L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793

Part 13

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On a le droit de se demander si Fontenelle a toujours eu la pleine compréhension des découvertes qui, sous sa plume, semblent si simples, et s’il a pénétré jusqu’au fond des théories si variées qu’il effleure avec tant d’aisance. Après avoir relu ses Éloges et une grande partie des mémoires qu’il y loue, j’oserai sur ce point dire franchement mon opinion: Fontenelle sans tout savoir pouvait tout comprendre. Il connaissait, sans s’y soumettre toujours, les règles d’un raisonnement exact et sévère. Interprète de tous ses confrères, il entend la langue de chacun et sait la parler avec esprit. Il peut soulever, sans être accablé sous leur poids, les théories les plus élevées, et suivre jusqu’au bout, dans un sérieux examen, l’enchaînement des déductions les plus subtiles; mais une telle application n’était ni dans ses goûts ni dans ses habitudes, et l’on peut, dans ses Éloges, relever plus d’une page où son style, habituellement si précis et si juste, devient inexact et obscur sans être jamais négligé, en trahissant plus encore le vague et la confusion des idées que l’incertitude et la réserve de l’esprit.

Si Fontenelle d’ailleurs pouvait comprendre toutes les découvertes, sa science n’était pas assez assurée pour en embrasser toute l’étendue, tirer de son fonds un jugement sur leur importance, peser dans une juste balance le vrai et le faux d’une théorie, et prononcer avec discernement sur le degré de vraisemblance d’un système. Une telle entreprise, étendue à l’immense variété des sujets qu’il aborde, serait d’ailleurs trop périlleuse même pour les plus habiles, et elle n’était pas dans son rôle.

Fontenelle n’eut donc pas dans la science assez d’autorité personnelle pour y prendre le rôle d’historien et de juge. Il en a été l’incomparable nouvelliste. Nul mieux que lui n’a su indiquer les vérités scientifiques sans les expliquer méthodiquement, et en les rendant accessibles à tous il a grandement contribué à la célébrité sinon à la gloire de l’Académie. Prêtant aux travaux de ses confrères la finesse de ses aperçus et la vivacité ingénieuse de son style, il a su dans leurs portraits qui sont des chefs-d’œuvre, plus encore que dans l’analyse de leurs découvertes, donner aux plus humbles et aux plus obscurs une célébrité imprévue et durable, et le juste et sérieux hommage qu’il rend au vrai mérite fait aimer et respecter tout à la fois les savants et la science, car l’admiration s’accepte aisément de la bouche d’un homme de tant d’esprit, qui ne l’impose jamais et la tempère par de si fins sourires.

Le style ingénieux de Fontenelle se retrouve avec toute son élégance dans les analyses annuelles des travaux de l’Académie, jusqu’en 1739. Mairan lui succéda dans cette charge de premier ministre de la philosophie, comme l’appelait Voltaire, qui la désira un instant et l’aurait portée sans fatigue.

Né à Béziers en 1678, Mairan fut nourri aux lettres dès son enfance; on citait son savoir précoce et la vivacité de son esprit. Versé dans les langues anciennes et habile à discourir sur tous les sujets, il concourut trois années de suite pour le prix de l’Académie de Bordeaux et fut trois fois couronné. L’Académie l’adoptant alors comme membre titulaire motiva gracieusement son choix sur le désir d’écarter de ses concours, en le plaçant parmi les juges, un jouteur tel que lui.

L’Académie des sciences de Paris, par une distinction jusque-là unique et que n’obtinrent depuis ni Réaumur, ni Buffon, ni Clairaut, ni d’Alembert, ni Laplace, ni Lavoisier, ni Haüy, ni Laurent de Jussieu, le nomma peu après pensionnaire sans qu’il eût été associé ou adjoint. L’Académie française enfin l’élut en 1743, à la place de Saint-Aulaire.

Les ouvrages fort nombreux de Mairan ne justifient ni ses succès, ni le titre d’illustre que les journaux du temps lui décernent à toute occasion. Attaché en physique aux idées de Descartes, et fidèle à la doctrine des tourbillons, Mairan, de même que Fontenelle, demeura toujours ferme à repousser l’attraction. Généralisant la théorie des couleurs, il voulait que les rayons sonores plus ou moins graves fussent propagés simultanément par des molécules de nature diverse, à chaque note de la gamme correspondant dans l’atmosphère un fluide spécial uniquement propre à la transmettre et que les autres peuvent battre vainement sans l’ébranler.

Voltaire, dans le _Dictionnaire philosophique_, admet cette théorie comme la seule qui puisse faire concevoir la propagation du son dans l’air, et par une déduction difficile à saisir, en conclut que l’air n’existe pas, et l’affirme par une coïncidence malheureuse au moment même où Priestley et Lavoisier en faisaient l’analyse.

Mairan ne prétendait cependant, dit Fontenelle, donner en cela que des conjectures, mais c’est beaucoup en pareille matière, ajoutait-il, que des conjectures heureuses. Il est malheureusement difficile d’accorder ce nom à ces rêveries sans consistance qui, sans rien fonder ni rien résoudre, et n’ayant pu faire l’objet d’aucune étude sérieuse, n’ont pas vécu un seul instant dans la science.

Mairan, dans un autre travail, recherche la raison pour laquelle les jours d’été sont plus chauds que ceux d’hiver. Suivant ses calculs plus que douteux, le soleil à midi envoie dix-sept fois plus de chaleur en juillet qu’en décembre. Le thermomètre dément ses prévisions sans le troubler un instant, et il en conclut hardiment qu’un feu central permanent joue dans le phénomène le rôle principal. «Trop éloigné des montagnes, le feu n’échauffe pas leurs sommets, dont les neiges perpétuelles sont par là expliquées.»

Mairan, qui ne s’effrayait d’aucun problème, a écrit sur la question des forces vives, sur la figure de la terre, sur les aurores boréales, sur la formation de la glace, sur le mouvement de la lune, etc. Son esprit superficiel, mais audacieux et flexible, s’étend et se partage entre les études les plus diverses. Donnant un libre essor à sa curiosité, il effleure avec une perpétuelle inconstance toutes les sciences à la fois, et son imagination hardie mais stérile, en croyant soulever les voiles les plus secrets, s’agite sans rien produire et sans rien féconder.

Laborieux et actif jusqu’à la plus extrême vieillesse, Mairan vit le respect sincère d’une génération nouvelle succéder aux applaudissements qui avaient salué sa jeunesse. Homme d’esprit sinon de grand jugement et de génie, il se faisait aimer, admirer quelquefois, des plus honnêtes gens de son époque, et il n’est pas un savant dont ses contemporains aient dit plus de bien et plus hautement. Il faut tenir grand compte d’un témoignage aussi unanime, en n’oubliant pas que si les théories de Mairan nous semblent ridicules aujourd’hui, c’est que les progrès de la science, en démentant toutes ses hypothèses, ont ruiné tous ses raisonnements. Voltaire, à qui les louanges, il est vrai, ne coûtent guère, a écrit de Mairan: «Il me semble avoir en profondeur ce que Fontenelle avait en superficie.» Il serait plus exact de dire que dans toute sa carrière, désireux de continuer son illustre et aimable prédécesseur, et le prenant constamment pour modèle, Mairan, sans l’égaler jamais, savait dans ses écrits comme dans sa conversation que l’on trouvait charmante, rappeler parfois son souvenir. Plus entêté de la science, mais non plus passionné pour elle, il se montre inférieur en cela surtout, qu’en effleurant comme lui toutes les vérités il croyait en pénétrer le fond et en voir l’enchaînement véritable, et tandis que le sceptique et prudent Fontenelle, satisfait d’ignorer le principe et la fin des choses, n’en dissertait que plus à l’aise, toujours tranquille dans son doute universel, l’illustre et présomptueux Mairan, non moins tranquille à ses côtés, croyait y reposer dans la vérité.

Mairan fut secrétaire de l’Académie pendant trois ans seulement. Grandjean de Fouchy lui succéda en 1743, et cet honneur combla son ambition. L’exacte précision de ses analyses et la froide sagesse de ses _Éloges_ auraient pu satisfaire, sinon charmer, un auditoire moins rempli du souvenir de Fontenelle, et Grimm semble non-seulement sévère mais injuste quand il dit:

«Les assemblées publiques de l’Académie sont destinées aux éloges des académiciens décédés dans le cours du semestre et à la lecture de quelques mémoires peu amusants, souvent peu instructifs; c’est l’ennui qui y préside ordinairement. On dirait que le membre de l’Académie qui fait les éloges est à ses gages.»

Les éloges de de Fouchy sont loin cependant d’être méprisables. Il expose les découvertes de ses confrères avec assez d’exactitude et de clarté pour faire désirer de les voir dans un plus grand jour, et sans trouver toujours le trait caractéristique de chaque esprit, il se fait écouter comme un témoin précieux, souvent unique aujourd’hui, de plus d’un caractère honorable et élevé dans une vie modeste et utile.

Grandjean de Fouchy, malgré son extrême modestie, exerça dignement et avec fermeté, pendant plus de trente ans, les laborieuses et délicates fonctions de secrétaire. Toujours vigilant et actif, exactement soumis à la règle et soigneux de l’imposer à tous, il savait exiger des plus illustres comme des plus humbles les égards et la courtoisie que son affable confraternité accordait indistinctement à tous.

On lit au procès-verbal du 7 décembre 1756:

«M. d’Alembert s’étant plaint que, dans l’histoire de 1752, je n’avais fait qu’une simple mention de son ouvrage intitulé: _Essai d’une théorie nouvelle de la résistance des fluides_; et ayant demandé que l’Académie m’obligeât à faire l’extrait dans l’histoire de 1753, j’ai répondu que j’avais agi en ce point conformément à la délibération du comité de librairie que j’avais consulté sur ce sujet et que voici telle qu’elle se trouve au registre du comité: «J’ai demandé si le secrétaire de l’Académie était obligé de faire dans l’histoire l’extrait de l’ouvrage d’un académicien qui s’est contenté d’en mettre un exemplaire dans la bibliothèque sans lui faire la politesse de lui en donner un; j’ai représenté qu’il était injuste à plusieurs égards et souvent impossible à lui d’y satisfaire; sur quoi il a été décidé que le secrétaire n’était tenu, dans ce cas, qu’à une simple mention sans aucun extrait.»

«La chose ayant été discutée, il a été dit que je ne pouvais être contraint à faire l’extrait demandé et que l’on ne pouvait que m’y exhorter; à quoi j’ai répondu qu’il me suffisait que l’extrait en question parût faire plaisir à l’Académie pour que je le fisse, mais que ce serait uniquement pour lui marquer mon attachement et sans préjudice au droit qu’a le secrétaire de faire ou de ne pas faire l’extrait d’un ouvrage, selon qu’il le juge à propos; suppliant l’Académie de recevoir la déclaration que je faisais que cet ouvrage serait le dernier dans ce cas dont je ferais l’extrait, me proposant de n’en faire dans la suite aucun de ceux dont les auteurs auraient manqué à un devoir de politesse consacré par un usage non interrompu jusqu’à présent et duquel je dois être d’autant plus jaloux, que je le regarde comme une marque de l’estime et de l’amitié de mes confrères.»

D’Alembert, on le voit, n’aimait pas Grandjean de Fouchy. C’est cependant l’ami dévoué, l’admirateur de d’Alembert, et son protégé en toute circonstance, que Grandjean de Fouchy voulut associer à ses travaux pour lui assurer sa succession. Une portion considérable de l’Académie, Buffon et ses amis entre autres, auraient préféré Bailly pour secrétaire; on s’arrangea pour ne pas les consulter.

Dans le dessein qu’il avait depuis longtemps de briguer ces importantes fonctions, Condorcet, pour s’y préparer et s’en montrer digne, avait complété la série des éloges de Fontenelle en publiant ceux des membres de l’ancienne Académie morts avant 1699. D’Alembert, en proposant l’approbation à l’Académie et l’autorisation d’imprimer sous son privilége, en avait dit:

«Cet ouvrage servira à faire connaître par de nouveaux exemples combien les sciences sont utiles et respectables; il est d’ailleurs écrit avec le goût sage et l’élégance noble qui doit faire le caractère des éloges académiques, les matières les plus difficiles y sont exposées avec toute la clarté dont elles sont susceptibles, et les réflexions philosophiques que l’auteur a jointes à cet exposé précis et fidèle donnent à l’ensemble tout l’intérêt qu’on peut y désirer. Nous croyons en conséquence que cet ouvrage est très-digne de l’impression et qu’il mérite non-seulement l’approbation de l’Académie, mais la reconnaissance de ceux qui s’intéressent au progrès des sciences.»

Quelques semaines après, le 27 février 1773, le duc de la Vrillière écrivit à l’Académie:

«M. de Fouchy, secrétaire de l’Académie depuis trente ans, désire d’avoir un adjoint qui puisse le seconder dans ses travaux actuels, se mettre au fait sous ses yeux des difficultés de détail qui concernent l’Académie et lui succéder un jour dans cette place. J’ai mis sous les yeux du Roi la lettre que M. de Fouchy m’a écrite sur cet objet, il paraît juste à Sa Majesté de ne donner, pour adjoint au titulaire d’une place, qu’une personne qui lui convienne, et les longs services de M. de Fouchy semblent mériter tous les égards possibles à ce qu’il peut désirer par rapport à cette adjonction; il a jeté les yeux sur M. le marquis de Condorcet, associé mécanicien, dont il a déjà éprouvé les talents en lui confiant quelques articles de l’histoire de l’Académie, qu’on imprime actuellement et dont il connaît d’ailleurs le caractère doux et impartial, nécessaire au secrétaire d’une société savante; d’ailleurs le choix de M. de Fouchy paraît confirmé par la réputation que les ouvrages de M. de Condorcet lui ont faite dans l’Europe littéraire et par le suffrage unanime que le public a accordé aux éloges de plusieurs anciens académiciens que M. le marquis de Condorcet vient de faire paraître. Le Roi a donc jugé, Monsieur, et d’après les desseins de M. de Fouchy et d’après la connaissance qu’il a lui-même du mérite de M. de Condorcet, qu’il est propre à remplir la place dont il s’agit; cependant comme Sa Majesté désire d’avoir sur cet objet l’avis de l’Académie, elle lui ordonne de délibérer à huitaine si M. de Condorcet est en effet capable de cette place.

«Comme l’affaire dont il est question intéresse le secrétaire, c’est à vous, Monsieur, et non à lui que Sa Majesté m’a ordonné d’adresser cette lettre.»

Sur quoi il a été résolu de faire des observations à M. de la Vrillière, et M. Leroy a lu un projet de lettre qui fut approuvé. La copie de ce projet manque au procès-verbal, ainsi qu’une lettre adressée par Condorcet à ses confrères qui, dans la séance suivante, délibérant sur sa capacité, émirent un vote où Condorcet voulut voir l’expression libre et spontanée de leur choix.

Trois ans après cependant, lorsque Grandjean de Fouchy quitta définitivement ses fonctions, Condorcet, un peu tardivement scrupuleux, déclina par écrit toute prétention à réclamer sa place comme un droit acquis.

Après la lecture de sa lettre, il a prié l’Académie, dit le procès-verbal, d’engager M. Amelot à faire ordonner par le Roi qu’il soit procédé à l’élection pure et simple, sans avoir égard à son adjonction, et «j’ai été chargé, dit Grandjean de Fouchy, d’enregistrer l’écrit qu’il avait lu, qu’elle a cru devoir conserver comme un témoignage de l’attachement et de l’honnêteté de M. de Condorcet.» La lutte dans ces circonstances était évidemment impossible et la candidature de Bailly ne fut pas même produite.

Les écrits mathématiques de Condorcet doivent être lus avec précaution; quels qu’aient été pour eux les suffrages et les applaudissements des contemporains les plus illustres, la postérité impartiale et sympathique à sa mémoire conserve cependant le droit de les juger. Aucun d’eux ne s’élève au-dessus du médiocre, presque complétement oubliés aujourd’hui ils prouvent seulement, avec l’ouverture de son esprit, la solidité de ses premières études.

L’ouvrage de Condorcet sur la _Probabilité des jugements_ a seul conservé quelque célébrité. Laplace, Poisson et plus récemment M. Cournot se sont hasardés après lui sur ce terrain, le plus glissant peut-être où puisse se placer un géomètre, et ni le génie de l’un ni l’habileté des autres ne leur a permis de s’y établir solidement.

Lorsqu’une urne contient des boules blanches et des boules noires en nombre et en proportion connus, on peut aisément calculer quelle est, dans un nombre donné de tirages, la probabilité d’obtenir un résultat désigné à l’avance. Par des principes moins évidents mais tout aussi certains, le résultat observé du tirage révèle la composition probable de l’urne et les chances d’erreurs diminuent indéfiniment quand on accroît le nombre des épreuves. Si l’on a vu par exemple, sur trois millions de tirages, une urne qui contient trois boules donner 2,000,175 fois une boule blanche et 999,825 fois une noire, il est extrêmement probable, certain pour ainsi dire, que deux des boules sont blanches et la troisième noire.

Pour Condorcet, chaque tribunal est assimilé à une telle urne dont les boules blanches ou noires représentent les jugements équitables ou iniques.

Mais comment, dans chaque cas, connaître la couleur de la boule? comment compter les erreurs du tribunal et en tenir état? Le problème est difficile, Condorcet ne le croit pas insoluble. «Je suppose, dit-il, que l’on connaisse un certain nombre de décisions formées par des votants dont la voix a la même probabilité que celle des votants sur la vérité des décisions futures desquels on veut acquérir une certaine assurance. Je suppose de plus, c’est toujours Condorcet qui parle, que l’on ait choisi un nombre assez grand d’hommes vraiment éclairés et qu’ils soient chargés d’examiner une suite de décisions dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur la vérité ou la fausseté de ces décisions. Si, parmi les jugements de cette espèce de tribunal d’examen, on n’a égard qu’à ceux qui ont une certaine pluralité, il est aisé de voir qu’on peut sans erreur sensible, ou les regarder comme certains, ou supposer à la voix de chacun des votants de ce tribunal une certaine probabilité un peu moindre de celle qu’elle doit réellement avoir et déterminer d’après cette supposition la probabilité de ces jugements.»

Il y a beaucoup à reprendre dans cette théorie qui renferme plusieurs erreurs: «La méthode, dit cependant Condorcet un peu naïvement, ne peut avoir dans la pratique qu’un seul inconvénient: la difficulté de composer le tribunal d’examen.» Sans se contenter pourtant de sa première méthode, Condorcet se hâte d’en proposer une seconde qui, pour être plus ingénieuse, n’en est pas moins inacceptable. Condorcet, sans le déclarer expressément, continue la fiction d’une urne de composition constante remplaçant les divers tribunaux, comme si tous les juges du royaume, assimilés à un homme toujours semblable à lui-même, prononçaient sur toutes les causes avec un égal discernement, une attention invariable et la même indifférence à l’éloquence inégale comme à la conviction affectée ou sincère des avocats qui les obscurcissent.

L’intégrité et le savoir des magistrats seront toujours rebelles aux formules des géomètres, et en négligeant de les considérer comme la seule base solide de la justice des arrêts, ils s’exposent à démentir ces paroles de Laplace qui, dans cette théorie, devraient être leur règle et leur loi: _Le calcul des probabilités n’est au fond que le bon sens mis en formules_.

Les éloges des académiciens composés par Condorcet eurent dans leur temps un grand succès. D’Alembert les signale tout d’abord comme _excellents_. Voltaire a appelé gracieusement leur auteur _monsieur plus que Fontenelle_ en n’y voyant qu’une chose fâcheuse, «c’est que le public, lui disait-il, désirera qu’il meure un académicien par semaine pour vous en entendre parler.» Condorcet, en effet joint à la netteté du langage l’intelligence complète, et quelquefois profonde des questions les plus difficiles; il est loin cependant d’être sans défauts, et le titre de _plus que Fontenelle_ est une des exagérations habituelles à Voltaire qu’il serait injuste de discuter sérieusement.

Loin d’aimer, comme Fontenelle, à s’abaisser par un discours simple et de peindre avec un seul trait en disant beaucoup en peu de mots, pour laisser deviner davantage encore, Condorcet, par sa forme trop oratoire, éveille tout d’abord la défiance. Le lecteur le tient pour suspect, et lors même qu’il se montre juste, on redoute l’exagération. Impatient de la méditation des choses de la science et incapable de s’y enfermer tout entier, il ne sait pas cacher et semble même montrer volontiers tout ce qui occupe son esprit. Conduit par exemple dans l’éloge de Blondel à blâmer en passant les modernes qui ont la modestie de croire qu’il est impossible d’égaler les anciens surtout dans la poésie, «ce préjugé, dit-il, était excusable en quelque sorte au temps de Blondel, où l’on ne pouvait opposer aux zélateurs de l’antiquité cet homme illustre pour qui seul la reconnaissance et l’admiration de son siècle ont prévenu le culte des races futures, et qui, semblable à ces enfants du ciel adorés dans les temps héroïques, unit à la gloire d’être un génie sublime la gloire bien plus touchante d’être compté parmi les bienfaiteurs de l’humanité.» L’illustre patriarche, dont Condorcet avait l’honneur d’être connu et aimé, lui eût tout au moins conseillé, s’il eût été consulté, de placer sa tirade ailleurs. Les professions de foi de civisme, de vertu et de sensibilité s’élèvent dans les éloges de Condorcet un peu trop à l’improviste. Le jeune Vaucanson invente un échappement d’horlogerie, Condorcet le raconte et ajoute: «Il éprouva pour la première fois ce plaisir si vif et si pur qui serait le premier de tous si la nature n’avait attaché aux bonnes actions des charmes encore plus touchants.» Cette réflexion, il faut le remarquer, n’est pas même une ingénieuse transition et n’annonce nullement, comme on pourrait le croire, le récit d’une action vertueuse ou touchante. Ne sent-on pas plus de prétention que de vraie sensibilité dans ces lignes de l’éloge de Bezout, où Condorcet sans doute croit imiter Fontenelle en adoptant un tour qui lui est habituel:

«M. Bezout s’était marié très-jeune, et comme il était sans fortune il avait pu suivre le choix de son cœur. Cette union fut heureuse, il fut très-bon père, non-seulement parce que c’est un devoir, mais parce qu’il aimait à vivre au milieu de sa famille.»

A côté de ces traits trop fréquents dans les éloges de Condorcet, un plus grand nombre de pages solides et écrites de bonne main nous montrent le savant profond, le philosophe généreux et l’esprit exact et sincère, qui plaisait à Voltaire sans le flatter toujours, et trouvait parfois l’éloquence dans sa haine contre les préjugés et son ardeur impatiente pour le progrès.

Mais Condorcet, de plus en plus détaché de la science, derrière l’approbation et les suffrages des savants et des lettrés, cherchait souvent les applaudissements et la faveur du peuple.

Nous avons dit, en parlant des rapports de l’Académie, avec quelle âpreté de mauvais goût et quelle haineuse emphase le secrétaire perpétuel avait, dans un rapport sur un projet de distribution des eaux, mis en opposition ceux qu’il nommait les gens riches avec les citoyens qu’il appelait le peuple. Fontenelle, dans un cas tout semblable, s’était contenté de dire: «Mais comme il arrive bien souvent quand il ne s’agit que du public, on n’alla pas plus loin que le projet.» Condorcet, on le voit, tenait à se montrer _monsieur plus que Fontenelle_.

Lorsque la politique le prit enfin tout entier, Condorcet demanda, comme Grandjean de Fouchy, un auxiliaire et un adjoint. L’Académie n’accepta qu’un suppléant temporaire, renouvelé tous les trois mois. Fourcroy, de Jussieu, Sage et Bovy le remplacèrent successivement, sans qu’aucun d’eux plus tard ait pu réclamer comme un droit acquis le titre de secrétaire si heureusement confié à Cuvier.