveloppaient dans ce mot les substances les plus diverses et l’appliquaient entre autres à tout corps réducteur.

Le livre de Réaumur, qui lors de son apparition produisit un grand effet, et fut pour lui, de la part du régent, l’occasion des plus riches récompenses, est intitulé: _L’art de convertir le fer en acier et l’art d’adoucir le fer dur_.

Pour aciérer le fer par la cémentation, on le chauffe en vase clos et pendant plusieurs semaines, au milieu des substances propres à opérer la transformation et lui fournir, suivant Réaumur, le soufre qui lui manque, et qui, nous le savons aujourd’hui, n’est autre chose que du charbon; quand l’acier a pris trop de ce soufre (traduisez charbon), il devient d’abord un métal intraitable, cassant et dur, puis de la fonte, comme le dit Réaumur en plusieurs endroits de son livre; et il enseigne à corriger cet acier intraitable en le plaçant à une haute température en contact avec de la craie; mais, ne connaissant ni la composition de la craie ni les propriétés de l’acide carbonique et de l’oxyde de carbone, et la transformation si facile et si fréquente de l’un de ces gaz dans l’autre, il ne pouvait voir les choses bien à fond, ni en donner une théorie bien précise. Ses explications valent à peu près cependant toutes celles que l’on donnait alors des réactions chimiques, et on conclut de ses idées que la fonte peut, en perdant tout ou partie de ce qu’il nomme les soufres, se changer en acier et même en fer doux, et il a trouvé le beau procédé de décarburation, qui, bien peu perfectionné depuis, nous fournit aujourd’hui la fonte malléable. Une partie de son ouvrage est consacrée à la description de cet art nouveau: il enseigne à couler la fonte destinée à l’opération; il donne la composition des meilleurs mélanges, parmi lesquels il cite l’oxyde de fer et même la limaille et les rognures de fer exclusivement employées aujourd’hui; il désigne enfin les objets qu’il convient de fabriquer ainsi et qui n’ont changé ni de nom ni de nature; quelques-uns seulement, comme les heurtoirs de porte, ne sont plus employés aujourd’hui.

La partie économique du livre de Réaumur n’est pas moins remarquable: «Il y avait, dit-il dans sa préface, deux partis à choisir pour rendre les arts, et surtout celui d’adoucir le fer fondu, utiles au royaume: ou d’accorder des priviléges à des compagnies, qui, comme celles des glaces, eussent eu seules le droit de faire de ces sortes d’ouvrages, ou de donner une liberté générale à tous les ouvriers d’y travailler. Le premier parti eût plutôt fait paraître des manufactures considérables et le public eût eu plutôt à choisir des ouvrages de ce genre. Dès que la liberté est générale, les artisans se chargeront de ce travail, mais leur peu de fortune ne leur permettant pas de faire les avances nécessaires pour fournir à une grande quantité d’ouvrages très-variés, parce que les premiers modèles coûtent cher, les ouvrages s’en multiplieront plus lentement; les compagnies qui pourraient entreprendre de plus grands établissements n’oseront peut-être pas les risquer, dans la crainte de voir bientôt leurs ouvrages copiés par tous les petits ouvriers; mais, outre qu’un amour de la liberté porte à souhaiter qu’il soit permis aux hommes de faire ce sur quoi ils ont naturellement autant de droit que les autres, c’est que, si les établissements se font de la sorte plus lentement, d’une manière moins brillante, ils se forment d’une manière plus utile au public. Comment s’assurer d’une société qui ne soit pas trop avide de gain? C’est le grand inconvénient des priviléges, qui d’ailleurs lient les mains à ceux qui n’en ont pas obtenu de pareils et qui auraient été en état d’en faire de meilleurs usages, qui auraient eu plus de talents pour perfectionner les nouvelles inventions. Ce n’est pas que les particuliers n’aient pour le profit une ardeur égale à celle des compagnies, mais la crainte que leurs voisins ne vendent plus qu’eux, l’envie d’attirer le marchand, leur fait donner à meilleur marché. J’ai eu la preuve de cette nécessité de faire multiplier le débit: j’avais permis à quelques ouvriers, qui avaient travaillé sous nos yeux dans le laboratoire de l’Académie, de faire des ouvrages de fer fondu. Malgré moi ils voulaient les tenir à un prix excessif; quand ils offraient pour 200 livres, en fer fondu, ce qui, en fer forgé, en eût coûté 1,200 ou 1,500, ils croyaient faire assez, quoiqu’ils eussent dû le donner pour 4 ou 5 pistoles. Il n’y a donc d’autre manière de vendre les choses à bon marché que de mettre les ouvriers dans la nécessité de débiter à l’envi.»

Ces excellentes paroles, que Turgot n’eût pas désavouées, sont écrites, il ne faut pas l’oublier, en 1732, et servent de préface à un ouvrage que le duc d’Orléans, alors régent du royaume et fort compétent sur les questions de science, récompensa par une pension de 12,000 livres. Quelques réflexions généreuses sur le devoir des inventeurs envers l’humanité tout entière méritent également d’être rapportées. «Il s’est trouvé des gens, dit Réaumur, qui n’ont pas approuvé que les découvertes qui font l’objet de ces mémoires aient été rendues publiques. Ils auraient voulu qu’elles eussent été conservées au royaume, que nous eussions imité les exemples du mystère, peu louables à mon sens, que nous donnent quelques-uns de nos voisins. Nous nous devons premièrement à notre patrie, mais nous nous devons aussi au reste du monde; ceux qui travaillent pour perfectionner les sciences et les arts doivent même se regarder comme les citoyens du monde entier.»

L’événement ne répondit pas, il faut l’avouer, aux espérances de Réaumur, et les progrès qu’il avait promis ne se réalisèrent que lentement. Une compagnie fut établie sous sa haute direction avec le nom de _Manufacture royale d’Orléans pour convertir le fer en acier et pour faire des ouvrages de fer et d’acier fondu_. Le prospectus inséré dans les journaux du temps contenait de magnifiques promesses. «On s’engage, disait-on, à ne livrer que des produits d’excellente qualité, et, s’il y en avait qui ne parussent pas tels à ceux qui les ont achetés, on s’engage à rendre l’argent quand on les rapportera.»

Peu d’années après, cependant, la compagnie dut se dissoudre après avoir épuisé son capital, et l’usine fut abandonnée.

C’est par ses études sur les animaux inférieurs que Réaumur a mérité un nom immortel. Observateur pénétrant et attentif de la nature, nul autre n’a eu un sentiment plus vif et plus précis des ressources simples et variées tout ensemble dont elle dispose pour l’exécution de ses desseins, et de l’admirable justesse avec laquelle elle accorde, même aux êtres inférieurs, les organes nécessaires à leurs besoins et conformes à leurs convenances comme à leurs instincts. L’anatomie ne joue, chez lui, qu’un rôle secondaire; c’est en épiant les mouvements et les actes de l’animal vivant qu’il se rend compte des forces mises à sa disposition et de l’usage qu’il en sait faire. Le rôle que l’histoire de la science lui attribue est d’avoir découvert et révélé les merveilleux secrets de la vie extérieure d’un grand nombre d’animaux choisis surtout parmi les plus humbles. Par quel mécanisme un mollusque s’avance-t-il sur le sable? Comment peut-il s’accrocher au rocher? Par quels moyens parvient-il à saisir sa proie et à la défendre contre ses ennemis? Comment l’insecte choisit-il son habitation? Quels matériaux emploie-t-il pour l’aménager? Quels sont ses artifices pour nourrir ses petits? Comment prépare-t-il les ressources nécessaires à leur développement? Telles sont les questions que traite le plus volontiers Réaumur et qu’il résout à l’aide des observations les plus intéressantes, accumulées et recueillies avec un rare bonheur et une infatigable patience. Dans un charmant mémoire sur les guêpes, dont la république, trop négligée des naturalistes pour celle des abeilles, lui ressemble pourtant un peu, dit-il, peut-être comme Sparte ressemblait à Athènes, Réaumur indique très-bien le but qu’il se propose et l’ordre des questions qu’il veut aborder: «Si je m’étais proposé, dit-il, de faire connaître les différentes espèces de guêpes dont les naturalistes font mention, de donner la description exacte de leur figure et de caractériser les espèces par les différences les plus marquées, un mémoire entier y suffirait à peine, mais je crois qu’on me saura gré de ce que j’épargnerai ici les détails secs pour ne m’arrêter pour ainsi dire qu’à leurs mœurs.» Tel est le programme de Réaumur dans ses belles et intéressantes recherches sur les insectes, dont la réunion forme six gros volumes, d’une lecture aussi agréable que facile, et auxquels il ne manquerait peut-être qu’un peu de concision pour être comptés parmi les ouvrages classiques les plus attachants.

Réaumur entra à l’Académie en 1708 et mourut en 1757, après avoir vu son influence, fort grande d’abord, s’effacer peu à peu devant celle de Buffon.