L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793

Part 12

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On fit aussi beaucoup de bruit, en France, d’une méthode proposée à Louis XIV par un aventurier suédois nommé Reussner Neystadt. L’inventeur ne voulait la livrer qu’en échange d’une riche récompense. Il consentit néanmoins à en expliquer le principe devant une commission dans laquelle siégeaient, sous la présidence de Colbert, Huyghens, Duquesne, de Carcavy, Roberval, Picard et Auzout. Les explications fort confuses de Reussner étaient données en allemand et traduites immédiatement par Huyghens qui, dans la commission, pouvait seul les entendre. L’approbation de son projet devait faire accorder à Reussner une somme de 60,000 livres à laquelle se serait ajouté à perpétuité un droit de quatre sols par tonneau pour chaque voyage des vaissaux qui emploieraient sa méthode. Mais le projet, qu’il est inutile de rapporter ici, se trouva impraticable et fondé sur des principes inexacts; les commissaires furent unanimes à le rejeter.

Henri Sully, célèbre horloger établi en France, présenta en 1724 à l’Académie, une horloge marine qui ne donna pas de bons résultats; cette manière d’aborder la question sembla cependant reprendre faveur, et plusieurs artistes habiles s’illustrèrent en s’y appliquant. Sully, découragé, paraissait cependant passer condamnation.

«Puisque, dit-il, le pendule lui-même a manqué de réussir pour donner avec certitude la connaissance des longitudes en mer et cela seulement à cause des changements auxquels les métaux sont sujets par la chaleur, le froid, les autres causes physiques, par l’inégalité de la force élastique, par l’inégalité de l’action de la pesanteur des corps et par les mouvements violents des vaisseaux sur la mer, quelle apparence y a-t-il qu’on trouve jamais de remède à tous ces inconvénients? Peut-on changer la nature des corps?»

Un simple charpentier anglais, Jean Harrison, merveilleusement doué du génie de la mécanique, entreprit à son tour de mériter la riche récompense promise par le parlement. Ses premiers essais datent de 1726. Il parvint à cette époque à construire deux pendules dont l’écart n’était pas d’une seconde en un mois. En 1736, une horloge présentée par lui supporta sans dérangement un voyage à Lisbonne. La Société royale de Londres lui accorda en 1737 la médaille de Copley qui, chaque année depuis cent cinquante ans, récompense l’œuvre scientifique jugée par elle la plus remarquable et la plus méritante. Vingt-cinq ans plus tard, en 1762, Harrison, avançant toujours dans la même voie, soumettait à l’amirauté anglaise une horloge éprouvée par deux voyages successifs à la Jamaïque; elle fut déclarée _fort utile_ et lui valut une récompense de 2,500 livres (65,000 francs). Le succès, sans être jugé complet et définitif, produisit une grande sensation.

Le 16 avril 1763, M. Saint-Florentin communiquait à l’Académie des sciences la lettre suivante, écrite à M. de Choiseul par l’ambassadeur de France en Angleterre.

«Je crois devoir avoir l’honneur de vous informer qu’un Anglais, nommé Harrison, a trouvé un instrument propre, à ce qu’on croit par sa justesse, à fixer la longitude. C’est une espèce de pendule qui, dans le voyage de la Jamaïque, l’aller et le retour pris ensemble, n’a souffert qu’une minute cinquante-quatre secondes de variation. Cette machine va être examinée publiquement et en même temps on donnera environ 100,000 francs à l’auteur. Ces 100,000 francs seront à-compte du prix total promis à la découverte des longitudes, et la somme entière du Præmium ne sera adjugée au sieur Harrison qu’après une nouvelle épreuve dans un voyage aux îles qu’il fera encore cet été. Les savants ou artistes qui voudraient assister à l’examen de l’instrument devront donner incessamment leurs noms pour être enregistrés et doivent se rendre ici de leur personne. On m’a chargé de vous demander si vous voudriez envoyer ici un Français pour être témoin et partie de l’examen, et on m’a dit qu’il faudrait que ce fût un habile et savant horloger comme sans doute nous en avons.»

L’Académie, en confiant cette mission à l’un de ses membres, eut le bon esprit de lui adjoindre Ferdinand Berthoud; c’était pour l’illustre horloger français l’invitation la plus pressante à égaler, à surpasser peut-être un jour l’œuvre excellente qu’il était capable de juger et digne d’admirer sans réserve. Malheureusement Harrison, mécontent de ses juges, refusa de montrer les détails de son horloge, et le voyage fut inutile à Berthoud. Les commissaires, presque tous astronomes, tout en jugeant l’horloge d’Harrison excellente et utile, refusèrent de la déclarer parfaitement sûre. Les observations de la lune restaient indispensables suivant eux pour corriger les bizarres inégalités qui surviennent parfois dans les meilleurs instruments. L’horloge n’obtint donc que la moitié de la récompense promise, et Mayer de Gottingue reçut pour ses tables de la lune la plus grande partie de l’autre moitié. C’est dix ans plus tard seulement, qu’un nouvel acte du parlement compléta pour Harrison la récompense de 20,000 livres; il était âgé de soixante-dix ans.

L’Académie des sciences, qui bien des fois déjà, par le programme de ses prix, avait rappelé à l’attention des savants le problème des longitudes, proposa de nouveau, en 1765, la recherche du meilleur moyen de déterminer la longitude en mer. Le succès d’Harrison et la connaissance sommaire de ses procédés avaient déjà encouragé et stimulé le zèle de Berthoud qui, s’adressant directement au ministre de la marine, lui avait proposé plusieurs horloges dont sa grande renommée exigeait un sérieux examen. Le ministre organisa une expédition dont le plan tracé par les officiers de marine fut approuvé par l’Académie. Mais elle avait en même temps à juger les pièces du concours auquel Berthoud refusait de prendre part: par l’organe de son président le marquis de Courtanvaux, elle demanda au ministre la disposition d’un bâtiment pour y faire ses études. M. de Saint-Florentin répondit, comme on aurait pu s’y attendre, qu’un bâtiment étant frété pour éprouver les horloges de M. Berthoud, il était très-facile d’y embarquer celles des concurrents, et que MM. les académiciens qui voudraient les accompagner trouveraient à bord toutes les facilités et tous les égards désirables. Peu satisfait de cette réponse, M. de Courtanvaux, président de l’Académie, se décida à faire construire à ses frais une corvette appropriée par son peu de tirant d’eau aux nombreuses relâches qu’il conviendrait de faire, et, prenant Pingré à son bord, il partit du Havre le 14 mai 1767, emportant deux montres présentées au concours par P. Leroy, qui voulut les suivre lui-même et faire partie de l’expédition.

Craignant que l’exactitude vérifiée au retour ne résultât d’une compensation d’erreurs, il plaça sur son itinéraire un grand nombre de points dont la longitude bien connue devait fournir des vérifications. Comme il s’agissait d’éprouver les montres, non de s’en servir, elles furent placées dans le lieu le plus défavorable, c’est-à-dire le plus agité du navire. Les deux montres réalisèrent les promesses de Leroy; l’une d’elles, il est vrai, avait varié de 2′, 34″ dans les trente-cinq premiers jours, mais réglées de nouveau à Amsterdam, la première varia de 36″ seulement, et l’autre de 7″½ pendant quarante-huit jours de traversée. Elles furent jugées dignes du prix, et Leroy le reçut dans la séance publique de 1769.

Berthoud n’avait pas concouru, mais sur le rapport très-favorable des commissaires nommés par le ministre, il obtint une pension de 3,000 livres avec le titre d’horloger de la Marine et d’inspecteur de ses horloges.

L’Académie, malgré la perfection des pièces présentées par Leroy, ne regardait pas le problème comme définitivement résolu, et malgré les justes louanges qu’il lui accorda, son rapporteur l’engageait à mieux faire encore. La même question fut proposée en 1771 et le prix n’étant pas décerné fut doublé et remis à 1773. Cette fois, pour éprouver les montres présentées au concours, le ministre mit à la disposition de l’Académie une frégate commandée par M. de Verdun et sur laquelle Borda, lieutenant de vaisseau et membre lui-même de l’Académie, s’embarqua avec l’infatigable et dévoué Pingré.

Outre les montres des concurrents, les commissaires emportaient celles de Berthoud qui, tout en continuant à refuser le concours se prêtait loyalement à la comparaison.

On se rendit successivement sur la côte d’Afrique, aux Antilles, à Terre-Neuve, en Islande et en Danemark. La longitude fournie par les montres fut comparée à chaque station avec les résultats astronomiques les plus précis. Les montres de Leroy et celles de Berthoud justifièrent cette fois encore toute la réputation de leurs auteurs: malgré le froid de l’Islande, la chaleur de la côte d’Afrique et les agitations de la mer, on n’obtint qu’un demi-degré d’erreur en moyenne pour six semaines de traversée. Le prix fut une seconde fois décerné à Leroy.

Ces horloges n’étaient pas portatives, et c’était un grave inconvénient; souvent même les pièces les plus parfaites étaient gâtées pendant le transport au navire. L’Académie, toujours préoccupée des progrès de l’horlogerie, appela une fois encore sur ce sujet l’attention des savants et des artistes. Le dernier programme de prix, publié par elle en 1793, était ainsi conçu:

«Le prix sera décerné à la meilleure montre de poche propre à déterminer les longitudes en mer, en observant que les divisions indiquent les parties décimales du jour, le jour étant divisé en dix heures, l’heure en cent minutes, et la minute en cent secondes.»

Le prix devait être décerné en 1795, mais l’Académie n’existait plus alors et le concours se trouva annulé. La première classe de l’Institut l’ouvrit de nouveau et couronna le neveu de Berthoud.

M. de Meslay eut des imitateurs. Montyon d’abord, en cachant son nom qui devait être tant de fois répété depuis, fit don à l’Académie en 1779, d’une rente de 1,080 livres, pour récompenser chaque année un mémoire soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de quelque art mécanique.

Montigny, mort en 1782, légua une rente de 600 livres, destinée à établir un prix annuel dont l’objet serait de _quelque art dépendant de la chimie_.

L’abbé Raynal enfin, célèbre, disent les programmes de 1790 à 1793, par ses ouvrages, par son patriotisme et par son zèle pour les droits et le bonheur des hommes, fit don à l’Académie d’une rente de 1,200 livres, pour fonder un prix dont le sujet était laissé à son choix.

L’Académie elle-même renonçant en 1777, sur la proposition de d’Alembert, aux honoraires alloués pour le jugement des prix, les consacra à fonder un prix d’histoire naturelle qui, sous le nom de prix de physique, devait être décerné tous les deux ans.

M. d’Alembert a lu l’écrit suivant:

«L’Académie nous ayant fait l’honneur de nous nommer commissaires du prix, MM. Cassini, Lemonnier, de Condorcet, l’abbé Bossut et moi, nous avons une proposition à lui faire que nous désirons fort de voir acceptée, parce qu’elle a pour objet le bien et le progrès des sciences.

«Les cinq commissaires du prix ont, comme on sait, un honoraire très-modique pour chacun d’eux, puisqu’il n’est que de 125 francs une année et de 175 francs l’autre; ces honoraires réunis forment en deux ans une somme de 1,500 francs; nous proposons de nous désister de ce très-modique honoraire et nous invitons nos confrères, qui sans doute penseront comme nous, à s’en désister de même pour l’avenir; il suffirait pour cela que chaque académicien voulût bien y renoncer dès ce moment, ou peut-être même qu’il n’y eût sur cet objet aucune réclamation, comme nous avons lieu de le croire. En ce cas, nous proposons d’employer tous les deux ans la somme de 1,500 francs, qui proviendrait de cette renonciation, à un prix de physique qui serait proposé par l’Académie. Nous disons à un prix de physique, parce que le sujet du prix annuel ordinaire étant presque toujours de mathématiques ou physico-mathématique, les classes de physique de l’Académie, c’est-à-dire les trois classes d’anatomie, de chimie et de botanique partageraient avec les classes de mathématiques l’avantage d’avoir aussi un sujet de prix à proposer qui pourrait aussi avoir pour objet ces différentes sciences.

«Un autre somme, qui est aussi de 1,500 francs en deux ans, est affectée au secrétariat de l’Académie par l’institution du prix. Cette somme a été accordée à M. de Fouchy, comme un dédommagement nécessaire des sacrifices qu’il a faits par sa retraite et comme la récompense très-juste de ses services.

«M. le marquis de Condorcet, secrétaire actuel, déclare qu’il renonce dès à présent au droit qu’il pourrait avoir un jour sur cette somme, qui servirait alors à augmenter ou doubler ce prix que nous proposons.»

Sans être aussi versé que Condorcet dans la théorie des probabilités, chacun pouvait comprendre que l’importance de sa renonciation dépendait de la vie probable du vieux Grand-Jean Fouchy, et il eût été de meilleur goût de ne pas provoquer aussi nettement à en faire le calcul.

Les propositions cependant furent adoptées à l’unanimité.

Indépendamment de ces institutions régulières, l’Académie reçut à plusieurs reprises, tant des particuliers que du gouvernement, des sommes parfois considérables destinées à encourager l’étude d’une question désignée. Sans rechercher exactement toutes celles qui furent successivement offertes et acceptées, citons seulement quelques-unes des donations les plus remarquables:

D’Alembert, en 1758, apporta à l’Académie, de la part d’un donateur anonyme, une somme de 500 livres destinée à l’auteur du meilleur travail sur la fabrication du verre, dont la savante compagnie était priée d’accepter le jugement, afin que l’honneur de recevoir le prix de ses mains lui donnât une valeur capable d’exciter les bons esprits à le mériter.

Déjà, sans se nommer, un membre de l’Académie avait proposé un prix de 1,200 livres à qui trouverait le moyen de fabriquer sûrement des pièces de flint-glass sans défaut, propres à la construction des lentilles achromatiques.

En 1766, un _citoyen zélé pour l’utilité publique_ consigna au trésorier de l’Académie une somme de 1,000 livres, qui fut doublée l’année suivante, pour l’auteur du meilleur travail sur la manière d’éclairer une grande ville pendant la nuit. Le prix fut partagé entre trois concurrents: Lavoisier, dont le mémoire a été récemment publié, concourut et obtint une médaille d’or. L’Académie, fidèle observatrice des conditions du concours, laissa les noms des autres concurrents sous les plis cachetés qui les renferment encore aujourd’hui.

Plusieurs particuliers de la ville d’Amiens proposèrent, en 1776, un prix de 1,200 livres pour l’auteur du meilleur ouvrage sur la teinture. L’Académie, jugeant sagement la question trop étendue, n’accepta la mission qu’en réduisant le programme à l’étude et à l’analyse de l’indigo.

Le sujet proposé fut une autre fois complétement refusé par l’Académie.

Le prix de 500 livres, dont La Condamine avait voulu faire les frais, roulait sur deux questions proposées et publiées à l’avance par les journaux, sans que l’Académie eût été consultée; l’une d’elles était puérile et fut cause du refus. On demande, disait le programme, les véritables causes des différences qu’on observe dans les diverses espèces d’animaux entre les mâles et les femelles, surtout par rapport au poil et à la plume parmi les quadrupèdes et les oiseaux. Mais la seconde question, réellement belle et importante, pouvait hâter les progrès de la science et faire honneur à l’Académie.

Le roi lui-même, à plusieurs reprises, fit paraître son estime pour l’Académie, en la chargeant de décerner des prix considérables sur des questions dont la solution importait au bien public.

Citons entre beaucoup d’autres:

Un prix de 2,400 livres, proposé en 1774, pour être décerné à l’artiste qui présentera les instruments mathématiques les plus parfaits.

Un prix de 12,000 livres, à partager inégalement entre ceux des concurrents qui auront proposé la meilleure manière de rétablir ou de perfectionner la machine de Marly.

Un prix de 4,000 livres, porté à 8,000, puis à 12,000, à qui trouvera le moyen d’accroître, en France, la récolte du salpêtre, et de dispenser surtout des recherches que les salpêtriers ont le droit de faire dans les caves des particuliers.

De telles récompenses, considérables pour l’époque, accroissaient l’importance de l’Académie qui, prudente et digne en toute circonstance, sut, par sa constante impartialité, ajouter à la valeur de ses prix l’honneur envié de tous d’être distingué par elle.

II.

LES ACADÉMICIENS.

LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS.

Le premier secrétaire de l’Académie fut un modeste et savant ecclésiastique choisi par Colbert à cause de sa belle latinité et habile à exposer les opinions récentes ou anciennes qu’il aimait à connaître plus encore qu’à juger. Le rôle de Duhamel dans l’Académie fut presque borné à la rédaction des procès-verbaux résumés vers la fin de sa vie sous le titre de _Regiæ scienciarum Academiæ Historia_ dans un ouvrage intéressant qu’une traduction élégante de Fontenelle devait bientôt condamner à l’oubli.

Lorsque l’organisation nouvelle de l’Académie lui imposa le devoir de la représenter chaque année dans les séances publiques et solennelles, Duhamel se hâta de résigner ses fonctions à celui que depuis longtemps déjà il avait choisi pour aide et pour successeur. Duhamel a donné Fontenelle à l’Académie, c’est un titre à sa reconnaissance.

Prolixe et disert sans être fécond, Duhamel a écrit un grand nombre de volumes que l’historien des sciences, aussi bien que celui de la philosophie, peut sans injustice passer sous silence. Duhamel, en effet, expose les idées d’autrui, non les siennes; sur aucun sujet il n’a été inventeur ou novateur, mais il avait beaucoup lu et bien lu. Soigneux de s’enquérir de toutes les opinions, il analyse les sentiments de chaque philosophe, et sans se soumettre à aucune école, les apprécie toujours avec liberté, parfois avec bon sens. Aristote est le guide qu’il préfère, il ne s’en cache pas, mais il admet le progrès. Galilée, Descartes et Bacon sont cités plus d’une fois avec ses savants confrères de l’Académie, Huyghens, Cassini et Mariotte, dans son livre un instant célèbre: _Philosophia vetus et nova_.

Lorsque le maître de philosophie énumère à M. Jourdain les trois opérations de l’esprit: la première, la seconde et la troisième, en lui apprenant que la première est de bien concevoir, la seconde de bien juger par le moyen des catégories et la troisième de bien tirer les conséquences par le moyen des figures, c’est le traité de Duhamel qu’il commence à lui enseigner. De telles distinctions ne sont plus pour nous qu’un vain et ridicule jeu de paroles; on y voit cependant avec intérêt de quelles entraves, quarante ans après la mort de Descartes, l’esprit humain restait embarrassé, et l’on en salue avec plus de respect encore la méthode réellement scientifique, qui dès le début dirige invariablement les recherches, même les moins heureuses, de l’académie nouvelle. Le livre de Duhamel dicté pendant longtemps dans les écoles était lui-même un grand progrès sur la dialectique du moyen âge. Les questions y sont posées avec clarté; l’expérience, quand elle intervient, est acceptée comme un juge sans appel, et jamais un texte n’y est opposé à une raison. Non content d’étudier les phénomènes, Duhamel veut malheureusement en pénétrer le premier principe, et au milieu des rêveries qui y occupent la plus grande place, la science véritable, dans son livre, semble étouffée et cachée à la fois au métaphysicien peu curieux des faits qu’il accorde avec tous les systèmes, et au lecteur moderne, impatient des vagues subtilités qui en semblent inséparables.

Deux fois par an le secrétaire de l’Académie devait, dans une séance publique, prononcer l’éloge des académiciens morts depuis la dernière réunion. Les éloges furent composés d’abord par Fontenelle avec un inimitable talent et une exactitude relative, qui, malgré quelques concessions aux convenances et aux nécessités du genre, a rarement été surpassée dans les écrits analogues. Fontenelle ne fut jamais fort savant. Neveu des deux Corneille, dont sa mère était sœur, il voulut d’abord imiter ses oncles et composer des tragédies dont l’insuccès fut complet; son esprit juste et sans passion comprit la leçon et s’y résigna; jamais auteur en effet ne sembla moins né pour la scène tragique.

Les lettrés se passionnaient alors pour ou contre la supériorité des anciens sur les modernes. Fontenelle, dans un ouvrage où il faisait parler quelques morts illustres de l’antiquité, se rangea sans grand bruit, mais très-clairement pourtant, dans le camp de leurs adversaires. Ésope s’adressant à Homère lui reproche l’invraisemblance de ses poëmes et reçoit cette réponse singulièrement placée dans la bouche du plus vrai des poëtes: «Vous vous imaginez que l’esprit humain ne cherche que le vrai; détrompez-vous, l’esprit humain et le faux sympathisent extrêmement.» Le nom que ses premiers essais lui avaient acquis fut grandi jusqu’à la célébrité par l’ouvrage resté justement classique qu’il publia deux ans après sur la _Pluralité des mondes_. Malgré les hérésies scientifiques que doit nécessairement contenir l’œuvre astronomique d’un disciple de Descartes, cet ouvrage donne dans un style excellent, avec l’ingénieuse finesse dont le nom de Fontenelle éveille le souvenir, une exposition très-exacte et très-claire des traits les plus saillants du système du monde. Le spirituel causeur, fort à l’aise d’ailleurs avec la science, rêve souvent plus encore qu’il n’enseigne.

«Il ne faut réserver, dit-il, qu’une moitié de son esprit aux choses de cette espèce et en réserver une autre moitié libre où le contraire puisse être admis.» Tel est, en effet, l’état dans lequel les œuvres scientifiques qu’il devait exposer plus tard laissèrent constamment l’esprit de Fontenelle. Croyant tout incertain, il croit tout possible. Sous la modestie du savant qui sait ce qu’il ignore, suspend son jugement et ne craint pas d’en faire l’aveu, on voit percer le secret orgueil du philosophe qui marque son indépendance. Toujours clair et jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en faire, ne sont ni vives ni pressantes; il ne connaît pas l’enthousiasme et loue presque du même ton l’excellent et le médiocre; non qu’il cherche à grandir outre mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez haut les grandes, et l’éternel sourire qu’il promène avec grâce sur la science s’adresse moins aux grandes vérités qu’il contemple, qu’aux fines pensées dont elles sont l’occasion et aux ingénieux rapprochements qu’il croit, à force d’art, rendre naturels et simples. Sceptique d’ailleurs avec parti pris, sous la force des plus grands génies, il se plaît à montrer la faiblesse de l’esprit humain, et s’il lui arrive de dire d’une théorie: cela est quelque chose de plus que vraisemblable, il atteint ces jours-là la limite de son dogmatisme.

Fontenelle, dans ses _Éloges_, semble s’imposer la loi de n’être ni profond ni sublime; son âme, qui ne s’échauffe jamais, n’a pas pour cela grand effort à faire, et sans s’étonner des plus grandes conquêtes de la science, il les raconte du même ton dégagé dont il expose les systèmes les plus arbitraires. Ami des études faciles il cache habilement qu’il en existe d’autres; il montre ceux qu’il peint plus dignes d’estime que d’admiration, en en faisant d’honnêtes gens qu’il réduit à leur juste grandeur et non des héros inimitables et plus grands que nature. Sa voix qui ne s’enfle jamais s’élève quelquefois, mais un doute finement exprimé ou une locution familière font alors reparaître bien vite son accent habituel.